CHAPITRE II
Divers éléments de l'Insurrection. — Répartition des responsabilités. — La légende. — Ce qu'elle vaut. — Cause du mouvement de 1848. — Quels sont les hommes, les appuis, les ressources dont dispose l'insurrection? — De toutes parts le néant. — C'est bien une entreprise improvisée, comme l'écrit Héliade. — Prévoyance du Prince : les événements du moment comme ceux de l'avenir justifient Sa politique.
Loin de nous la pensée de faire peser sur tous ceux qui ont pris part à l'insurrection de 1848 la responsabilité des malheurs qu^elle a déchaînés sur la Roumanie.
Il faudrait n'avoir jamais été jeune, ne pas savoir ce qu'il y a d'inexpérience, de bonne foi, d'enthousiasme chez la jeunesse, ignorer la sève qui gonfle les poitrines de vingt ans, enfièvre les artères, transporte l'être tout entier dans le domaine des illusions, lui fait escalader les montagnes à la poursuite de chimères, pour lui refuser le besoin irrésistible qu'elle éprouve de se dévouer, et l'élan généreux qui l'emporte, souvent trop loin! Les jeunes gens enflammés uniquement par le souffle de la liberté, à l'heure grave que 1848 sonna pour l'Europe, ont pu rêver plus de libertés avec le Prince qui avait affranchi les esclaves (i), préparé l'union des deux Principautés (2) et l'émancipation des paysans (3), qui avait défendu avec une rare ténacité, — même contre la Russie, — la souveraineté de l'État dans la question des Saints Lieux (4) , du Prince qui, de l'aveu d'un des plus violents révolutionnaires, avait ^is Son patriotisme au-dessus de tout (5).
(i) Voir les lois sur l'abolition de l'esclavage, p. 27-36 et 293-298.
(2) Voir Xenopol, Histoire des Roumains, vol. VI, p. 181 • Voir p. 252 de ce volume.
(3) Voir, dans ce volume, les lois relatives aux paysans, et aans M. Xénopol, les réformes en faveur des paysans, p. 182.
(4) Voir Règne de Bibesco, vol. I, p. 77-145.
(5) Voir, à l'Appendice, la Trompette des Carpathes, par Boleac, année 1873.
Ceux-là ont dû croire que le mouvement du 1 1 juin assurerait à la nation les réformes non moins souhaitées par le Prince que par Son peuple; ils ont certainement crié, ceux-là, sans arrièrepensée, Vive Bihesco ! Vive la Constitution! ^\. ils seraient morts à leur poste de combat auprès de leur Souverain, si Celui-ci leur avait demandé le sacrifice de leur vie.
Mais l'enthousiasme de la jeunesse ne doit pas être confondu avec les mobiles qui ont dirigé les autres membres de l'insurrection.
Sous un jour tout différent nous apparaît le groupe de ces patriotes remplis, sans doute, de bonnes intentions, mais coupables d'une légèreté greffée sur l'ambition de jouer, à tout prix, le rôle de régénérateurs et de profiter, en toute hâte, des événements survenus en France pour IMPROVISER (i) une insurrection en Valachie.
Un autre groupe encore, celui des socialistes, représente, au milieu des éléments disparates qui composent la phalange insurrectionnelle, l'anarchie. Il cache derrière le mot de liberté le dessein d'enchaîner la liberté des autres ; il médite un bouleversement général (2), il rêve de s'emparer du pouvoir. Jeter leur nom aux masses, leur parler de droits, jamais de devoirs; les convier au pillage et à l'assassinat (3); se poser en avocats de leur
(i) Lettre du gouvernement insurrectionnel à Bibesco, 9 juin 1848. Camp de la régénération. Voir plus loin, p. 417.
(2) Russo Locusteanu écrit : « Quand les Golesco, les Rosetti, les Bratiano, arrivant de l'étranger avec la certitude d'y avoir appris que les mouvements sociaux ne s'opéraient point en douceur, — virent en tête du Courrier roumain, que rédigeait Héliade, cette épitaphe : «Je hais la tyrannie, je crains l'anarchie», ils se montrèrent hostiles à celui qui donnait à la Nation, courbée sous la tyrannie, l'avertissement de prendre garde à l'anarchie, car c'est par l'anarchie qu'ils comptaient inaugurer la révolution. Le mot d'ordre : respect aux personnes, respect aux propriétés, figurant en tête de la déclaration de. principe de l'Insurrection, renversa leur plan, qui était de commencer le mouvement en soulevant les prolétaires et en faisant sortir les criminels des mines de sel. Ces personnes qualifiaient de faiblesse l'opposition d'Héliade à tout acte terroriste. » (Voir Russo Locusteanu, Lettres d'exil d'Héliade^ p. 686-687.)
(3^ Voir le Pruncul roman, p. 380 de ce volume, et à l'Appendice.
cause, s'imposer à leur esprit par leur audace; déposer en terrain habilement préparé la semence de leurs projets, pour la faire lever à l'heure propice, voilà la politique des membres de cette association.
Ajoutons à ces éléments celui des roumano-fanariotes, amis inconsolables du régime déchu, les uns s 'inspirant d'une politique de statu quo asservie à la volonté du consul russe (i), les autres poursuivant sous le masque de la démocratie, — afin d'attirer les démocrates, — un but d'ambition de famille (2), et l'exécution du pacte conclu à Filaret en 1843, l'année même de l'élévation au trône du premier Prince ÉLU PAR LE PAYS, pour renverser ce Souverain. Ceux-là rusent, chevauchent entre les groupes, prêts à s'unir avec celui d'entre eux qui promettra le plus à leur ambition (3). Ils ont fait à Bibesco une opposition systématique; on les verra, en 1858 et 1859, s'unir avec les socialistes dans le seul but d'empêcher le retour au pouvoir de ce Prince.
Cependant, ces groupes, malgré leur divergence de vues et le rôle qu'ils ont joué, en dépit des accusations qu'ils devaient porter plus tard les uns contre les autres, ont trouvé un terrain d'entente, dans le besoin qu'ils ont senti d'échapper à la réprobation que les lamentables conséquences de l'insurrection de 1848 menaçaient de faire peser éternellement sur eux : ils se sont unis pour substituer la légende à l'histoire, le mensonge à la vérité. Dans ce but, ils ont inondé la presse européenne et roumaine d'écrits destinés à justifier leurs actes. En faveur de cette justification, — sorte d'introduction à la légende, — militent, à
(i) «Le Consulat de Russie est devenu le point de réunion et d'appui des ennemis personnels du Prince et des prétendants à sa succession politique, n M. de Nion à M. Guizot, lettre du 16 janvier 1848. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) A. G. Golesco à M. John Ghica, lettre du 28 février 1849. {Souvenirs d'exilt note 4. Voir à l'Appendice.)
(3) Voir la lettre d'Héliade à Grâdisteano, du 22 décembre 1858. Russo LocuSTEANO, Lettres d'exil d'Héliade y p. 617-618.
r^tranger, les Chainoi, les Billecoq, les Ubicini, les Elias Regnault, à rintérieur Héliade, Jean Ghika, Bolintineano , et les écrits, les pièces justificatives des membres du gouvernement provisoire, ceux de la lieutenance princière et des émigrés. On y voit l'aberration parler de sagesse, la négation du vrai s'afficher sans vergogne, la calomnie contre le Souverain défier le document*
Puis les événements poussant, plus tard, une partie des acteurs du drame au pouvoir, ceux-ci en profitent pour passer de la justification à la glorification de leurs actes et de leurs personnes, pour faire écrire l'histoire de la période de 1842-1849 par des plumes ignorantes ou serviles, pour transporter ainsi l'enseignement de la jeunesse roumaine dans le domaine de la fantaisie, et la griser de hauts faits imaginaires dont ils se font les héros : — c'est la légende. Elle n'a rien de commun avec l'histoire. Ceux qui l'ont forgée ont eu l'habileté de la faire vivre pendant près d'un demi-siècle : — ils en ont vécu.
Nous verrons, parla suite, ce que vaut cette légende, non plus en ayant recours aux documents réunis dans les deux volumes de notre ouvrage sur le règne de Bibesco, mais en continuant à nous servir exclusivement des mémoires et des pièces justificatives adressés au peuple roumain et aux grandes puissances par les auteurs de l'insurrection et par leurs partisans.
