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CONCLUS DE 1774 A

La campagne de 1769 avait eu pour conséquence l'installation des Russes et de leur administration en Moldavie et en Valachie.

Après une foule de projets échangés entre les cours de Berlin, de Vienne et de Saint-Pétersbourg; après maintes ruses employées par les deux premières, pour empêcher toute entente directe entre la Russie et la Porte aux abois, par la troisième, pour éluder l'intervention gênante de lAutriche et de la Prusse, et parvenir à imposer au Sultan ses conditions (i) ;

Après une lutte diplomatique des plus tourmentées, à laquelle prennent part : 1° au nom de la Prusse, Frédéric II, déconcertant ses adversaires par la pénétration de son jugement, la logique inébranlable de sa politique, et par son habileté à profiter de leurs côtés faibles; disposé à des complaisances envers ses alliés, mais affirmant qu'il y a des homes à tout (2) ; 2" au nom de l'Autriche, Kaunitz, qui ne songe qu'à l'indemniser aux dépens

(1) A savoir : la mise en liberté d'Obreskof, la possession d'Azof, des deux Kabarda reconnues à la Russie, à laquelle elles avaient déjà appartenu et que Catherine II déclarait « nécessaires à la sécurité de sa frontière » ; la nouvelle délimitation des frontières turques, portées du Dnieper au Danube; la proclamation, <c au nom de l'humanité », de l'indépendance des Tartares de Crimée, ainsi que celle de la Moldavie et de la Valachie. (Voir la Question d'Orient au dixhuitième siècle, par Albert Sorel, de l'Institut.)

(2) Frédéric II au prince Henri, 19 décembre 1770 (page 138).

du pays roumain et de la Porte, par l'annexion de l'Oltenie (i), et qui n'a pas les scrupules de Marie-Thérèse sa souveraine, n'en ayant ni la droiture innée ni les délicatesses, bien que cette princesse les sacrifie souvent, en gémissant, aux exigences de sa politique (2); 3" au nom de la Russie, la czarine Catherine II, dont les intentions à l'égard de la Turquie se reflètent dans cette phrase : Je n'obtiendrai jamais une bonne paix si je ne m'endurcis pas contre l'orgueil des Turcs et la partialité qui les soutient (3) ; 4" au nom de la France, Choiseul qui, — malgré l'effacement de cette Puissance, — reste quand même, sinon une menace, du moins une gêne pour la Prusse et la Russie;

Après la série curieuse de pièges que les souverains de Prusse, d'Autriche et de Russie, se tendent les uns aux autres au sujet du partage de la Pologne, acte arrêté en janvier 1771, conclu en février et mars 1772, accompli en juillet de la même année avec une sérénité et un sang-froid qui feront éternellement la stupeur de l'histoire;

Après la duplicité mémorable de la politique de Kaunitz à l'égard de ses deux alliés, la France et la Turquie, qu'il endort ou qu'il exploite ;

Après les conférences stériles de Focshani, en avril, et celles de Bucarest, en janvier et en mars 1773, entre les Russes et les Turcs ;

Après la reprise des hostilités en juin, le passage du Danube par les Russes; leur défaite et leur retraite, puis leur marche nouvelle en avant et leurs nouveaux revers ;

Enfin, après l'intervention intéressée de l'Autriche, qui con-

(1) Portion de la Valachie rendue par elle à la paix de Belgrade vi739) , et située entre le Banat, la Transylvanie, l'Aluta (l'Olto) et le Danube.

(2) (c Elle pleurait et prenait toujours m, disait Frédéric le Grand, en parlant de Marie-Thérèse (page 280). (Voir la Question d'Orient an dix-huitième siècle, par Albert Sorel, de l'Institut.)

(3) Lettre de madame de Bielke , 11 décembre 1770. (Voir Albert Sorel, P- 151-)

voite la Bucovine (i), « berceau de la Moldavie » (2), et l'écrasement de la Porte à Bajardick, — en juin 1774, — parle général russe Romantzof, nous arrivons au mémorable traité de Koutchouk-Kaïnardji, conclu en septembre de cette même année et ratifié quatre mois plus tard, le 24 janvier 1775 (3).

Ce traité, comme le suivant, comme beaucoup d'autres encore, nous amène à reconnaître cette fatalité historique, que les peuples finissent toujours par expier leurs fautes politiques.

Lous XIV, abandonnant la politique traditionnelle de la France, n'a-t-il pas contribué à la défaite des Turcs par l'Autriche, à Saint-Gothard en Hongrie, en 1664, et cette politique n'a-t-elle pas porté ses fruits au dix-huitième siècle, en privant les armées françaises de l'alliance utile de la Sublime Porte, lorsque la France recommença son duel historique contre l'Autriche ?

Sobieski n'a-t-il pas employé les forces de la Pologne à sauver Vienne des mains des Turcs, sans prévoir qu'en aidant à les affaiblir, il les rendait impuissants à sauver un jour cette même Pologne des serres de l'aigle impérial ?

