LASSITUDE ET DECOURAGEMENT
leur œuvre que déjà ils en sont fatigués et dégoûtés, qu'on devine leurs regrets et même leurs remords. Barnave, rentré dans ses foyers en 1791, se demande « s'il n'eût pas mieux valu ne pas les quitter » .
Qui s'était plus enivré des illusions du triomphe rapide et facile que les Girondins? Quelques mois se passent, et Vergniaud déclare mélancoliquement à la tribune de la Législative qu'ils n'ont qu'un désir : « remettre en d'autres mains les pouvoirs qu'on leur envie et dont ils sont las eux-mêmes » . A peine arrivé à la Convention, Buzot désespère de la république et est tenté d'abandonner la tâche. Du reste, c'est, dès le premier jour, le sentiment de tous ceux qui ont quelque idéal républicain dans le cœur ou dans le cerveau. « J'en suis presque réduite à envier le sort de ceux de nos parents qui ont quitté le solde la patrie, tant je désespère^, écrit le 28 janvier 1793, cette fîère républicaine qui devait faire briller d'un si étrange éclat le nom obscur de Charlotte Corday. Le dernier mot de la Gironde, n'est-ce pas ce cri de désenchantement poussé par madame Roland, lorsqu'elle passe devant la statue de la Liberté en se rendant à l'échafaud : « 0 liberté! comme on t'a jouée » ?
Ce ne sont pas seulement ceux qui rêvaient pour la république quelque honneur, les hommes qui l'ont pervertie se dégoûtent de leur œuvre. Danton sent ses larges épaules fléchir; en 1793, il se retire à la campagne pour respirer un air moins brûlant. « Mieux vaut, dit-il, être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes w; et, plus tard, quand on le conjure d'agir pour se soustraire à la mort, il secoue la tête en disant : (c L'humanité m'ennuie. « L'àme sèche de Robespierre
elle-même est atteinte : <■'■ Je suis fatigué par quatre ans de révolution », répète-t-il en pleine dictature. Le souple et lil Barère dit, pendant la Terreur, au juré Villate : « Je suis soûl des hommes! w Et les bourreaux subalternes, les juges du tribunal révolutionnaire, s'arrêtent par moments, épuisés, écrasés, en demandant à voix basse, les larmes aux yeux : « Combien cela durerat-il encore? >^
Si Ton suivait tous ces acteurs sur Téchafaud où ils montent à tour de rôle, et si Ton pénétrait au fond de leur àme pour leur arracher le secret de leur dernière pensée, dans la fin railleuse des Girondins, dans les rugissements et le cynisme de Danton, dans la lâcheté d'Hébert, dans le mutisme impassible de Robespierre et de Saint-Just, dans le suicide de Soubrany et de Goujon, partout on verrait une immense lassitude, une amère désolation ; nulle part ce rayon d'espoir qui illumine la mort des martyrs, non-seulement de la cause divine, mais même parfois de certaines causes humaines.
Quand, après le 9 thermidor, les survivants se retrouvent libres enfin de respirer et de vivre, ils sont tout courbés sous le poids accablant des événements qu'ils ont traversés. La peur, en disparaissant, ne fait que dévoiler plus encore la fatigue et le dégoût. Boissy d'Anglas exprime le sentiment général, lorsqu'il dit à la Convention, en présentant la constitution de Tan III : " Ne semble-t-il pas que les six années qui viennent de s'écouler sont six siècles? » Qu'est-ce donc quand il faut ajouter à la déception du 13 vendémiaire, la déception, plus rude encore, du 18 fructidor, quand on voit avorter tous les efl^orts tentés pour fonder la république ou rétablir la monarchie, quand on assiste à cette immense
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faillite de tant d'espérances, de tant d'illusions, cent fois plus humiliante que la banqueroute décrétée par les financiers du Directoire ' ? Après s'être passionné jusqu'à Texcès pour la vie publique, on y est devenu absolument indifférent, et même on la méprise. Personne ne vote plus ni ne s'inquiète de ce que font les assemblées. Les journaux n'éveillent plus aucun écho, et on est tout prêt à les voir supprimer sans protester. Ceux qui débitent les harangues officielles répètent, sans y croire, les vieux grands mots. La nation ne rougit pas de sa défaillance, ne réagit pas contre son impuissance; elle avoue sa stérilité, ne paraît pas soufl'rir du vide moral. Elle se venge des déceptions passées en raillant les illusions généreuses du début et en affichant le scepticisme. Tout entière aux plaisirs d'une société sans mœurs et aux avidités sans scrupule de l'agiotage, elle déserte le forum ; mais chacun se presse aux fêtes impudiques de Barras et sollicite de lui une part au tripotage des fournitures. « En donnant carrière à toutes ces convoitises, dit
' On se rendrait bien compte de cette fatigue générale, de ce désenchantement qui atteignait aussi les hommes moins directement mêlés aux luttes meurtrières de la vie politique, si l'on pouvait suivre toutes les biographies individuelles. Voici, par exemple, Frochot, le futur préfet de la Seine sous le Consulat et l'Empire : homme de 1789, ami et exécuteur testamentaire de Mirabeau, persécuté sous la Terreur, il a accepté, après le 9 thermidor, de modestes fonctions départementales. En 1796, découragé à la vue de ce que devient la constitution de l'an III, il donne une première fois sa démission. En 1797, il reprend un poste du même genre; mais, après le 18 fructidor, il se retire définitivement. Les quelques pensées de lui que nous fait connaître son biographe nous le montrent alors dégoûté, désorienté, ne croyant plus à la république, effrayé de l'avenir, s'en remettant à l'imprévu et appelant presque un miracle. Il était mûr pour le 18 brumaire. Combien étaient comme lui ! (V^oir ï Étude de M, Louis Passy sur Frochot.)
