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Ainsi repoussée par la royauté vers laquelle elle était disposée à se laisser glisser, l'opinion va-t-elle donc prendre son parti de s'accorder avec la république? Aussi bien, une occasion se présente de se débarrasser sans
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violence de ce qui lui déplaît et Tinquiète le plus dans cette république, des républicains. La constitution nouvelle est finie; œuvre imparfaite, mais sérieuse, d'esprits modérés, elle est, par certains côtés, plus conservatrice que toutes celles qui ont été délibérées depuis 1789; elle établit deux Chambres, limite le suffrage universel, organise les élections à deux degrés. Et puis, quels qu'en soient les défauts, c'est un gouvernement régulier et légal, après trois années d'arbitraire révolutionnaire, — et trois années qui ont paru trois siècles. La Convention n'a plus qu'à se séparer. Dans quelques jours, auront lieu ces élections libératrices, auxquelles aspire depuis si longtemps la nation opprimée.
Il suffit de considérer l'état de l'esprit public pour pressentir ce qu'on pourrait attendre d'un scrutin libre et sincère. Tout le vieux personnel révolutionnaire , thermidorien ou montagnard, serait sûrement éliminé. Les royalistes purs, partisans de la politique de l'émigration, n'auraient pas plus de chance d'être élus. L'opinion paraît disposée à nommer des républicains modérés et non compromis, ou des monarchistes constitutionnels qui, surtout après la Déclaration royale et après Qui beron, accorderaient aune république dégagée du régime révolutionnaire au moins le temps de faire ses preuves. Ne verra-t-on pas, en effet, le pays choisir des candidats de ces nuances diverses dans le tiers des élections qui sera laissé libre? Et quand, pour les deux autres tiers, la nation sera contrainte de nommer des conventionnels, ne fera-t-elle pas aux rares membres de la vieille assemblée qui peuvent passer pour se rattacher aux opinions modérées, un succès plus significatif encore? Lanjuinais sera désigné par 73 départements,
Boissy d'Anglas par 72, Pelet de la Lozère par 71, Pontécoulant par 33, Thihaudeau par 32, Daunou par 25. Qu'on donne donc aux électeurs pleine liberté, qu'on remette à des hommes nouveaux le soin d'appliquer la constitution, qu'on prenne parmi eux les membres d'un Directoire qui sera en accord avec la majorité des Conseils et avec celle du pays, et la république aura la meilleure chance, sinon de se fonder, du moins de vivre avec quelque durée et quelque bonheur.
Mais la faction qui s'était emparée de la France au 10 août n'entend pas la rendre à elle-même. Assurer ainsi l'avenir de la république importe peu à ces républicains. Ils ont trop de convoitise, ils craignent trop les comptes qu'il leur faudrait rendre, pour ne pas vouloir rester quand même au pouvoir. Ils sentent que les élections leur seront contraires; ils cherchent alors à les supprimer. Plus que jamais, les Thermidoriens font cause commune avec les Montagnards. Ensemble et avec la complicité d'une partie de l'ancienne Plaine, ils soutiennent et font voter ces fameux décrets de fructidor, la manifestation la plus audacieuse, avant le coup d'Etat de 1797, du cynisme avec lequel ces hommes sont résolus, en dépit de la volonté nationale, à se cramponner au pouvoir. De leur propre autorité, ils attribuent aux membres de la Convention les deux tiers des places dans les nouveaux Conseils. Ils font, à la vérité, ratifier cette sorte d'usurpation posthume par le peuple. Grâce à la province qui n'a aucune initiative, et peut-être aussi à la manière complaisante dont est fait le dépouillement des voix, on réunit, tant bien que mal, une majorité.
Les décrets des « deux tiers» soulèvent une clameur de dégoût et d'indignation dans tout ce qui pense et
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parle librement, non-seulement chez les royalistes, mais aussi chez ceux qui s'étaient le plus nettement ralliés à la république. Madame de Staël rapporte que « ces décrets produisirent une sensation terrible et rompirent tout à fait le traité tacitement signé entre la Convention et les honnêtes gens^ î? . Parmi les modérés, à Paris surtout, la colère et le scandale sont grands. Rien n'est mieux fait pour redonner de l'élan au mouvement monarchique, si déconcerté, quelques jours auparavant, par la conduite du roi et de l'émigration.
