‹ Roumanie, dA̓ndrinople a̓ Balta-Liman (1829-1849). Règne de BibescoChapitre 79 sur 121 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le mouvement de 1848, en dehors de la part que nous avons déjà faite à l'enthousiasme et à la sincérité, a une cause moins noble que celle dont ses auteurs se prévalent aux yeux de la postérité. Un esprit clairvoyant la découvrira, en parcourant cet ouvrage, dans le patriotisme et l'excès même de libéralisme du premier Élu de la nation.

Nous nous expliquons :

De même qu'à Vienne, « tout en rendant justice aux qua- « lités distinguées du Prince », — écrivait confidentiellement M. Philippsbom à Son Altesse, — « à Ses sentiments élevés; « tout en faisant passer au creuset de la critique le désir qu'il « avait annoncé, à Son avènement, de marcher droit à la réforme, « de ne pas dévier de cette voie, quand même, et qu'en y tenant « avec une rare persévérance II n'avait pris conseil que de Ses « inspirations généreuses,... on inclinait à croire que le Prince « s'était trop hâté (i) ; » de même que pour le cabinet de Saint- Pétersbourg, « Bibesco n'était pas assez docile, Ses réformes devenaient un sujet de méfiance (2) », de même, pour les régénérateurs, l'Élu de 1843 tendait trop à régénérer sans eux.

Ils ne songèrent pas à le renverser, mais à faire servir à leurs

(i) Lettre de M. Philippsbom, agent du Prince Bibesco auprès du gouvernement de l'Autriche, à Son Altesse. (Voir la Correspondance générale diplomatique, t. I, p. 255.

(2) M. de Nion à M. Guizot, lettre du 22 juillet 1847. (Archives du Ministère des affaires étrangères, Paris.)

desseins Son expérience, Ses lumières et le prestige (i) dont II jouissait à l'étranger. Le moment leur parut favorable pour se hisser au pouvoir par un coup d'audace, pour enlever au Prince la gloire des réformes déjà accomplies, — telle l'abolition de l'esclavage, — ou des réformes prêtes à être soumises à la Chambre, — tel l'impôt général, — et pour s'assurer un avenir politique en se créant un droit à la reconnaissance du Pays.

Déçus dans leurs espérances, exilés, ils conçurent avec une rare audace le plan de faire servir à leur ambition les malheurs mêmes que leur folié et leurs trahisons avaient provoqués. Du projet à l'exécution, il y avait un abîme : l'effronterie et la calomnie le comblèrent. Pour atteindre ce but, il fallait envoûter le Prince et Son règne. Cette nouvelle entreprise réussit; — elle aura eu une existence de près d'un demi-siècle.

Si cette manœuvre contre Bibesco n'était pas uniquement le résultat de calculs inavouables ; si les accusations portées contre Lui étaient vraies, l'histoire n'aurait pas assez de sévérités pour juger les hommes du 1 1 juin qui, tout en accusant Bibesco de méfaits imaginaires, le supplièrent de ne pas les abandonner et de conserver le pouvoir.

Pour l'honneur même des membres de l'insurrection, il est heureux que nos documents, leurs actes, leurs aveux, aient prouvé que leurs accusations ne sont que des calomnies.

Il n'en est pas moins intéressant de voir Boléac ajouter une preuve à toutes celles déjà produites; Boléac, un des membres les plus violents de l'insurrection, ennemi déclaré du Prince, qu'il a calomnié dans ses écrits avec une passion et un esprit de parti dont il nous a été d'autant plus facile de faire justice (2), qu'ils étaient moins mesurés. Or ce même Boléac (3), assagi par le

(i) « Ils réussirent à renverser ce Prince (Bibesco) entouré de prestige. 1» HÉLIADE, Lettres d'exil^ p. 263.

(2) Règne de Bibesco, p. 138- 141, t. I.

(3) Boléac est un des signataires de la protestation adressée en février 1849

temps, instruit par Tétude, brisa avec ses coreligionnaires politiques, alla s'agenouiller, en 1873, sur la tombe du Prince défunt et y confessa loyalement ses erreurs et son repentir.

€ Que la terre Lui soit légère et Son souvenir impérissable dans rhistoire de la Patrie, à Celui qui a placé son patriotisme au-dessus de tout ; qui a fait revivrp Timage de Michel le Brave sur le trône de Roumanie ; qui a relevé le monument de la gloire de nos aïeux; qui, autre Justinien, aussi grand orateur de la Chambreroumaine que grand Prince sur le trône de Roumanie, a fait honneur à Sa patrie par Son savoir. Son talent, Son éloquence et Ses largesses.

€ Gloire au nom du Prince Bibesco (i) ! »

De nos jours, nous le constatons avec joie, un écrivain, M. Xénopol, membre de l'Académie roumaine, n'a pas craint de faire preuve d'un sentiment de fierté nationale qui a manqué à tant d'autres.

