MALLET DU PAN
des révolutions qui manque complètement à la génération française de cette époque. Il demeure toujours maître de lui-même en un temps où presque tous les tempéraments ont comme des crises nerveuses, où tant d'hommes, même éminents et braves, perdent la tête et sentent leur cœur défaillir. Au milieu des illusions de 1789, il ne se laisse pas étourdir, il voit le péril et dénonce le stérile orgueil de ces élèves de Rousseau qui répudient l'histoire, méprisent les faits et prétendent renouveler le monde, quand ils ne savent même pas réformer le gouvernement de leur pays. Dans l'épouvante et l'horreur de 1792 et de 1793, il ne déraisonne pas comme tant d'autres; il observe avec sang-froid. Après Thermidor, il suit, d'un regard non troublé, les phases et les chances de la maladie, voit ce qui est, non ce qu'il désire, et dit ce qu'il voit sans s'inquiéter si cela plaît ou non. Du premier au dernier jour, sans faiblesse comme sans emportement, il mérite vraiment qu'on lui applique cette devise inscrite sur un de ses ouvrages : Nec temerè, nec timide.
Tel est l'homme. Qui pourrait, surtout quand ils*agit de juger des royalistes, contester l'autorité de son témoignage? Si quelqu'un en était tenté, il suffirait de lui rappeler ce que Mallet répondait lui-même, avec une fierté émue et spirituelle, un jour où quelques émigrés avaient prétendu le récuser et le désavouer. " Au prix de quatre ans écoulés sans que je fusse assuré, en me couchant, de me réveiller libre ou vivant le lendemain, au prix de trois décrets de prise de corps, de cent et quinze dénonciations, de deux scellés, de quatre assauts civiques dans ma maison et de la confiscation de toutes mes propriétés en France, j'ai acquis les droits d'un
royaliste, et comme, à ce litre, il ne me reste plus à gagner que la guillotine, je pense que personne ne sera tenté de me la disputer. »
Le royalisme qu'on a vu, pendant l'été de 1795, faire tout à coup des progrès si rapides dans l'opinion parisienne et qui semble presque toucher au succès, n'a aucune ressemblance, aucun lien avec celui de l'émigration ou de la Vendée. Un sentiment de patriotisme, qu'exaltent encore plusieurs années de guerre glorieuse, porte à repousser toute complicité avec l'étranger. Le désir du repos fait redouter la guerre civile. Mais, avant tout, on ne veut pas de l'ancien régime. En se détachant de la république, on reste attaché à la révolution. L'ancien régime a laissé un souvenir tel que la Terreur elle-même n'a pu l'eCTacer. Il a contre lui la coalition invincible des intérêts nouveaux créés par la révolution : intérêts des vassaux émancipés, des débiteurs libérés, des acquéreurs de biens nationaux, des soldats devenus officiers. Il éveille la susceptibilité inquiète de tous ceux qui se sentent, fût-ce seulement par leur adhésion silencieuse et inerte, une part de responsabilité dans les événements accomplis depuis cinq ans. Aussi la France pourra abandonner la république, renoncer à la liberté; mais elle ne retournera jamais à l'ancien régime; elle repoussera absolument tous ceux qui voudront ou seulement paraîtront vouloir l'y ramener.
Mallet du Pan Ta compris dès le premier jour, u II est aussi impossible, disait-il, de refaire l'ancien régime que de bâtir Saint-Pierre de Rome avec la poussière des cbemins. » Au lendemain du 9 thermidor, quand il n'y avait encore aucun mouvement monarchique, il constatait que le royalisme pur était sans force aucune à l'intérieur, et que si un jour il y avait lieu d'agir contre la république, ce serait seulement par le royalisme constitutionnel ; celui-ci était « placé comme intermédiaire entre les aristocrates et les républicains, servait de dépôt à toutes les conversions » , et comptait encore, malgré tant de persécutions, de très-nombreux partisans. ^ Les racines cachées sous une grande surface, ajoutait Mallet, repousseront de toutes parts au moment où la tyrannie républicaine s'affaiblira, w C'est, en effet, ce qui se produisait quelques mois plus tard, et le perspicace observateur définissait exactement alors le véritable caractère du royalisme parisien :
et La majorité de la garde nationale est 89. « (Lettre du ^juillet 1795.) — c' Les quatre-vingt-neuvistes domi- « nent de plus en plus dans les sections, i? [Lettre du 16 août.) — « Les papiers publics vous peignent Tesa prit qui anime les sections. Ce sont les patriotes de « 1789, les amis des constitutionnels ralliés aux royaw listes qui ont le bon sens de se serrer à eux, et les « républicains dégoûtés qui ont produit et dirigé cette Cl impulsion... Rappelez-vous ce que je vous ai dit à <t Schaffhouse de l'infaillible influence qu'allaient recourt vrer les constitutionnels. » (Lettre de septembre.)