M. Quinet, il semblait qu'on rentrât en possession de soi-même et qu'on exerçât la seule liberté que Ton tînt à conserver. »
Un tel peuple est incapable de rien faire pour se sauver seul. 11 attend du debors la fin d'un état qu'il sait ne pouvoir durer, prêt à accepter tous les moyens de salut et tous les sauveurs, pourvu qu'on donne satisfaction aux deux seuls sentiments qui aient encore quelque vivacité et qui subsistent au fond de cette indifférence frivole, la peur de l'ancien régime et la peur de la Terreur. Il veut l'ordre, la paix, la sécurité que la république n'a su donner; il veut la garantie de ces intérêts nouveaux que la royauté paraît menacer. Mais, une fois rassuré sur ces deux points, il fera bon marché du reste, et ce qu'il est le plus disposé à sacrifier, c'est la liberté.
Ne voit-on pas trop clairement maintenant où va ce peuple ainsi atteint par « l'usure morale » dont parle Tocqueville et « que produit à la longue le frottement des révolutions »? 11 y avait plusieurs années que les esprits prévoyants annonçaient ce triste dénoùment. Gouverneur Morris avait écrit, le 13 août 179*2 : « Un Américain ne peut être que profondément affligé de voir que, quoi qu'il arrive, ces combats et ces déchirements se termineront par le despotisme. » Et Buzot, le Girondin, s'était écrié, pendant qu'il fuyait proscrit en 1793 : « Tout est prêt pour un nouveau maître... Le despotisme est là, qui épie le moment de notre lassitude pour nous offrir, avec des fers, la paix et du pain. '» D'autre part, devant les fautes des royalistes, n'a-t-on pas vu Mallet écrire, dès 1795 : « On ne recouvrera la monarchie que sur des monceaux de cendres et de cadavres et après avoir vu un usurpateur en saisir et en conserver
les rênes peut-être fort longtemps. « A l'heure où nous sommes, la nation est prête pour ce César prédit depuis plusieurs années. Elle est prête avant même que le César paraisse l'être de son côté. C'est lui qui tarde, quand déjà les autres ont préparé sa place.
§ 9. — l'attente ET LA VENUE DU MAITRE.
Arrivé au milieu de l'année 1799, la nation a le sentiment qu'elle ne peut attendre plus longtemps. On avait eu jusqu'alors un gouvernement désordonné; il semble qu'il n'y ait plus de gouvernement. Les impôts qui rentraient mal ne rentrent pas du tout. Les conscrits ne répondent pas à Tappel. L'anarchie atteint un degré inconnu. Des bandes arrêtent les diligences et pillent les caisses publiques. Les partis sont à la fois impuissants et agités. De petites troupes de royalistes courent les grandes routes dans le Midi et dans TOuest, sans autre résultat que de manifester leur faiblesse et celle du gouvernement qui ne peut les réprimer. Les révolutionnaires rouvrent les clubs, font voter l'emprunt forcé, la loi exécrable et absurde des otages et prétendent faire proclamer « la pairie en danger )» . En cherchant à galvaniser le jacobinisme mort, ils avivent seulement le dégoût et l'horreur qu'ils inspirent, sans passionner le peuple ni intimider la bourgeoisie. Le pays ne songe pas plus que tout à Theure à prendre l'offensive, mais il sent plus impatiemment la nécessité d'en finir. Précisément à cet instant, on voit pâlir la seule gloire de l'époque directoriale ; la guerre devient malheureuse. Bonaparte est en Egypte et ne donne pas de ses nouvel-
les. Nos conquêtes sont perdues et nos frontières menacées*. Mille bruits étranges circulent, comme à l'approche d'une crise suprême ; les uns parlent d'une conspiration jacobine, les autres d'un coup de main royaliste. Tout est suspendu par l'attente d'une révolution imminente. On lit, deux mois avant le 18 brumaire, dans un des journaux frivoles de Paris : « Nous ne donnons plus d'article de modes jusqu'à ce que la crise soit finie. Jusque-là, c'est la peur et l'inquiétude qui paraissent avoir usurpé l'empire sur l'aimable Français. "
Cet instinct populaire, présageant la fin prochaine, n'échappe pas au gouvernement, surtout aux deux hommes qui, à la suite des récents changements, dominent au Directoire , Sieyès et Barras. Ceux-ci n'ont plus qu'une pensée : prendre les devants, afin de sauver, dans cet écroulement de la république, non plus même la domination de leur parti, mais leur fortune particulière. C'est pour accomplir cette œuvre honnête que Sieyès avait enfin consenti, après de nombreux refus, à se faire nommer directeur. Tout à l'heure ambassadeur à Berlin, convaincu que la république était morte, il avait songé à placer lui-même sur le trône l'archiduc Cbarles qu'il prétendait marier à Madame Royale. Il avait eu des communications à ce sujet avec le ministre d'Autriche, M. de Thugut, et Louis XVIII s'en était ému. Sieyès dit à son collègue Gohier, en prenant possession du pouvoir : « Nous voilà membres d'un gouvernement qui est, nous ne pouvons le dissimuler, menacé de sa chute prochaine ; mais quand la glace se rompt, les
* II est juste de reconnaître que ce danger extérieur devait être en partie conjuré par l'héroïsme et le génie de Masséna avant le retour de Bonaparte. Zurich a précédé Marengo.
pilotes habiles savent échappera la débâcle. Un gouvernement qui tombe n'entraîne pas toujours dans sa perte ceux qui sont à sa tête, i^ Seulemenl, Madame Royale ayant, dans l'intervalle, épousé le duc d'Angoulême, Sieyès doit aviser à une autre combinaison. Il regarde autour de lui s'il ne trouvera pas un général, à la fois glorieux et docile, pour être l'instrument de son coup d'Etat. Il fait sonder Joubert, jette d'autres fois ses vues sur Jourdan, Macdonald, Bernadolte ou Moreau. Bonaparte, alors en Egypte, lui paraît hors de cause. D'ailleurs, hardi dans ses pensées, mais indécis dans sa conduite , Sieyès ajourne volontiers le moment d'agir. Barras, pendant ce temps, intrigue de son côté pour obtenir, en se chargeant lui-même d'égorger la république , l'impunité et de l'argent. L'égoïsme las et abaissé de ce vil personnage ne vise pas plus haut. Depuis longtemps il était en relation avec quelques agents de l'émigration ; il fait espérer son concours pour une restauration, obtient, à cette condition, des lettres patentes datées du 8 mai 1799, par lesquelles Louis XVIII l'assure contre toute poursuite et lui promet un salaire de plusieurs millions.
