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CHAPITRE II

DU 13 VENDÉMIAIRE AU 18 BRUMAIRE (Octobre 1795 à novembre IIOO.)

^1. — l'esprit public au début du DIRECTOIRE.

Après la Convention, le Directoire! c'est descendre un degré de plus. La France est nominalement en république. Elle a même, — chose nouvelle pour un peuple livré depuis trois années à l'arbitraire, — une constitution républicaine. Toutefois, nul ne sera tenté de croire réellement résolu le grave problème dont, au lendemain même du 9 thermidor, on a pu indiquer les deux termes : république ou monarchie. La république n'est toujours, sous une nouvelle forme, que le règne de la faction exécrée aux mains de laquelle l'usurpation posthume de la Convention a perpétué le pouvoir. Sous les apparences d'un régime constitutionnel, c'est la révolution continuée malgré la nation. La même question se pose donc encore : Trouvera-t-on un moyen honnête et digne de sortir d'un état révolutionnaire que la France ne peut supporter plus longtemps? fera-t-on de la république un gouvernement modéré, régulier, national, ou rélablira-t-on la vieille monarchie, réformée et réformatrice? pourra-t-on enlever la république aux

républicains du 10 août, ou dégager la royauté des royalistes de raiicien régime? On en a déjà sans doute assez fait de part et d'autre pour ruiner ces deux causes. Mais il semble que la Providence, dans sa longanimité, suspende en quelque sorte les événements, au lieu de tirer la conclusion des fautes accumulées; elle accorde aux partis et au pays un nouveau délai pour recommencer l'œuvre dans laquelle ils ont échoué pendant les quatorze derniers mois de la Convention. Les partis vont-ils profiter de celte chance inespérée, ou la nation, moins défaillante, aura-t-elle la force de se sauver malgré les partis et contre eux? C'est l'histoire de cette seconde et dernière épreuve qu'il convient de suivre dans ses phases diverses, durant les quatre années du Directoire : histoire douloureuse, car elle est celle d'une décadence, mais histoire d'un intérêt poignant, car on y reconnaît à plus d'un signe le mal dont nous aussi nous avons vu la France souffrir. Seule, la pensée de ce rapprochement et des enseignements qu'on peut en tirer soutient le courage de l'écrivain; seule, elle le contraint de reprendre cette étude, après que tout semble déjà irrémédiablement perdu au 13 vendémiaire ; seule, elle l'empêchera de s'arrêter, dégoûté et désespéré, après le 18 fructidor, et lui donnera la force de pousser au delà, à travers des années encore plus mornes et plus désolées, jusqu'au 18 brumaire, châtiment dernier des fautes de nos pères, leçon suprême pour nous.

Dans quelles dispositions l'opinion commence-t-elle l'essai de cette constitution nouvelle qu'elle a déjà vu fausser par les révolutionnaires avant même de pouvoir l'appliquer? Il semble qu'on doive la trouver agressive

et hostile : on est surpris, au contraire, de son indulgence. Sans doute, elle méprise le Directoire et n'a pas grande foi dans sa durée; mais elle borne son opposition à colporter quelques calembours épigrammatiques. Les attentats de' la faction conventionnelle n'ont pas fait scandale, comme on pouvait s'y attendre; le sens moral du public était émoussé par une si longue révolution où la force avait toujours été la seule législatrice. La nation est plus fatiguée qu irritée, plus défiante des remèdes constitutionnels que froissée des usurpations. Les déceptions de la réaction thermidorienne, s'ajoutant à tant d'autres, ont encore augmenté ce découragement sceptique. Résister et surtout prendre roffensive pour tenter une révolution, le pays n'en a plus la force. Et d'ailleurs, à quoi ces révolutions lui ont-elles servi jusqu'ici? Au profit de qui ferait-il un nouvel effort? La royauté, mal dégagée de l'ancien régime, toujours alliée aux armées vaincues de l'étranger, semble à tous impossible, à la plupart peu désirable. Cette royauté serait-elle autre, qu'on ne voudrait pas Tacheter au prix d'une crise. Un écrivain monarchique s'emporte vainement contre ces u poltrons « qui repoussent le roi, «de peur que son retour ne fasse tirer un coup de fusil de plus... C'est parce qu'ils veulent follement le repos et la constitution, ajoute-t-il, qu'ils n'auront ni l'un ni l'autre, w — « La lassitude est à son comble, écrit Mallet du Pan ; chacun ne pense qu'à passer en repos le reste de ses jours. » De là, vis-à-vis du gouvernement nouveau, une sorte d'indifTérence apathique. «L'esprit public, dit toujours Mallet, est un esprit de résignation et d'obéissance... Pourvu qu'on gouverne tolérablement, le public sera content... C'est d'un bout à l'autre de la

France le même esprit, désir de la tranquillité sous tel gouvernement que ce soit \ » Il semble presque qu'on ait par paresse le désir de ne pas être mécontent, et quMl y ait parti pris de ne pas y regarder de trop près.

Déjà, d'ailleurs, on pourrait discerner les premiers symptômes de ce dégoût de la vie publique qui deviendra si profond après le 18 fructidor. « On s'embarrasse fort peu du gouvernement w , écrit Mallet. On ne vote plus, même quand il s'agit de se débarrasser des administrateurs suspects et antipathiques nommés par le Directoire. Au lendemain du 9 thermidor, la jeunesse dorée mêlait à sa frivolité une passion politique active et énergique; mais le 13 vendémiaire l'a refroidie; elle ne s'occupe plus que de son plaisir ou de sa fortune. Les muscadins font la queue à l'Opéra, au lieu d'assiéger le club des Jacobins. Mallet dépeint, avec son exactitude habituelle, cette maladie de l'opinion :

« Le beau monde va à la comédie en passant sur les « pavés encore teints du sang de ses parents ou voisins « tués par la mitraille de Barras... — On ne pense qu'à « soi et toujours à soi... — On ne pense qu'à piller et à « dépenser; il n'existe plus d'opinion; on se moque de « toutes les constitutions faites ou à faire... — Tous ce sont plongés dans une sorte d'insouciance et de « léthargie sur leurs divisions politiques. Chacun ne « pense plus qu'à jouir, boire et manger. •' (Lettres du 28 janvier y du 27 mars^ du 26 novembre 1796. Lettre du 16 thermidor an IV j adressée de Paris à Mallet.)

Sans doute, cet état de l'esprit public est triste ; il

' Mallet (lu Pan, lettres des 28 janvier, 27 mars, 2 et 26 novembre 1796.

semble plus fait pour le despotisme que pour la république; mais il garantit, au début de la constitution nouvelle, une sorte de docilité passive et même une adhésion plus complète, si le Directoire sait, malgré son origine, établir un gouvernement régulier qui assure le repos à ce peuple fatigué.

Ces dispositions de Topinion devaient nécessairement avoir leur contre-coup sur la conduite des députés du nouveau tiers, les seuls que la nation ait pu librement choisir. C'est un fait considérable que l'arrivée au milieu des restes de la Convention de représentants comme Portails, Barbé-Marbois, Tronson-Ducoudray, Mathieu Dumas, Lafond-Ladébat, Muraire, Dupont de Nemours, Siméon, Pastoret, etc. Quel contraste entre ces hommes sérieux, estimés, instruits, et la bande (on dirait de nos jours la bohème) révolutionnaire, dont la domination avait, depuis trois années, humilié autant qu'opprimé la France! Ce n'est pas seulement un parti différent, c'est un autre monde. Tous ces hommes n'ont marqué pendant la Terreur que par leur résistance aux Jacobins; plusieurs ont été à la Législative les adversaires des fauteurs du 10 août ; d'autres sont nouveaux dans la vie parlementaire. Libres de choisir, ils préféreraient la monarchie; cependant, sauf De Larue , Lemerer et quelques autres, ils n'appartiennent pas au parti monarchique. Ils peuvent répéter, avec Barbé-Marbois, « qu'ils ne sont ni royalistes ni républicains » , ou avec Portalis : «Je ne dis point la sagesse, mais le hasard a fait que je n'ai appartenu à aucun parti. » Aussi n'arrivent-ils pas avec la volonté de renverser la république. « Les nouvelles élections, dit Thibaudeau , s'étaient faites, pour la plupart, en haine de la Convention, non

de la répiibli(jue. » Les nouveaux venus s'unissent aux conventionnels modérés. « Xous vous prenons pour chef de file, dit Portalis à Tliibaudeau; nous voulons marcher sur votre ligne. » Ces députés croient même nécessaire et politique de faire à la tribune les déclarations les plus nettes contre le royalisme'. Telle est la sincérité de ces sentiments, qu'on en retrouve Texpression et l'explication dans les Mémoires écrits postérieurement par ces hommes, à une époque où ils n'avaient aucune raison de feindre un républicanisme rétrospectif^.

' Tronson-Ducoudray dit aux Anciens : « Les menabres des deux anciens tiers et du nouveau sont tous républicains et gens d'honneur. IVous tiendrons tous notre serment, et, s'il est diverses espèces, je ne dis pas de contre-révolutionnaires, mais de fous qui osent concevoir l'idée de renverser la république, nous saurons bien les contenir, s — Dupont de Xemours déclare à la même tribune : a II n'y a point de royalistes dans le conseil. Tout le monde veut la constitution de 95, qui est républicaine, d — Enfin Larivière s'écrie : a Le royalisme, je promène en vain mes regards sur la république française, je ne le vois nulle part, t

2 Barbé-Marbois : " Sans nous être concertés, nous fûmes tous d'accord et nous nous montrâmes religieux observateurs de la constitution... Une nuance bien essentielle à remarquer, c'est que, hormis cinq ou six hommes qu'on pouvait regarder comme suspects de royab'sme, les plus animés n'étaient réellement irrités que contre la conduite despotique et contre les déprédations des directeurs, non contre le régime républicain... Si les deux pouvoirs eussent agi de concert et s'il eût dépendu de nous de placer des hommes vertueux à la tête du gouvernement républicain, la France eût fait un essai tranquille de cette loi nouvelle, v {Journal d'ini déporté, Introd., p. 16, 17; t. I, p. 4, 6, 7.) — Mathieu Dumas : ^^ Xous reconnûmes que le gouvernement républicain était pour notre pays, et vu les circonstances, le seul moyen de salut : ce fut de bonne foi que les membres les plus influents du conseil des .anciens se dévouèrent à le maintenir et à l'améliorer autant qu'il serait possible... Il n'est pas vrai, quelles que fussent au fond nos opinions monarchiques, que nous ayons servi la cause royale. Xous n'avions d'autre but, d'autre

Est-ce à dire qu'ils aient, au fond , grande confiance dans Tavenir de la république? Plusieurs n'y voyaient, comme le dit Lacretelle, qu'un a régime provisoire». Seulement il leur paraissait sage de ne pas perdre leurs forces à la poursuite d'une monarchie que, pour le moment, ils jugeaient impossible, et ils regardaient comme un devoir patriotique d'améliorer, autant qu'ils le pouvaient, le gouvernement existant. «Oui, sans doute, — disait alors l'un d'eux, Mathieu Dumas, à ses amis, — c'est une bien mauvaise machine que celle d'une république idéale qui n'a aucun principe fixe, aucune base dans les mœurs... Mais les machinistes sont plus mauvais encore que la machine... Dans les circonstances présentes, nous devons, pour le bien de notre pays, maintenir cette machine si compliquée, telle qu'elle est. Si nous nous attachons à régulariser son jeu, au lieu de l'entraver, elle peut s'améliorer par des choix successifs et détruire peu à peu, sans secousse, les influences les plus dangereuses pour la liberté \ » Lacretelle, qui était en rapports fréquents avec ces députés, a dit justement d'eux : « Ils voulaient appliquer à la république les principes généraux de justice et de morale que réclame toute espèce de gouvernement bien fondé. Si elle succombait dans l'expérience, c'était une preuve de plus de sa vicieuse nature. Ils voulaient seulement que sa mort ne fût accompagnée d'aucun nouveau désastre pour la France ' . »

intention, que de prévenir le retour de l'anarchie et d'amener le gouvernement républicain, tel que nous l'avions trouvé, tel que l'usurpation l'avait fait, à se légitimer aux yeux de la nation, par la loyauté et la moralité de ses actes. » (Souvenirs, t. III, p. 73.)