Tous les témoignages contemporains confirment celui de Mallet. Lacretelle et ses amis n'admettaient pas que la royauté pût se rétablir autrement que par une « im-
pulsion de Fintérieur » . « Le nouveau sentiment était spontané, — dit-il plus tard, en rappelant les événements de cette époque; — aucune intrigue de Tétranger ne l'avait fait naître. Rien ne se liait même aux projets des royalistes de TAnjou, du Poitou et de la Bretagne. Le royalisme n'était pas à Paris, comme en province, une condamnation absolue de tous les principes de la révolution, n Mathieu Dumas, l'ancien membre de la droite à la Législative, activement mêlé au mouvement des sections, affirme dans ses Souvenirs que " l'esprit général de la population parisienne était le retour à la constitution de 1791 )? . Avec un tempérament toutefois : Texpérience avait profité, et l'on voulait corriger les défauts reconnus de cette constitution ; c'est encore ce que constatait Alallet du Pan :
« Les constitutionnels, convaincus de la nécessité de « réformer la constitution qui les a perdus, institue- " raient aujourd'hui une monarchie limitée, mais non 't écrasée, comme en 1791, par le pouvoir du peuple « ou de ses délégués. » (Note écrite en janvier 1795.) — ce La plupart penchent pour la constitution de 1791 « avec une augmentation de pouvoirs pour le roi. i? (Lettre du 19 avril.) — u Les constitutionnels qui aban- « donnent l'acte de 1791 considèrent sous cent rapports ce difi^érents la manière de le refondre; mais les points ce fondamentaux de l'opinion générale sont l'affaiblissecc ment des prérogatives populaires, le renoncement au ce fatras des droits de riiomme, la puissance royale con- « sidérablement augmentée, et la représentation puce blique réservée aux seuls propriétaires, d (Note pour Louis XVIII, ?» juillet.)
Lacretelle rappelle, de son côté, la sagesse de ce
royalisme, qui n'était un retour ni à Tancien régime, ni aux erreurs de 1791 :
et Comme il y avait moins de présomption dans les « systèmes, il y régnait plus de bon sens. On commenti çait à s'entendre sur le mot de liberté... D'un autre " côté, la nécessité d'une autorité forte, émanée du a principe de la légitimité, était profondément sentie. « Les opinions de MM. Malouet, Mounier, Lally, Clercc mont-Tonnerre, opinions auxquelles Mirabeau et « Barnaie étaient revenus vers la fin de leur carrière, « et que l'éloquence de Cazalès avait souvent dévelop- « pées, survivaient seules à tant de vagues bypotlièses, ce à tant d'essais aventureux. Les écrivains royalistes « qui dominaient à cette époque les avaient embrassées « avec zèle. ^i
Rien de plus heureux que de telles dispositions; mais pour que ce mouvement pût se développer et aboutir, il y avait une condition première, c'est qu'il ne fût pas découragé, compromis, contrarié par la royauté elle-même.
Tant que Louis XVIÏ fut le représentant du droit royal, le rétablissement de la monarchie apparut comme un acte de politique intérieure. Le fils de Louis XVI pouvait, du Temple, passer aux Tuileries, sans intervention des étrangers, sans ramener avec lui aucun entourage d'ancien régime. On reprenait Fhistoire en 1792, non en 1788. Le nouveau roi n'était-il pas, d'ailleurs, mineur encore pour plusieurs années? De là la perspective d'une régence qui serait confiée aux royalistes constitutionnels, auteurs de la restauration. Mallet du Pan nous apprend que tout un plan de ce genre avait été préparé, que des républicains y avaient
été gagnés, et qu'on devait rédiger dans cette vue la nouvelle constitution. Mais, pendant ce temps, le royal enfant, dont la vie n'était plus, depuis deux ans, qu'un supplice atroce et une longue agonie, s'éteignait peu à peu. Sa mort, survenue le 8 juin 1795, n'était pas seulement l'un des épisodes les plus navrants de l'histoire révolutionnaire; c'était un événement politique considérable, qui renversait bien des projets et portait une atteinte grave, irréparable, aux espérances royalistes. Mallet du Pan, avec sa perspicacité habituelle, le comprit tout de suite, et il écrivit, dès le 17 juin, au maréchal de Castries : a Paris et les monarchistes sont consternés; tous les rapports et toutes les réflexions me font craindre que cette perte inopinée ne consacre la république, w Un mois plus tard, il montrait les royalistes modérés se rapprochant des républicains, et il indiquait comme cause de ce rapprochement u la mort du jeune roi, qui livrait les constitutionnels à la merci des émigrés » .