Mais — ce qui serait inexplicable à toute autre époque — les combinaisons de Sieyès, les intrigues de Barras ne sont pas un mystère. Chacun parle tout haut du marché moyennant lequel la république serait livrée à tel ou tel. Les habiles, Talleyrand, Rœderer, Cambacérès, Regnault de Saint-Jean d'Angely sont les confidents et les complices de Sieyès. Boulay (de la Meurthe), le rapporteur du 18 fructidor, publie sous ce titre : Essai sur les causes qui, en 1649, amenèrent en Angleterre V établissement de la république j sur celles qui devaient
la consolider^ sur celles qui la firent 'périr, une brochure qui, sous couleur d'histoire, a pour dessein de préparer l'opinion à un nouveau coup d'Etat. En quelques semaines, il s'en vend plus de vingt mille exemplaires. Tous croient, en effet, à la nécessité de ce coup d'Etat. L'un des Anciens, Cornet, raconte qu'il s'entretenait souvent avec son collègue Baudin (des Ardennes), l'un des hommes importants des Conseils : ;i La constitution de l'an IIÏ ne peut plus aller i) , disait celui-ci ; seulement, il ne voyait pas « où prendre le bras d'exécution « .
Spectacle étrange et répugnant que celui de ces gouvernants qui ne croient plus à leur gouvernement et escomptent sa chute; de ces républicains qui, après avoir mitraillé au 13 vendémiaire, déporté au 18 fructidor, sous prétexte de défendre la république, complotent ouvertement sa ruine, chacun de son côté, s'apprêtent à la trahir et à la vendre, ne s'inquiètent que de se devancer les uns les autres, afin de sauver, ceux-ci leur prépondérance politique, ceux-là seulement leur vie et leur fortune ! C'est le dernier mot et la moralité suprême de ce système qui a prétendu fonder la république en en faisant le monopole du parti républicain'.
' Madame de Staël, qui n'avait cependant que trop penché du côté du Directoire dans sa lutte contre les modérés, a écrit plus tard, éclairée par les événements : » C'est une pauvre garantie que celle des crimes commis au nom de la liberté. Il s'ensuit bien qu'on redoute le retour des hommes qu'on a fait souffrir; mais on est tout prêt à sacrifier ses principes à sa sûreté, si l'occasion s'en présente... Ceux qui avaient participé au gouvernement de la Terreur devaient nécessairement y avoir contracté des habitudes serviles et tyranniques tout ensemble... Comme ils cherchaient avant tout un abri, ils n'étaient rassurés que par le despotisme. » — Benjamin Constant, qui s'était plus compromis encore lors du 18 fructidor,
Tous ces faiseurs d'intrigues pensaient n'avoir plus à compter avec Tambition rivale de Bonaparte. Ils souriaient, rassurés, en pensant à la chimère qui lui avait fait quitter cette « petite Europe " , cette « taupinière ne fournissant pas assez de gloire v , pour chercher en Orient les traces d'Alexandre. Ils le voyaient relégué en Egypte et en Syrie, d'où la flotte anglaise ne permettait même pas à ses dépêches de parvenir en France. Ils le croyaient oublié. Cependant, s'ils avaient regardé plus attentivement, ils auraient vu que vers lui toujours se tournait instinctivement Tattente populaire. La distance elle-même, ces échos de victoires lointaines qui arrivaient à de rares intervalles mêlés aux noms antiques et mystérieux des Pyramides et du mont Thabor, donnaient à cette physionomie déjà si brillanle un éclat étrange qui frappait plus encore les imaginations. On se plaignait que le Directoire « l'eût exilé là-bas » . — « Tout paysan que je rencontrai dans les champs, raconte Fiévée, m'abordait pour me demander si on avait des nouvelles du général Bonaparte et pourquoi il ne revenait pas en France; jamais aucun ne s'informait du Directoire'. 15
Tout à coup, on apprend que, le 9 octobre, Bonaparte a débarqué à Fréjus. Aussitôt on ne voit plus que lui, on ne parle plus que de lui. Qui donc songe à lui
disait de même en 1829, dans ses Mémoires sur les Cent-Jours : tt On a dit souvent que les défenseurs d'un régime quelconque étaient ceux qui seraient pendus si le régime était détruit. Consultez les faits, vous verrez que la peur d'être pendus devient l'idée fixe de ces hommes ; au lieu de demeurer fidèles au régime qui les sauverait, ils mendient le pardon du régime qui les menace ; ils achètent leur grâce par la perfidie; ils expient leur férocité par la trahison. » * Correspondance avec Bonaparte^ Introduction, p. clxi.
demander compte de son armée laissée en Egypte? De Fréjus à Paris, son retour est un triomphe. A Lyon, on joue, lors de son passage, une pièce de circonstance, le Retour du héros. Voilà Thomnie que ]a foule attend. Les ambitieux et les intrigants du Directoire et des Conseils, surpris, troublés, se sentent débordés. Il n'y a plus qu'une seule question: De quel côté Bonaparte daignera-t-il choisir ses complices pour tuer la république, ou plutôt pour ensevelir son cadavre ? Il hésite ; il songe aux Jacobins, il a une conversation avec Barras; les ' amis de Sieyès le sollicitent. Mais l'opinion s'impatiente. Comment ! voilà quinze jours que le général est arrivé, et tout n'est pas encore fini ! Enfin, il s'entend avec Sieyès; celui-ci n'y consent qu'à contre-cœur, sentant bien qu'il se donne un maître au lieu de prendre un in- ■ strument. Huit jours suffisent pour les derniers préparatifs. L'exécution pèche par plus d'un point. Qu'importe? NVt-on pas le consentement inerte de la nation ? Le bruit des grenadiers qui entrent en battant la charge dans l'Orangerie de Saint-Cloud étouffe les dernières voix des assemblées républicaines. De nom, ce n'est pas encore l'Empire ; c'est déjà le césarisme.