' Souvenirs de Mathieu Dumas, t. III, p. 74.

2 Lacretelle, Histoire de la Révolution française, t. VIII.

Substituer un régime de justice au régime révolutionnaire, c'est en effet la mission que se sont donnée et que d'ailleurs avaient reçue du pays les députés du nouveau tiers. Encore mènent-ils cette campagne avec des ménagements tels, qu'on est parfois tenté de les accuser de faiblesse. Ils ne cherchent pas — ce qu'ils auraient pu faire sans sortir de la légalité — à renverser la coterie des régicides qui a usurpé le pouvoir; leur opposition est, non-seulement rigoureusement constitutionnelle, mais même modérée. Certes, les républicains n'ont pas lieu de se plaindre. Les nouveaux venus consentent à ne pas s'en tenir à l'essai de république que les révolutionnaires ont, par leur égoïsme, fait échouer pendant la dernière année de la Convention; ils oublient les élections mutilées par les décrets des « deux tiers « , leurs amis mitraillés au 13 vendémiaire, le Directoire escamoté par les hommes du 10 août; ils permettent encore une fois à la république de faire ses preuves et même ils sont prêts à l'y aider avec bonne foi et bonne volonté.

vj 2. — LES ROYALISTES MODÉRÉS ET M. DE MAISTRE.

C'était en grande partie aux fautes des royalistes extrêmes — fautes dont l'excuse, mais aussi les déplorables conséquences, ont été déjà indiquées — que la république devait ces dispositions favorables ou résignées. La lumière ne fînira-t-elle pas par se faire dans la petite cour de Vérone? Il semble que les événements y aident, en démontrant Tinanité des moyens employés jusqu'ici pour rétablir la royauté. La Vendée et la Bre-

tagne sont soumises; la coalition est partout battue. Il est donc manifeste que la restauration ne peut venir que de l'intérieur et d'un mouvement de Topinion. Pour que ce mouvement se produise, ne faut-il pas détruire, par une conduite nouvelle, l'impression qu'avait faite la Déclaration royale de 1795?

Il est des hommes honnêtes et courageux qui le comprennent et qui ne se lassent pas de le dire avec celte liberté et cette franchise que les vrais royalistes ne se sont jamais cru interdites par leur respect et parleur dévouement. Ces hommes redoublent à ce moment même d'efforts pour éclairer le roi. A leur tète est toujours l'infatigable Mallet du Pan qui écrivait, dans les premiers jours de 1796 :

u Nul doute que si le roi, consultant les d'Entraigues, tt repousse toutes conditions et s'en tient aux termes « de sa DéclaratioUj on n'offre le trône à d'autres ou Cl qu'on n'organise peut-être une république. " {Lettre du 10 janvier 1796.) — « Je gémis de voir que nos « princes et les émigrés soient si ridiculement informés « et qu'ils battent continuellement la campagne. Si, « par une conduite compatible avec les personnes , « avec les préjugés et les intérêts du temps ^ avec la ^^ force impérieuse des circonstances j, le roi ne re- « tourne et ne fixe vers lui ou vers sa branche cette « multitude de révolutionnaires anciens et nouveaux, Cl royalisés à demi ou en chemin de se royaliscr, vous Cl les verrez prendre le premier roi qui s'arrangera Cl avec eux. » (Lettre du 20 février .)

C'est surtout avec les modérés du nouveau tiers que la royauté, selon Mallet, devrait chercher à s'unir, ce II faudrait, disait-il, traiter avec eux, se conduire ensuite

86 LA QlESTlOiX DE MOXARCHIE OU DE REPUBLIQUE.

par leurs instructions et les laisser faire. « C'est a la seule planche de salut « . Et il ajoutait : a Tout le monde vous abandonnera, lorsque vous montrerez vos sabres, vos Anglais, vos Autrichiens, vos projets de conquêtes. ^^

Mallet du Pan n'était pas seul, en ce moment, à reconnaître la nécessité urgente pour la royauté de changer de tactique. 11 y avait à Londres un petit noyau de monarchistes constitutionnels : Lally-Tollendal, Alontlosier et surtout Alalouet, Tune des plus pures et des plus sages figures de ce temps \ u Toutes les prétentions de Fancienne aristocratie, dit Alalouet dans ses Mémoires, toutes les menaces, tous les projets de vengeance et les goûts passionnés pour Tancien régime étaient autant d'absurdités qui nous interdisaient tout espoir de retour. Xous étions trop pénétrés, mes amis et moi, de toutes ces inconséquences, pour ne pas les combattre hautement. 55 Aussi publiaient-ils, précisément à cette époque, en 1796, diverses brochures. Il suffira de citer quelques lignes de Tune d'elles, pour en apprécier l'inspiration élevée et la profonde clairvoyance :

u Ce n'est plus ce qui nous convient qu'il faut exa- « miner, c'est ce qui convient à la France. Xous n'avons tt plus de force pour la vaincre; nous en avons peut- « être pour la sauver... Consacrer autant qu'il sera « possible toutes les institutions du moment, ne vouloir « de mouvement que ce qu'il faudra pour assurer le

' L'autorité de Alalouet ne paraît pas pouvoir être récusée plus que celle de Mallel du Pan par les royalistes. On n'a pas oublié son dévouement et son courage, de 1789 à 1792. Il en recul un jour une digne et touchante récompense. Au retour de Varennes, il s'était présenté aux Tuileries. Lorsqu'il entra, la reine, encore tout émue, dit au jeune dauphin : t Mon fils, connaissez-vous Monsieur? — Xon, ma mère. — C'est M. Malouet; 71 oubliez jamais son nom. »

u règne des lois et non pour recommencer celui des tt convulsions et des crises, tel est le but auquel désor- K mais chacun de nous doit tendre... Tant qu'il restera « à des cœurs aigris des espérances de vengeance, que a peut-on faire avec des espérances de repos? Dans ce il cas, nous pouvons nous arranger d'avance pour de « nouvelles et terribles crises... La France périra pour « les chefs actuels qui la gouvernent, elle n'en périra u pas moins pour nous et n'en deviendra que plus u redoutable à l'Europe. «

Dans une autre de ces brochures, M. de Montlosier s'exprimait ainsi :

a La monarchie s'est enfoncée avec le poids de nos tt droits et de nos prérogatives qui s'y étaient réfugiés. « Il faut que nous sacrifiions nos droits et nos prérogau tives pour qu'elle revienne à flot... C'en est fait, la Cl révolution a envahi toute la France. Il faut entrer a dans cet amalgame tel qu'il est, y chercher notre tt place et se persuader qu'on n'y sera pas reçu avec la Cl valeur de son ancienne existence. »

Si ces royalistes sages et dévoués s'exposaient, comme le rapporte Malouet, aux u censures et à la malveillance « des émigrés, ce n'est pas qu'ils eussent grand espoir. L'un d'eux, le chevalier de Panât, exprimant la pensée de tout ce petit groupe, écrivait de Londres à Mallet, en janvier 1796 :

Cl Vous nous parlez souvent de la folie de Vérone. Cl Hélas! mon cher ami, cette folie est générale et « incurable. Combien vous vous trompez en croyant Cl qu'il y a un peu de raison dans la cour du frère! « Nous voyons tout cela de près et nous gémissons : Cl personne n'est corrigé; personne n'a su ni rien

" oublier ni rien apprendre. Tous les chefs de Taristo- « cratie, tous les hommes influents sont bien au delà Cl des idées de Coblentz. On ne peut donc former aucune a espérance. La nature des choses ramènera bien la " monarchie, mais jamais Louis XVIIl. Les démarches vi insensées de ce prince out précipité la ruine de son a antique maison; il s'est perdu et a entraîné avec lui a tous ces hommes constamment aveuglés, tout à la fois u victimes et exemples, n

En effet, les conseils des modérés n'étaient pas mieux écoutés en 1796 qu'ils ne Pavaient été pendant les années précédentes. Mallet était réduit à gémir sur ce la fatale ligne où le roi s'était placé, et où il persistait » . et Le roi n'est entouré, écrivait-il, que de courtisans et d'ambitieux médiocres; on ne sort pas du déluge avec ces avirons-là... C'est le comble de la démence... Le délire d'une semblable idée n'a pas encore eu d'exemple et n'a pas de nom. « Il savait que sa franchise le faisait mal voir et qu'on avait des ci préventions v contre lui ; mais ce n'était pas ce qui l'attristait le plus, a Les nouvelles sottises de Blankenbourg (où s'était réfugié Louis WIII à cette époque) passent ma conception , écrivait-il au commencement de 1797; on dirait que le roi a gagé de se perdre en dépit des circonstances. "

Il est vrai que les monarchistes constitutionnels rencontraient alors en face d'eux un adversaire redoutable. Un gentilhomme de Savoie, jusque-là peu connu, et que la révolution, en s'étendant, avait expulse de son pays, publiait, en 1796, un écrit qui avait aussitôt un immense retentissement. L'ouvrage était intitulé : Considérations sur la France j et l'auteur se nommait Joseph de Maistre. Il ne faut pas confondre un seul instant un tel écrit avec

les factums dont il a été déjà parlé. C'est une œuvre de haut souffle, de grandes vues, avec cette langue fière, vibrante qui fait de M. de Maistre un incomparable écrivain. L'auteur, sur plus d'un point, est en désaccord avec les émigrés. S'il ne veut pas la royauté constitutionnelle, il repousse l'arbitraire incapable de l'ancien régime. S'il entrevoit sans déplaisir « le glaive de la justice 5) s'abaissant non-seulement sur les « parricides » , mais sur « quelques nobles qui ont déplu » , il rejette ces rêves de vengeances folles qui remplissent les livres des Ferrand et des d'Entraigues. Il y a chez cet étranger une exaltation de patriotisme français qui lui fait applaudir aux victoires des armées républicaines. Enfin, bien loin de voir dans la révolution un de ces accidents passagers dont on pourra faire disparaître la trace , il y reconnaît, tout en la traitant de « satanique " , une des grandes phases de l'histoire du monde. Il fait peu de cas des émigrés :

« Une des lois de la révolution française, dit-il, c'est que « les émigrés ne peuvent l'attaquer que pour leur mal- « heur et sont totalement exclus de l'œuvre qui s'opère. a Depuis les premières chimères de la contre-révolu- « tion jusqu'à l'entreprise à jamais lamentable de Quiet beron, ils n'ont rien entrepris qui ait réussi et même a qui n'ait tourné contre eux... Tout ce qu'ils entrece prennent est marqué d'un caractère d'impuissance et Cl de nullité... Les émigrés ne peuvent rien; on peut « même ajouter qu'ils ne sont rien. "

Mais si cet esprit est trop haut pour se rapetisser à la mesure des « brochuriers )-> et des brouillons de l'émigration, il est trop absolu pour se rattacher à la politique pratique et sensée de Alallet du Pan ou de Malouet.