Par cette mort, en effet, la royauté sortait de France. Un prince émigré. Monsieur, devenu Louis Xllll, succédait aux droits de son neveu. L'émigration n'était plus seulement une fraction du parti monarchique, fraction comprometlante, dont Louis XII et Marie-Antoinette s'étaient souvent plaints avec amertume; elle devenait le siège même du pouvoir royal.
Il convient de ne pas se rendre complice des injustices dont les émigrés ont été souvent victimes. Nous n'oublions pas ce qui doit être dit pour excuser leur départ de France; nous ne méconnaissons pas ce qu'il y a eu de chevaleresque dans leurs erreurs, d'esprit de sacrifice dans leur obstination et leur aveuglement, ce
qu'on retrouve souvent de patriotisme dans ces cœurs demeurés français sous l'uniforme étranger. Qui ne compatirait pas aux souffrances de ces exilés, quand on les voit reculant, chaque jour plus loin, devant les progrès des armées républicaines, chassés de ville en ville par des bourgmestres intimidés, errant sans ressources le long des routes d'Allemagne où ils peuvent lire, gravé sur des écriteaux : a Défense aux émigrés français et aux Juifs de s'arrêter en ce lieu plus de vingtquatre heures.» Laissons aux esprits à la fois mesquins et passionnés le triste et facile plaisir de railler cette petite cour nomade de Vérone, de Blankenbourg et de Mittau, où le prétendant, à la merci des caprices d'un prince allemand ou russe, fait observer cependant la vieille étiquette, parle le vieux langage et voit, par la douloureuse mais inévitable loi des faiblesses humaines, se perpétuer autour de lui les vieilles rivalités, les vieilles intrigues, le vieux favoritisme. Pour les cœurs plus hauts et plus justes, ce n'est pas un spectacle vulgaire et sans grandeur que cette conscience de la race et du sang, par laquelle le roi se sent aussi roi dans les misères de l'exil que dans les splendeurs de Versailles; cette dignité toujours imperturbable et paraissant à l'aise là où d'autres seraient humiliés; cette confiance inaltérable dans le droit, qui refuserait d'acheter un adoucissement, ou même le succès, au prix d'une transaction. Peut-on oublier, d'ailleurs, combien il est difficile aux exilés de connaître et de comprendre leur pays? « Cette peine de l'exil, dit M. de Tocqueville, a cela de cruel, qu'elle fait beaucoup souffrir et n'apprend rien. Elle immobilise l'esprit de ceux qui l'endurent, le détient à jamais dans les idées qu'il avait conçues ou
dans celles qui avaient cours au moment où il a commencé... C'est comme l'aiguille qui reste fixée sur l'heure à laquelle on Ta arrêtée, quel que soit désormais le cours du temps. On dit que c'est l'effet d'un travers particulier à l'esprit de certains exilés. Je crois que c'est le mal commun de l'exil; peu y échappent. »
Cependant il ne s'agit pas de chercher dans quelle mesure l'émigration peut être excusée, par quels côtés elle doit inspirer le respect ou la compassion; il s'agit, avec la sincérité de l'histoire, de préciser les conséquences politiques de sa conduite. La royauté, désormais associée à celte émigration, est, sur le but et les moyens, en contradiction avec l'opinion de l'intérieur. Et n'est-ce pas cette opinion seule qui pourrait amener une restauration?