Mais une fois de plus, — et ce n'est pas la dernière, — les royalistes viennent au secours des républicains révolutionnaires. Au lieu de compter sur le mouvement grandissant de l'esprit public, la seule force qui soit à leur disposition et qui, par les élections désormais annuelles, assure aux modérés un triomphe prochain, ils prétendent brusquer la crise, et, à la grande joie de la faction jacobine, ils relèvent le défi que leur a jeté la Convention. Ce n'est plus seulement la faute de Témigralion, mais aussi des monarchistes de Tintérieur qui cèdent à leur irritation, d'ailleurs très-naturelle, et se laissent entraîner par les plus ardents de leur bord, notamment par quelques écrivains.
La part considérable de la presse dans la réaction qui a éclaté après Thermidor a déjà été signalée. Plus la Convention s'est discréditée en s'identifiant avec les intérêts révolutionnaires, plus la direction de l'opinion
' Benjamin Constant attaqua ces décrets dans un journal; cela ne l'empêcha pas, il est vrai, quelques jours plus tard, de composer pour Louvet un discours en sens opposé. Il assistait à la récitation de son œuvre oratoire, et il avait le désappointement, — c'est luimême qui le raconte, — d'entendre dire à tout le monde que jamais Louvet n'avait si mal parlé.
est tombée exclusivement aux mains des journalistes. Une telle situation est toujours fâcheuse. Les journalistes, parlant sans être obligés d'agir, sont facilement poussés, ne serait-ce que par Femportement delà polémique et le besoin de faire du bruit, aux exagérations et aux témérités. Quand ils sont livrés à eux seuls, sans entente avec des hommes politiques mêlés aux affaires, bientôt les plus violents d'entre eux donnent le ton et mènent les autres. C'est ce qui est arrivé en septembre 1795. Lacretelle raconte que dans cette sorte de conciliabule d'écrivains, dont il a été déjà parlé, les prudents avaient fini par être débordés. Sans doute, on n'ose pas encore arborer le drapeau royaliste : on ne serait pas suivi, tt Je n'ai rien vu, rien entendu, dit Mathieu dans ses Souvenirs^ qui ait dû me faire penser que la nation pût être, à cette époque, entraînée jusqu'à une restauration. « Mais on entreprend une campagne de renversement sans arrêter ce qu'on fera après.
Ces écrivains, d'ailleurs, sont loin d'être d'accord sur le lendemain, même entre royalistes. Lacretelle, qui appartenait à la droite modérée, rapporte une conversation qu'il eut alors avec Richer de Serisy, rédacteur de Y Accusateur jyubliCj type curieux de journaliste d'extrême droite. Ce Serisy, au début de la révolution, avait été à la fois collaborateur du journal satirique des royalistes, les Actes des apôtres, et ami de Camille Desmoulins; léger et absolu, courageux et hâbleur, flattant les passions mais compromettant les intérêts de son parti, il était de la famille de ces polémistes plus habiles à attaquer qu'à défendre, qui goûtent fort l'opposition à outrance d'une minorité sans espoir et le sans ^^ène d'une politique irresponsable; leur conduite fait songer à ces.