L\m des objets principaux de ce livre est de justifier et

d'exalter la Déclaration royale, si vivement regrettée par

les constitutionnels. Il ne comprend même pas qu'on se

permette de la critiquer. Il n'admet pas qu'un royaliste

dise : « Je suis prêt à verser mon sang pour le roi ;

cependant, sans déroger à la fidélité que je lui dois, je

ne puis m'empêcher de le blâmer... m — « Vous mentez

au monde et à vous-même, réplique impétueusement

M. deMaistre; si vous étiez capable de sacrifier votre

vie au roi, vous lui sacrifieriez vos préjugés. ^^ Sans

doute, il s'efforce de faire ressortir ce qu'il y a de libéral

et de clément dans la Déclaration; mais ce qui lui plaît

le plus, c'est le parti pris absolu de refuser toutes les

concessions, toutes les transactions avec le nouveau

régime et de remonter à ce qu'on appelle la vieille

constitution française d'avant 1789 :

't De quel droit le roi se ferait-il obéir, dès qu'il ix abandonnerait les lois antiques?... Dans les circonic stances terribles où il s'est trouvé, rien n'était plus « séduisant que la tentation de transiger avec les prina cipes pour reconquérir le trône. Tant de gens ont ce dit que le roi se perdait en s'obstinant aux vieilles u idées ! Il paraissait si naturel d'écouter des proposicc tions d'accommodement... Charles II se trouva-t-il ^t bien d'avoir adhéré aux propositions des Ecossais? On « lui disait, comme on a dit à Louis XVIII : a II faut « s'accommoder au temps; il faut plier. C'est une folie « de sacrifier une couronne pour sauver la hiérarchie. ^5 « Il le crut et fit très-mal. Le roi de France est plus « sage. '5

Aussi M. de Alaistre applaudit-il Louis XVIII d'avoir déclaré s'en tenir à la vieille constitution. « Encore une

fois, dit-il, ces mois sont inspirés. » Au fond de ce refus de transaction, il y a, chez le gentilhomme savoisien, un grand dédain de l'opinion. Quand il entend dire : « Le peuple veut... le peuple ne consentira pas... )) , il s'impatiente et s'écrie :

« Quelle pitié! le peuple n'est pour rien dans les tt révolutions, ou du moins il n'y entre que comme « instrument passif. Quatre ou cinq personnes, peut- « être, donneront un roi à la France. Des lettres de « Paris annonceront aux provinces que la France a un a roi, et les provinces crieront : a Vive le roi ! » A Paris u même, tous les habitants, moins une vingtaine peuta être, apprendront en s'éveillant qu'ils ont un roi. u Est-il possible, s'écrieront-ils, voilà qui est d'une « singularité rare! Qui sait par quelle porte il entrera! Cl II serait bon peut-être de louer des fenêtres d'avance, tt car on s'étouffera... » Quand on supposerait que la « république a la majorité en France (ce qui est induct bitablement faux), qu'importe? Lorsque le roi se tt présentera, sûrement on ne comptera pas les voix et « personne ne remuera : d'abord par la raison que a celui même qui préfère la république à la monartt chie préfère cependant le repos à la république, et « encore parce que les volontés contraires à la royauté tt ne pourront se réunir. »

Puis, avec une verve étincelante, il décrit ce qui se passera une fois le roi proclamé en quelque ville, les motifs d'intérêt, d'ambition, de crainte, qui détermineront chacun à se rallier à lui, et il ajoute avec désinvolture: « Citoyens, voilà comment se font les contre-révolutions. 55

Il y a beaucoup d'esprit, et même un peu de vérité,

92 Ll QUESTION DE MONARCHIE OU DE REPUBLIQUE.

dans ce tableau, surtout quand on prend la France à un de ses moments de grande fatigue. Mais M. de Maistre omet de dire par quel moyen le roi s'installera d'abord sur un point quelconque du royaume. C'est par laque s'écroule toute cette brillante argumentation. Le roi ne pouvant entrer par force, ni par surprise, il fallait bien compter avec l'opinion. Il ne s'agissait pas de savoir comment Louis XI III serait accueilli, une fois revenu, mais bien comment il reviendrait. M. de Maistre, à la vérité, ne s'embarrasse pas pour si peu. Ce que les hommes ne peuvent pas, Dieu le fera. Il aime ainsi à passer hardiment par-dessus les moyens humains et naturels; sa parole prend alors quelque chose du prophète; il n'a pas peur de parler au nom de la Providence et de paraître son précurseur :

a Croit-on que le bras qui se servit jadis d'un si « faible instrument soit raccourci , et que le suprême « ordonnateur des empires prenne l'avis des Français « pour leur donner un roi? Non : il choisira encore, et comme il a toujours fait, ce qu'il y a de plus faible c. pour confondre ce qu'il y a de plus fort... Quand le u moment sera venu, il rétablira la monarchie française Cl malgré ses ennemis; il chassera ces insectes bruyants « pulveris exigui jactu : le roi viendra, verra, vain- « cra. "

Ce goût de la prophétie, cette argumentation parle miracle n'ont-ils pas, comme beaucoup des idées et des procédés de M. de Maistre, fait école dans une partie de la presse royaliste? Déjà dangereux et féconds en erreurs chez un aussi grand esprit, ils n'ont trop souvent servi chez ses imitateurs qu'à justifier l'imprévoyance ou l'abstention. Mais on comprend l'effet que ce brillant et

fier langage, ces théories absolues et dédaigneuses, ces prédictions retentissantes produisaient chez les émigrés. Le roi se plaisait à s'entendre ainsi encourager, et, pendant qu'il faisait un accueil plus que froid aux conseils de Mallet, de Malouet ou de Montlosier, il écrivait à M. de Maistre, le remerciait et lui offrait, pour répandre son livre en France, de l'argent que le gentilhomme refusait d'ailleurs avec dignité.

Pendant ce temps, le langage des cerveaux brûlés de l'émigration, des «jacobins d'aristocratie», comme les appelait Mallet, était toujours le même. Ils annonçaient que lors de la restauration, ils amèneraient M. de la Fayette dans une cage de fer. ]\Iallet parlait à cette époque de « notes virulentes » rédigées par des émigrés, anciens membres du parlement, «où on déclarait également coupables, monarchiens, anglomanes, constitutionnels, jacobins » . Il dénonçait aussi les agents royalistes, « ces entrepreneurs de contre-révolution à deux cents francs par mois, que paye le ministre d'Angleterre » , ces « hommes de paille qui voient des clochers dans la lune » , et il ne tarissait pas sur leur « nullité » et sur leurs « sottises » . Enfin, il voyait avec désespoir les meneurs préparer des « quiheronnades » . «Ces expéditions extravagantes, écrivait-il, ces paquets d'émigrés qu'on va jetant les uns après les autres sur des côtes couvertes d'ennemis, ce gaspillage des ressources, ces puérilités sont inexplicables. »

La conduite des royalistes du dehors n'avait pas seulement pour résultat d'effaroucher et d'éloigner cette grande masse flottante qu'il aurait été possible, à un moment, d'attirer; elle refroidissait même les plus dévoués et les plus actifs parmi ceux qui, à Paris, avaient excité

et dirigé, avant le 13 vendémiaire, le mouvement royaliste. L'un de ces derniers, Lacretelle, fait connaître, en rappelant les souvenirs de cette époque, l'état d'esprit de ses amis. Ils ne se préoccupaient plus guère que de détruire ce qui restait du vieux code révolutionnaire. Leurs vœux, sans doute, se portaient vers la monarchie des Bourbons, mais sans ardeur, avec peu de confiance et surtout avec la restriction qu'il faudrait obtenir d'elle ou lui imposer des garanties légales pour les libertés. ce Xous attendions, ajoute Lacretelle, ce qu'il plairait à la Providence d'en décider, bien résolus à n'appeler par nos écrits, ni la guerre civile, ni la loi de l'étranger \ » Aussi, Mallet, qui voyait à la fois l'aveuglement au dehors, le découragement au dedans, perdait-il tout espoir :

a On reviendra toujours à la monarchie, mais proba-

cc blement, ni vous ni moi ne verrons cet événement.

ce Toute espérance est bannie de mon àme. « (Lettre du

19 mai 1796.) — " Baissez la toile, la pièce est jouée :

« on ne se ravise pas avec succès lorsqu'on a précipité

i. sa ruine par cinq ans de fautes irrémédiables . ;? (Lettre

du 29 mai.) — « Voici le premier moment où toute

a espérance et tout courage m'ont abandonné, i^ (Lettre

du V^ juillet.) — ce La royauté n'est qu'une vague ré-

« miniscence.« (Lettre du 2 novembre.) — icLes affaires

(t n'ont jamais présenté à mes yeux une face plus désa-

c; vantageuse. Je n'aperçois en ce moment et depuis

ce longtemps, ni jour, ni moyens, ni issue. « (Lettre du

26 novembre.)

' Lacretelle, Dix années (ï épreuve ^ p. 292.

Les royalistes n'étaient pas changés; les républicains le sont-ils? Vont-ils établir ou laisser établir ce régime de justice et de paix auquel aspire l'opinion? Vont-ils bien accueillir ces modérés du nouveau tiers, disposés à s'accommoder de la constitution existante? Non; ils se soucient peu de Tavenir de la république; ils n'ont toujours qu'une préoccupation : garder le pouvoir, quMls considèrent comme leur conquête et leur place de sûreté. Le premier usage qu'ils avaient fait de la majorité frauduleuse assurée par les derniers décrets de la Convention, avait été de s'emparer entièrement du Directoire, pour se fortifier mieux encore contre l'opinion, et de n'y nommer que des régicides : la Réveillère, Rewbell, Barras, Carnot et Letourneur. Ils repoussaient ce qu'ils appelaient déjà à cette époque a la république sans républicains » . Bien loin de se réjouir en voyant les modérés accepter nettement les institutions en vigueur, ils s'en alarmaient et cherchaient à les rebuter. u Ils ne voyaient en nous, dit Barbé-Marbois, que des usurpateurs de leur domaine et des hommes appelés à les livrer un jour à la justice. » C'était d'ailleurs avec dédain que cette aristocratie révolutionnaire prétendait traiter les parvenus de la dernière élection. Un de ceuxci, à l'une des premières séances, ayant osé faire quelque réclamation, Lecointre-Puyraveaux répondait « que, sans doute, des hommes nouveaux ne prétendaient pas tracer une ligne de conduite aux patriotes qui avaient passé à travers cinq années de révolution )^ .

Toutes les places livrées aux Jacobins ; les complots socialistes fie Babeuf facilités par une tolérance coupable, puis mollement réprimés; une affectation puérile et mensongère à mêler le royalisme à ces complots; le vieux code révolutionnaire défendu avec acharnement comme Tarche sainte; la liberté de la presse cyniquement reniée en parole et violée en fait; l'indépendance du pouvoir judiciaire méconnue; le commerce détruit; la crise financière à Tétat permanent; les caisses publiques presque vides et cependant livrées au pillage; les gendarmes trop occupés de conduire les prêtres à la frontière pour inquiéter les voleurs des grandes routes; la police absorbée par la surveillance des opposants politiques et impuissante à assurer cet ordre matériel, condition première et en quelque sorte banale d'un État civilisé : telle était, aux débuts du Directoire, la réponse des républicains à cette opinion qui s'était montrée, au premier abord, disposée à accepter la république, pourvu qu'elle y trouvât un peu de justice et d'ordre, la clôture et non la continuation de la révolution. Ces hommes étaient donc toujours ce qu'ils s'étaient montrés à la fin de la Convention, d'autant plus âpres à défendre leur domaine révolutionnaire, que l'état de l'esprit public éveillait plus leur défiance.