Aussitôt après la mort de l'enfant infortuné aux droits duquel il a succédé, Louis XVIII publie à Vérone une Cl Déclaration « . C'est un document solennel et qui peut être décisif. L'ancien comte de Provence est un esprit libre, sceptique, nullement passionné, imbu des idées du dix-huitième siècle; il était suspect aux u purs ^^ en 1789. Son intention est évidemment conciliante ; il croit, en rédigeant sa Déclaration, faire de grandes concessions, dissiper les malentendus et ramener les esprits. Cela même fait ressortir davantage combien cette France du dehors, dont le document royal exprime les idées les plus modérées, est loin de la France du dedans, à laquelle on s'imagine ainsi parler un langage agréable ou seulement intelligible. L'opinion , — et il faut entendre par là non-seulement les républicains, mais aussi les monarchistes, — n'est pas, à tort ou à raison, en disposition de goûter cette affirmation du droit supé-
rieur de la royauté, qui daigne pardonner à des sujets coupables et repentants, mais qui repousse absolument toute idée de transaction avec la nation; elle ne goûte pas davantage cette résolution de tenir pour non avenu ce qui s'est fait depuis 1789 et de revenir à ce qu'on appelle la vieille constitution française, sauf, après que le roi aura été d'abord rétabli dans la plénitude de ses droits, à voir s'il y a lieu de réformer quelques abus. Et, malgré le soin habile avec lequel tous les termes de la Déclaration ont été mesurés, que d'expressions blessantes! N'y parlait-on pas des « succès si funestes i) des armées françaises? En voyant à quel point le séjour à l'étranger a fait perdre de vue, à un prince très-fin, l'état réel de l'opinion, on se rappelle la réflexion, trop vraie, hélas ! de M. de Tocqueville, sur ce mal de l'exil qui « n'apprend rien et qui immobilise l'esprit i? . Mallet du Pan comprend la faute et en gémit : " La Déclaration n'a servi qu'à diviser^ qu'à irritei^, " qu'à indigner^ qu'à refroidir. Les Doulcet, les Bour- " don, les Legendre, les Tallien disaient au peuple : " Voilà ce que le roi vous apporte! et le roi répond : « Cela est vrai et je le signe. Comhien sont criminels « ceux qui ont dicté ce manifeste et qui conduisent les « affaires à Vérone! Vous savez que le maréchal de Cl Castries est de retour à Eisenach; il ne m'a pas écrit " une ligne; ce silence et celui de Vérone sont une " réprobation formelle. Je m'en console ; mais comment « se consoler du délire des mesures? — On parle de « clémence, de pardon! Henri IV, vainqueur dans " Paris et pardonnant à des sujets désarmés, faisait « grâce, en effet, puisqu'il était le maître de punir; " mais, en conscience, en sommes-nous là?... Jamais
« cette majorité immense des monarchistes de toutes et couleurs et de révolutionnaires en résipiscence ne se « rendra à discrétion; si Ton s'écarte de cette vérité de " fait, on se prépare un abîme de calamités. Tous « voudront des garanties^ des conditions^ et ils les " cherchero7it dans la forme du gouvernement. Au « reste, ie sujet est épuisé, je n*y reviendrai plus; je " vois un système opiniâtre de persévérer dans la « ligne où l'on s'est mis depuis 1789. — La pluralité " des Français ayant participé à la révolution ne se " rendra jamais à discrétion à Tancienne autorité. — « Les royalistes de l'intérieur sont au désespoir de " cette conduite du roi et des émigrés. J'ai reçu de la « part de personnes du plus grand nom, et les plus « dignes de considération, des reproches amers à ce « sujet; elles se plaignent que les émigrés jouent aux i' dés la tête de leurs parents et de leurs amis, qu'ils ne « se forment aucune idée de ce qu'est devenue la Cl France, et que leurs discours et leurs projets sont un " ordre de martyre pour tout ce qui leur appartient u dans l'intérieur... On a fait au dehors tout ce qui « était nécessaire pour éteindre les semences de la u royauté. » [Lettres des 16 juillet, 16 sejjtembî'e, 28 octobre 1795; Note à Louis XVIIL)
Ces observations ne sont pas bien reçues à Vérone. Le maréchal de Castries répond brièvement à Mallet u qu'il voit comme lui, mais que des avis contraires combattent sa façon de voir et de juger :? . Alounier est moins bien traité encore. Le prince de Poix est disgracié, a Vous voyez, écrit à ce propos ALillet, qu'on s'est hâté d'appliquer les principes de la Déclaration. « — « Il n'est pas un révolutionnaire, dit-il dans une
LES ROYALISTES ET LA MONARCHIE. &g
autre lettre, qui ne doive rester tel en apprenant de quelle indigne manière sont traités ceux qui ont défendu avec le plus de constance et de courage les intérêts de la maison de Bourbon. « Et il ajoute : " Je ne puis plus être bon à rien dans le système que Ton poursuit, et qui peut-être amènera bientôt des regrets superflus. « Lally- Tollendal écrit de son côté qu'il y a a trop de duperie, même trop de niaiserie à parler des bonnes intentions d'un règne qui débute ainsi " .