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bohémiens qui s'installent au milieu d'un édifice en ruine, y allument leur feu et se disent peut-être qu'ils seraient bien moins à leur aise si l'édifice, au lieu d'être délabré, était encore un palais. — Voici cette conversation, piquante par plus d'un côté, telle que la rapporte Lacretelle ' ;
a Eh bien! Lacretelle, dit Serisy, vous apprêteza vous à combattre ? — Sans doute. — Comptez-vous sur et la victoire? — Peut-être. — J'aimerais mieux un ton « plus affirmatif. .. Occupons-nous, il en est temps, du " résultat de la victoire. Ne voyez-vous pas que c'est le '( rétablissement des Bourbons? — Si la nation le veut; « mais elle ne les appellera que condilionnellement. — « Je vous entends, vous êtes un feuillant encroûté. — it Ce que je puis vous assurer, c'est que les sections de ^t Paris ne marchent pas sous l'étendard du drapeau « blanc et qu'elles ne veulent pas avoir traversé une Cl révolution pour rentrer sous un régime qui tombait « de vétusté, et que nos armées veulent un autre fruit Cl de leurs victoires. — Que voulez-vous donc? — La « constitution actuelle, qu'on fortifiera par degrés et « qu'on approchera le plus possible des formes monara chiques. — C'est-à-dire que tout l'effort de notre Cl génie est d'appliquer sur nos maux un emplâtre « constitutionnel et même républicain. Je le juge c mieux, et je ne vois, pour les guérir, qu'un remède ce héroïque. — Sans disputer sur le mot, je ne veux « pas, du moins encore, d'un remède que le malade « repousserait avec emportement. — Ainsi, les consti- « tutionnels s'engagent dans un terrible combat pour
* Lacrelelle, Dix années d'épreuve, p. 254.
« rester à peu près au poste où ils se trouvent. — Alais a en se mettant à Tabri des lois révolutionnaires et de « la dictature conventionnelle. — Je reconnais dans ce u programme, permettez-moi de vous le dire, un peu a de la niaiserie feuillantine... Nous ne sommes donc « unis que pour quatre ou cinq jours. — Du moins « nous ne serons pas politiquement unis plus longtemps « suivant toute apparence. «
Celte division jusque dans le sein du petit groupe royaliste montre le péril de la lutte ouverte dans laquelle on se jetait tète baissée. Madame de Staël cherchait à en détourner les modérés. Vers cette époque, elle réunissait les principaux d'entre eux dans un dîner et leur faisait, avec cette éloquence qui devait souvent lui faire regretter de ne pouvoir monter à une tribune, une sorte de discours dont un des auditeurs a conservé l'analyse. Elle leur disait entre autres choses :
« Avez-vous affaire à des hommes prêts à vous céder u la place? Ces disciples de Danton, ces vieux Cordeliers tt ne voient-ils pas qu'il s'agit ici pour eux de vie ou de « mort? Ils vous combattront avec un pouvoir absolu a qu'ils gardent encore et avec des armes que vous ne « connaissez pas, celles des révolutionnaires. Vous êtes Cl bien neufs à parler souveraineté du peuple ; vous « bégayez une langue qu'ils connaissent mieux que
et vous et qu'ils ont fabriquée pour leur usage C'est
Il un débat qui ne pourra se terminer que par les
Il armes Ne voyez-vous pas ces régiments qui bor-
II dent vos murs? Je ne vois que du sang, et le
Il sang de mes amis inutilement versé! Tout à l'heure, Cl M. de Laharpe ne doutait pas de la victoire, parce Il que l'opinion publique est de votre côté; mais gardez-
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« VOUS bien de la compromettre avec la force matérielle. « Les sections de Paris ont, après la victoire du 4; prai- ^ rial, rendu leurs canons à la Convention nationale... « Ces canons vont être tournés contre vous; je demande « à M. de Laharpe de quel calibre sont les canons de « l'opinion publique. Eh! messieurs, gardez et ménagez a cet ascendant de Topinion publique; c'est elle qui u renversera, mais pardegrés, les lois révolutionnaires. » Madame de Staël ajoutait que Daunou, Lanjuinais, Boissy d'Anglas, allaient être probablement nommés directeurs, mais que, si Ton risquait la lutte et si l'on était battu, les vainqueurs profiteraient de l'occasion pour cboisir des ce hommes d'une énergie révolutionnaire prononcée qui pèserait tout entière sur les modérés w . D'ailleurs, elle redoutait autant la victoire que la défaite : elle avait peur des royalistes extrêmes, et cherchait à mettre en garde contre eux les constitutionnels modérés \ Mallet du Pan, lui aussi, voyait avec regret l'imprudence commise. Il se plaignait de cette « impétuosité nationale qui ne sait rien attendre" et qui se jette dans une insurrection " convoitée par les conventionnels " . 11 attribuait cette faute aux émigrés, a aux brûlots qui avaient été lancés de Suisse, de Londres, de Mulheim « . Lally-Tollendal ne gémissait pas moins de voir 11 s'égarer w un a mouvement si pur « .