La France applaudit. Elle applaudit à un pouvoir fort substituant un régime d'ordre, de sécurité, de régularité et, dans une certaine mesure, de justice, à l'arbitraire, à l'anarchie, au règne de la faction avec laquelle les républicains avaient obstinément identifié la république. Elle applaudit à un pouvoir démocratique issu de la révolution, flattant des préjugés et sauvegardant des intérêts qui avaient même origine et que la royauté, représentée par les royalistes extrêmes, paraissait menacer. Elle est contente, et parce qu'on la protège contre
!a révolution, et parce qu'on protège la révolution ellemême contre l'ancien régime. Ainsi est donné satisfaction à sa double antipathie, à sa double crainte; sentiments négatifs qui , après tant d'affirmations audacieusement confiantes, se trouvent faire tout le fond de l'esprit public. Sans doute, cette satisfaction est chèrement achetée ; il faut la payer au prix de ce qu'il y avait de plus grand dans le mouvement de 1789, de ce qui fait la dignité, la moralité, — et aussi, nous ne le savons que trop, la sécurité intérieure et extérieure de la nation, — au prix de la liberté. Mais, à ce moment, que ce sacrifice coûte peu ! Bien plus, c'est, pour ce peuple harassé et rendu défiant de lui-même, une raison nouvelle d'acclamer un pouvoir qui le dispense de Teffort et le décharge de la responsabilité. Cet immense et unanime applaudissement qui salue, au lendemain du 18 brumaire, l'avènement du despotisme, est peut-être, devant l'histoire, ce qu'il y a de plus lourd à la charge de la révolution et des révolutionnaires.
Et maintenant, avant de quitter cette triste époque, n'est-on pas tenté de se retourner une dernière fois pour regarder ce que deviennent, au lendemain du coup d'État, ceux qui ont poussé la France au césarisme, les uns en perdant la république, les autres en rendant la monarchie impossible? Après un drame navrant, c'est un épilogue où, si Ton avait le cœur de railler, il serait facile de trouver un côté comique.
Il est juste de commencer par les républicains qui ont,
de beaucoup, la part la plus lourde de responsabilité. Où sont donc ces hommes qui, depuis le 9 thermidor, prétendaient ne s'être cramponnés au pouvoir, n'avoir repoussé les modérés, refusé d'obéir à la volonté nationale, violé la constitution, que pour sauver la république ? C'est à croire, au premier moment, qu'ils ont tous subitement disparu, tant ils sont déguisés sous leur nouvelle livrée de fonctionnaires impériaux. Chacun d'eux fait preuve de la même docilité ; mais leurs chances sont inégales. Les uns, chamarrés de décorations, écrasés de dotations, de titres et d'honneurs, deviennent comtes, ducs, princes; les autres végètent dans des emplois inférieurs. Sotin , ancien ministre de la police au 18 fructidor, meurt percepteur de village, pendant que son collègue Talleyrand va presque de pair avec les souverains. La plupart se sont ralliés dès le premier jour et ont été les instruments du 18 brumaire ; quelquesuns, moins clairvoyants, ont commencé par essayer une protestation sans écho, dont ils se sont vite repentis quand ils ont vu que la force était ailleurs. Ils n'ont eu alors que plus d'humble empressement à solliciter leur part dans la curée. Lorsqu'on élaborait la constitution de Tan VIII, un conventionnel influent, auquel madame de Staël exposait ses alarmes sur la liberté, lui disait : « Madame, nous en sommes arrivés au point de ne plus songer à sauver les principes de la révolution, mais seulement les hommes qui l'ont faite. 55 Un autre, qui de représentant républicain devait passer comte et sénateur, dit ingénument à ce propos, dans une notice sur le 18 brumaire : « Les républicains aiment autant les places et l'argent que les royalistes ; ils ne diffèrent entre eux que sur le mode de s'en procurer. ^5
C'est être trop modeste ; les républicains ont sur ce point une supériorité manifeste. Qu'on en juge. Ceux qui ont gouverné la république en qualité de directeurs sont presque tous fonctionnaires de Tempire'. Veut-on rechercher sous le nouveau régime les auteurs principaux du 18 fructidor, l'acte capital de la politique républicaine pendant les dernières années de la révolution ? Que sont devenus ceux qui ont été minisires du Directoire lors de ce coup d'Etat? Fonctionnaires impériaux ^
1 Barras n'a pas eu part à la distribution des fonctions, parce que dans les préparatifs du coup d'Etat il s'est laissé maladroitement devancer par Sieyès. Mais en donnant docilement sa démission et en n'entravant pas le 18 brumaire, il obtient qu'on lui laisse sa fortune honteusement acquise. — Sieijés est fait président du Sénat, comte, avec don de la riche terre de Crosne. — Merlin^ comte, procureur général, conseiller d'Etat à vie, etc., etc. — François de A^ei(/b/<«/^a?<, nommé, comme Merlin, à la place de l'un des directeurs proscrits au 18 fructidor, comte, président du Sénat, fameux en cette qualité par l'adulation pompeuse de ses harangues. — Treilhard, comte, conseiller d'Etat, sénateur ; il avait été l'un des plus ardents à célébrer le 18 fructidor, et, en 1804, portant au Tribunat le sénatus-consulte qui établit l'Empire, il le vantera comme « la conservation éclatante de tous les droits et de toutes les libertés populaires » .
— Roger- DucoSy comte, troisième consul provisoire et dignitaire du Sénat. — Gohier, qui passait pour un républicain d'un caraclère plus sévère et qui, au 18 brumaire, avait paru résister, demande et obtient un consulat général en Hollande et la croix de la Légion d'honneur. — Général Moulins^ de même nuance, boude quelque temps, puis reprend du service dans l'armée impériale. — Carnot, ministre après le 18 brumaire et pendant les Gent-Jours. — Letournew\ préfet et maître des comptes. — Barthélémy, sénateur,
— Seuls de tous les directeurs, Rewbell et la Bévellière ne sont pas fonctionnaires de l'Empire. Ils se gardent, du reste, de faire à ce gouvernement une opposition gênante pour lui ou pour eux.