Quelles sont les causes du mouvement de 1848 en Valachie? Dans quelles conditions s'est-il produit? Quels sont les hommes qui l'ont dirigé? Sur quels appuis ont-ils cru pouvoir compter? Pourquoi ont-ils calomnié Bibesco? Dans quel esprit et dans quel but le projet de Constitution laissé par eux à la postérité a-t-il été rédigé? à quel usage a-t-il servi plus tard? Quel jugement l'histoire doit-elle porter sur le mouvement du 11 juin? Telles sont les questions que nous allons examiner.
Au début, les raisons invoquées sont : l'immixtion de la Russie dans les affaires intérieures du pays roumain, son protectorat exclusif et ombrageux (i) et la nécessité de re viser le règlement organique.
L'insurrection n'a pas été faite contre Bibesco, on ne voulait pas le détrôner, a soin de répéter Héliade (2) ; le peuple ne voulait pas laisser partir Bibesco^ moins encore le tuer (3), écrit Zossima, membre de l'insurrection : le mouvement a été dirigé contre le protectorat de la Russie. C'est donc un fait acquis à l'histoire. Mais ici une question se pose : dans les conditions de progrès (4) où se trouvait le pays roumain, en dépit de sa situation précaire; en présence de sa marche ascendante, progressive, libérale au point de déplaire à l'Autriche (5) et d'indisposer la Russie (6), devant les empiétements de frontière poursuivis avec opiniâtreté par l'Autriche (7) et l'attitude du nouveau consul russe, M. de Kotzebue, qui %^ préparait à susciter, au besoin, de graves embarras au Prince (8) ; en raison de la certitude acquise
(i) Essai comparé sur les instructions et lois de la Roumanie, par N. Blaram*
BERG, p. 647.
(2) Le Protectorat du Czar^ par H. Radulesco, p. 42.
(3) Biographies politiquest par Zossima, p. 6^^ note 17.
(4) Voir les discours de Bibesco à l'Assemblée générale de 1846 et de 1848, et les réponses de l'Assemblée, p. 337 et 346.
(5) Voir la lettre confidentielle de M. Philippsborn, agent diplomatique du gouvernement roumain, à S. A. S. le Prince Bibesco, 1. 1, p. 225 de la Correspond dance générale,
(6) Le comte Kisseleff au Prince Bibesco, t. I, p. 315 de la Correspondance générale, et M. de Nion à M. Guizot, lettre du 25 janvier 1847. (Archives du Ministère des afïaires étrangères, Paris.)
(7) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 22 juillet 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
Parmi les paysans des montagnes témoins de ces empiétements est né ce dicton roumain qu'on emploie quand on veut faire allusion à un homme cupide : « Ne serais'tu pas F aigle allemand ? Dar nu esti pajera Nemteasca? »
Les bornes frontières du côté de l'Autriche portaient l'aigle.
(8) « La Russie, moins assurée chaque jour de trouver dans le Prince Bibesco un instrument toujours docile, observe d'un œil méfiant la direction de ses sympathies et se prépare à lui susciter au besoin de graves embarras, en fomentant sous main les mécontentements de la boyarie et du clergé .
« Déjà l'attitude du nouveau Consul laisse apercevoir des dispositions toutes
que la Porte était défavorable à toute manifestation qui serait dirigée contre la puissance du Nord (i), et que Bibesco, pressenti sur l'opportunité d*un pareil acte, le condamnait et refusait de s'y associer, enfin et surtout en face de la circulaire menaçante de la Russie, était-il politique, était-il patriotique de lancer, quand même, la Valachie dans un inconnu plein de périls?
Poser la question, c'est la résoudre.
Ce n'est pas à dire que le pays ne fût pas en droit de rêver une Constitution plus libérale que le Règlement organique, d'espérer une amélioration dans le sort qui lui était fait, — et, entre autres réformes , l'établissement de l'impôt pour le riche (2) comme pour le pauvre, et l'abolition de la claca, — qu'il ne sentit le besoin légitime d'être poussé dans la voie de la civilisation et du progrès. Mais, de quelle prudence, de quelle habileté ne fallait-il pas faire preuve pour éviter de compromettre la situation acquise, « pour laisser grandir l'arbre de liberté qui ne « donne des fruits féconds qu'à la condition de croître lentement (3) ! 9 Avant tout il fallait être pénétré comme l'était le Chef de l'État des besoins du peuple, et comme Lui être préparé, par le labeur et l'expérience, à surmonter les difficultés qui s'opposaient à la réalisation immédiate de ses espérances.
Pour vaincre ces difficultés, Bibesco avait besoin de la confiance de la nation, et II la possédait. Sa politique jusqu'à ce jour ne répondait-elle pas en effet de l'avenir? n'avait-elle pas laissé derrière Lui un lumineux sillage tracé par son patriotisme? La
différentes de celles qui animaient son prédécesseur. Rien dans le caractère et les antécédents de M. de Kotzebue n'autorise à attendre de lui les mêmes ménagements. i> M. de Nion à M. Guizot. Lettre du 22 juillet 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères. Paris.) — M. de Kotzebue était parent par alliance de M. Jean Ghica.
(i) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par H. Radulesco.
(2) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 25 octobre 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(3) Prince D. Ghica à M. Rosetti, Voir Pruncul roman, du 15 juillet 1848, et la lettre que nous reproduisons plus loin.
préoccupation du Prince d'affranchir peu à peu le pays roumain de la protection exclusive de la Russie , — sans blesser cette Puissance envers laquelle les Roumains étaient tenus à une profonde reconnaissance, par le souvenir de leurs malheurs disparus grâce à elle, — ne s'était-elle pas affirmée en toute occasion, soit à propos de réducation de ses fils, — que le Prince envoya en France, malgré l'opinion contraire du cabinet russe et les conseil» du comte Kisseleff (i); — soit au sujet de la question de l'instruction publique, en créant à Bucarest, avec le concours du gouvernement du Roi Louis- Philippe, un collège français destiné à former la pépinière où la Roumanie trouverait plus tard son personnel d'enseignement, — bien que le gouvernement du Czar eût admis dans certaines conditions les jeunes gens roumains natifs des Principautés à suivre les cours de droit professés à l'école impériale de Saint-Pétersbourg, et que la création du collège français fût de nature à lui déplaire (2)? En 1846, ne s'était-il pas abstenu de consulter le cabinet de Saint-Pétersbourg (3) sur la modification qu'il introduisit dans le mode de votation, lorsque, contrairement à l'esprit du règlement organique. Il abolit, de fait, le double vote que la grande boyarie s'était attribué (4), et en 1847, n'avait-Il pas ajourné une partie des améliorations réclamées par le pays pour échapper à l'obligation pénible (5) de demander l'adhésion préalable des Cours suzeraine et protectrice, obligation à laquelle était, soumis le Prince, chaque fois qu'il y
(i) S. ExG. le comte Kisseleflf à S. A. S. le Prince Bibesco, t. I*, p. 315 de la Correspondance générale,
(2) « On s'est borné à insérer cette notification dans le journal officiel en y joignant quelques expressions de reconnaissance pour le nouveau bienfait de la Cour protectrice, » Lettre de M. de Nion à M. Guizot, du 25 janvier 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(3) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 25 octobre 1847, (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(4) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 25 novembre 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(5) M. de Nion à M. de Lamartine, Ministre des affaires étrangères de France. Lettre du i*' avril 1848. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
avait lieu d'apporter une modification dans le budget? Mais il y avait d'autres considérations graves devant lesquelles le vrai patriotisme eût désarmé : une mésintelligence, qui n'était un mystère pour personne^ s'était manifestée, dès Vorigine, entre VHospodar et le nouveau consul russe, M. de Kotzebue, et s'élevait de jour en jour aux proportions d'une hostilité ouverte,,.; la menace formulée par le gouvernement russe, au mois d'avril, d'occuper la Principauté, s'il s'y produisait aucune mesure ayant pour but de modifier le régime politique sous lequel les Principautés étaient constituées, était connue de la nation entière. Voici ce document :
Circulaire adressée par le Ministre des ajfaires étrangères aux agents de la Russie dans les Principautés danubiennes (i).
« Les événements qui viennent de se passer en France et « dans le centre de l'Europe imposent plus que jamais à Sa « Majesté Impériale le devoir de veiller au maintien de l'ordre « et à la conservation des droits consacrés par les traités de 1 8 14 a et 181 5. La Russie ne prétend s'immiscer en rien dans les « affaires intérieures de la France; elle la laissera tenter, sans « obstacle et à ses risques et périls, l'expérience qui occupe en « ce moment le peuple français ; elle ne cherchera à exercer « aucune influence sur sa solution. Elle agira de même avec les « Puissances voisines et alliées, et se bprnera à intervenir, si « elles lui en font la demande, pour préserver de toute atteinte « les circonscriptions territoriales établies par les traités {sic),
a C'est dans ce but qu'elle réunit sur sa frontière occidentale c des forces imposantes et qu'elle se tient prête à tout évé- « nement.