Le Directoire sentait-il l'opinion s'éloigner, froissée et inquiète, il n'imaginait rien de mieux, pour la ramener, que d'imposer des « mœurs républicaines » , de rendre obligatoires certains chants, certaines formules de langage, d'interdire le dimanche, de punir les - raonsieurisants 15 , de faire célébrer toutes les fêtes ridicules du calendrier conventionnel. C'était ce que Chénier appelait " exciter et rallumer l'amour de la républi-

que * 5) . PréteRtion odieuse et grotesque de ces Jacobins qui veulent façonner une France pour leur république, au lieu de faire la république pour la France ! En tout cela, le Directoire était aussi maladroit que malintentionné. Il réveillait le dégoût, non la crainte, et faisait succéder, à FindifTérence indulgente et fatiguée du début, une hostilité de jour en jour plus vive. C'est surtout la presse qui prend l'offensive. Les écrivains royalistes, presque tous poursuivis après le 13 vendémiaire, s'étaient d'abord cachés et tus ; mais bientôt, se sentant protégés par l'opinion, ils paraissent au grand jour pour purger leur contumace : le jury les acquitte. Ils reprennent alors, avec plus d'ardeur que jamais, leur campagne contre la faction et le régime révolutionnaires. Après le 9 thermidor, ils avaient montré le sang versé par les terroristes; aujourd'hui, ils dénoncent l'argent que ces mêmes hommes ont volé et amassé. Chaque matin, ils content Fhistoire nouvelle de quelque fortune scandaleuse. A aucune époque, les journaux parisiens n'ont été aussi nombreux et aussi agressifs : il y en a plus de soixante-dix, presque tous adversaires acharnés du Directoire; et, symptôme curieux que l'on a pu retrouver à d'autres époques de fatigue et de décadence, le succès n'est plus pour les journaux sérieux qui continuent à traiter les questions politiques ex professa^ mais pour la petite presse satirique, gouailleuse, frivole, vivant de personnalités et d'invectives, ne se

' Benjamin Constant ne disait-il pas lui-même dans une brochure: a II faut étouffer la mode, fermer tous les lieux publics où l'aristocratie ferait de nouvelles conquêtes, donner à toutes les fêtes l'empreinte républicaine. Le repos doit être le partage de tous, mais la jouissance et le plaisir doivent appartenir exclusivement à la république s?

piquant ni de morale sévère, ni de bonne tenue, ni même souvent de véracité ou de justice. Ce sont : le Thé, le Menteur y le Journal des Rieurs j les Actes des Apôtres et des Martyrs, le Miroir ^ le Grondeur^ tous implaca- W blés contre les républicains et ne se gênant pas au besoin pour siffler la république elle-même.

Ah ! il m'en souviendra T

Larira, De noire république!

tel est le refrain d'une chanson publiée par le Thé. Le % Directoire semble tout ahuri de ces attaques multiples et quotidiennes. Il fonde des journaux officieux ; on ne les lit pas. Il invente des mesures restrictives; on passe à travers. Il fait traiter à la tribune les écrivains « de polissons, de gredins, d'assassins »; il les fait comparer aux prostituées; les journaux répondent injures pour injures. Il imagine divers projets de loi plus arbitraires les uns que les autres contre la liberté de la presse; aucun ne peut aboutir, ou, du moins, n'est efficace.

Cependant le moment approche où le premier renouvellement partiel, fixé au printemps de 1797, va faire entrer un second tiers de nouveaux députés dans les conseils. Cette perspective excite encore le mouvement d'opinion provoqué par la conduite du Directoire et entretenu par la presse. Alallet du Pan, tout à l'heure si découragé, se reprend à espérer. " On commence à se secouer, écrit-il le 19 mars 1797; on traite le gouvernement et les républicains comme on traitait le Roi en 1789; l'opinion va grand train. » Il redoute seulement quelque maladresse compromettante des royalistes extrêmes. ^ Si tout ce qui veut la monarchie ne marche

pas d'ensemble, écrit-il, si on veut précipiter le dénoûnient, si des conspirateurs imbéciles vont se mêler au mouvement, si quelque nouvelle gaucherie de Blankenbourg vient encore une fois gâter les circonstances, nous retomberons dans Tabîme. »

En effet, en février 1797, les royalistes de l'émigration nouaient un complot ridicule, qualifié de « conspiration des Marmousets v , où des agents subalternes, ayant « plein pouvoir du Roi d'agir et de parler en son nom pour tout ce qui concernait le rétablissement de la monarchie » , essayaient d'embaucher quelques officiers de Tarniée de Paris. Promptement découvert, ce complot ne profitait qu'au Directoire qui s'empressait d'en faire grand bruit; il ne nuisait qu'aux modérés du nom desquels les agents s'étaient servis sans y être aucunement autorisés, et à la cause monarchique dans laquelle le pays était amené une fois de plus à voir l'ancien régime cherchant à se rétablir par la force. On avait choisi, du reste, avec une opportunité singulière, ainsi qu'on l'avait déjà fait en 1795, pour l'expédition de Quiberon, le moment où éclatait contre les républicains un puissant mouvement d'opinion qu'il eût fallu avant tout ne pas compromettre et ne pas effaroucher. Pas plus dans un cas que dans l'autre, on ne s'était concerté avec les royalistes de l'intérieur. Il semble même que les conspirateurs aient voulu précisément devancer les modérés et prévenir une restauration où ces derniers auraient eu leur part d'action. Ils répondaient à ceux qui, comme Mallet, cherchaient à les détourner de ces imprudences : « Il n'y a que les têtes à perruques qui trouvent difficile de rétablir la monarchie satis modifications. 55 Un des inspirateurs du complot, le duc de

Vauguyon, se réjouissait déjà de « rhumiliation qu'allaient éprouver les rois de l'Europe, en voyant le roi de France, si négligé par eux, sortir d'un \illage pour monter sur le trône v . Mallet, qui rapportait ces propos, ajoutait : « Ils s'attendaient tous à voir arriver de Paris une députation avec la couronne et un carrosse à M six chevaux. )? L'un des agents arrêtés par le Directoire, Proli, n'avouait-il pas que la grande affaire des conspirateurs était d'empêcher les élections? « Xous sommes perdus, répétait-il sans cesse, si on fait des élections 55 , tant il redoutait qu'elles amenassent le succès de « ces abominables constitutionnels qu'il voulait exterminer» .

Devant cet aveuglement obstiné, qui vient toujours entraver ce qu'on tente de sérieux pour la cause royale, HJallet ne se contient pas :

" Le gouvernement cherchait une conspiration; il « l'eût payée deux millions; on la lui donne. Lesquels « sont les plus coupables de ces stupides agents, ou de « ceux qui les choisissent, qui inventent de tels projets, « qui les font exécuter à la veille des élections, au mo- " ment où le gouvernement tombait dans le décri, où « il était réduit, pour se soutenir, à conspirer lui-même « contre la constitution, où l'opinion s'élevait comme ce un ouragan contre ses agents et ses opérateurs? " (Lettre du 8 7tiars 1797.)

Mais, par bonheur, le ridicule même de la conspiration empêche qu'elle ne fasse tout le mal espéré par le gouvernement et redouté par Mallet. Le mouvement d'opinion ne s'arrête pas; il s'accroît. Le Directoire ne peut plus se faire d'illusion. A mesure qu'approche l'échéance, si menaçante pour lui, de l'élection du second tiers, il est plus inquiet, plus troublé, plus agité.

Il avoue naïvement les motifs de sa terreur à la tribune. Vainement exclut-il arbitrairement une partie des électeurs comme suspects d'émigration; vainement imposet-il à tous les votants une « promesse de baine à la royauté > ; vainement désigne-t-il les candidats, envoiet-il des commissaires omnipotents, use-t-il d'intimidation ou de corruption, emploie-t-il tous les procédés, devenus depuis fameux, de la candidature officielle: il est impuissant à arrêter et à dominer cette opinion qu'il a lui-même réveillée par ses fautes. Au jour du scrutin, il voit partout ses candidats battus, ses adversaires triomphants.

Jamais manifestation plus nette et plus écrasante ne s'était produite. Cette nation, naguère si lasse de la vie publique, est une dernière fois revenue nombreuse et ardente aux assemblées électorales. Quant au sens du scrutin, il est évident. C'est, avant tout, une explosion de dégoût et de colère contre la faction qui, après avoir violé la France au 10 août, après l'avoir terrorisée, exploitée, déshonorée pendant plus de quatre années, prétend encore, malgré l'opinion, la garder en son pouvoir. Le pays veut, comme le dit, dans sa circulaire, l'un des nouveaux élus, M. Royer-Collard, «la proscription définitive et absolue du monstre révolutionnaire » .

Les élections du second tiers avaient déplacé la majorité dans les deux conseils ; mais les conventionnels étaient encore en possession du Directoire. Leur prépondérance n'y avait pas été détruite par la nomination

de Barthélémy à la place de Letourneur. Il y avait donc désaccord absolu entre les deux pouvoirs. Qu'allait-il en résulter? La constitution de Tan III n'offrait pas, pour sortir d'un tel conflit, ce mécanisme ingénieux de la responsabilité ministérielle qu'on n'a pas, jusqu'ici, trouvé moyen de concilier avec les institutions républicaines. Les conseils n'avaient aucun rapport avec les ministres, n'exerçaient sur eux aucune action. Si le pouvoir exécutif persistait à gouverner contrairement aux vues de la représentation nationale, celle-ci n'avait d'autre ressource que la mise en accusation des directeurs euxmêmes, c'est-à-dire une révolution.

Parmi les conventionnels, quelques-uns commençaient à se sentir intimidés et se demandaient s'il n'était pas temps de chercher à rentrer en grâce auprès des honnêtes gens. Legendre profitait de ce qu'il se trouvait un jour auprès de Barbé-Marbois pour lui parler du passé. <c On m'appelait alors jacobin, disait-il; les temps sont bien changés. Franchement, si Legendre de ce temps-là venait offrir son amitié à Legendre d'aujourd'hui, celui-ci n'en voudrait pas ^ « Mais cette humilité repentante, sincère ou non, était une exception. Tout autre était l'attitude du plus grand nombre, notamment de ceux qui avaient été placés au Directoire pour veiller, non aux intérêts de la France, ni même à ceux de la république, mais à ceux de la faction conventionnelle. Plus l'opinion les menaçait, plus ils se roidissaient contre elle, résolus à une résistance désespérée. Quel- ■ ques jours avant le dernier scrutin, Barras, de concert avec Sieyès et Tallien, avait songé un moment à sus-

' Baibé-Marbois, Journal d'un déporté^ t. I, p. 10.

pendre les élections par un acte dictatorial. Lne fois les députés nommés, les directeurs n'hésitèrent plus. Leur parti fut pris de briser la représentation nationale par un coup d'Etat. Tout fut désormais calculé dans ce dessein; et, pour se préparer un prétexte, dès le premier jour, ils accusèrent la nouvelle majorité de conspiration royaliste.