Ce qui est plus fâcheux encore que le langage du roi, ce sont les commentaires qui y sont donnés par le prince deCondé, parle comte d'Artois et surtout parles écrivains ou les beaux parleurs de l'émigration. Mallet du Pan ne se lasse pas de montrer le mal que font " les propos de nombre de gens de l'armée de Condé qui, à table d'hôte, à Bàle, viennent journellement promettre la roue à quiconque n'a pas pensé comme eux » , et les « cent brochures journalières » où " cette profession de foi est manifestée ') . Il écrit, dans une note destinée à Louis XVIII :
« L'opinion générale se représente les princes et les a émigrés comme des ennemis implacables et irré- ' conciliables, de qui il n'y a pas plus à attendre de « liberté, de traité, de sûreté, de merci que de Robes- " pierre. Les écrits journellement publiés au dehors ont <i rendu ce préjugé aussi fort qu'il peut être... Il faudrait ^« le désaveu le plus éclatant de tous ces brochuriers ' incendiaires, de tous ces frénétiques massacrants qui " parlent à l'armée de Condé, dans les cabarets, dans « les cercles, comme Gengis-Khan ne parlait pas à la ' tête de deux cent mille Tartares. «
Parmi ces publicistes de l'émigration, plusieurs déclarent d'ailleurs bien haut qu'ils en veulent surtout
et réservent, pour le jour du triomphe royal, leurs plus terribles châtiments, non pas aux Jacobins, mais à ces monarchistes constitutionnels dont le concours était cependant indispensable à toute entreprise sérieuse. C'est le caractère constant des opinions extrêmes de haïr plus les modérés qui les touchent, que les adversaires placés à l'extrême opposé. Ceux-ci le savent et dirigent d'ordinaire contre ces infortunés u modérés » , ainsi pris entre deux feux, leurs assauts les plus rudes. « Vainqueurs, dit un émigré, nous balayerons les immondices constitutionnelles. " On met couramment c La Fayette à côté de Jourdan Coupe-Tête, Cazalès au niveau de Talleyrand, Malouet au-dessous de Robespierre, Mallet du Pan plus bas que Corsas, Carra ou Brissot « . Un écrivain grave qui sera plus tard ministre de Louis XVIII, M. Ferrand, déclare que a M. Malouet mérite d'être pendu, bien qu'il soit honnête homme, attendu qu'il est essentiel de faire dans cette classe un exemple de la punition due aux opinions dangereuses « . Mallet parle d'une brochure intitulée : Révélations importantes j où l'on « se vante d'avoir provoqué tous les excès des Jacobins pour déjouer les constitutionnels et les monarchiens, pour pousser la révolution aux extrêmes et armer les puissances -o . Le prince de Condé ne répond-il pas à ceux qui le pressent de seconder plus activement Pichegru : « Encore six mois de guillotine et de misère; le peuple en a besoin; cela aplanira bien des difficultés ' « ? C'est toujours cette criminelle et folle chimère du salut devant sortir de l'excès du désordre, qui a fait commettre tant de fautes
• Montgaillard, Mémoire coîicernant la trahison de Pichegru.
au début de la révolution, — maladie tenace que les événements n'ont pu guérir et dont les désolants symptômes ont reparu depuis lors, à chaque crise, dans quelques esprits faibles et troublés.