« La question n'est pas toutefois identique en ce qui concerne
(x) M. de Nion à M. Guizot, lettre du iz avril 1848, n^ 30. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
« des pays que des relations spéciales attachent à la Russie, « et particulièrement les Principautés du Danube, qui, placées a sous la suzeraineté ottomane, le sont également sous la pro- « tection de l'Empire russe.
« L'intention de l'Empereur EST DE n'y TOLÉRER AUCUNE « INNOVATION, tendant à relâcher les liens de la SUZERAINETÉ « OU CEUX DU PROTECTORAT, AUCUN MOUVEMENT, AUCUNE « MESURE AYANT POUR BUT DE MODIFIER LE RÉGIME POLI- « TIQUE SOUS LEQUEL LES PRINCIPAUTÉS SONT CONSTITUÉES.
« Cette volonté est irrévocable (sic) et sera sou-
« tenue au besoin PAR L'EMPLOI DE TOUS LES MOYENS
« DONT LA RUSSIE DISPOSE. Les deux Hospodars doivent en
« être officiellement avertis et seconder de tout leur pouvoir les
« vues de la Cour protectrice. Ces vues ne doivent, au surplus,
« rester ignorées de personne, et les agents doivent y donner
« toute la publicité convenable (i). »
Voilà la menace; l'invasion certaine était au bout, et l'angoisse étreignait toutes les âmes vraiment roumaines.
En présence de ce péril suprême, qui a trahi la cause nationale? est-ce Bibesco en prenant la résolution d'ajourner les réformes, en cherchant à détourner l'orage (2), en refusant aux armées étrangères de leur laisser violer le territoire roumain? ou bien est-ce l'insurrection qui, appréhendant (3) l'anarchie et sachant les troupes russes prêtes à passer la frontière (4), n'a pas hésité à livrer le pays à Tune et aux autres pour en arriver, comme
(i) M. de Nion à M. de Lamartine, lettre du 11 avril 1848. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(2) « En laissant se calmer peu à peu les susceptibilités de ses hauts protecteurs et le gèle ombrageux de ses surveillants. » M. de Nion à M. Guizot, lettre du 16 janvier 1848. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
(3) Voir la proclamation, voir la lettre du gouvernement provisoire insurgé à Bibesco, et tous les écrits d'Héliade.
(4) Voir ci-dessus la circulaire du gouvernement russe.
394 DEUXIÈME t>ARTIE.
nons le prouverons, à faire litière des droits de la nation et à les jeter sous les pieds du Sultan (i)?
Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de répondre ; toutefois, nous insisterons sur ce fait que, souvenir des réformes accomplies et des progrès réalisés, conseils de prudence et de sagesse suggérés par la situation difficile du Chef de l'Etat, et du pays, autant en emporta le souffle insurrectionnel.
L'insurrection avait-elle du moins, à sa tête, des chefs politiques de valeur, rompus aux affaires, connus, inspirant la confiance, dignes et capables de commander, certains d'être obéis?
Les hommes qui ont eu le plus d'influence sur les événements de 1848 sont : Héliade, Nicolas Bâlcesco, les officiers Maghiéro, Tell et Plessoianu, Jean Ghica, Jean Voïnesco, Zalic, Grégoire Grâdisteano, les frères Golesti (Nicolas, Etienne, Alexandre, Raddu), leur cousin A. -G. Golescu, C. Rosetti, J. Bratiano, le prêtre de Snagov (Josaphat.)
Héliade, élève de Lazar, — le Roumain Transylvain qui, avec la protection des boyards, a rétabli la langue roumaine dans les écoles, — est le principal ouvrier de la proclamation du 11 juin. Il ne faut pas le juger d'après cette pièce; Héliade est un grand poète — bien qu'on ait nié son talent, — parce qu'on est grand poète, quand on a écrit Sburatorul (le Désïr)^ Une nuit sur les ruines de Tirgoviste, VOde à Schiller et les Amours d'Adam et d^Ève, dans le Poème de la création.
Journaliste officieux de l'ancien Prince Alexandre Ghica (2), il était déjà en vogue sous le règne de Bibesco.
(i) Voir cet acte, connu sous le nom d'u Affiche de Sarîndar m, deuxième partie, fin du chap. iv du présent volume.
(2) Lettre d' Héliade au Prince Al, Ghica IX.
« Mon Prince, « Pendant cinq ans j*aî souffert le martyre, la persécution, l'ironie; et la
Théoricien, il manque, comme homme de gouvernement, de sens pratique; ambitieux et personnel, il manque, comme historien, d'une qualité essentielle, l'indépendance, qui crée l'impartialité. Il raconte avec passion, il ne prouve pas. Héliade est un mélange de bien et de mal (i) : on le verra, dans tous ses écrits, calomnier Bibesco pour justifier le mouvement de 1 848, et un jour, dans l'exil, il écrira ces mots qui sont touchants dans leur simplicité : « J'ai maltraité dans mes écrits Bibesco et Stirbei; et eux se sont comportés en gens de cœur avec ma famille qui leur était étrangère et que le sort avait frappée. Il ne se passait pas de semaine sans qu'ils s'enquissent de sa situation. Quand, en i8^$, je me rendis à Bucarest, f allai voir le Prince Ghica, rempli de la plus grande joie, et oubliant tout ce qu'il avait écrit sur moi de Vienne; il m'a reçu comme si fêtais un intendant, tandis que Bibesco, lorsqu'il me vit, me prit dans ses bras et pleura en m' embrassant (2). »
Nicolas Balcesco, élevé dans Tadmiration du passé glorieux de l'histoire roumaine, subit les effets d'un long contact, — créé par l'étude, — avec les héros des temps anciens. D'un caractère
cause de ma ruine et tout mon crime n^ont pas été autres que mon affection pour vous.
« Tout ce qui a été fait a été fait sans moi.
« Je n'ai rien fait, je ne me suis mêlé de quelque chose que pour sauver le pays d'une anarchie certaine et de ses suites. Le temps découvrira la vérité. J'ose dire que sans moi il y aurait aujourd'hui des centaines de familles connues, dans le deuil,
u Signé : J. HÉLIADE Radulesco. »
7/19 juin 1849, Paris, rue Notre-Dame des Victoires. Hôtel National
{Essai... p. 334, par N. Blaramberg).
(i) Héliade a rendu à son pays l'alphabet latin ; c'est un service signalé. On peut lui reprocher d'avoir trop voulu latiniser et italianiser la langue roumaine et l'orthographe roumaine. Il a échoué dans cette tâche. Il ne faut pas le regretter; la langue et l'orthographe sont une partie de l'histoire d'un peuple, surtout d'un peuple aussi éprouvé par les invasions que le fut le peuple roumain.
(2) Lettres d'exil d'Héliade, par Russe Locusteanu. Lettre d'Héliade à Gr. GrÂdisteano, du 8/20 mai 1857, p. 565.
loyal, d'un talent d'historien déjà reconnu (i), N. Bàlcesco, élève des Quinet, des Michelet, des Mickiewiez, croit à la fraternité des peuples. Pour lui tout Souverain est un tyran; son démocratisme fait de lui un ennemi du trône.
Quelles que soient ses idées et ses erreurs, N. Bâlcesco est un convaincu. Forcé de marcher avec les membres de l'insurrection, sa sincérité ne sera pas longtemps dupe des palinodies (2) des uns çt de \^ fourberie (3) des autres.
Après 1848, sa vie sera une courte agonie. Exilé, atteint d'une maladie qui ne pardonne pas, — la phtisie, — il opposera à la violence du mal une résistance désespérée, forcera l'ennemi à marquer le pas, et à lui accorder les quelques heures dont il aura besoin pour ajouter une page à sa remarquable histoire de Michel le Brave. Puis la plume lui tombera de la main : à trente-trois ans la mort le prendra.
Maghiéro était connu par le courage dont il avait fait preuve dans ses luttes contre les brigands et contre les Turcs. Placé comme administrateur à la tête du district de Romanatzi par Bibesco, dont il possédait la confiance, Maghiéro reçut du Prince l'ordre confidentiel d'organiser le corps des Pandours, de compléter celui des Dorobantzi et d'en prendre le commandement. Héliade et Maghiéro étaient intimement liés.