- Les ministres, au moment du 18 fructidor, sont Talleijrand, dont il est inutile de rappeler la carrière ; Merlin et François de NeiiJchaieau^ déjà cités ; Sotifi, qui, comme ministre de la police, a fait les arrestations et exécuté les déportations, a beaucoup de bonne volonté, mais peu de chance ; consul à Savannah, il finit
Les représentants qui n'ont pas eu honte de présider dans cette journée les conseils mutilés ? Fonctionnaires impériaux'. Les rapporteurs et membres des commissions chargées de présenter et de justifier les décrets de déportation? Fonctionnaires impériaux^ Les orateurs qui ont appuyé ces décrets ? Fonctionnaires impériaux^ Les hommes qui, pendant toute la durée du Directoire, ont le plus \/ivement soutenu contre les modérés la polisimple percepteur de village ; Pléville le Flécy, sénateur; Ramel, préfet à la fin de l'Empire; Lenoiv-Laroche^ sénateur et comte; seul, Schèrer, se trouvant, lors du 18 brumaire, accusé de malversation, ne gagne au coup d'Etat que d'être débarrassé de cette accusation.
1 Lamarque, président du conseil des Cinq-Cents, le 18 fructidor, et l'un des meneurs du parti jacobin, préfet et substitut du procureur général près la cour de cassation. — Roger-Diicos^ président des Anciens dans la même journée, nous est déjà connu.
2 Boulay de la Meurthe, rapporteur du décret de déportation aux Cinq-Cents, sera rapporteur aussi au 18 brumaire, puis comte, conseiller d'État, président de section, ministre d'Etat. — Les autres membres de la commission dont Boiday était rapporteur étaient Sieyès , Chazal, préiet; Villers, directeur des Droits réunis; Poullain-Grandpré^ président de la cour de Trêves. — La même commission aux Anciens se composait de Cretet^ comte et ministre de l'intérieur; Lehnm, consul et duc de Plaisance; Régnier^ grand juge et duc de Massa; Rabaud jeune, président du Corps législatif, puis conseiller de préfecture; Girot-Pouzol, sous-préfet; Baudbi^ mort quelques jours avant le 18 brumaire, mais eu y applaudissant d'avance.
^ Bailleul^ qui, par ses écrits, a le plus travaillé à préparer et à justifier le 18 fructidor, et qui fut de tout temps l'un des plus officieux les plus dévoués du Directoire, est, après le 18 brumaire, directeur des Droits réunis dans l'Aisne. — Voici maintenant les noms des députés, la plupart régicides, qui ont le plus vivement soutenu les décrets de déportation, Garnier {de Saintes), Jean de Bry, Salicetti, Hardy, Lacomhe, Saint-Michel , Brival, Bordas, Clanzel, Harmand {de la Meuse), Poultier, Villetard, Bergoiny^ Grégoire, Quirot, Audoin; tous sont fonctionnaires à des degrés divers, sénateurs, préfets, magistrats, etc.
tique d'exclusion ? Fonctionnaires impériaux ^ Veut-on remonter plus haut ? Ceux qui, à la fin de la Convention, ont personnifié la résistance des vieux républicains contre les vœiix manifestes de Topinion? Fonctionnaires impériaux ^ Ceux qui ont préparé ou soutenu le décret qui usurpait au profit des conventionnels les deux tiers des places dans les nouveaux conseils ? Fonctionnaires impériaux ^ Ceux qui ont fait partie des deux commissions des Cinq, nommées avant et après le 13 vendé-
' Citons Fauché^ duc d'Otrante; Berliei\ conseiller d'Etat et comte; Français {de Nantes), qui après avoir été l'un des démagogues les plus violents des Cinq-Cents, devient, comme préfet, directeur général, comte, grand officier, l'un des courtisans les plus en crédit auprès de l'Empereur; Duboy-Dubay, Cornet, Garât, Vimar, tous comtes et sénateurs; Quinette, préfet, conseiller d'Etat, directeur général; Cabanis, sénateur; Briof, Genissieux, Boiday- Paiy, Caraillon, Delbrel, du parti jacobin, font d'abord opposition au 18 brumaire, puis finissent tous par être fonctionnaires de l'Empire.
- Dans cette catégorie sont plusieurs des personnages déjà nommés. Ajoutez-y Tallien, lellementdéconsidéré qu'il doit se contenter d'un consulat à Alicante, avec permission de ns pas résider à son poste. Son ami Fréron ne peut obtenir qu'un emploi secondaire dans l'administration des bospices et une place de sous-préfet à Saint-Domingue. Marie-Joseph Chénier^ après avoir tenté un peu d'opposition sous le Tribunal, se fait nommer inspecteur général des études, écrit au moment du couronnement de l'Empereur sa tragédie de Cyrus, diCie de courtisanerie littéraire, puis, destitué pour attaque contre la religion, sollicite bumblement et obtient une pension de buit mille francs.
3 Sur les onze membres de la commission il n'y en a qu'un, la Revellière ^ qui rentre dans la vie privée. Trois sont morts avant le 18 brumaire. Les sept autres sont fonctionnaires de l'Empire, Bertkier, Daunou, Diirand-Maillane , Thibaudeau, Creuzé-Laiouche, Lanjuinais, Boissy d'Anglas; le rapporteur Baudin, on l'a déjà vu, meurt quelques jours avant le 18 brumaire, non sans y avoir travaillé. Parmi les orateurs qui ont le plus soutenu ce décret des a deux tiers » , on remarque Tallien, Chénier, Fréron, Bailleiil, Escliassèriaux^ tous fonctionnaires de l'Empire.