Mais la parole n'est plus à la prudence ; les événements se précipitent. Les sections reprennent, au service d'une cause plus honnête, quelques-uns des procédés, quelques-unes des théories du Paris révolutionnaire'.
' Lacretelle, Dix années d'épreuves, p. 251. ^ Voir plus loin l'élude sur Paris capitale pendant la révolution française.
On se lance sur une penle qui mène droit à la lutte armée; on s'y lance en aveugle, sans avoir rien préparé, rien concerté. Tout s'improvise au jour le jour, au hasard des délibérations des sections, sans direction centrale. Parler de conspiration royaliste ou autre, ce serait faire grand honneur aux meneurs. Les souvenirs ou plutôt les aveux contrits de tous ceux qui ont pris la part la plus active à ce mouvement, de Lacretelle, de Fiévée, de Morellet, sont concordants. Depuis le jour où Lacretelle a causé avec Serisy, rien n'a été davantage précisé ni convenu sur ce qu'on ferait le jour et le lendemain. Quant aux conventionnels, ils désirent «une journée 5) : ils ont fait venir des troupes, ont armé ce qui restait de Jacobins, et ils se réjouissent fort de l'occasion qui leur est offerte de rendre, par une sorte de coup d'Etat légal, un peu de vigueur à leur pouvoir usé.
Enfin, le 13 vendémiaire, la lutte éclate. Les témoignages des contemporains , de Thibaudeau , de Lacretelle, de Real, portent à croire que les révolutionnaires ont tiré les premiers coups de feu ; ils avaient, en tout cas, empêché les accommodements tentés par quelques modérés. On sait le résultat : le canon de la Convention a facilement raison de ces bandes de gardes nationaux mal commandés militairement, non dirigés politiquement. La défaite est complète, et les conventionnels peuvent, sans plus d'opposition, s'emparer des deux tiers des places dans les nouveaux Conseils.
Mais, dès le lendemain, les nouvelles qui arrivent des opérations électorales montrent aux vainqueurs à quel point l'opinion leur est partout hostile. L'alarme est grande à la Convention. «Avant trois mois, s'écrie
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Tallieii avec une colère inquiète et non sans quelque naïveté, la contre-révohition sera faite constitutionnellement. « Il demande qu'on prenne des mesures de « salut public « , autrement dit, qu'on sauve la révolution et surtout les révolutionnaires inconstitutionnellement. Les heures de la Convention sont comptées. Le 5 brumaire, dans quelques jours, les nouveaux pouvoirs créés par la constitution doivent entrer en fonction- Les Thermidoriens et les Montagnards, avec une sorte d'agitation fébrile, s'efforcent d'employer le peu de temps qui leur reste pour ressusciter ce qu'ils peuvent du régime terroriste, se fortifier contre les modérés dans le poste qu'ils ont usurpé par les décrets de fructidor et regagner, parla force momentanée que leur donne la victoire de vendémiaire, un peu du terrain que leurs adversaires leur ont enlevé avec le concours de Topinion. Bien plus, Tallien et Barras conçoivent Taudacieux dessein de casser les opérations électorales, de retarder la mise à exécution de la constitution nouvelle et de prolonger la dictature de la Convention. Ils se croient sûrs d'entraîner l'assemblée intimidée et ahurie. C'est l'effort suprême de la faction du 10 août. Alais Thibaubeau s'y oppose; sa fermeté rend quelque courage aux modérés de la Plaine qui repoussent cet attentat par trop éhonté contre la souveraineté nationale. Ce n'est, du reste, que partie remise pour les républicains; ils sauront bien imposer au 18 fructidor ce qu'on leur refuse aujourd'hui. En attendant, ils se contentent d'arracher à la majorité, pendant les quelques heures qui restent, l'odieuse loi de brumaire; ils créent ainsi des catégories entières de proscrits, incapables de toutes les fonctions, livrés à la discrétion du gouvernement; et
72 LA QUESTION DE MOi\ARCHlE OU DE REPUBLIQUE.
ils déterminent ces catégories d'une façon assez vague et assez large pour exclure de la vie politique une grande partie des modérés, dont la popularité croissante les alarme : loi d'arbitraire, d'exclusion, de défiance contre l'esprit public, qui couronne dignement l'œuvre de la Convention!