Tell est également officier, il commande à Giurgévo. Sa qualité dominante est l'énergie; il n'en fait malheureusement pas toujours un bon usage. Possédant peu d'instruction, il se laisse
(i) Bâlcesco avait publié à cette époque, avec Laurian, le Magasin historique pour la Dacie.
(2) Voir p. 248, 469 et 585, Souvenirs d'exil,
(3) Voici Bâlcesco jugé par lui-même : ce Je n'étais pas appuyé, je n^avais pas assez de popularité, en outre j'étais trop fier pour la mendier, comme les autres, et pas assez comédien pour l'obtenir. » Bâlcesco à A.-G. Golesco, p. 472, Souvenirs d'exil.
égarer par les socialistes, au début du mouvement de 1848; mais il ne tarde pas à briser avec eux et à s'attacher à Héliade. Un jour viendra où il reconnaîtra publiquement ses erreurs : ce jour-là il s'écriera : « Je pleure ma pauvre patrie, je maudis le jour où j'ai fait cause commune avec des gens tels que J. Ghica (i). » Tell mourra conservateur.
La défection de ces deux membres de l'insurrection ne saurait assurément pas leur donner le prestige nécessaire au commandement.
Jean Ghica : il est plus préoccupé de faire triompher sa politique (2) que de défendre les idées de ses collègues. Bâlcesco l'accuse à^ inconséquence (3); Zossima rappelle qu'il figurait dans y opposition systématique contre Bibesco (1844) et qu'il signa avec d'autres Ghica, avec Nicolas Golesco et A. -G. Golesco une plainte — adressée à la Russie seule (4) — au sujet des tendances du Prince.
M. John Ghica nous apprend lui-même qu'en exil il émit l'idée que l'émigration n'eut qu'un chef, et que ce chef fut, après
(i) Russo LocusTEANO, p. 42. Lettres d'exil,
(2) « Le gouvernement révolutionnaire devait par conséquent tomber nécessairement entre les mains de ces théoriciens incapables et exagérés dans leurs tendances, et prêter par là le flanc aux attaques dirigées contre lui. » — Phrase d'un Mémoire de M. J. Ghica au Sultan ; elle se trouve dans une lettre de Bâlcesco à J. Ghica, p. 585 des Souvenirs d'exil, par le même J. Ghica. Bâlcesco reproche cette phrase à J. Ghica. Héliade, p. 585 des Lettres d'exil.
(3) Bâlcesco à John Ghica, lettre du 26 mai 1851. Souvenirs d'exil, par Jean Ghica, p. 585.
(4) « Bibesco voulut mettre fin aux oppositions systématiques et chercha à prendre quelques mesures. » (L'aveu, venant d'un acteur du mouvement de 1848, est précieux à recueillir.)
« L'Assemblée commença à crier, et l'opposition d'alors trouva bon (aflà de cuvintza) de protester contre les tendances du Prince et de demander à la Porte et à la Russie de les réprimer. » (Traduction littérale : de mettre un frein au Prince.) Le Consul de Russie insista pour que cette protestation ne fût adressée qu'à la Russie, a Voici le résultat des réunions qui eurent lieu : Grâdisteano fut appelé chez le Prince (beizade) C. Ghica, fils de Grégoire IV Ghica VIII et frère du Prince Démètre Ghica. On l'invita à signer la pétition. Il insista pour la lire. La note 5, p. 61, nous donne les noms de ceux qui l'avaient déjà signée. Ce
adoption des principes révolutionnaires de 1848 (i) — l'ancien prince Ghica, ou à son défaut N. Golesco, Tami intime du Prince. L'un ou l'autre devait se proclamer, sans élection, chef de l'émigration.
Quoi qu'il en soit, a dans le projet élaboré par lui avec Ubtcint, il était stipulé que le centre de Inaction et le siège de la direction aevraient être à Constantinople », où lui, M. Jean Ghica, s'était fait envoyer pour représenter le Gouvernement provisoire ? Or, se trouver au siège de la direction pouvait bien conduire à devenir, au cas échéant, le chef de l'émigration et un jour peutêtre Prince régnant! S'il faut en croire un bruit très répandu, M. Jean Ghica aurait toujours ardemment ambitionné la couronne souveraine. Elle n'a pas daigné descendre jusqu'à lui.
Héliade prétend que M. J. Ghica a eu l'habileté de se rendre possible au gouvernement en poussant les autres dans le fossé (2).
Jean VoiNESCOetGRADlSTEANO (Grégoire) se font remarquer par leurs idées un peu exaltées et par une profonde honorabilité. Grâdisteano, le plus influent des deux, a pris position contre Bibesco, par haine de la Russie, sans s'apercevoir que son attitude conspirait avec la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg. Directeur de l'intérieur, il refusa tout salaire (3). Le prince a toujours tenu ce membre de l'opposition dans une estime particulière.
Les frères Golesti (4) : — à l'exception de Nicolas, général et ministre sous le règne d'A. Ghica et qui conserva dans la suite
sont : les Princes Constantin et Démètre Ghica, Nicolas Golesco, Alexandre G. Golesco, C. Cantacuzène, Jean Costesco, Jean Ghica, les frères Cocoresco et d'autres. Grâdisteano s'indigna de voir que la pétition était adressée lllli(in6ment au Czar ; son opposition fît tomber le projet, mais ce ne fut pas sans une discussion dans laquelle M. John Ghica s'écria : « L'homme qui se noie s'accroche même à une épée. » Zossima, p. 60, 61, notes 4 et 5. (i) Souvenirs d'exil, par M. John Ghica, p. 51 et 61.
(2) Lettres d'exil» p. 538.
(3) Voir Zossima, p. 19 et 33.
(4) Voir la page précédente.
avec ce Prince les relations les plus intimes (i), — les Golesti sont démocrates de parti pris et hostiles à Bibesco.
L'opinion de Bâlcesco sur le général n'est pas flatteuse. N. Golesco, dit-il, est des trois lieutenants princiers le meilleur, parce qu'il est le plus nul (2). Les Golesco payeront un jour de leur fortune, — comme bien d'autres, — les illusions qu'ils auront nourris sur leurs coreligionnaires politiques {3).
Le prêtre de Snagov, JOSAPHAT, qui sert les desseins d'Héliade, est fanatiquement résolu.
Constantin Rosetti et les frères Bratiano {Démètre et Jean) sont des inconnus. Jeunes gens sans fortune, arrivés récemment de France, où ils ont assisté à la révolution de Février, ils sont décidés à imiter ce quHls ont vu à Paris (4).
Ils figureront dans l'insurrection parmi les violents, et feront tout ce qui est nécessaire (entre autres actes, la cérémonie de la destruction du Règlement) pour justifier cette accusation, portée contre eux par les autres conspirateurs, qu'ils ont rendu inévitable et qu'ils ont précipité l'intervention de la Russie et l'invasion.
Cependant M. C. Rosetti, en dépit des articles du journal qu'il dirige, passe pour un excellent cœur.
Quant à M. Jean Bratiano, il devra, en 1845, à la bonté de Bibesco de rentrer dans l'armée et d'obtenir un congé pour aller en France achever ses études (5) .
La violence de ces jeunes gens est un système, un moyen de fixer l'attention sur eux. Ils changeront quand ils seront au pouvoir.
(i) A. G. Golesco à M. JohnGhica, lettre du 24 février 1849. Souvenirs d'exil, par M. J. Ghica, p. 205.
(2) Bâlcesco h John Ghica. Souvenirs d'exil, par John Ghica, p. 248. (Voir aussi la p. 469.)
(3) Voir à l'appendice la lettre d'Omer-Pacha à M. A. -G. Golesco.
(4) Mot de Bolintineaao.
(5) Voir Chronologie, année 1845, 29 juin.
Un homme encore qui, sans avoir d'influence sur les événements, y a été mêlé depuis le début de l'insurrection jusqu'à la fin et y a joué le plus triste rôle, c'est le MétropolitainNÉOFlTE :
Au lendemain de l'abdication du Prince Bibesco, il signe la fameuse proclamation qui déclare que Son Altesse a abdiqué pour cause de maladie^ — argument inventé par les membres du gouvernement provisoire, pour lui permettre de donner au Pays une raison valable de l'abdication du Prince.