miaire pour prendre , dans l'intérêt des républicains révolutionnaires, des mesures contre l'explosion de Topinion parisienne? Fonctionnaires impériaux'. D'ailleurs, on pourrait faire subir avec un égal succès le même examen aux républicains survivants des époques précédentes. A côté de quelques bêtes fauves que rien ne peut apprivoiser, comme Billaud-Varennes, Fournier, Rossignol, ou de personnages absolument obscurs, dont on ne peut suivre les traces, combien n'en voit-on pas solliciter humblement les faveurs impériales ^ ! De toutes les palinodies qu'offre l'histoire, on n'en
1 La première commission des Cinq se compose de Barras^ dont le sort nous est connu, et de Letoiirneur, Merlin, Colombel, Daunou, tous fonctionnaires de l'Empire. La seconde comprend : Tallien, Pons (de Verdun), avocat général à la cour de cassation; Florent-Guyoty d'abord mal vu, puis bientôt substitut du procureur impérial au conseil des prises; ïabbé Roux, employé aux archivesde la préfecture de police; Dubois-Crancé, qui, ministre de la guerre au moment du 18 brumaire, se montre d'abord opposé au coup d'Etat; le lendemain, il se présente chez Bonaparte pour prendre ses ordres, espérant que son opposition aura passé inaperçue et qu'il conservera son portefeuille ; Bonaparte le met honteusement à la porte. Ajoutons, parmi ceux qui se sont mis en avant lors du 13 vendémaire, Real qui publiait alors une brochure officieuse et apologétique, et qui devient comte et conseiller d'État.
- Barère, méprisé, éconduit, toujours humble, sert la police impériale; Drouet, l'homme de Varennes. le complice de Babeuf sous le Directoire, est un sous-préfet zélé ; Albitte, l'un des rares Montagnards survivant aux proscriptions qui ont suivi le 1^^ prairial, est sous-inspecteur aux revues ; David, l'ami de Robespierre et de Marat, Jacobin sous le Directoire, est premier peintre de Sa Majesté ; Huguenin, le président de la commune insurrectionnelle au 10 août, solhcite une place de commis aux barrières; Santerre ei Alexandre^ son acolyle, sont également des solliciteurs du nouveau pouvoir. Voici d'ailleurs une statistique probante. Si des 361 régicides on en défalque 74 ayant péri sur l'échafaud ou autrement avant le 18 brumaire, on en trouve 121 occupant des fonctions hautes ou basses sous l'Empire.
connaît pas d'aussi éhontées que celles de ces anciens régicides, hier encore acteurs ou approbateurs de la Terreur et des coups d'Etat, fanatiques de ré^/olution, grands parleurs de liberté et de république, ayant juré cent fois, sur le « poignard de Brutus » , la mort du tyran qui prétendrait les asservir. Il semblait que des hommes ayant une fois passé à travers une telle fournaise dussent en conserver toujours un reflet sur leur front ; que ceux qui avaient une telle responsabilité sur leur conscience ne pourraient plus jamais la porter légèrement. Eh bien! on les retrouve courtisans brillants, le sourire aux lèvres, hauts fonctionnaires sévères sur l'étiquette, préfets réguliers, magistrats en apparence tout entiers à l'étude du droit, quelques-uns se piquant de belles-lettres ou de philanthropie. On voudrait pénétrer dans leur âme. Le passé ne se dresse-t-il pas quelquefois devant eux? Qu'éprouvent-ils alors? Les uns paraissent agités ; madame de Staël nous les dépeint : « Prononciez-vous un mot qui pût se rapporter au souvenir qui les inquiétait, ils vous racontaient aussitôt leur histoire dans le plus grand détail et quittaient tout pourrons parler des heures entières. Reveniez-vous à l'afTaire dont vous vouliez les entretenir, ils ne vous écoutaient plus. ■)j Plusieurs répondent cavalièrement, comme cet ancien collègue de Saint-Just. « Que sentiezvous donc alors? lui dit-on un jour. — D'autres hommes ont la fièvre pendant vingt-quatre heures ; moi je l'ai eue pendant dix ans. " Les cyniques et les frivoles — ils sont nombreux — ne songent pas qu'on puisse leur demander autre chose, sinon : Avez-vous eu le succès et trouvé la jouissance? C'est encore ce qu'ils cherchent, estimant tout naturel de changer leurs moyens
suivant les temps. D'autres espèrent le silence et Toubli. Ingrand, un conientionnel, racontait que, sous le Consulat, passant à Poitiers, il s'était avisé de faire visite à un de ses anciens collègues, régicide comme lui et alors préfet. Il le trouva entouré de solliciteurs. Le préfet n'eut pas l'air de le reconnaître, a Souvenez-vous donc, mon cher collègue, lui dit Ingrand; nous faisions tous deux partie de la fameuse commission des vingt-quatre qui provoqua lant de mises en accusation ; c'est même vous qui insistiez le plus. — Ah! oui, interrompit le préfet, je vous reconnais parfaitement ; mais oublions tout cela. Venez me voir quand je serai seul. » Et il le congédia pour toujours'. «Oublions tout cela! « En effet, beaucoup d'entre eux parviennent à oublier. Croit-on que Cambacôrès, dans la splendeur de la cour impériale, dans la satisfaction d'une vie de luxe et de sensualité, se souvienne, quand il s'entend appeler monseigneur, qu'il a prêté son talent de jurisconsulte à la rédaction des lois les plus odieuses de la Terreur? Quant aux rares révolutionnaires en qui brûle encore le vieux feu, ils se cachent et se taisent; ils renferment leur passion tenace comme un secret honteux et compromettant.
Presque aucun de ces hommes n'écrit de Mémoires ni ne cherche après coup à formuler en corps de doctrine la théorie de sa conduite. Tous s'éteignent dans un silence humilié ou se transforment dans l'éclat plus ignominieux encore de leur apostasie. Cette puissante école révolutionnaire qui a régné, dogmatisé, légiféré, terrorisé pendant longtemps, ne forme pas un disciple, ne s'inquiète pas de laisser après elle une tradition vivante.
• Mémoires inédits de Baudot, cités par M. Quinet.
