‹ Roumanie, d'Andrinople à Balta-Liman (1829-1849) (volume 2)Chapitre 97 sur 215 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Héliade, il est vrai, dans sa proclamation faite au nom du peuple, avait tout combiné : Dieu et la lumière divine, la fraternité et la justice devaient courber sous leur loi Turquie et Russie, armée et boyards, peuple et serviteurs du Tout-Puissant.

Mais la Turquie avait déjà déconseillé le mouvement contre la Russie; la France, qui était au contraire favorable à l'insurrection et l'encourageait, ne pouvait que faire des vœux pour son succès : elle était trop éloignée et trop occupée chez elle (i) pour s'occuper des autres. L'Angleterre (2), bien que représentée par M. Colqhon, son consul général, — personnellement acquis à toute action pouvant créer des embarras à Bibesco, par suite d'une vieille rancune qu'il gardait au Prince, — restait indifférente. L'Allemagne et l'Autriche étaient, chez elles, aux prises avec la révolution; elles n'auraient, en tout cas, pas tendu la main aux Régénérateurs . Restait la Russie, qui, tranquille, puissante, forte de la faiblesse et des angoisses des autres États, imposait sa loi en Orient. L^insurrection en Roumanie se trouvait donc isolée.

L'armée? — Si l'on considère la compagnie du capitaine Plesoiano , les officiers Tell et Maghiéro comme représentant l'armée, les conspirateurs de juin 1848 sont en droit de dire que l'armée était avec eux.

Mais Héliade n'avoue-t-il pas lui-même que « le major Vladoïano, cormuandant le bataillon en garnison à Craiova, refusa de se soumettre aux ordres du gouvernement provisoire ; qu'il menaça de faire mesurer sa troupe avec les soldats de la régénération ; que, pour éviter de répandre le sang, il se retira vers le Nord

(1) A la nouvelle de l'Insurrection des journées de juin, le général Aupick dit à M. J. Ghica : « La guerre civile est chez nous, mon pauvre Ghica, maintenant rien n'empêchera les Russes d'entrer dans votre Pays. » Soîivenirs d'exil, par M. J. Ghica, p. 33.

(2) Sir Strafford Canning n'a pu aider les Roumains qu'en conseillant à la Porte de ne pas intervenir dans les Principautés. L'Angleterre refusa à la Turquie tout appui plus effectif, et celle-ci dut consentir aux exigences russes. Souvenirs d'exil, par M. J. Ghica, p. 29 et 50.

avec ses soldats pour se réunir au major Pasnasky » (i)? Ce témoignage rendu à l'honneur de Vladoïano et de Pasnasky n'est-il pas suffisamment éloquent?

Est-il besoin de rappeler encore que le troisième régiment refusa de suivre le gouvernement provisoire quand celui-ci se sauva?

Les gens intéressés à faire croire que l'armée avait partagé ]eur folie et pris part au mouvement, n'en ont pas moins tenté de la compromettre en inventant \ incident de la caserne. Bibesco voulut sonder l'esprit des soldats en garnison à Bucarest, ont-ils écrit. Il alla visiter les casernes, harangua les officiers... // leur demanda s'ils étaient prêts à soutenir le gouvernement... Les officiers et les soldats répondirent qu'ils étaient prêts à mourir pour la Patrie, si l'ennemi venait de l" étranger , mais si l'ennemi était le peuple, ils ne pouvaient pas avoir la lâcheté de tirer contre leurs frères (2). Cette histoire, racontée par Héliade et reproduite par ses amis, laisse clairement entendre que l'armée avait passé à l'insurrection.

Les officiers roumains du seul régiment en garnison à Bucarest le 1 1/23 juin, — au nombre de vingt-quatre, — frappés dans leur honneur, en 1848, par la conduite de ceux qui ont trahi, infligent aujourd'hui un démenti formel à leurs calomniateurs. Ces officiers, restés fidèles à leur serment, adressèrent au général Duhamel, — le Prince avait abdiqué et quitté la Valachie, — une protestation réclamant la mise en jugement des officiers qui avaient manqué à leur serment. Le regretté général Floresco (3),

(1) Mémoires sur l'histoire de la régénération rotimaine, par H. Radulesco, p. 89.

(2) HÉLIADE. Voir Mémoires.

(3) Jean Floresco, le second des trois fils d'Emmanuel Floresco, — un des plus intelligents ministres du Prince Bibesco, — devint son gendre. Lorsque l'insurrection de 1848 éclata, J. Floresco était colonel ; le gouvernement provisoire lui offrit de le garder au service : il refusa. Il ne reprit du service que plus tard, quand le Prince Stirbei fut au pouvoir. En 1859, au début du règne du Prince Couza, après que la conférence de Paris eut décidé que les deux Principautés auraient une armée organisée de telle façon qu'elle pût être réunie, à l'occasion, en un seul corps, Jean Floresco fut à la fois ministre de la guerre en Valachie et en Moldavie, où il commença l'organisation de l'armée moldave. Après l'union

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