Le 2ç juin, le gouvernement s*éiant retiré de la capitale et une caïmacamie s 'étant constituée, le Métropolitain Néofite traite de rebelle le gouvernement qu'il vient de présider pendant quinze jours. Il se reconnaît, lui-même yi«/^«r de troubles, et se déclare prêt à travailler avec MM. les Boyards au rétablissèment (i) de la paix publique?
Mais la caïmacamie ne dure que quelques heures. Aussitôt, Sa Sainteté se range du côté des nouveaux occupants : Elle renie ce qu'EUe a acclamé la veille, Elle déclare non avenu ce qui s'est passé, et Elle prête de nouveau LE SERMENT DE NE plus VIOLER LA CONSTITUTION (2).
Le 6 septembre, le Métropolitain Néofite, revêtu de ses habits sacerdotaux, prononce l'anathème contre le Règlement organique, et assiste à son autodafé {3).
Puis, c'est le tour de l'insurrection : au bout de quatre-vingtquinze jours d'agonie elle expire, et Sa Sainteté la condamne, après l'avoir bénite, — dans un discours prononcé dans l'église 0 de Sarandaru. Il la TRAITE DE FATALE, d'œuvre ACCOM- 0 PLIE PAR QUELQUES FACTIEUX DOMINÉS PAR DES IDÉES 0 PERTURBATRICES ET ANARCHIQUES, DANS LA SEULE VUE 0 DE LEUR INTÉRÊT PERSONNEL, ET QUI SONT PARVENUS,
(i) Mémoires,,, par HéuADB, p. 126, Moniteur officiel, n" 50.
(2) Voir le Moniteur officiel, n" 50, du 2 juillet 1848.
(3) Mémoires,,, par HÉliade, p. 298.
c PAR DES PROMESSES ET DES ESPÉRANCES TROMPEUSES, A a ENTRAINER LES PLUS IGNORANTS, b
Les circonstances aidant (i), TEsprit-Saint avait fini par avoir raison des passions politiques du prélat.
Voilà les hommes ^qui sont à la tête du mouvement insurrectionnel ; on en chercherait vainement d'autres. — L'insurrection, de l'aveu de M. C. Rosetti, ne pouvait trouver ni un ministre des finances, ni un ministre de la guerre, ni même dix-sept administrateurs (2) (préfets); elle ne découvrit pas davantage le chef marquant capable de commander aux autres. Les hommes qui composaient le gouvernement avaient la capacité de détruire ^ non celle de construire (3); Héliade nous a démontré, en outre, que ces soldats de la régénération n'avaient ni même pensée, ni même élan, ni même but; que ni l'harmonie ni la confiance ne régnaient au sein des éléments concourant à Ventreprise.
On pourrait croire qu'ils comptaient sur le concours d'une puissance étrangère? sur l'armée? sur le peuple? sur le clergé? sur les boyards? — Non : L'ENTREPRISE IMPROVISÉE, SPON- TANÉE, — c'est le titre officiel reconnu à l'insurrection par le gouvernement provisoire, — n'avait rien à espérer, même de l'imprévu; elle était condamnée avant d'avoir vécu; son existence devait être une courte et navrante agonie.
(i) Voir t. !«'. Lettre de Kisseleff au Métropolitain en réponse à des accusations portées par ce prélat contre Bibesco. — Le discours auquel nous empruntons ce passage a été adressé au général Luders, dans l'église de Sarindaru, à Bucarest, le 5 octobre 1848. — Bull. off. n° 72.
Il a été signé par MgrNéofite, à la date du 3 octobre, et affiché dans la capitale.
(2) Cette pénurie d'hommes et l'impuissance dont l'Insurrection souffre est constatée par M. C. Rosetti lui-même dans une lettre à M. Jean Ghica... « Nous ne devons pas nous louer les uns les autres ; mais nous sommes très pauvres en hommes. Cherchez bien ; pensez-y durant de longues journées, et vous ne trouverez pas que nous ayons ni un Ministre des finances, ni un Ministre de la guerre; nous n'avons même pas dix-sept administrateurs. » M. C. Rosetti à M. Jean Ghica, Souvenirs d'exil, p. 66.
(3) M. Rosetti à M. J. Ghica, Constantinople, 30 juillet/ii août 1848, p. 47.
Héliade, il est vrai, dans sa proclamation faite au nom du peuple, avait tout combiné : Dieu et la lumière divine, la fraternité et la justice devaient courber sous leur loi Turquie et Russie, armée et boyards, peuple et serviteurs du Tout- Puissant.
Mais la Turquie avait déjà déconseillé le mouvement contre la Russie; la France, qui était au contraire favorable à l'insurrection et l'encourageait, ne pouvait que faire des vœux pour son succès : elle était trop éloignée et trop occupée chez elle (i) pour s'occuper des autres. L'Angleterre {2), bien que représentée par M. Colqhon, son consul général, — personnellement acquis à toute action pouvant créer des embarras à Bibesco, par suite d'une vieille rancune qu'il gardait au Prince, — restait indifférente. L'Allemagne et l'Autriche étaient, chez elles, aux prises avec la révolution; elles n'auraient, en tout cas, pas tendu la main aux Régénérateurs, Restait la Russie, qui, tranquille, puissante, forte de la faiblesse et des angoisses des autres États, imposait sa loi en Orient. L'insurrection en Roumanie se trouvait donc isolée.
L'armée? — Si l'on considère la compagnie du capitaine Plesoiano , les officiers Tell et Maghiéro comme représentant l'armée, les conspirateurs de juin 1848 sont en droit de dire que l'armée était avec eux.
Mais Héliade n'avoue-t-il pas lui-même que « le major Viadotano, commandant le bataillon en garnison à Craïova, refusa de se soumettre aux ordres du gouvernement provisoire; qu'il menaça de faire mesurer sa troupe avec les soldats de la régénération ; que^ pour éviter de répandre le sang^ il se retira vers le Nord
(i) A la nouvelle de rinsurrection des journées de juin, le général Aupick dit à M. J. Ghica : « La guerre civile est chez nous, mon pauvre Ghica, maintenant rien n'empêchera les Russes d'entrer dans votre Pays. » Souvenirs d'exil, par M. J. Ghica, p. 33.
(2) Sir Strafford Canning n'a pu aider les Roumains qu'en conseillant à la Porte de ne pas intervenir dans les Principautés. L'Angleterre refusa à la Turquie tout appui plus effectif, et celle-ci dut consentir aux exigences russes. Souvenirs d'exil, par M. J. Ghica, p. 29 et 50.
avec ses soldats pour se réunir au major Pasnasky 9 (i)? Ce témoignage rendu à l'honneur .de Vl^doïano et de Pasnasky n*est-ilpas suffisamment éloquent?
Est-il besoin de rappeler encore que le troisième régiment refusa de suivre le gouvernement provisoire quand celui-ci se sauva?
Les gens intéressés à faire croire que Tarmée avait partagé leur folie et pris part au mouvement, n'en ont pas moins tenté de la compromettre en inventant Vincident de la caserne. Bibesco voulut sonder V esprit des soldats en garnison à Bucarest^ ont-ils écrit. Il alla visiter les casernes, harangua les officiers... // leur demanda s* ils étaient prêts à soutenir le gouvernement,,. Les officiers et les soldats répondirent qu^iîs étaient prêts à mourir pour la Patrie, si l'ennemi venait de l'étranger, mais si l'ennemi était le peuple, ils ne pouvaient pas avoir la lâcheté de tirer contre leurs frères (2). Cette histoire, racontée par Héliade et reproduite par ses amis, laisse clairement entendre que l'armée avait passé à l'insurrection.
Les officiers roumains du seul régiment en garnison à Bucarest le 1 1/23 juin, — au nombre de vingt-quatre, — frappés dans leur honneur, en 1848, par la conduite de ceux qui ont trahi, infligent aujourd'hui un démenti formel à leurs calomniateurs. Ces officiers, restés fidèles à leur serment, adressèrent au général Duhamel, — le Prince avait abdiqué et quitté la Valachie, — une protestation réclamant la mise en jugement des officiers qui avaient manqué à leur serment. Le regretté général Floresco {3),
(i) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par H. Radulesco, p. 89.
(2) HéLiADR. Voir Mémoires.