Enfin le 4 brumaire, à deux heures et demie de l'après-midi, le président déclare que la Convention nationale a terminé sa mission, et qu'en conséquence la session est close, ci Quelle heure est-il? ^ demande un député. — Une voix répond : « L'heure de la justice. »
Arrivé au terme du premier acte, dans le triste drame qui se traîne du 9 thermidor au 18 brumaire, il est naturel de s'arrêter un moment pour se demander : Où en est-on, après ces quatorze mois, de la question posée au lendemain de la chute de Robespierre, république ou monarchie?
La monarchie a eu son heure de grande espérance. Il semblait que Ja nation s'y trouvât ramenée naturellement. Les républicains avaient, en quelque sorte, forcé la réaction provoquée par la Terreur, à s'attaquer à la république elle-même. Mais, au moment où la Convention se dissout, après la Déclaration de Louis XI III, après le désastre de Quiberon, après la rude défaite du 13 vendémiaire, la cause royale paraît perdue à ses partisans les plus dévoués et les plus perspicaces. « Xous voilà retombés dans un abîme sans fond, — écrit Mallet du Pan le 28 octobre 1795, en apprenant l'échec des sections parisiennes; — il n'y a que ceux qui savent par combien d'efforts, de patience, d'écrits, de leviers, de fautes de la part de la Convention, on avait tiré Paris de
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sa léthargie, qui puissent juger combien il sera difficile de ramener de telles conjonctures. » Puis, il revient sur cette malheureuse Déclaration qui a peut-être plus fait encore que le canon de vendémiaire pour ruiner les espérances royalistes, et sans laquelle le roi « serait devenu le chef et le directeur du mouvement sectionnaire » . Quelques jours plus tard, le 4 novembre, il reprend encore son triste refrain : « Nous voilà retombés dans un abîme dont je ne puis mesurer ni le diamètre ni la profondeur. » Enfin, il écrit en janvier 1796 : « Depuis le 13 vendémiaire, le découragement est général;... personne ne peut parler du roi sans se faire rire au nez. » Il est vrai que les émigrés ne partagent pas sa tristesse. Un de leurs journaux, le Coumerj rédigé par Tabbé de Calonne, « doutait » , dans la crise qui a précédé le 13 vendémiaire, « pour quel parti il fallait faire des vœux » , et il ajoutait que « les sections de Paris étaient trop républicaines pour qu'on ne restât pas indifférent à cette querelle m. — « Nos émigrés, écrit Mallet, sont généralement très-contents de cette catastrophe (le 13 vendémiaire), parce que nombre de constitutionnels étaient mêlés à ce mouvement, parce qu'on n'y prenait pas tout de suite la livrée de l'ancien régime, et que le royalisme de ses auteurs ne paraissait pas généralement avoir ses seize quartiers. » Aussi est-ce sous le coup de ces événements et de ces impressions que, quelques mois plus tard, Mallet du Pan écrira cette prophétie d'une précision si redoutable : « Nous approchons de l'agonie... Les princes se sont perdus et se perdent. On ne recouvrera la monarchie que sur des monceaux de cendres et de cadavres, et après avoir vu un usurpateur en sai-
sir et en conserver les rênes peut-être fort longtemps. »
La république a-t-elle au moins gagné ce qu'a perdu la royauté? Ceux qui ne se payent pas de mots et d'apparences ne peuvent avoir cette illusion. La victoire est plus mortelle encore pour les vainqueurs que pour les vaincus. La seule chance de vie et d'honneur pour la république aurait été d'être arrachée à cette faction impure et criminelle dont le pays avait dégoût et horreur, et d'être remise aux mains de représentants nouveaux, non compromis et librement élus. Par une sorte de coup d'Etat dans le parlement et par un coup de force dans les rues de Paris, la faction a réussi définitivement à l'emporter sur la volonté nationale ; elle garde la république comme sa prisonnière, ou, pis encore, elle la fait apparaître comme sa complice. Le pays désespère donc de trouver dans ce gouvernement le régime transformé, régulier, réparateur dont il a un si vif et si profond besoin. Ce n'est plus à ses yeux que la révolution continuée, la révolution dont il est las et dont il ne veut plus. De là, entre l'opinion et cette bande d'usurpateurs, un germe de conflits dont on ne peut pas prévoir dès lors tous les incidents, mais dont l'issue sera nécessairement fatale à la république.