C'était une calomnie. L'un des éléments importants de cette majorité se composait des députés du premier tiers dont on connaît les sentiments. Ces hommes n'avaient pas changé et s'appelaient même « constitutionnels « pour mieux indiquer que leur politique consistait uniquement à réclamer la sincère application de la constitution républicaine. Les déclarations des chefs les plus considérables de ce groupe, notamment de Mathieu Dumas, de Barbé-Marbois qui, aussitôt après les élections, avait été nommé président du conseil des Anciens, ne peuvent laisser aucun doute ' . Beaucoup des élus du second tiers pensaient et agissaient de même, et

* Barbé-Marbois : « Je suis loin d'affirmer qu'il n'y ait point eu de royalistes dans les deux conseils; mais ceux qui pouvaient s'y trouver ne firent aucune ouverture soit ù mes amis, soit à moi, et je crois pouvoir assurer qu'ils n'auraient pas trouvé, dans notre société, un seul individu dont ils pussent espérer de l'appui dans leurs desseins, r [Journal d'un dépcrté^ t. I, p. 12.) — Mathieu Dumas : tt Je jure devant lejuge silencieux et inexorable de tous les hommes publics, je jure sur l'honneur, que mon intention a toujours été de maintenir la constitution républicaine, persuadé qu'avec une administration équitable et modérée, elle pouvait rendre le repos à la France, faire goûter et chérir la liberté et réparer avec le temps les malheurs causés par la révolution. Je jure qu'il ne m'a jamais été fait, ni directement ni indirectement, aucune proposition de servir par mes actions, mes discours ou mon silence, de faire prévaloir, d'une manière prochaine ou éloignée, aucun autre intérêt que celui de la république et selon sa constitution. » (Souvenirs, t. III, p. 153.)

parmi eux, les deux plus illustres, Camille Jordan et Royer-Collard. C'est seulement après le 18 fructidor qu'ils se sont engagés plus avant dans la cause royaliste. « Bien des gens, a écrit plus tard Royer-Collard, ont été proscrits pour des opinions qu'ils n'avaient pas et que la persécution leur a données. ^

Sans doute, parmi les nouveaux venus, surtout parmi ceux qui se réunissaient au club de Clichy, il en était qui trouvaient les constitutionnels trop prudents et dont Fardeur passait généralement pour être inspirée par un sentiment royaliste. Pour la plupart d'entre eux, cette supposition n'était pas fondée. En tout cas, ces ardents n'arboraient pas de drapeau monarchique; ils s'en tenaient à la constitution, et la divergence entre eux et les modérés ne semblait porter que sur le degré de véhémence et d'àpreté dont il convenait d'user dans la lutte soutenue contre le Directoire. Les ardents voulaient l'attaque à outrance; les constitutionnels, plus timides ou mieux éclairés sur leur défaut de ressources matérielles et sur l'apathie d'une opinion désireuse de repos, s'efforçaient d'éviter une crise; mais en tout cela on chercherait vainement une conspiration monarchique'.

' On a sur ce point le témoignage des modérés eux-mêmes : Barbé -Mar bois dit dans^ses Mémoires : i II n'y avait point parmi nousde dissidence sur le maintien de la constitution; mais il y en avait sur la conduite à tenir envers le Directoire. » Puis après avoir parlé des propositions « indiscrètes et violentes t faites parfois à Clichy, il ajoute : « D'ailleurs on ne disait pas un mot contre la constitution, n — Camille Jordan, dans l'écrit qu'il a publié après le 18 fructidor sous ce litre : Camille Jordan, député du Rhône, à ses commettants, sur la révolution du iS fructidor, reconnaît qu'il y avait parmi les députés des hommes qui pouvaient préférer la royauté ; mais, dit-il , ils ne conspiraient pas; ils respectaient la constitution comme un dépôt confié à leur honneur; ils voyaient que le besoin le plus pressant du

L'un des plus vifs parmi les royalistes des conseils, De Larue ' , reconnaissait lui-même que la seule amélioration à chercher pour le moment était de mettre le gouvernement de la république en des mains plus dignes. Un de ses amis, causant avec Carnot, traitait de tt chimère w toute idée de restauration immédiate ; il déclarait qu'on Cl était fort loin de la monarchie et plus loin encore du rappel des Bourbons » . On ne peut revenir à la royauté, disait-il, « que peu à peu, sans commotion, par l'opinion et par la volonté nationale ». C'était aussi le sentiment deMallet, qui suivait ce mouvement avec une sollicitude anxieuse et qui y prenait même part en adressant des lettres à la Quotidienne, u On ne veut, écrivait-il le 19 avril 1797, ni secousses, ni contre -révolutions violentes, ni mesures précipitées. Les députés doivent glisser la France dans la monarchie et non l'y jeter au risque de nous mettre en pièces encore une fois. «

D'ailleurs, ainsi qu'on Ta vu à toutes les époques, aucun lien n'existait entre celte campagne de l'intérieur et la politique de l'émigration. L'un des royalistes les plus prononcés des conseils, Quatremère, disait à propos d'un projet contre les émigrés : « Il faut adopter une

pays, c'était le repos; ils tenaient leurs systèmes les plus chers subordonnés à la volonté nationale; ils comprenaient que la royauté ne pouvait se rétablir que sans secousse et par le développement de l'opinion publique. — Thibaudeau, régicide, rapporte, dans ses Mémoires, ce qu'il disait alors à Benjamin Constant dans une conversation qu'il eut avec lui. Il soutenait qu'il y avait très-peu de royalistes dans les conseils. C'était seulement, disait-il, la politique du Directoire et la crainte du retour de la Terreur « qui donnait à la France une couleur de royalisme que réellement elle n'avait pas» . Il suffisait, >i pour attacher la nation à la république, qu'elle se présentât avec les formes d'un gouvernement régulier » .

' Histoire du l'^ fructidor ^ par De Larue, p. 280 et suiv.

rédaction qui n'ouvre pas la porte aux émigrés incurables. Nul de nous ne veut à cet égard transiger avec la sévérité des principes constitutionnels, v Les députés ignoraient absolument les rapports qu'un des leurs, Picbegru , avait eus antérieurement avec le prince de Condé. Quant aux démarches de l'agent royaliste, Duverne de Presle, qui se laissait surprendre par le Directoire, précisément au moment où cette découverte pouvait être le plus utile aux préparateurs du coup d'Etat, c'était, dit Maîlet, une u manigance contre-révolutionnaire " qui « n'avait aucun rapport avec les Cinq-Cents « .

Cependant, dans l'entraînement de la lutte, quelques royalistes, De Larue tout le premier, semblaient parfois oublier les conseils de prudence et vouloir brusquer la solution. Ils rêvaient alors une crise violente, une dictature provisoire du général Picbegru qui aurait amené, selon eux, une restauration immédiate'. C'était surtout en dehors des conseils, dans la presse, dans les cafés, sur cette partie du boulevard appelé le petit Coblentz, que se produisaient les provocations d'une sorte de royalisme fanfaron et compromettant. Le général Beurnonville disait au comte d'Allonville, qui le rapporte dans ses Mémoires : « Parlez donc à ces messieurs, empêchez-les de se perdre; ces déclarations publiques ne servent point leur cause et peuvent la

' Histoire du l^ fructidor^ par De Larue, p. 290. — ^lathieu Dumas parle, dans ses Soucenirs^ des quelques membres des Ginq- Cenls qui « essayèrent de former un parti royaliste. lis croyaient pouvoir exciter des troubles sérieux dont ils auraient profité pour faire une contre-révolution... Ce petit nombre de royalistes n'avait, en réalité, aucun moyen d'action... Malheureusement nos conseils étaient froidement accueillis... Xofre prudence était taxée de timidité. >

LE DIRECTOIHE ET LES COXSEILS. 107

ruiner. " Richer de Serizy, dont on a vu les illusions et la véhémence avant le 13 vendémiaire, n'était pas corrigé par les événements ; peu de jours avant le 1 8 fructidor, il déclarait, avec son emportement habituel, à un écrivain qui attaquait aussi le Directoire, mais au profit de la république modérée : « Monsieur, quand nous aurons renversé ce Directoire dont le despotisme et la bassesse vous humilient comme moi, dès le lendemain nous tirerons Tépée Tun contre l'autre. Ce sont les Bourbons qu'il faut à la France, ^j Des chefs de chouans, MM. de la Trémouille, de Frotté, de Courmont, d'Autichamp, de la Rochejaquelein, de Polignac, s'étaient rendus à Paris, intervention en ce moment et en ce lieu plus périlleuse qu'efficace.

Ces témérités étaient le fait de quelques individus et ne pouvaient justifier les accusations de royalisme que le Directoire lançait chaque jour contre la majorité, encore moins excuser l'attentat qu'il avait résolu \ Toutefois, elles lui fournissaient une sorte de prétexte et risquaient d'ébranler cette union de tous les conservateurs, qui seule eût permis de résister à la faction conventionnelle ^. Les modérés ne voulaient pas se laisser

1 Un historien républicain, M. Lanfrey, reconnaît la justice et la sngesse des mesures que le Corps législatif avait fait prévaloir contre le Directoire. « Que des provocations imprudentes, dit-il, des exigences intempestives se fussent mêlées à ces réclamations, c'est ce dont on n'avait pas le droit de s'étonner après nos tourmentes révolutionnaires. Le parti opposé au Directoire n'en avait pas moins pour lui l'immense majorité de la nation, il n en était pas moins sincèrement constitutionnel^ et les directeurs ne pouvaient pas même lui reprocher avec justice les deux ou trois conspirateurs royalistes qu'il abritait dans son sein sans les connaître... i {Histoire de Napoléon /", t. I, p. 295.)

^ Un écrivain monarchique, M. Xettement, ancien rédacteur de

entraîner aussi loin. Thibaudeau, Portalis, Siméon, Tronson-Ducoudray faisaient faire des ouvertures au Directoire et lui offraient Tappui des constitutionnels, s'il voulait de son côté abandonner la politique révolutionnaire. Ils ne pouvaient donner une preuve plus forte de la sincérité et du bon vouloir aveclesquels ils avaient accepté la république. Le gouvernement et ses amis M repoussaient ces ouvertures, ou ne paraissaient un moment les accueillir que pour dissimuler leurs projets et préparer plus à loisir le coup d'Etat. Que leur importait la république? Ces consciences troublées n'avaient qu'une préoccupation : du jour où elles n'auraient plus le pouvoir et le régime révolutionnaire pour se défendre, elles se voyaient obligées de rendre compte du passé. Carnot, qui pourtant appartenait alors à la minorité du gouvernement, sentait, suivant l'énergique expression de Barbé-AIarbois, « le passé qui lui revenait ;' , et il s'inquiétait moins de Barras qui l'injuriait grossièrement en plein Directoire ^ et s'apprêtait à le proscrire, que du châtiment dont il serait menacé, si, par une politique conservatrice, on se trouvait peu à peu ramené à la monarchie. " J'aurais dans ma poche, répétait-il aux modérés qui lui demandaient d'agir avec eux, une grâce

VU?iioii, dans une brochure sur le 18 fructidor publiée en 1850, blâme les imprudences des royalistes. « La majorité, dit-il, était unie dans sa répulsion contre le Directoire et la politique révolutionnaire. Sur le reste elle était divisée; elle contenait des nuances trèsdiverses, depuis le coustitutionnalisme républicain jusqu'au royalisme passionné... 11 aurait été sage, ajoute M. Xettenient, d'ajourner les dissentiments sur l'avenir et de se placer uniquement sur le terrain de la défense des droits de l'assemblée et de la politique modérée; il fallait faire le sacrifice loyal des vues ultérieures, i

> li Infâme brigand, lui disait Barras, il n'y a pas un pou de ton corps qui ne soit en droit de te cracher au visage. »

bien cimentée de la parole royale, que je n'y aurais pas de confiance*. " Mais voici qui montre mieux encore à quel point le souvenir pesant du 21 janvier inspirait seul la conduite du Directoire et de ses amis. Mathieu Dumas, se trouvant un jour dans une salle de commission avec Treilhard, ancien régicide, futur comte de Tempire, à ce moment Tun des hommes importants du parti directorial, eut avec lui une conversation qu'il rapporte ainsi dans ses Alémoires ^ :

u Etes-vous pressé? lui dis-je; la discussion dans votre K conseil est-elle intéressante? — Non, me répondit-il, Il point du tout; qu'avez-vous à me dire? m Sur quoi je u me levai, je fermai la porte sur nous et mis la clef sur Cl la cheminée. « Je connais, lui dis-je, voire position, u votre expérience, vos talents et l'influence de vos con- « seils sur des hommes qui, sous tous les rapports, vous u sont bien inférieurs; je veux savoir de vous ce que « vous pensez de moi et de mes amis, comment vous Cl jugez notre conduite politique et ce qui fait que nous Cl ne pouvons nous entendre, w — Voici sa réponse : Cl Vous êtes de fort honnêtes gens, fort capables, et je Cl crois que vous voulez sincèrement soutenir le gou- « vernement tel qu'il est, parce qu'il n'y a aucun moyen a sûr, ni pour vous ni pour nous, de lui en substituer un ce autre. Mais nous, conventionnels, nous ne pouvons u vous laisser faire; que vous le vouliez ou non, vous Il nous menez tout doucement à notre perte certaine; il « n'y a rien de commun entre nous. — Quelle garantie Cl vous faut-il donc? — Une seule, après quoi nous Il ferons tout ce que vous voudrez, nous vous laisserons

' De Larue, Histoire du i% fructidor.