(3) Jean Floresco, le second des trois fils d'Emmanuel Floresco, — un des plus intelligents ministres du Prince Bibesco, — devint son gendre. Lorsque l'insurrection de 1848 éclata, J. Floresco était colonel ; le gouvernement provisoire lui offrit de le garder au service : il refusa. Il ne reprit du service que plus tard, quand le Prince Stirbei fut au pouvoir. En 1859, au début du règne du Prince Couza, après que la conférence de Paris eut décidé que les deux Principautés auraient une armée organisée de telle façon qu'elle pût être réunie, à l'occasion, en un seul corps, Jean Floresco fut à la fois ministre de la guerre en Valachie et en Moldavie, oîi il commença l'organisation de l'armée moldave. Après l'union
'404 r DEUXIÈME PARTIE.
alors colonel et gendre du Prince, remît cette protestation, au nom de ses camarades, à S. Exe. le commissaire russe, et il en conserva une copie.
Voici ce document ;
Pétition au général Duhamel.
TRADUCTION
a Excellence,
a Si l'honneur militaire et les devoirs les plus sacrés avaient, en ce jour, pu être foulés aux pieds, les paroles pleines de dignité que Votre Excellence nous a adressées, le 28 du mois passé, auraient suffi pour réveiller en nous ces sentiments.
w La milice roumaine est soupçonnée d'indiscipline et de tra-
définitive des deux Principautés, Floresco, nommé major général, devint le véritable créateur de l'armée roumaine. La révolution de 1866 le renversa en même temps que le Prince Couza.
Membre du parti conservateur, le général Floresco revint avec lui au pouvoir.
En 1876, après la chute des conservateurs, Tarmée qu'il légua à ses successeurs montra à Plevna les qualités qu*il avait développées en elle ou su lui inculquer, sans qu'il lui fût donné, — triste résultat de la politique, — à lui ï' instructeur de cette vaillante jeunesse, de combattre dans ses rangs !
Devenu président du Sénat, lors du triomphe de l'opposition libérale conservatrice, en 1888, le général Floresco échangea bientôt la présidence du Sénat contre celle du Conseil des ministres. Mais, en 1893, rentré dans la vie privée, se sentant gravement atteint par la maladie, il alla porter en France ses souffrances et l'espoir d'une guérison qui ne vint pas. Par une tiède journée de mai ^le 10), au moment où le soleil disparaissait à l'horizon, Jean Floresco quittait la VHC, aimé, honoré, profondément regretté par le Pays roumain, comme par tous ceux qui, à l'éjtranger, avaient subi le prestige de ses qualités éminentes et le charme de sa nature bienveillante (*).
(*) La famille Floresco, une des plus anciennes de Valachie, a produit au quinzième siècle Vintila Floresco, grand boyard de Vlad Tzepes (l'Empaleur). Un de ses descendants fut ambassadeur de Michel le Brave, mort en 1601 à la cour de Rodolphe IL Jean Floresco et Nicolas Bassarab Brancovano furent les grands ministres du Prince Morouzi et les inspirateurs des actes particulièrement favorables aux Roumains et pourtant contraires aux intérêts grecs de ce Prince. Jean Floresco eut de sa femme, sœur des Ç*rinces Grégoire Ghîca VIII et Alexandre Ghica IX, trois fils qui furent les souches des trois branches de cette famille qui, dans notre siècle, a produit des ministres, des généraux, des musiciens, des peintres, des légistes, des écrivains.
Alexandre Floresco, frère du général, ancien conseiller d'État, est un peintre de valeur; il a joué un rôle important dans le Divan ad hoc en 1S5S, et aussi en 1859.
hison : elle aurait trompé l'attente générale, le jour où, pour la première fois, la Patrie a eu besoin d^elle; elle est accusée d'avoir été la cause de tous les malheurs que ce pays a subis.
a Votre Excellence est soldat et comprend, certainement, combien cruelle est, pour la milice roumaine, une pareille situation. Comment pourra-t-elle mériter la haute confiance des deux Cours Impériales, qui voudraient continuer à lui confier la défense des institutions du pays, tant que le soupçon d'infamie pèsera sur elle ?
« Pourra-t-elle rétablir sa réputation aux yeux de ses compatriotes, et mériter encore leur confiance?
a Les soussignés prient chaleureusement Votre Excellence de vouloir bien ordonner la formation d'une commission militaire spéciale, et attendent de sa bonté et de sa justice qu*il soit fait une enquête minutieuse, consciencieuse et sévère, pour que les coupables soient découverts, traduits en justice et punis. Il ne faut pas que leur infamie demeure une tache éternelle pour la milice, qui, innocente et pénétrée des sacrifices qui lui sont imposés, décline toute responsabilité avec les coupables.
« Nous avons Thonneur de signer avec le plus profond respect :
M Colonels : Enghel, Floresco, Banof, Voïnesco, Lahovari.
«« Major : Vladoiano.
M Capitaines : Costaforo, Greceano, Ghica, Velcea.
« Lieutenants : Caragea, Cornesco, Boranesco, Stefano-
POLO, Racovitza, Burchi.
M Sous- lieutenants : Cioc AN f Maleano, Mosco, Mavrocordat,
MaÏnesco Damboviceano, Porvmbaro, Niculesco, Cali-
NESCo, Rechtivan, Socoleano. »
« Je certifie conforme à roriginal la protestation que j'ai été chargé, de la part de mes camarades de 1848, de remettre au général Duhamel et au Caîmacam Cantacuzène.
a St^né : J.-E. FlorescO (i).
«( 14 avril 1893. »
(i) Note A. — La g^arnison de Bucarest avait un régiment d'infanterie; deux autres étaient échelonnés le long du Danube. En dehors des officiers supérieurs
4o6 DEUXIÈME PARTIE.
Et maintenant, officiers de 1848 àont je viens d'évoquer le témoignage et de rappeler les noms, officiers qui avez déposé avec une suprême dignité devant le tribunal de l'histoire et servirez d'exemple, dans la carrière, à vos cadets, vous pouvez désormais dormir en paix votre dernier sommeil : vous êtes vengés.
Les Boyards? — Les boyards, à peu d'exception près, furent hostiles au mouvement. Il nous suffira de citer quelques passages de la correspondance échangée entre M. Rosetti, directeur du Pruncul roman, et le Prince Démètre Ghica, pour donner une idée des sentiments dont la boyarie était animée, du jugement qu'elle portait sur les événements accomplis.
M. Rosetti cherchant à rallier à l'insurrection le Prince Démètre Ghica, fils du Prince Grégoire Ghica VIII, qui régna en Valachie de 1 822-1 828, lui adressa dans son journal l'appel suivant :
a Toi, Démètre Ghica, pourquoi nous avoir délaissés? Tu es « parti pour quelques jours afin de te remettre d'une maladie? « Pourquoi te laisses-tu égarer, à l'heure qu'il est, par ces pères « trembleurs de la Roumanie? Viens, viens, bon Roumain, viens a dans les bras de la belle Roumanie; viens, car elle a des droits a sur toi qu'elle a élevé dans un berceau de soie; viens, car elle c a besoin de lumière ; viens, car notre cœur saigne de te voir uni a à ce qui n'est roumain qu'aux jours de prospérité (i). »
A cet alléchant discours, le Prince Démèlre Ghica répondit; mais sa réponse n'ayant pas été du goût du directeur du Pruncul,
qui étaient des instructeurs russes, la liste de ces vingt-sept officiers se trouve comprendre tous les officiers du régiment d'infanterie présents à Bucarest. (Note manuscrite du général Floresco.)
Note B. — En 1848, le nombre des officiers était d'environ deux cents, tous Roumains, car, contrairement à ce qui s'est passé en Bulgarie, ce ne sont que les officiers supérieurs, généraux et colonels, qui étaient Russes, la plupart à titre d'instructeurs. (Note manuscrite du général Floresco.)
(i) Le Pruncul roman (Le Roumain dans les langes) du 15 juillet 1848, n» 14. Voir Blarambrrg, p. 330 et 331 .
celui-ci lui demanda à ne fias la publier pour le moment. Toutefois, sur l'insistance du Prince, M. Rosetti s*exécuta (i).
a ... Je ne regarde pas, écrivait le Prince, le Règlement 0 organique comme l'arche sainte que personne ne peut toucher « sans commettre un sacrilège. Vous savez mieux que personne a que j'ai, depuis longtemps, reconnu qu'en beaucoup de ses disa positions il n'est nullement en harmonie avec les véritables « progrès du siècle, et que le double sens de plusieurs de ses a articles favorise les interprétations arbitraires.