Au dix-huitième siècle encore, tandis que certains pays, restés longtemps forts et indépendants, laissaient, peu à peu, des lam-

(1) En 1776, l'Autriche s'entendra avec la Porte sur la délimitation de la Bucovine et l'annexera, en 1777, d'après les mêmes principes de morale qui avaient dicté le partage de la Pologne. L'énergique protestation de Gr. Ghica coûtera la vie à ce prince, qui sera assassiné dans sa capitale de Jassy, par les envoyés de la Porte (1777). (Voir le poème d'Enaki Kogalniceano.)

(2) Selon l'expression même du prince Grégoire Ghika.

(3) Aux conférences de Focsani (1772), la Russie proposa que les principautés fussent déclarées indépendantes sous la garantie de plusieurs puissances. — Ces conférences n'eurent pas de résultats.

Au même congrès, le spatar (ministre de la guerre) Jean Cantacuzène, — mort en Russie en 1809, — produisit, à propos de la question des forteresses que la Turquie occupait, en Valachie, contre tout droit, une protestation du divan de ce pays. Cette protestation était fausse. Elle émanait de Cantacuzène, qui l'avait donnée comme étant l'œuvre de ceux dont il était le mandataire. Son patriotisme lui avait fait commettre ce mensonge, digne, quand même, de tout respect.

beaux de leurs libertés et de leur autonomie aux ronces de l'âpre politique, et que deux nouveaux Etats, la Prusse et la Russie, s'agrandissaient à leurs dépens; tandis que l'avenir se montrait menaçant pour la Turquie, les fils de Mahomet, oublieux aussi de leur intérêt, n'ont-ils pas pris à tâche de renverser de leurs propres mains leur boulevard naturel, ce boulevard danubien, les Principautés roumaines?

Ce n'est pas, en effet, en violant les traités, en installant des Grecs à la place de Cantemir, sur le trône de Moldavie, après le désastre de Pierre le Grand à Sculeni et le traité du Pruth (i 7 1 1) ; en faisant enlever à Bucarest, dans son palais même, — pour la honte des boyards et de la capitale, qui n'ont pas osé défendre leur Prince, — Brancovan, sa famille et ses trésors; en faisant décapiter ce souverain, ses fils et son ministre Vacaresco, à Constantinople en 17 14, en faisant exécuter également son successeur Cantacuzène, en 17 16, et en les remplaçant l'un et l'autre par des Princes du Fanar, — dont la mission fut de détruire les institutions du pays et principalement de désorganiser l'armée et de tuer l'esprit militaire, — que la Sublime Porte pouvait se faire des Roumains des amis fidèles, un rempart dans l'avenir.

Est-ce que l'Autriche , restée maîtresse de la Hongrie , à la suite de la paix de Carlovitz (1699), et qui est devenue voisine des Principautés par l'annexion, — dans la même année, après l'abdication de Michel Abaffi II, — du Regnum Transylvaniœ (terme consacré par l'empereur Léopold I" dans ses Diplômes), n'aurait pas été mieux inspirée, si, sollicitée comme elle le fut par les Roumains désireux de trouver en elle un contrepoids à l'influence des Czars , elle avait répondu à leurs avances par une politique franche, pure de toute convoitise? si elle n'eût pas abandonné les Roumains au traité de Passarovitz (17 18) ? si elle n'eût pas démembré la Valachie en se faisant céder par la Porte, au mépris des capitulations, qui ne lui reconnaissaient pas ce droit, rOlténie, — qu'elle fut d'ailleurs forcée de restituer au traité de

Belgrade (1739), — puis la Bucovine en 1777 (qu'elle n'a jamais rendue) , et qu'elle se fût attachée à conserver la confiance que les Principautés avaient cru pouvoir placer en elle ?

Enfin, si l'Autriche qui, en 1849, avait eu l'occasion d'éprouver la fidélité et la bravoure des Roumains relevant de la couronne des Habsbourg , avait eu pour eux une pensée maternelle et qu'elle leur eût témoigné la gratitude dont ils s'étaient rendus dignes ; si elle avait bien voulu se rappeler leurs revendications formulées dans le Mémoire d'Olmûtz, — présenté à l'Empereur le 25 février 1849, — par lequel ces loyales populations ne demandaient que la reconnaissance de leur individualité nationale sous le sceptre de l'Autriche, l'Europe ne se trouverait pas aujourd'hui en présence de quatre millions de Roumains persécutés par le chauvinisme maghyar. Pour arriver à la dénationalisation des autres peuples , ce chauvinisme ne recule devant aucune persécution : qu'elle vise la liberté individuelle, la liberté d'enseignement ou la liberté de religion ! Les grandes puissances qui assistent à cette persécution ne donneraient pas au monde le spectacle d'une réserve, prudente à ce point, qu'elle tient en échec tout sentiment d'humanité, de chevalerie, et elles n'auraient pas à redouter quelque grave inconnu, surgissant tout à coup des Carpathes, et mettant en péril la paix de l'Europe !

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