L'un des plus extravagants parmi ces ce brochuriers « royalistes est M. d'Entraignes, qui doit jouer plus tard un rôle, au moins fort louche, dans la saisie des papiers de l'affaire Pichegru. Il jouit malheureusement d'un grand crédit à la petite cour de Vérone. Il écrit et fait répandre à Paris des factums où il place sur le même rang les Constituants et les Montagnards, déclare les auteurs du serment du Jeu de Paume « régicides au premier chef, plus coupables que les Jacobins et indignes de pardon « .Mallet rapporte de lui ce propos : « Montlosier me trouve implacable, il a raison; je serai le Marat de la contre-révolution, je ferai tomber cent mille têtes et la sienne la première. «
Toutes ces violences des écrivains royalistes étaient aussitôt reproduites par les journaux révolutionnaires et citées à la tribune de la Convention. Mallet en est désespéré :
tt Je vous laisse à penser l'impression que ces horreurs ont faite à Paris; chacun y a lu sa destinée, chacun s'est dit : « Entre des ennemis si implacables et les républicains qui nous tendent les bras, il n'y a pas à hésiter. 15 Un royaliste exalté dans ses principes purs, mais sage dans sa conduite et observateur sensé, me mande du 5 de ce mois : k On a aliéné tous les royalistes constitutionnels et tous ceux qui le moins i du monde ont participé à la révolution de 1789... » — Ce qui fait pleurer, ajoute Mallet, c'est que l'écri- « vain (M. d'Entraiguesj parle, agisse au nom du roi et
« paraisse avoir certainement une grande part à sa con- « fiance. ^ (Lettres du 9 et du \Q juillet 1795.)
Qu'importe d'ailleurs aux émigrés? Ils n'espèrent, ne désirent rien de l'intérieur. Ils comptent sur les armes de l'étranger. C'est, parmi leurs fautes, l'une de celles qui froissent le plus, encore aujourd'hui, le sentiment national. Néanmoins, si l'on veut faire œuvre d'historien, non d'homme de parti, il est juste de se reporter aux idées du temps. Autrefois, non-seulement pendant l'époque féodale, mais aussi sous l'ancien régime, le patriotisme semblait, surtout pour les classes nobles, être attaché à la famille royale plus encore peut-être qu'au sol. Les liens de parenté entre les maisons souveraines et entre les aristocraties des divers Etats rendaient beaucoup plus fréquent et plus naturel qu'aujourd'hui le service politique et militaire hors de son pays. De là à faire intervenir l'étranger dans une guerre civile, il n'y avait qu'un pas, et il ne faut pas remonter plus haut que Condé et Turenne pour voir ce que les mœurs du temps toléraient. Ainsi on s'explique comment des gentilshommes si Français par le cœur combattaient sans scrupule, à côté des Autrichiens ou des Russes, contre la Convention qui avait tué leur roi, comment Louis XVIII, qui devait, en 181 4, montrer une susceptibilité patriotique si vive et si digne, pouvait écrire, en 1795, qu'il « demandait son trône » aux ministres anglais, et ajouter : u Je travaille à prolonger la guerre extérieure que je regarde comme un mal nécessaire. » Grâce à Dieu, un grand progrès s'est accompli depuis lors, et l'on ne peut accuser les royalistes d'être demeurés en arrière.
Le grand tort des royalistes de l'émigration, sur ce
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point, comme sur tous les autres, est d'être demeurés obstinément et aveuglément immobiles, pendant que l'opinion du dedans a marché. Ils en sont toujours au patriotisme d'ancien régime, et ils ne voient pas que, depuis 1789, un sentiment national nouveau, aussi susceptible que profond, s'est emparé de toutes lésâmes. Ils ne se doutent pas de la répulsion qu'ils provoquent, de l'abîme ainsi creusé entre leur royauté et cette France nouvelle que l'éloignement ou l'aveuglement semblent leur cacher. Mallet du Pan s'en rend compte :
« La ressource de la guerre étrangère est usée mainci tenant dans le fait et dans l'opinion. Rien n'égale le « mépris qu'on porte en France aux armes et à la polici tique des alliés, si ce n'est la haine non moins Il générale qu'ils ont inspirée. Ces sentiments sont aussi Il prononcés chez les monarchistes que chez les répucc blicains. Tout le royaume, sans distinction de parti, Il se ralliera éternellement contre les étrangers consi- II dérés comme ennemis de la France et non comme ce ennemis de la révolution. 15 (Note à Louis XVIII, juillet 1795.) — ci Que l'Europe reconnaisse ou non le et roi, cela ne vaut pas six liards; c'est de la France et ce non d'étrangers battus, conspués, haïs, que le roi Il doit se faire adopter. « [Lettre du\Q août.)