« Si j'ai engagé quelques-uns de mes amis politiques à reste pecter le Règlement, c'est que/^ craignais précisément qu'en a portant atteinte à un pacte donné à la Roumanie par les puis- 0 sances suzeraines et protectrices, on n'exfiosât le fiays aux a calamités d^une invasion étrangère,
« Si cependant il nous est permis, comme semblent le per- « mettre les circonstances, de modifier nos institutions dans le « sens du progrès des temps et des vrais besoins du pays, sans « nous exposer à aucun danger du dehors, je me déclare prêt à « défendre de toute mon âme cette nouvelle constitution; mais, c je le répète, pour que ces institutions aient une valeur réelle « à mes yeux, il faut qu'elles soient issues de la civilisation de « la Roumanie, qu'elles soient pesées et discutées mûrement par « l'Assemblée générale du pays, etc.
a Ami politique et sage du progrès », — c'est de lui que le Prince parle — a et ennemi de ces mouvements qui ébranlent « les sociétés jusqu'en leurs fondements, en brisant en même « temps tous les liens qui unissent les hommes entre eux, j'ai a pensé, comme vous, qu'à la suite de la violente commotion de a février il fallait, chez nous aussi, faire des réformes et extirper a les abus, convaincu que c'était là le seul moyen d'empêcher les
(i) Le Pruncul roman (Le Roumain dans les langes) du 15 juillet 1848, n® 14. Voir Blaramberg, p. 330 et 331.
« troubles qui auraient pu attirer sur nos têtes d'effroyables a calamités et nous pousser dans la voie des reculades honteuses c plutôt que dans celle du progrès.
« Dans ce même but, j'ai essayé, vous le savez, d'appeler « l'attention du chef de l'État (i) sur la situation critique du <c pays et sur les mesures nécessaires à son amélioration. Mais « vous savez aussi que les principes que j'ai essayé de faire préci valoir parmi vous étaient le respect des traités, et que je me a suis prononcé contre tout recours à la force brutale, car ce « sont là des procédés révolutionnaires, et je n'ai jamais voulu « m'écarter de la stricte légalité, car je craignais autrement de « provoquer une invasion étrangère ou d'attirer sur nous le « terrible fléau de la guerre civile,,.
« J'étais à peihe ici (en Transylvanie) depuis huit jours, que a de rapides nouvelles m 'arrivèrent coup sur coup : l'attentat « contre la vie du Prince Bibesco, la révolte triomphante, la a proclamation de la Constitution, et enfin l'abdication du chef « de l'État... Vous et vos amis, dans un mouvement sans mesure ^ a vous avez voulu franchir d*un saut V intervalle de plusieurs « siècles y sans prendre garde que vous alliez conduire le pays à a r abîme, au fond duquel il ne trouverait que discorde et misère.
« En une pareille occurrence, je ne pouvais que restera l'écart « et prier pour le bonheur de mon pays, attendant avec une dou « loureuse impatience l'issue des événements, d'autant plus que, « d'après tous les rapports qui m 'arrivent touchant la situation 0 de notre pays,/^^ ne vois pas un homme doué de bon sens qui « ne comprenne F impossibilité de nous entendre sur les articles c de la Constitution proclamée par la révolution .
a Un avenir fort proche et digne d'amers regrets, surtout pour « ceux qui n'ont pas craint d'en encourir la lourde responsabi-
(i) Suffisance commune à tous les personnages de ce temps, qui croient tous qu'ils apprennent quelque chose au chef de l'État sur la situation du Pays.
« lité, montrera qui de nous a su prouver, je ne dis pas le patrio- « tisme le plus ardent, mais le patriotisme le plus intelligent.
« Je crois, Messieurs, que l'arbre de la liberté ne donnera de « fruits féconds qu'à la condition de croître lentement en enfon- « çant profondément les racines dans le sol. S'il est transplanté « hâtivement d'une terre étrangère sur la terre roumaine, fût-il a arrosé de flots de sang humain , il ne produira que des fruits a amers et des branches pourries, et comme il n'aura pas de « racines dans le sol, le premier souffle de l'orage le brisera.
« Je pense, Messieurs, que cette profession de foi est la meila leure réponse que je puisse faire à l'appel que vous faites à mon c patriotisme. 11
« Démètre Ghica. »
(Pruncul roman, 1848, n» 28.)
Nous ne pensons pas que cette leçon (i) laisse rien à désirer. Le Prince D. Ghica et — par sa plume — les boyards ne pouvaient faire meilleure réponse.
Le peuple? — C'est au nom du peuple, — qui n'a pas été consulté, mais auquel on prête l'idée révolutionnaire (2), — que les
(i) La fin de la lettre a trait à certaines aménités que le Peuple souverain du 21 juillet 1848 adresse au Prince D. Ghica en l'accusant de porter un masque, de jouer un rôle. Le Peuple souverain était rédigé par M. Nicolas Bàlcesco. — A propos des flatteries adressées au Prince D. Ghica par le Pruncul roman et des termes agressifs du Peuple souverain, on ne peut s'empêcher de faire cette remarque : le socialiste a foi dans le Prince; le libéral se méfie de lui. Le Prince Ghica a donné raison au premier : après avoir marché avec les conservateurs pendant nombre d'années, le Prince D. Ghica est entré dans le parti Rosetti- Bratiano, dont il a été une des principales chevilles ouvrières, pendant tout le temps que l'influence allemande a pu maintenir ce parti au pouvoir, c'est-à-dire pendant douze ans consécutifs.
(2) Le peuple était si peu dans le mouvement qu'il fallut commencer à préparer le peuple des villages par l'envoi de commissaires. Dans les villes il y avait beaucoup de réactionnaires. Voir Souvenirs d'exil, par M. Jean Ghica, p. 42.
« Le comité révolutionnaire mit en programme le sentiment du peuple ; il lui prêta l'idée révolutionnaire. » Lettre de Bàlcesco. Voir les Souvenirs d'exil, par Jean Ghica, p. 477.
conspirateurs lancent leur proclamation , qu'ils adressent au Prince la fameuse lettre du 9 juin ; c'est au nom du peuple souverain qu'ils accomplissent leurs actes; en son nom que les uns, avec Héliade, prêchent l'insurrection , en recommandant le respect à la propriété et aux personnes, que les autres, avec le Pruncul roman, que dirige M. C. Rosetti, font appel à tous les excès. Encore faut-il distinguer; car, outre le peuple souverain, Héliade nous parle du peuple des frères, qui marche avec lui, ^t du peuple qui suit Odobesco et Salomon, et qui n'est plus son peuple.
Il est bien difficile de se reconnaître au milieu de ce gâchis ; mais un fait s'en dégage, c'est que le vrai peuple, la classe laborieuse des paysans, — car la population des villes était formée, en partie, de gens toujours prêts aux manifestations et au désordre, — était aussi hostile au mouvement de 1848 que les boyards, que l'armée, que le clergé. Lesur nous apprend que de toutes parts les paysans valaques se levaient pour protester contre la direction donnée aux affaires de la Valachie par les chefs de V insurrection dernière; et cette sortie du Pruncul roman contre les paysans confirme l'assertion de l'historien français :
0 Le parti réactionnaire, s'écrie l'organe qui fait appel au pillage et à l'assassinat (i), si courte qu'ait été sa vie, a cependant réussi^ par toutes sortes de mensonges et de terreurs^ à amener presque tous les paysans à nier les bienfaits obtenus par notre sainte Constitution et à embrasser de nouveau les chaînes dans lesquelles il gémissait depuis tant de siècles. Cela paraît incroyable, et cependant cela est la pure vérité. Ce n'est pas même assez; le parti réactionnaire les amena jusqu'à leur faire POURSUIVRE LEURS DÉFENSEURS ET CHASSER LES APOTRES DE LA LIBERTÉ, LES MEMBRES DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE (2). »
(i) PrMnftt/ r<>maff du jeudi 8 juillet 1848, n*^ 10. Directeur politique, M. C. A, Rosetti.
(2) Même feuille, même numéro.
Cette franchise du Pruncul nous confond ! Jamais nous n'eussions espéré trouver dans cette feuille des déclarations aussi catégoriques, aussi précieuses.