REPIBLICAIXS ET UOYALlSTES APRES LE 18 BRUMAIRE. 151
Si plus tard on a vu ressusciter cette tradition, c'est TefTet d'une sorte d'éclosion spontanée. C'est après coup, par un efifort historique, par une restauration d'archéologie jacobine, que les nouvelles générations révolutionnaires se sont rattachées d'elles-mêmes à celle de 1793. Et dans ce travail, il serait curieux de signaler la part considérable d'historiens célèbres, qui n'appartiennent cependant pas à la secte jacobine; avec l'imprévoyance habituelle de Tesprit de parti, ils ont cru pouvoir flatter sans péril les passions et les sophismes révolutionnaires, comme, à d'autres époques, les mêmes hommes ont caressé la légende césarienne. Quoi qu'il en soit, la ma» nifestation la plus accablante de l'inanité morale du parti qui s'était emparée de la France le 10 août et l'a retenue si longtemps sous sa main oppressive et incapable, n'est-ce pas sa stérilité? Après sept années de république, il n'y a plus de républicains. Jamais pareil phénomène s'était-il produit ? Tout à l'heure on demandait compte à ce gouvernement de ce qu'il avait fait de l'esprit public. Ne pourrait-on lui demander compte aussi de ce qu'il a fait de ses propres partisans?
Pendant ce temps, que deviennent les émigrés, qui voient ainsi prendre par un usurpateur le pouvoir dont ils ont tant coniribué à fermer l'accès à leur prince ? Toujours aussi bien éclairés sur l'état de la France, ils sont persuadés que Bonaparte est une façon de Monk, n'ayant fait son coup d'Etat que pour remettre la couronne sur la tète du roi et le gouvernement aux mains de l'émigration. Louis XVIIl donne à M. de Clermont- Gallerande pleins pouvoirs pour traiter avec Bonaparte de sa restauration ; il écrit même directement au premier Consul. Malouet raconte que les émigrés de Londres
s'attendaient à débarquer triomphants sur les côtes de Normandie, a Je connais, — disait Tévêque d'Arras à M. de La Tour du Pin qui se disposait à rentrer en P>ance, — vos liaisons avec l'évêque d'Autun (Talleyrand). Vous pouvez lui parler, causer franchement avec lui, lui porter, par exemple, une parole de moi, une proposition. — Laquelle? — La voici : il faut le ramener à nous; il faut qu'il nous serve, qu'il engage Bonaparte à traiter avec les princes ; nous le ferons connétable. — Mais pour M. de Talleyrand que ferez-vous? demande alors Malouet. — Certainement, je le servirai de tout mon cœur... M. de La Tour du Pin peut lui dire que si nous rentrons en France, véritablement il ne peut pas y rester; mais je lui garantis un sauf-conduit pour aller vivre en tel pays étranger qui lui conviendra le mieux. «
Le bon sens clairvoyant de Mallet du Pan ne partageait pas ces illusions. Il les combattait avec gravité par ses articles du Mercure britannique. Dans sa correspondance, il épanchait plus librement sa mauvaise humeur attristée :
" Ces pauvres innocents d'émigrés, à qui la Provict dence a heureusement laissé l'aveuglement en dédom- ^i magement de leurs misères, s'étaient imaginé que et Bonaparte travaillait pour eux et pour Louis XVIII. — « C'étaient de bien bons imbéciles que cette nuée d'étoura neaux qui avaient la bonté de croire que Bonaparte ce travaillait pour Louis XVIII. Il n'y avait pas ici un a émigré sur cent cinquante qui en doutât, et les têtes " fortes comme les autres. La révolution durerait un ce siècle que ces pauvres innocents en seraient encore à « l'A B C. :) [Lettre du \^ janvier 1800.)
Quand les émigrés sont obligés de reconnaître que Bonaparte ne pense qu'à lui, ils se persuadent quMl suffira de a vingt-quatre heures iî , de quelques chouans, de quelques embarras intérieurs ou de la guerre étrangère pour renverser le nouveau pouvoir. Mallet gémit sur « ces extravagances qui étonnent toujours, nonobstant leur habituelle répétition w . a Tous ces projets, dit-il, font honte et horreur; mais nous n'en verrons pas d'aulres... Quant à la contre-révolution par les armes étrangères, j'aimerais autant qu'on me parlât d'aller conquérir la lune, i? (Lettres du là; janvier et du '^1 février 1800.) D'ailleurs, pendant que les fous rêvent leur prochaine victoire, d'autres profitent des facilités ofiferles par le nouveau régime pour retourner dans leur patrie. « Les émigrés rentrent en foule, écrit Mallet le 27 février 1800, et parmi eux les plus grands noms. Dans six mois, nous en verrons beaucoup à la cour du sultan, w Par un phénomène bizarre et qui devait se reproduire, des royalistes extrêmes semblaient ne pas avoir contre l'Empire les répugnances qui leur avaient fait repousser la monarchie constitutionnelle, Mallet est presque seul à bien comprendre la gravité et les conséquences de cette révolution :
« Moi, je vois un pouvoir immense entre les mains Cl d'un homme qui saura s'en servir et qui a pour lui ce l'armée et le public. Ceci est un ordre tout nouveau " dans la révolution. II faut bien se dire que les dix-huit « vingtièmes des Français sont parfaitement indifférents Cl à la république et à la monarchie ; mais qu'ils doivent Cl être et sont aux genoux du premier supérieur qui les « protège contre les mangeurs d'hommes... Bonaparte ce est roi : combien de temps le sera-t-il? — Je ne dois
« pas VOUS déguiser mon opinion sur la grande distance « où je vois le rétablissement de Louis XVIII et de l'an- « cienne monarchie. On en rirait s'il n'en fallait pieuce rer. En vérité, quand on voit comment les affaires de « ce monde se mènent, et qu'après huit années d'expé- " rience, c'est toujours le même cercle de visions, « d'opiniâtreté contre l'évidence, de contre-sens, de u divisions, d'égoïsme, on perd tout intérêt pour l'avecc nir.» [Lettres du l^ janvier, du 27 et du ^% février.)
C'est sur cette pensée désespérée que la maladie fait tomber la plume des mains vaillantes de Mallet du Pan. Bientôt après, il meurt, succombant à la fatigue de la lutte, mais aussi à cette douleur amère entre toutes et plus fréquente qu'on ne le croit, devoir sa cause perdue par les fautes de ses amis et de se voir soi-même rebuté, parfois attaqué et calomnié par ceux à qui Ton a dévoué volontairement sa vie et qu'on s'est efforcé de sauver malgré eux.