Bientôt, cependant, les victoires des armées républicaines ne permettent plus guère de compter sur le succès de la coalition. Alors l'émigration reporte toutes ses espérances sur des intrigues, sur des conspirations ridicules, tramées par des agents subalternes. Ces agents se multiplient à l'infini, la plupart payés grassement sur les fonds anglais : les uns honnêtes, mais sans jugement; les autres peut-être liés avec la police française autant
qu'avec les princes dont ils disent servir les intérêts. Louis XVIII leur adresse de volumineuses instructions, bientôt aux mains du gouvernement révolutionnaire qui s'empresse de les publier. Le comte d'Artois a un grand nombre de ces personnages à ses ordres; il se croit homme d'action; mais il s'agite plus qu'il n'agit. Le prince de Condé, à lui seul, en commissionne plus de cinq cents. Du reste, tous ces agents n'obtiennent à grands frais d'autres résultats que d'entretenir les illusions des émigrés ou de compromettre les princes et les monarchistes. On retrouve aussi leur main dans la triste et stérile intrigue du général Pichegru, où un commandant d'armée française livre aux Autrichiens ses plans de campagne, combine avec Fennemi la défaite de ses troupes et écrit ensuite ; « Il me faut de l'argent pour mes soldais, car la royauté est pour eux au fond d'une bouteille de vin. w
Les royalistes constitutionnels sentent bien le tort que leur font ces agents, et Mallet du Pan, dans une note à Louis XVIII, indique parmi les mesures urgentes :
n Faire disparaître cette nuée d'émissaires , de « ministres ambulants, de cerveaux timbrés, de légats " qui affluent partout, les uns avec des brevets de Sa Il Majesté, les autres avec les patentes de M. le prince ^i de Condé, les troisièmes avec des commissions briu tanniques, se croisant en tous sens, racontant leurs u missions aux tables d'hôte, et jetant sur la cause tt royale une défaveur, une confusion, un mépris qui « écartent absolument toutes les personnes raisonu nables. »
Un autre moyen encore plus funeste, auquel les royalistes de l'émigration recourent alors pour rétablir
la royauté, sont ces expéditions désastreuses comme celle de Quiberon, impuissantes comme celle de Tîle d'Yen. On fait ainsi périr de braves gens, sans autre proflt que de compromettre du même coup tout ce qui se fait à l'intérieur pour la royauté. Lacretelle rapporte la «consternation » stupéfaite et indignée des royalistes de Paris en apprenant la folie de Quiberon. Mallet du Pan ne tarit pas sur ce sujet :
« Renonçons pour jamais à toutes ces expéditions « chevaleresques qui n'ont pas le sens commun et qui et brident toutes les ressources intérieures. Nous voilà " i^eculés yeut-être de plusieurs années^ au moment oii^ « avec de la prudence, de Vart, de la conduite^ on fût « arrivé au port. On a rouvert les cachots, les échafauds, " et réduit les royalistes de l'intérieur à la plus déplorable 'i situation. ^î [Lettre du 2 août 1795.) — ce Qui que « ce soit ne pouvait ni n'osait parler de royauté lorsque « les émigrés, coalisés avec les Anglais, en parlaient en (t Bretagne les armes à la main... Les monarchistes ne « redoutent rien tant que nos grandes mesures, nos u grandes armées, nos grands projets dont nous avons u vu de si grands résultats. r> [Lettre du 16 août.) — « Mon vœu constant est de plus fort qu'on renonce, une ce fois pour toutes, à ces expéditions d'aventuriers, et Il qu'on veuille se persuader que le meilleur service à tt faire est de ne rien faire du tout. Mettez-vous bien a dans l'esprit que toutes les fois et partout où vous vous u présentez les armes à la main, vous devenez les alliés a de la république et que vous ne servez à autre chose Cl qu'à perpétuer le pouvoir de la Convention, qu'à « paralyser les royalistes, qu'à faire leur désespoir, qu'à ce leur créer mille dangers et qu'à rallumer la haine
u dont le système émigré est Tobjet... Encore un coup^ « posez votre tonnerre impuissant : c'est une partie " d'échecs, et non une tamhourinade que vous avez à « jouer. « {Lettre du 23 septembre.)