D'ailleurs, le 13 vendémiaire ne met-il pas en même temps sous nos yeux l'instrument par lequel la république sera tuée? Les publicistes l'ont reconnu, et, entre tous, AL de Tocqueville : l'un des caractères de cette journée est l'avènement du militarisme, le soldat substitué au peuple pour les œuvres violentes de la politique intérieure. C'est là un phénomène nouveau et grave dans rhistoire de la Révolution. En 1789, l'armée ne
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se montre un moment que pour se débander devant l'insurrection. Puis, elle disparaît de la place publique; elle en est tenue jalousement éloignée; elle est surveillée, dominée, quelquefois même terrifiée par les représentants en mission. On ne Taperçoit plus qu'au loin, sur la frontière. Elle s'y aguerrit et devient un corps pendant que la nation s'énerve et se dissout; elle s'illustre pendant que les partis se déshonorent; elle grandit à mesure que tout s'abaisse. Et voici qu'au 13 vendémiaire, ce sont les républicains révolutionnaires eux-mêmes qui, n'ayant plus aucun appui dans l'opinion, mais ne voulant pas lâcher le pouvoir, vont chercher cette armée pour les défendre, la sollicitent de prendre parti, la font voter avec fracas, invitent ses généraux à devenir des hommes politiques, la flattent, l'exaltent, la prennent en quelque sorte par la main pour lui faire franchir cette fronlière idéale de la liberté civile, ce Rubicon qui, comme dans la république romaine, retenait les légions loin du Sénat, et enfin l'introduisent, l'arme au poing, dans le Forum. Une fois dedans, elle n'en sortira plus. Protecirice du gouvernement aujourd'hui, elle en sera maîtresse demain. En le défendant, elle a du apprendre à le mépriser. Elle s'est instruite d'ailleurs de sa force et aussi de la faiblesse de ce peuple fatigué par la révolution ; elle s'est rendu compte de la facilité de certaines victoires. Les conventionnels, dans leur imprévoyant égoïsme, se refusent à écouter les avertissements de Lacretelle leur rappelant, au nom des Parisiens alarmés, « combien le despotisme militaire est à craindre dans les républiques, et comment Rome y trouva le tombeau de sa liberté, lorsqu'elle était encore défendue par la vertu de Caton et l'éloquence de
Cicéron -^ . Ils se rassurent en entendant le soldat crier : « Vive la République ! » et en le voyant partager leur haine révolutionnaire contre le royalisme. Qu'ils regardent donc, à la tête de l'armée, dans cette campagne d'un nouveau genre, disposant avec sang-froid ses canons pour mitrailler la garde nationale, ce jeune officier de petite taille, au visage maigre et pâle qui semble consumé par un feu intérieur, au parler bref, au regard pénétrant et impérieux, au profil césarien. Son nom, encore peu connu , se prononçait alors à l'italienne : Buona-parte !
La royauté rendue pour le moment impossible, en grande partie par les fautes de ceux qui se croient seuls royalistes, la république frappée de mort par les crimes de ceux qui se disent seuls républicains, le militarisme introduit dans nos discordes civiles et y ayant éprouvé sa puissance, Bonaparte nommé général de c l'armée de l'intérieur » , voilà ce qui apparaît au lendemain du 13 vendémiaire. Toutefois le dénoùment qui, dès cette époque, semble fatal, se fera atlendre qualre années. Pendant ce temps, le mal se développera avec des caractères nouveaux qu'il importe d'examiner; pendant ce temps aussi, avant d'échouer définitivement au 18 brumaire dans le césarisme, il y aura encore d'honnêtes efforts pour aborder au port de la monarchie libérale, ou pour faire relâche dans celui de la république modérée.