Historien par sa science, par l'indépendance de sa plume, par la conscience de ses recherches, par la hauteur de ses vues, M. Xénopol a compris que le bien qu'un Prince fait à son pays demeure le patrimoine de la Nation , qu'il enrichit son histoire, qu'il est un héritage que personne n'a le droit de lui dérober. Lui aussi, il a jugé le règne de Bibesco d'après les actes; il a pensé qu'il fallait considérer davantage les réformes déjà introduites, ou à la veille de l'être, et moins celles qui restaient à accomplir quand le Prince quitta le pouvoir; qu'il était juste de tenir compte de l'état peu avancé de la civilisation des Principautés roumaines à l'aube de 1843; des obstacles sans cesse élevés contre tout pr(^rès, par la routine, l'intrigue, la calomnie; de la nécessité de ménager une foule de prétentions et de suscep-

par les auteurs de l'insurrection du 11 juin 1848 à la Sublime Porte, à l'Angleterre, à l'Autriche, à la France et à la Prusse.

(i) Voir la Trompette des Carpathes, — Voir encore à l'Appendice un résumé de la vie du Prince par Boléac dans la Trompette des Carpathes,

tibilités ; du devoir de ne pas indisposer les Puissances suzeraine et protectrice, au point de leur donner un prétexte à une intervention armée; de faire grande la part du labeur et des luttes de chaque jour, de chaque heure, de ce Prince libéral, qui les dépeint lui-même à Kisseleff dans une lettre empreinte d'un sentiment de profonde amertume (i). ^accusation est facile ^ écrit le Prince, s^il ne faut que mettre en évidence ^ en les exagérant , les plaies d'une société, — et quelle est celle qui n'ait pas les siennes? — pour en faire un crime au gouvernement, sans tenir compte ni des améliorations qu'il y aura apportées, ni des peines et des sacrifices qu'elles lui auront coûté, ni de la limite des ressources dont il aura pu disposer (2) .

En résumé : !• Le mouvement de 1848, accompli dans les conditions que nous venons d'étudier, et qui s'est effondré à Balta- Liman après une agonie de quatre-vingt-quinze jours, est une insigne folie (3) ;

2' En livrant sciemment (4) le pays à l'anarchie, en abdiquant

(i) Bibesco à Kisseleff. Bréaza, 16 août 1847, t. I, p. 310-313.

(2) Même lettre. « Cest de ce point qu'il faudra partir, écrit le Prince, si Too veut être juste pour prononcer sur mon administration, et si, nonobstant les difficultés de cette position, je suis parvenu à mettre un certain frein aux penchants vicieux, de sorte qu'on n'ose plus s'y livrer avec l'impudence d'autrefois; si, au milieu de cette corruption dont on nous accuse, j'ai su faire respecter le pouvoir en le conservant, je ne dirai pas seulement pur de toute souillure, mais à l'abri de tout soupçon ; si, malgré l'obligation des ménagements que j'ai signalés plus haut, je me suis toujours tenu dans une limite convenable, de manière que personne ne doutât qu'en cas de délit patent, parvenue ma connaissance, aucune considération ne m'empêcherait de faire ce que le devoir exige; si, avec des moyens minimes, naguère improductifs, j'ai pu créer de nouvelles sources de bien-être et obtenir des résultats auxquels on a encore peine à croire, je pense qu'on ne saurait se refuser, sans injustice, à reconnaître qu'il y a un peu de mérite à tout cela. »

(3) Voir toutes les citations empruntées par nous à MM. Héliade, D. Ghica, N. Bâicesco, C. Rosetti, Jean Ghîca, Locusteano, Zossima, Gr. Gradisteano. A. P. Golesco, membres de l'insurrection de 1848.

(4) Voir p. 413 de ce volume.

Tautonomie, la SOUVERAINETÉ DE l'État aux matns du Sultan (i), en ouvrant les portes de nos frontières à l'invasion (2), en se rendant coupable du sang roumain répandu (3), l'insurrection a commis un crime de lèse- Patrie (4).

Les coupables, pour se justifier, ont faussé l'histoire; nous avons rétabli, par documents, la vérité historique.

(i) Voir p. 446-451, ch. IV, deuxième partie de ce volume.

(2) Voir dans ce volume la deuxième partie du chap. 1*'. — Voir V Histoire de la régénération, p. 296-299 et p. 381.

(3) Voir p. 383, ch. I, deuxième partie de ce volume.

(4) La protestation du soi-disant peuple roumain au Champ de la Liberté, 20 juillet /i*' août 1848, est une provocation à la Porte. (Voir cette pièce à l'Appendice.) — Retenons-en ici l'article 5, qui dit textuellement ce qui suit : u Tout Roumain qui intriguerait ou contribuerait a amener des armées étrangères

DANS LE pays, OU QUI RETIENDRAIT PLUS LONGTEMPS CELLES QUI s'y TROUVENT DÉJÀ, PERDRA SES DROITS DE ROUMAIN ET EST DÉCLARÉ ENNEMI DE LA SOCIÉTÉ ET PAR CON- SÉQUENT MIS HORS LA LOI. »

Les insurgés de 1848 prononçaient eux-mêmes, dans cet article, la peifie qui devait être appliquée à ce crime de lèse-Patrie.

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