Assurément l'honorable directeur du Pr««c«/ ne se doutait pas qu'un jour ces perles seraient recueillies et qu'elles serviraient à fixer l'histoire sur la répulsion causée au pays par le mouvement de 1848. Cette répulsion d'ailleurs est naturelle, bien qu'elle paraisse incroyable au Pruncul, En effet, si les paysans ont nié les bienfaits de la sainte Constitution^ c'est que ces prétendus bienfaits leur ont apporté, avec l'anarchie, l'occupation du pays par les troupes étrangères et la misère; qu'en hommes de bon sens ils n'ont pas plus compris que le Prince Démètre la possi-bilité de s* entendre sur cette Constitution ; s'ils ont donné la chasse j — ainsi que le rapporte le Pruncul^ — aux membres du gouvernement provisoire ^ c'est que . ces apôtres de la liberté s'étaient enfuis de la capitale à la nouvelle de l'arrivée des Russes — ce que le Pruncul omet de dire, — laissant la capitale à la merci des événements, comme le fait observer M . J . Ghica, au lieu d'y attendre leurs ennemis et de mourir pour la patrie (i), ainsi qu'ils s'y étaient engagés par serment dans toutes leurs proclamations; s'ils sont restés attachés au régime de la veille, c'est qu'ils se souvenaient que Bibesco n'avait cessé de les protéger contre les fermiers et les boyards (2), et qu'ils savaient que la première grande réforme du Prince serait de faire peser sur tous les citoyens l'impôt que payait seul le paysan pauvre (3).
Voilà tout le secret de l'hostilité des paysans.
(i) Grâdisteano, par la plume de Zossima, déclare que ce fut sur les instances de M. C. A. Rosetti que le gouvernement provisoire quitta la capitale, malgré Grâdisteano et E. Golesco, qui pleuraient de honte. Rosetti prétendait que l'on se défendrait mieux dans les montagnes et alla jusqu'à affirmer que le consul anglais avait reçu la nouvelle de l'entrée des Russes, — affirmation contre laquelle protesta le consul anglais. — M. Jean Ghica ne put s'empêcher de faire observer que les gouvernants laissaient les habitants de la capitale à la merci des événements. J. Ghica, Souvenirs d'exil^ p. 28.
(2) Voir p. 108, 113, 127, 145, 171, 281, 309 de ce volume, et la Chronologie.
(3.) M. de Nion à S. Exe. M. Guizot.
Le commerce? « Le commerce, nous apprend M. de Nion(i), « se plaint d'une stagnation complète. Il a fait parvenir au Prince « l'expression de ses anxiétés et l'oflFre du concours personnel de « tous ses membres, dans le cas où ce concours serait nécessaire a au maintien de l'ordre public. »
Le clergé? Qu'il nous suffise de rappeler la loi libérale du 2 avril 1847, qui, en régularisant l'administration des biens appartenant soit à la Métropole (2), soit aux évèchés, améliorait le sort du clergé inférieur. En mettant un frein aux désordres qui existaient dans la gestion des biens ecclésiastiques et dont profitait, sous le règne antérieur, le haut clergé, — au détriment des établissements placés sous sa direction et du bas clei^é, — Bibesco s'était naturellement aliéné, par cette mesure libérale, les prélats, mais il s'était assuré la reconnaissance (3) de la masse du clergé inférieur.
Voilà en quelques mots et d'après les documents fournis par les chefs mêmes de l'insurrection, dans quelles conditions a été improvisée l'aventure du 11 juin.. Nous n'avons trouvé pour l'excuser ni "la protestation SOLENNELLE contre le protectorat exclusif et ombrageux de la Russie, ni l'explosion d'un mécontententent général contre le régime existant, ni l'expression des aspirations du Pays dans le sens de la démocratie (4).
Nous y avons trouvé le rêve de quelques cœurs ardents épris de liberté.
Mais, ce qui nous a frappé, c'est la sérénité du gouvernement provisoire de l'insurrection à abdiquer devant la Turquie l'autonomie du Pays, alors que Bibesco avait affirmé que, la redevance à la Turquie une fois payée, on ne lui devait plus rien (5), et
(i) M. de Nion à M. Lamartine, lettre du 26 mars 1848.
(2) Le prêtre Josaphat est une exception.
(3) Voir lettre de M. de Nion à M. Guizot, du 2 avril 1847.
(4) Essai comparé sur Us institutions. Us lois et les mœurs de la Roumanie, par M. A. Nicolas Blaramberg. (Imp. du Peuple roumain, Bucarest, 1886, p. 647.
(5) M. de Nion à M. Guizot, 14 octobre 1846, t. I de cet ouvrage, p. 292.
cela, sans souci pour les traditions des Roumains ni pour leurs instincts. Or, « leurs traditions ne leur montrent les Turcs », écrit M. de Nion à M. Guizot, « que comme les oppresseurs de leur « patrie, les dévastateurs de leurs campagnes, les fondateurs du « servage sous lequel ils gémissent encore aujourd'hui. Leurs « instincts se refusent à y voir des missionnaires de philan- « thropie et de civilisation. La domination ottomane n'est et ne « sera de longtemps, à leurs yeux, que l'ennemie irréconciliable « de leur religion, de leur bien-être et de leur liberté. C'est par « ce côté que le Prince Bibesco doit être surtout considéré, à « mon sens, comme la personnification la plus élevée, la plus « fidèle, des sentiments du grand nombre.
« Malgré son instruction remarquable, malgré sa longue ini- « tiation aux idées et aux habitudes européennes, son tempé- « rament, son caractère, les impressions de ses premières « années le rapprochent bien plus qu'il ne le croit lui-même du « type primordial de la nationalité valaque. Le disciple de nos « écoles, l'hôte de nos salons laisse facilement apercevoir sous « cette enveloppe étrangère le fils des vieux Pandours, aux « mains durcies par la poignée du sabre et le soc de la charrue, « toujours prêts à la révolte ou au combat contre les sectateurs « de Mahomet. De là provient évidemment l'antipathie réci- « proque qui existe entre lui et la caste aristocratique, et princi- « paiement la fraction de cette caste qui se compose des débris « du système phanariote (i). »
Bibesco personnifiait donc les sentiments du grand nombre ; c'est Lui, le natif du Dolj, — cette partie guerrière de la petite Valachie, — et non le comité insurrectionnel, qui était resté fidèle aux traditions du passé, au culte de la dignité nationale, et qui avait su lire dans l'avenir. L'histoire en fournit la preuve.
En 1848, contre qui le mouvement est -il dirigé? Contre la
(i) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 8 janvier 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)
Russie, qui avait affranchi leç Roumains du joug séculaire des Turcs (i).
De qui l'insurrection implore-t-elle le secours? Du Sultan, dans une adresse mémorable (2) qui se traîne aux genoux de Sa Hautesse, humilie les hommes qui l'ont signée, blesse la Patrie au nom de laquelle ils parlent, qui détonne, qui navre.
En 1878, à qui le gouvernement roumain, — à la tête duquel se trouvent deux des chefs de l'insurrection de 1848, MM. Rosetti et Bratiano, — déclare-t-il la guerre?
A la Sublime Porte.
Avec l'aide de qui?
Avec l'appui des armées du Czar!
(i) Les patriotes, sous la conduite de M. Jean Bratiano, insultèrent la Russie en brûlant sur la place publique, le 6 septembre, le règlement organique dont Kisseleff et TAssemblée roumaine avaient doté le Pays. « Le Métropolitain sortit pour bénir cet acte. M. Jean Bratiano, chef de police, prononça un discours qui, selon le Pruncul, démontra au peuple l'importance de l'acte que l'on allait faire. » Voir VHistoire de là régénération^ par H. Radulesco, p. 296-299. Héliade ajoute ailleurs : <« Cet acte ne pouvait qu'entrer dans les vues de la Russie, déjà décidle à occuper les Principautés, n
Voir le triste rôle joué par le Métropolitain Néofite, avant, pendant et après les événements de 1848, dans la brochure intitulée : Le Métropolitain Néofite Jugé par ses actes et ses écrits, par le prince G. Bibesco. (Imp. Gôbl, Bucarest, — et Georg, Genève.)
(2) Voilà la péroraison de la protestation de la Lieutenance princière au Sultan :
« Proscrits de notre pays, nous ne saurions trouver un asile plus sûr, si ce n'est aux pieds du trône de Votre Majesté. Faites, ô magnanime Souverain, que les portes de Stamboul s'ouvrent devant nous, et que nous puissions y proclamer hautement notre dévouement, ainsi que celui du pays tout entier, à l'exception d'une faible minorité qui se trouve aujourd'hui à la tète des afiiaires, par la force, et qui trahit le pays et les intérêts de la Turquie !
« De Votre Majesté les plus soumis et les plus fidèles vassaux.
« J. Éliade, Ch, Tell. »
(Voir le journal : Esprit, cœur, littérature, n« 44.)