* Souvenirs de Mathieu Dumas, III, p. 86.

« détendre les ressorts. Donnez-nous cette garantie et « nous vous suivrons aveuglément. — Et laquelle? — « Montez à la tribune, et déclarez que si vous aviez été « membre de la Convention, vous auriez comme nous a voté la mort de Louis XVI. — Vous exigez l'imposée sible, ce qu'à notre place vous ne feriez pas; vous " sacrifiez la France à de vaines terreurs. — Non, ' Cl répliqua-t-il, la partie n'est pas égale; nos têles sont « au jeu. M

Le refus opposé par le Directoire à toutes les tentatives de rapprochement semblait donner raison aux ardents, sans leur fournir malheureusement plus de moyens matériels de faire triompher leur cause; il embarrassait les modérés et les contraignait à se replier sur Textrême droite, sans diminuer le péril d'un conflit désormais inévitable. Situation pénible, d'où personne ne sortait content de soi ni des autres, mais dont la responsabilité devait peser principalement sur le gouvernement. Ne semble-t-il pas que nous retrouvions, à plus d'un demi-siècle en arrière, un spectacle auquel notre regard n'a été que trop habitué? N'est-on pas tenté d'appliquer aux partis qui divisent les conseils de 1797 les dénominations d'une politique récente? Ne reconnaissons-nous pas ces ardents se précipitant tète baissée dans le conflit, sans savoir ni comment ils se défendront pendant, ni ce qu'ils feront après, comptant sur les hasards et les nécessités de la lutte pour forcer la solution, morigénant la mollesse des modérés, criant à la trahison du u ventre » ? Qui ne les connaît aussi ces constitutionnels peu enthousiastes pour la république, croyant médiocrement à sa durée; ne renonçant pas à la monarchie dans l'avenir, mais l'estimant pour le moment

impossible; ne la voulant pas en tout cas telle qu'on la leur présente du dehors; bornant leur politique à améliorer le présent, et à faire, sous la constitution existante qui n'est ni leur œuvre, ni leur idéal, des lois moins mauvaises et un gouvernement passable; en accord avec la masse fatiguée et rendue sceptique par la révolution, mais n'ayant ni la force que donne la possession du pouvoir, ni la discipline ou Télan des partis extrêmes; un peu hésitants, comme sont souvent les hommes sans passion et sans parti pris au milieu des grandes crises; manquant peut-être de cet esprit de décision rapide par lequel ils se seraient imposés aux émigrés et aux révolutionnaires; cherchant l'union tantôt avec les ardents qui les effarouchent en voulant les entraîner trop vite et trop loin, tantôt avec les républicains qui les trompent ou les repoussent; compromis d'un côté, rebutés de l'autre, se sentant menés à l'abîme par l'imprudence de ceux-là, par la mauvaise foi de ceux-ci, sans avoir la force ou l'énergie de se sauver eux-mêmes malgré les uns et les autres; destinés à être proscrits avec l'extrême droite, tout en étant accusés parcelle-ci d'avoir fait le jeu des proscripteurs; victimes attristées, à la fois impuissantes et clairvoyantes? Enfin, ne retrouve-t-on pas, à cette époque, jusqu'à une sorte de centre gauche dans ces partisans dociles et systématiques du Directoire, prêchant la défaillance sous apparence de conciliation et de modération; non jacobins d'origine, mais ne reculant pas devant l'alliance des révolutionnaires les plus déconsidérés, sous prétexte que ceux-ci sont convertis, qu'ils vont l'être, ou en tout cas qu'ils sont préférables aux royalistes; oubliant la question capitale d'ordre ou de révolution, qui est en jeu,

pour ne voir que celle de république ou de monarchie, qui n'i; est pas; nullement républicains de la veille, mais ne se contentant pas de trouver chez les modérés une réserve résignée, et prétendant exiger d'eux des déclarations de foi et d'amour pour la république; libéraux de doctrine, mais, en fait, très-accommodants sur la violation d'.i droit et la suppression de la liberté; trouvant toutes les réclamations desjournaux uiesquines, les revendications parlementaires inopportunes, disposés à justifier les coups d'Etat, ou du moins à ne s'en prendre qu'aux victimes? Ce n'est pas un tableau de fantaisie ni une peinture contemporaine faite sous l'apparence de l'histoire, c'est l'analyse exacte des brochures que publiait alors Benjamin Constant, Le salon de madame de Staël était le centre de ce petit groupe, dont Talleyrand paraissait être, avec Constant, l'un des membres les plus actifs; tous les deux ambitieux, chacun à sa manière : Talleyrand parlait peu, se bornait à faire dans quelque club une profession de républicanisme éternel, et parvenait aussitôt au ministère pour y exécuter le coup d'Etat, décidé dès lors à y demeurer sous tous les régimes; Benjamin Constant, plus agité, écrivait brochures sur brochures, justifiait tout, mais n'obtenait rien, et, au lendemain de la victoire qu'il avait aidé à remporter sur les modérés, il se voyait repoussé comme « royaliste » et « aristocrate » par ceux au service desquels il s'était compromis. On a quelque déplaisir à trouver madame de Staël en cette compagnie. Elle ne devait emporter de cette partie de sa vie, sur laquelle ses admirateurs jettent un voile, que les paroles sévères de ses anciens amis et un remords qu'elle-même n'a pu dissimuler. Quand, après le 18 fructidor, elle dira : « Je

n'approuve pas toute la victoire sans pouvoir plaindre tous les vaincus ^j , elle blessera chacun des partis et ne sera approuvée de personne : châtiment habituel de ceux qui, par ambition, par faiblesse ou par défaut de jugement, dépassent cette limite, si difficile à fixer en temps de révolution, limite jusqu'à laquelle la concession et la conciliation sont une nécessité politique, souvent un devoir de patriotisme, au delà de laquelle elles deviennent une défaillance coupable.

Pendant que les conseils, tour à tour agressifs ou disposés à céder, alarmés ou confiants, tâtonnaient et se divisaient, ainsi qu'il arrive trop souvent aux assemblées dans un péril de ce genre, le Directoire continuait à tout disposer pour son coup d'État. L'instrument désigné était l'armée, que déjà les républicains avaient introduite, dix-huit mois auparavant, au milieu des discordes civiles. Seulement on voulait lui faire faire un pas de plus. Il ne s'agissait pas de défendre une apparente légalité, mais de violer audacieusement la constitution. L'armée craignait que l'ancien régime ne lui enlevât, au profit de privilégiés, les grades conquis sur les champs de bataille de la révolution. Elle haïssait l'émigration qu'elle était habituée à rencontrer en face d'elle dans les rangs de l'ennemi. Le Directoire exploitait ces sentiments. Il trouvait dans les camps une aide plus puissante encore, bien que fort périlleuse pour luimême : c'était la rancune et l'ambition du jeune général du 13 vendémiaire, maintenant environné du prestige

guerrier et pacifique d'Arcole et de Campo-Formio. L'opposition avait eu précisément la maladresse de mettre au rang de ses griefs la conduite, peu honnête d'ailleurs, suivie à l'égard de Venise. Elle atteignait par là Bonaparte. Celui-ci avait écrit aussitôt des lettres irritées et menaçantes contre « les lâches avocats et les misérables bavards w . Il avait excité le Directoire à « prendre un parti jj , à « sauver d'un seul coup la république M " Si vous avez besoin de force, ajoutait-il,

appelez les armées. Faites briser les presses des journalistes et faites fermer le club de Clichy. « Sous main, il envoyait offrir à Barras plusieurs millions pour les frais de Tenlreprise.

Bonaparte était, au début de sa carrière, tel qu'on l'a connu depuis. Il y avait presque toujours une part de calcul dans sa colère. Aussi occupé, dans les camps, de Topinion parisienne qu'Alexandre l'était des discoureurs d*Athènes, son ambition, déjà sans limite et depuis longtemps sans scrupule, lui conseillait en ce moment de trouver un motif pour frapper les Conseils. Il ne croyait pas à la durée de la république, mais il ne voulait pas que la chute de ce régime servît à d'autres qu'à lui. Il voyait d'un œil jaloux ce mouvement d'opinion modérée qui pouvait aboutir à l'établissement d'un gouvernement durable et régulier sous la forme monarchique ou républicaine et qui fermait ainsi la porte à toute dictature militaire. Résolu à le faire avorter, il était, pour le moment, intéressé à soutenir le Directoire. Il s'en expliquait sans ambages avec Miot de Melito, qui était venu le trouver à Milan. «Je ne voudrais quitter l'Italie, disait-il, que pour aller jouer en France un rôle à peu près semblable à celui que je joue ici, et le

moment n'est pas encore venu... Je veux bien un jour affaiblir le parti républicain, mais je veux que ce soit à mon profit, non pas à celui de lancienne dynastie... En attendant, il faut marcber avec Tancien parti républicain. 5) Une telle alliance ne pouvait pas d'ailleurs lui répugner beaucoup. N'avait-il pas pris le masque jacobin pendant la Terreur, sauf, il est vrai, à renier Robespierre une fois tombé?

Aussi provoquait-il dans son armée , à l'occasion du 14 juillet, des toasts, des adresses d'une violence sans mesure contre la majorité législative, ce II faut que l'armée purifie la France, y disait-on... Nous passerons comme la foudre. »0n retrouvait dans les camps, transformés en clubs, un écho des sections révolutionnaires de Paris en 1792 et en J793. Le chef d'état-major Berthier envoyait le compte rendu de ces manifestations à toutes les administrations de département. Le Directoire, bien loin de rappeler l'armée à ses devoirs, accueillait avec fracas toutes ces adresses et en provoquait de semblables dans les autres corps de troupes L'armée de Sambre-et-Meuse , commandée par Hoche, s'écriait, par la bouche du général Ney : « Grands politiques de Clichy, daignez ne pas nous forcer à sonner la charge ! » Seul , Aloreau , à la tète de l'armée de la Moselle, résistait au mot d'ordre et, malgré les excitations et les plaintes du Directoire, refusait de s'associer à ces manifestations.

Hoche avait eu le triste honneur d'être choisi le premier pour élre l'exécuteur des hautes œuvres directoriales. Mais, l'entreprise dont il s'était chargé ayant été éventée, on s'adressa alors à Bonaparte qui, tout en désirant voir faire le coup, préféra ne pas s'y compro-

mettre personnellement et désigna Augereau. Celui-ci arrive à Paris en criant à haute voix : « Je suis envoyé pour tuer les royalistes. » Il est reçu solennellement par les directeurs : « Quel fier brigand! v disait Tun d*eux, Rewbell, après cette première entrevue.