Ce qui frappe le plus, dans la conduite des princes et de l'émigration, c'est l'absence complète d'entente avec ces royalistes modérés demeurés en France, qui seuls, cependant, pouvaient fournir à la monarchie quelque chance de retour. Vainement Alallet du Pan se fatiguait à répéter : « Ce n'est pas à nous à diriger Tintérieur, c'est lui qui doit nous diriger... Il faut écouter l'intérieur si Ton veut entreprendre quelque chose de solide, v On se conduisait comme si ce mouvement de l'intérieur n'existait pas. On parlait comme si Ton ne se souciait aucunement de le seconder ou même seulement de le ménager. Les agents n'avaient aucun lien avec les hommes qui le dirigeaient. Les expéditions étaient lancées sans consulter, sans prévenir les monarchistes parisiens, et précisément à l'heure où ceux-ci voyaient l'opinion revenir à eux, pensaient toucher presque au succès et avaient le plus besoin qu'aucune témérité du dehors ne vînt effaroucher l'esprit public en voie de conversion. Il semblait que le royalisme de l'extérieur et celui de l'intérieur fussent deux causes distinctes et presque ennemies : seulement, ce qui aggravait le mal, c'est que, par la mort de Louis XIII, la royauté était désormais de l'un des deux côtés, et du mauvais.
Toute l'émigration approuvait-elle donc ces folies et en était-elle responsable? Sans doute, à côté des cerveaux brûlés qui parlaient et s'agitaient le plus, il y avait autour des princes quelques esprits sages, le maréchal de Castries, M. de Saint-Priest, M. de Sainte-Aide-
gonde, qui au fond pensaient à peu près, sinon sur les principes, du moins sur la ligne de conduite, comme Mallet, Mounier, Malouet, Lally-Tollendal, Montlosier; mais ils étaient peu nombreux. Ils estimaient que leur attachement à la famille royale leur interdisait une contradiction trop publique. Quand ils avaient fait secrètement leurs observations, leurs consciences étaient en repos, et, mélancoliquement résignés, ils demeuraient d'autant plus fidèles à cette cause qu'ils la voyaient plus désespérée par l'effet même de tant de fautes. Quant à la grande masse de ces gentilshommes dévoués et intrépides qui ne se piquaient pas de faire de la politique, mais de se battre pour leur roi et pour leur Dieu par conviction ou par honneur, n'étant pas dirigés et éclairés, ils suivaient naturellement les plus bruyants. Leur caractère les portait à se méfier des modérés. Cette façon provocante d'arborer un drapeau flattait leur courage. Les espérances de revanche complète leur souriaient comme un dédommagement de leur misère présente. D'ailleurs, absolument ignorants de l'esprit public dont ils n'avaient pas su se rendre compte même quand ils vivaient en France, l'opinion se limitait pour eux aux bavardages de quelques salons ou aux propos de bivouac de l'armée de Condé.
Que pouvaient les efforts de Mallet? Avertissements, supplications, objurgations, menaces, rien n'était écouté. C'est un spectacle émouvant et poignant que celui de ce droit esprit qui aperçoit le péril, le montre et cependant ne peut empêcher ses amis de s'y précipiter. Il voit le pauvre vieux navire, déjà si rudement battu des vents, mais qui tient encore la mer, courir aux écueils par la maladresse et la folie de l'équipage; il crie : ^ Garde à
62 LA QtESTION DE MONARCHIE OU DE REPUBLIQUE.
vous! 5) indique de quel côté il faut diriger le gouvernail; on le repousse comme un importun. Il se songe pas cependant à quitter ce navire sur lequel il s'est embarqué passager volontaire. Il y reste, lors même qu'il le sent sombrer. On ne sait quoi admirer davantage, de la sagacité ou du dévouement, de l'indépendance ou de la fidélité. On entend ses cris de désespoir contenus et ^ d'autant plus navrants. Mais, parfois aussi, on est tenté avec lui de perdre patience. « Si le roi pense autrement, s'écrié-t-il, il finira, comme le roi de Sidon, par être jardinier... La monarchie rétablie ne le sera pas pour vous; vous serez repoussés par ceux qui l'auront refaite comme par ceux qui l'ont détruite, et Sa Majesté traînera avec vous encore de longues années dans l'exil... Je vous dirais des choses exécrables à ce sujet; tout mon sang en est soulevé, i? Enfin, il laisse échapper, dans sa douleur irritée, celte prédiction qui ne devait que trop se réaliser : 'i Stultorum magister est eventus. Ces messieurs peuvent être aujourd'hui fort tranquilles sur la qualité de la monarchie qui s'établira en France, car il n'y aura point de monarchie du tout. Les derniers Stuarts raisonnèrent et se conduisirent comme on raisonne et comme on se conduit au dehors; on finira comme eux. ^>