Toutefois cet épilogue ne serait pas complet et ne permettrait pas de voir ce qu'il y a de justice distributive dans les arrêts de la Providence, si l'on ne poussait plus avant, jusqu'au jour où TEmpire s'écroule à son tour, non sous les coups de ses adversaires, mais par son propre aveuglement. Alors personne ne songe même à prononcer le nom de la république; tous, au contraire, se tournent vers la royauté, et comme Louis XVIII, éclairé enfin par les événements, apporte dans la Charte de 1814 ce qu'il avait refusé dans la Déclaration de 1795, il a l'honneur de sauver l'indépendance compromise de la France, de lui rendre sa vie publique étouffée, d'inaugurer cette alliance féconde de la liberté moderne et du droit antique dont la France
a senti leprix, surtout depuis qu'elle l'a perdue et qu'elle s'épuise vainement à la retrouver. L'aveuglement des royalistes ne méritait pas, en effet, un aussi long bannissement que les crimes des républicains, qui attendront un demi-siècle et beaucoup de fautes nouvelles des monarchistes avant de reparaître au pouvoir. Mais, hélas ! en 1814, le passé ne pesait-il pas encore lourdement sur la monarchie? La continuation des fautes commises vingt ans auparavant par les émigrés n'était-elle pas toujours la grande difficulté et l'amer tourment des nobles esprits qui reprenaient, sous la Restauration, l'œuvre des Malouet et des Mallet du Pan? Et puis, était-ce sans péril qu'on avait laissé pendant tant d'années s'enraciner les défiances et les préjugés, la nation se gangrener à la fois de révolution et de césarisme?
On rencontre parfois sur le front des enfants de race maladive de ces ressemblances qui révèlent le retour du mal héréditaire et qui saisissent comme une menace funèbre. N'est-ce pas un peu ce qu'on éprouve quand, après avoir longtemps considéré la France de la fin de la Convention et du Directoire, la pensée, arrachée à l'étude du passé par l'anxiété des crises présentes, se reporte sur ce qui nous entoure? Près de trois quarts de siècle se sont écoulés, et, par une de ces évolutions étranges et fatales qui semblent nous condamner à tourner toujours dans le même cercle, nous nous retrouvons en face du problème qui était imposé à nos pères au sortir de la Terreur et que, pendant cinq longues années, ils ont vainement cherché à résoudre. Sans doute, entre les hommes et les événements des deux époques, les différences seraient faciles à indiquer : il y en a assez peut-être pour pouvoir espérer une autre issue ; pas
assez pour ne pas reconnaître que nous sommes sous le coup du même péril et que nous souffrons du même mal. Allons-nous donc, jusqu'au bout, recommencer le passé? Impuissants à la fois à fonder la république et à rétablir la monarchie, fatigués de ces tâtonnements agités et stériles, de ces oscillations qui nous rapprochent tantôt de Tune et tantôt de l'autre des deux solutions, sans atteindre jamais aucune d'elles, allons-nous être, nous aussi, acculés au césarisme? Les partis serontils une fois de plus aussi aveugles ou aussi criminels, la nation aussi défaillante, aussi incapable de se sauver malgré les partis?
Ce n'est pas ici le lieu de répondre à cette question : ce serait sortir de l'histoire. Il semble préférable de laisser chaque parti et la nation elle-même faire à eux seuls leur examen de conscience, se demander en quoi ils se sont amendés, en quoi ils sont prêts au contraire à répéter les mêmes fautes. Il suffît de leur avoir présenté le tableau fidèle du passé, où les leçons apparaissent plus incontestables, car elles ont été confirmées par l'événement, moins blessantes, car on ne peut rien y voir de personnel. Tous ne sauront peut-être pas y découvrir l'indication de ce qu'ils doivent faire dans l'obscurité de la crise actuelle. Tous du moins, monarchistes ou républicains, pourront, on ose l'affirmer, y trouver d'éclatants avertissements sur ce qu'ils ne doivent pas faire.
Parmi les différences entre les deux époques, il en est une, hélas ! qui n'est que trop saillanle. La France d'avant le 18 brumaire, avilie, désorganisée à l'intérieur, était victorieuse au dehors. Si Ton pouvait pénétrer dans ce repli des cœurs où se dissimulent les senti-
ments lâches, peut-être y verrait-on que quelques-uns n'ont pas honte de chercher maintenant, dans ce douloureux contraste, une raison de se rassurer et de ne faire ni efforts ni sacrifices pour s'amender et pour sauver leur pays. Les partis, se dit-on tout bas à soi-même, courent moins de danger en recommençant les mêmes fautes, parce que personne n'est en mesure d'en profiter. Où trouver, en effet, aujourd'hui un vainqueur de Rivoli ou des Pyramides? Mais notre malheur n'est pas une garantie, c'est seulement un risque de tomber plus bas. Ce qui a fait le 18 brumaire, ce ne sont pas les victoires de Bonaparte, c'est la république compromise et détruite par les crimes des républicains, c'est la monarchie rendue impossible par Taveuglement des royalistes, c'est l'esprit public harassé et démoralisé par la révolution. Tout le mal était déjà fait, la liberté morte, le despotisme consenti, désiré, avant qu'on sût si Bonaparte reviendrait jamais d'Egypte. Un peuple ne peut demeurer sans gouvernement. Si, par la faute des partis ou par sa faute, il ne peut en constituer un avec la liberté, il ne demande plus qu'à se démettre et à se livrer. Quand il en est là, la difficulté n'est pas de trouver le maître. A défaut d'autre, on se contente du premier venu. Rome n'a pas cessé d'avoir des Césars quand elle a cessé de vaincre. Seulement, elle n'a plus eu la gloire pour se consoler de la liberté absente. Elle a eu le césarisme avec la défaite, avec l'invasion. Un jour est venu, ignominie suprême de la décadence, où les Barbares eux-mêmes lui ont donné des Césars.
Mai 1873.