Enfin, tout est prêt. Voilà plus de six semaines que le coup d'Elat est publiquement annoncé. Il est temps que celte longue agonie ait un terme. Le signal est donné dans la nuit du 17 au 18 fructidor. Dès leur premier essai, les républicains sont passés maîtres dans ce nouveau genre d'attentat; les gouvernements qui voudront plus tard briser les parlements par l'armée, n'inventeront rien de nouveau et ne pourront que les copier servilement. Est-il besoin de raconter les détails de cette ignominieuse journée? le palais législatif occupé de nuit par des soldats; aux représentants de la nation qui veulent se frayer un passage en invoquant la loi, cette réponse : « La loi, c'est le sabre " ; les députés et les journalistes surpris et saisis dans leurs demeures; la foule assistant inerte à cette révolution qui s'accomplit cette fois en dehors d'elle; après la tragédie militaire, la comédie parlementaire, plus odieuse encore : les débris mutilés et terrifiés des Conseils se réunissant pour remercier le Directoire d'avoir sauvé la liberté, la république, la constitution, et votant, avec tous les lâches euphémismes, avec les hypocrisies de langage usitées en pareil cas , l'annulation des élections législatives et locales dans cinquante et un départements, la déportation sans jugement de deux directeurs, de cinquantetrois représentants, d'un ancien ministre, de plusieurs généraux, la suppression de quarante-deux journaux, l'exil en bloc de leurs propriétaires et rédacteurs : pèle-

LE 18 FRL'CTIUOR. 117

mêle de proscriptions, où des républicains notoires sont frappés avec les suspects de royalisme, le régicide Carnot avec Pichegru l'homme du prince de Condé , comme pour bien montrer, contrairement à des assertions mensongères, qu'il ne s'agissait pas de défendre la république, mais seulement de débarrasser la faction jacobine de contradicteurs gênants et de rivaux menaçants^ ; puis ces fourgons qui emportent les victimes à travers la France muette et immobile; enfin la mort longue et silencieuse sur les plages meurtrières de Sinnamary, où succombent, l'un après l'autre, tous ceux qui ne parviennent pas à s'échapper; pendant ce temps, les bourreaux se vantant hypocritement de n'avoir pas versé le sang, parce qu'ils ont retrouvé le secret de cette « mort sèche » dont parle Juvénal; la législature mutilée et avilie ajoutant aux fêtes nationales du 14 juillet, du 10 août, du 21 janvier, celle du 18 fructidor, comme ce Sénat de la décadence qui faisait successivement un dieu de chacun de ses Caligula et de ses Néron ; parmi les républicains de France à cette époque, personne ne se levant pour désavouer le crime; la renommée la plus pure du parti, Hoche, ne parlant que pour se plaindre de l'insuffisance des déportations; et l'histoire obligée, afin d'entendre la protestation d'une voix républicaine, de passer les mers jusqu'en Amérique où Washington, indigné et dégoûté, s'écrie que cet attentat est « le comble du despotisme' « !

' Dans le semblant de discussion qui eut lieu à ce moment, un orateur demanda l'indulgence pour quelques écrivains d'opinion trèsmodérée. Tallien s'y opposa « en déclarant que les journaux écrits dans cet esprit étaient les plus dangereux pour un gouvernement né de la révolution et qui voulait en maintenir tous les résultats ».

^ Parmi les républicains modernes, à côté des rares libéraux qui

§ 6. — FIXIS REIPUBLIC.^.

La victime le plus mortellement atteinte au 18 fructidor était la république. On a vu comment, après la chute de Robespierre, beaucoup d'esprits modérés, oubliant généreusement qu'ils avaient été les victimes de cette république, avaient paru disposés ou résignés à la faire vivre, en allant à elle et en l'amenant à eux. On ne s'était pas lassé de les rebuter et même de les rejeter violemment. Mais il y avait chez eux une bonne volonté tellement vivace, que rien n'avait semblé la décourager, pas même les usurpations in extremis de la Convention, appuyées par le canon de Vendémiaire. Dès le lendemain, au début du Directoire, on les avait retrouvés cherchant sincèrement à faire sortir un gouvernement régulier de la constitution de l'an III. Cette fois, pour qu'ils n'y reviennent plus, on leur rép,ond par le 18 fructidor. Les uns sont déportés, les autres se cachent ou s'exilent pour échappera la proscription. Ceux qui ont été épargnés, comme Thibaudeau, Pontécoulant, quittent la vie politique. La victoire est complète. La répu-

protestent avec M. Lanfrey, combien, comme M, Qaiuet, qui n'osent pas s'exprimer nettement, ou qui applaudissent, comme M. Micheiet î Celui-ci dit « que jamais les plus grandes victoires n'ont eu un tel effet D ; il ajoute : « Si peu d'efforts, si peu de force et des résul- (ats immenses. La grandeur morale atout fait. » Il ne voit à relever que a la clémence admirablement imprudente du Directoire » . « Toute la terre s'éveille et salue la république, autrement dit le droit et la raison s ; et il aperçoit, dans une sorie d'hallucination historique, « des dmes de peuples ressuscites au soleil de Fructidor qui s'éveillent, scintillent de l'Etna au Zuyderzée » .

FIMS REIPVBLJCM. 119

blique reste aux mains des « républicains « . Mais personne n'en veut plus '.

Sans doute, la France ne fait aucune résistance. On n'y entend même pas cette sorte de protestation sourde qui s'échappait par moments des âmes sous l'oppression de la Terreur. Jamais gouvernement ne s'est plus complètement débarrassé de toute opposition. On regarde passer les violences et les scandales du régime nouveau, comme le malin du 18 fructidor on avait regardé passer Augereau et ses soldats dans les rues de Paris. La banqueroute est décrétée, la presse bâillonnée, le parlement étouffé; aucun gouvernement n'osera à ce point supprimer toute liberté électorale; les vieilles lois révolutionnaires sont ressuscitées; la corruption et la vénalité s'étalent jusque dans les rangs du Directoire; le désordre est partout au comble; le gouvernement a trouvé le moyen d'unir l'anarchie à la tyrannie; il ne sait pas au

' L'un des modérés qui avaient le plus loyalement accepté la constitution de l'an III, Portalis, éclairé et désabusé par les événements, écrit à Mallet du Pan, en 1799 : « On n'a jamais vu ni connu de république en France. Il n'y a point de républicains. » C'est en faisant allusion au 18 fructidor que Royer-GoUard parle, comme nous l'avons vu, de * ceux qui ont été proscrits pour des opinions qu'ils n'avaient pas et que la persécution leur a données » . Enfin ceux mêmes qui appartenaient à ce qu'on pourrait appeler le centre gauche d'alors, sont bien obligés de reconnaître que la république n'est plus qu'un fantôme, c II n'y avait de républicains dans la Rome de DOS jours que les statues ■» , écrit madame de Staël. Et Benjamin Constant : « Il n'y avait alors, au fond, de républicains en France que moi et ceux qui craignaient que la royauté ne les fît pendre, n ]\I. de la Fayette devait écrire, en 1799, à une époque cependant oîi, comme madame de Staël, il se croyait républicain : « La république n'est aujourd'hui aux yeux de trop de gens qu'un monstre né du 10 aoijt..., s'établissant enfin au bruit des canons de Vendémiaire et nécessitant bientôt le régime fructidorien. d

prix de tant d'arbitraire donner une heure de repos et de sécurité matérielle; et cependant rien de tout cela ne provoque une velléité de révolte. La nation assiste indifférente et muette aux démêlés des vainqueurs; ceux-ci ne peuvent seulement pas vivre en paix, et, invoquant à tout moment « le précédent respectable du 18 fructidor « , ils sont condamnés à se frapper eux-mêmes avec cette arme du coup d'Etat qu'ils avaient commencé par diriger contre la représentation nationale : en 1798, coup d'Etat du Directoire contre les jacobins des Conseils, avec cassation violente des élections dans 49 départements; en 1799, coup d'Etat des Conseils contre le Directoire dont on contraint plusieurs membres à donner leur démission; sans que d^ailleurs on puisse voir au fond de ces luttes autre chose que les convoitises rivales de complices qui ne peuvent jouir en bon accord du bien volé et qui se battent au milieu des ruines qu'ils ont faites. Quel intérêt la nation et, après elle, l'histoire ont-elles à rechercher, par exemple, ce qui excite tant un Boulay (de la Meurthe) contre un Treilhard, un Sieyès contre un Merlin ? Hier, ces hommes s'entendaient pour violer la France; demain, le comte Boulay, le comte Sieyès, le comte Merlin, le comte Treilhard s'entendront de nouveau pour servir l'Empire.

Le Directoire serait bien aveugle, s'il ne voyait pas tout ce qu'il y avait de mépris, de dégoût, d'éloignement sans retour, derrière cette muette patience en apparence si soumise. Quelles qu'aient été les illusions des premiers jours après la victoire, il n'a pas dû tarder à s'effrayer du vide qui se faisait autour de lui. Avait-il besoin de la nation pour une élection et lui faisait-il appel, personne ne protestait, mais personne ne bou-

FINIS BEIPUBLICM. 121

geait. Les agenls du pouvoir faisaient des rapports désespérés sur cet état de l'esprit public qui les troublait et les inquiétait plus que la lutte et la colère. Les directeurs eux-mêmes s'efforçaient vainement de réveiller l'opinion par leurs proclamations. La France ne combattait pas son gouvernement, mais elle se refusait à lui. « Personne, a dit M. de Tocqueville, ne faisait plus d'efforts pour renverser la république; mais elle semblait avoir perdu la force de se tenir debout. « Elle chancelait, atteinte, malgré sa jeunesse, de ace mal sans nom qui n'attaque d'ordinaire que les vieux gouvernements, sorte de consomption sénile qu'on ne saurait définir autrement que la difficulté d'être * » .

De toutes les façons de mourir, n'était-ce pas la plus honteuse? Aucune humiliation d'ailleurs ne manquait alors à la république. Pendant que, dans le pays, le Directoire ne rencontrait ni un opposant, ni un adhérent, il trouvait dans l'armée un maître qu'il s'était donné à luimême. Il payait, en s'abaissant devant les généraux qui le méprisaient, le service que ceux-ci lui avaient rendu contre l'opinion. Bonaparte avait daigné donner quelques paroles d'approbation au coup d'Etat qu'il avait demandé; mais, une fois les modérés vaincus et dispersés, son intérêt n'était plus de faire cause commune avec le parti républicain, ci Ces avocats de Paris qu'on a mis au

' ï Les nations modernes (et surtout la France) — a dit plus tard Benjamin Constant en parlant de cette époque — ont découvert, pour se délivrer du joug qui leur pèse, un moyen que l'antiquité ne connaissait pas. Patientes et même, quand on les y contraint, silencieuses, elles ne s'insurgent pas, elles attendent que le danger vienne soit du dedans, soit du dehors, alors elles retirent au gouvernement leur assistance. Il n'est pas renversé par elles ; mais il s'écroule parce qu'il n'est pas soutenu. »

Directoire, disait-il à Miot, n'entendent rien au gouvernement. Je doute fort que nous puissions longtemps marcher d'accord. 55 En décembre 1797, plusieurs mois après le coup d'État, il s'était montré quelques jours à Paris, et y avait été l'objet d'un enthousiasme et d'une idolâtrie dont les récits contemporains peuvent seuls donner l'idée', sachant du reste, avec une finesse tout italienne, ne satisfaire qu'à demi cette curiosité pour ne pas l'épuiser et pour Texciter encore davantage. Il se mettait déjà hors de pair et se posait pour l'avenir, en insinuant dans une harangue officielle que « le bonheur du peuple français « réclamait « de meilleures lois organiques». Il ne prenait pas cependant l'offensive conire le gouvernement, 't La poire n'est pas encore mûre v , disait -il.

Les directeurs tremblaient au moindre froncement de sourcils du jeune général. Avec quelle humilité ils lui faisaient écrire par le secrétaire de Barras : « Peut-être le gouvernement commet-il beaucoup de fautes, peutêtre ne voit-il pas toujours aussi juste que vous dans les affaires, mais avec quelle docilité républicaine il a reçu vos observations! )) Docilité républicaine ! cet accouplement de mots était nouveau; après tout, peut-être auraiton tort de s'en étonner.

§ 7. — ENCORE l'Émigration.

Si les républicains sentent la république s'affaisser entre leurs mains, les royalistes clairvoyants n'ont, de

1 La belle madame Méchin disait : ;^ Enfin j'ai vu le général Bonaparte, je lui ai touché le coude. »

ENCORE L'EMIGRATIOM. 123

leur côté, aucun espoir. Après le 18 fructidor, Malouet, persuadé que le moment où sa patrie lui sera ouverte est indéfiniment ajourné, se résout à faire des démarches pour obtenir du gouvernement autrichien l'intendance navale de l'Adriatique. Mounier écrit qu'il « voit seulement dans un grand éloignement la possibilité du retour en France " ; et pour vivre, il accepte la direction d'un pensionnat installé dans une des maisons de campagne du duc de Saxe-Gotba. Quant à Mallet, il déclare qu'on « est rejeté dans une mer sans fond w . Obligé, sur les menaces du Directoire, de quitter la Suisse, son pays. « le cœur brisé parles derniers événements de France 55 , ne trouvant sur le continent que des a persécutions » et la « certitude de mourir de faim » , il se réfugie en Angleterre, « la seule place , écrit-il, pour quiconque veut continuer la guerre « . Il y reprend la publication d'un nouveau Mercure; mais c'est par devoir et sans confiance. « Je frémis, dit-il, du moment qui va me rappeler à ma déteslable écrivaillerie; il est impossible d'en être plus las, plus dégoûté, plus accablé. :)

Le coup d'Etat, qui avait détruit plus d'une illusion, était sans doute pour quelque chose dans ce découragement. Toutefois, la vraie cause de la ruine des espérances monarchiques était ailleurs. Le 18 fructidor, en déconsidérant absolument la république , eût plutôt avancé les affaires de la royauté, si certains royalistes n'avaient continué à faire tout pour lui aliéner Topinion. Faut-il reprendre l'interminable suite des gémissements irrités de Mallet sur le « délire n , les a propos vraiment burlesques » de ces « Marat à cocarde blanche " , sur ces « agents royaux 1) dont les conseils font « aller le

roi à reculons ^5 , sur cet ti indomptable esprit de discorde, de malignité et de despotisme qui dévore les réfugiés i?? Veut-on voir d'ailleurs à quel point les préjugés étaient toujours les mêmes? il suffit de lire la lettre adressée le 25 juillet 1798 par le comte d'Artois à Mallet du Pan. Le prince était alors en coquetterie avec l'écrivain et désirait passer à ses yeux pour plus libéral que Louis XI 111. Voici cependant ce qu'il lui écrivait, croyant probablement exprimer des idées toutes naturelles contre lesquelles son correspondant n'aurait aucune objection à élever ;

ce Ce n'est qu'en rentrant dans ses droits parla force Cl des armes que le roi pourra conserver l'autorité nécestt saire pour gouverner un grand peuple... Le souverain Cl qui se voit rétabli sur son trône par l'effet d'une Cl transaction quelconque, recevant la loi au lieu de la « donner, n'aurait et n'acquerrait jamais assez de puiscc sance pour en imposer à des factions mal éteintes. i'

Du reste l'illusion était aussi tenace que l'aveuglement chez les émigrés, ce Ils m'ont proclamé jacobin pour avoir douté qu'ils seront à Paris au mois d'octobre « , écrit Mallet en 1799. « Deux vieux évéques qui avaient un faux air de la mort, raconte Chateaubriand, se promenaient au printemps dans le parc Saint-James : « Monseigneur, disait l'un d'eux, croyez-vous que nous ce soyons en France au mois de juin? — Mais, Monsei- II gneur, répondait l'autre, après avoir réfléchi, je n'y u vois pasd'inconvénient. w

Si, dans le parti royaliste de ce temps, on se heurte toujours à la cohorte trop nombreuse des aveugles, on y retrouve toujours aussi le petit groupe courageux et dévoué des clairvoyants qui ne se lassent pas de con-

ENCORE L'EMIGRATIOM. 125

seiller, d'avertir, de supplier. Cet effort continu, jamais découragé par les fautes obstinées des hommes, par les coups des événements contraires, ni même, — ce qui est plus méritoire encore, — par les préventions et les calomnies de ceux qu'on veut sauver, demeure un des spectacles les plus nobles et les plus fortifiants de cette époque abaissée. Aussi, malgré l'inefficacité persistante de ces efforts, éprouve-t-on pour l'honneur même de l'histoire, une sorte de consolation de les voir recommencer après le 18 fructidor, comme naguère après le 13 vendéminaire. Est-il encore temps? C'est en tout cas une tentative suprême, avant que le 18 brumaire vienne, au profit d'un nouveau maître, mettre fin au régime révolutionnaire et supprimer pour plusieurs années la question même en face de laquelle la France se débattait depuis la fin de la Terreur.

Pour obtenir du roi un changement de politique, il fallait avant tout l'éclairer sur l'opinion intérieure, avec laquelle les meneurs de l'émigration avaient toujours été en contradiction et n'avaient même jamais eu aucune relation. Un ancien constituant, M. Dandré, fit agréer à Louis XVIII l'idée d'un comité d'informations établi à Paris et composé d'hommes en position de connaître cette opinion. Royer-Collard, qui avait été oublié dans les proscriptions du 18 fructidor et qui, en face delà constitution détruite par les républicains, ne voyait plus de salut que dans la monarchie, accepta de constituer ce comité et s'adjoignit dans ce dessein MM. de Montesquiou , de Clermont-Gallerande et Becquey. Il était stipulé que le comité n'aurait d'autre rôle que de transmettre directement et secrètement au roi le résultat de ses observations. Louis XVIII lui prêtait son attention

plutôt qu'il ne lui donnait sa confiance; il continuait en même temps à entretenir ces agents dont les rapports l'avaient si souvent trompé. X'était-ce pas, malgré tout, un progrès d'être parvenu à se faire entendre?

Il fallait d'ailleurs se féliciter de voir intervenir dans les conseils du roi un élément nouveau, celui des vaincus de Fructidor qui venaient, avec l'autorité que donnait l'expérience récente des affaires publiques, apporter leur appoint aux anciens monarchistes constitutionnels. Plusieurs d'entre ces vaincus, réfugiés à l'étranger, Porlalis, Qualremère, Camille Jordan, étaient en relations fréquentes avec la partie modérée de l'émigration. En 1799, Porfalis adressait à Mallet deux lettres d'une sagesse élevée et d'un grand sens sur les conditions d'une restauration. Ces lettres mériteraient d'être citées en entier. A côté d'observations très-justes sur l'état de l'opinion , sur son « besoin d'un libérateur», sur la fatigue de choisir et de délibérer, Portalis disait :

Cl II ne faut pas que le Roi se présente comme le chef tt d'un parti, mais comme le chef de la nation. Il faut " qu'il respecte tout ce qui n'est que le résultat de la ti force des événements et des choses... Tout retour « aveugle ou passionné à des institutions usées qui « n'ont pu se soutenir elles-mêmes compromettrait la u sûreté de la nouvelle monarchie... L'équité de l'an- « cienne Rome confirma les jugements rendus par un « esclave. La politique du nouveau Roi ne doit pas « détruire tout ce qui n'aurait été produit que par l'er- " reur ou par la force... w (Lettre du 11 août 1799.)

« Il faut partir d'où l'on est... Le gouvernement an- « cien s'est plutôt écroulé qu'il n'a été détruit. Si les

ENCORE L'EMIGRATIOIV. 127

« formes en paraissaient encore saines, l'esprit s'en « était enfui. Il n'y avait plus qu'un vaste corps sans « âme... Tout a été dissous, et, ce qui est pire, la disso- « lution a été celle qui suit la mort et non celle que « peut produire une crise violente et qui s'opère quel- « quefois en un corps plein de vie. En cet état il ne « s'agit pas uniquement de rétablir, il faut régénérer... « Je conçois qu'il est plus aisé de dire : Reprenons nos « places ; mais ce qui est facile à dire est précisément ce " qu'il y a de moins sage et de plus difficile à faire... Je « ne veux pas que le Roi compose avec les factieux ou ce les ambitieux; mais je veux qu'il se rende l'arbilre « suprême des circonstances, des intérêts et des droits... « Ce serait une erreur de croire qu'il est contraire à la « dignité du Roi de ne pas rétablir toutes les institu- « tions anciennes. La fierté des rois peut répugner à « se trouver sous la dépendance de certains hommes; Cl mais leur sagesse les invite à ne pas méconnaître la ce dépendance des choses ^ dépendance à laquelle aucune Cl puissance humaine ne peut se soustraire. L'art de « gouverner n'est point une théorie métaphysique et « absolue. Cet art est subordonné aux changements qui ;< arrivent chez un peuple et à la situation dans laquelle Cl il se trouve. » [Lettre du 23 septembre.)

Mallet, heureux de voir ses propres idées exposées avec tant de force et d'autorité, fit communiquer au roi par le maréchal de Castries l'avis de Portails. Le roi en fut frappé, et, sur sa demande, ou tout au moins de son aveu, Malouet adressa au Mercure une lettre, où, après avoir conseillé un <c gouvernement légal ", une « monarchie tempérée » , il se portait garant que <c telle était la pensée de Louis XVIII » . Grand scandale et grande

clameur dans le monde des émigrés. Mallet défendit publiquement son ami :

« Quelqu'un s'avise-t-il de proclamer l'indulgence du « Roi..., son aversion pour le pouvoir arbitraire..., des « cris s'élèvent pour contredire cet éloge et apprendre « à la France que les vertus du Roi sont autant de chici mères... On leur parle de gouvernement légal! Ils ne « veulent ni légalité, ni gouvernement... Ces bonnets « rouges déguisés ont, à l'exemple des jacobins, leurs « formules, leur régime de terreur et jusqu'à leur Père Cl Duchêne. «

Cette verte réplique accrut encore la colère. Plusieurs brocbures furent publiées où le marécbal de Castries était traité de « patriote " et où le roi lui-même n'était pas ménagé. C'était toujours celte facilité d'excommunication habituelle aux partis extrêmes qui, selon une parole célèbre, n'étant qu'une poignée, travaillent à n'être qu'une pincée. Toutefois le scandale fut tel que le comte d'Artois dut intervenir. Il fit mander Mallet et lui témoigna publiquement une grande bienveillance, a J'ignore, écrit Mallet, ce qu'il peut y avoir de sincérité dans cette entrevue, je ne le cherche ni ne m'en soucie. » Il avait raison d'avoir quelque doute, car un royaliste bien en cour lui écrivait, quelques jours plus tard :

« Je vous suis trop attaché pour ne pas vous dire avec « franchise que cet hommage auquel votre sagesse ne « met pas plus de prix qu'il ne vaut, est un hommage « forcé et de circonstance, enlevé par l'opinion des < gens sensés et dont vous ne serez point la dupe. On " vous cajolera bien autrement cet hiver, lorsqu'on " aura la certitude que les alliés ne pourront pas péné-

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