‹ Royalistes & républicainsChapitre 26 sur 86 · M. DE VILLÈLE OPPOSANT · texte numérisé non relu

M. DE VILLÈLE OPPOSANT

Est-ce à dire que cette opposition sans mesure, et trop souvent sans scrupule, ait toujours convenu à la droite entière? M. de la Bourdonnaye s'y complaisait. Il n'avait pas au fond des vues bien arrêtées, mais il aimait le bruit. Rien ne lui était plus agréable que cette renommée d'homme terrible, d'orateur implacable, de théoricien absolu, dont il jouissait dans les salons du faubourg Saint-Germain et dans les châteaux de la Vendée. Ses violences n'étaient pas improvisées sous le coup d'une irritation subite dont sa parole ne pouvait se rendre maître; il y apportait plus de préméditation; tous ses discours étaient écrits. L'âpreté de son caractère le poussait naturellement à ce rôle d'adversaire forcené. « Le comte de la Bourdonnaye, jadis mon ami, dit M. de Chateaubriand dans ses Mémoires ^ est bien le plus mauvais coucheur qui fut oncques; il vous lâche des ruades sitôt que vous approchez de lui ; il attaque les orateurs à la Chambre comme ses voisins à la campagne; il chicane sur une parole comme il fait un procès sur un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des affaires étrangères, il vint me déclarer qu'il rompait avec moi : j'étais ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine qui, riant elle-même, avait l'air d'une chauve-souris contrariée. "

Mais si cette opposition était dans les goûts de M. de

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la Bourdonnaye, qu'en pensaient les esprits plus modérés et plus politiques? Ceux-ci, sous le coup des Cent- Jours, dans le premier moment de trouble et aussi d'inexpérience, avaient pu se laisser entraîner à la remorque des violents et des bruyants. Mais plus ces hommes, en s'éloignant de cette époque, reprenaient possession d'eux-mêmes et connaissance de ce qui les entourait, plus aussi tendait à se faire une séparation, ou tout au moins une distinction entre eux et les ultras, entre la droite et l'extrême droite. Un homme surtout devait y contribuer.

Quand les élus de 1815 étaient arrivés à Paris, personne n'avait dû faire attention, sur les bancs de la droite, à un gentilhomme de Toulouse, d'un nom obscur, d'apparence assez terne et chétive, petit, mince, aux traits aigus, à l'accent nasillard, modeste et simple dans sa manière d'être, dont l'allure, un peu gauche et provinciale, n'avait ni l'élégance du seigneur de cour, ni l'aisance du Parisien; en un mot, sans rien de ce qui attire d'abord la vue. Si cependant on l'eût considéré plus attentivement, on eût été frappé de la vivacité curieuse et un peu méfiante, de la lucidité pénétrante de son regard. A peine les députés étaient-ils réunis depuis quelques semaines, qu'on remarquait dans les délibérations intérieures du parti, dans les commissions, son assiduité laborieuse, la perspicacité de son coup d'oeil, la finesse et la justesse de son bon sens, son jugement sain, son instinct sûr de la tactique parlementaire, son savoir-faire, son sang-froid, le soin avec lequel il étudiait toutes les affaires que les paresseux négligeaient et sur lesquelles les beaux esprits parlaient sans les connaître. Non qu'il eût un grand fonds d'instruction au moment

OÙ, à quarante-deux ans, il se trouvait jeté dans la vie publique; sans culture et presque sans goût littéraires, il ne savait que les affaires; encore ne les apprenait-il qu'au fur et à mesure par la pratique, allant rarement au delà; mais il apportait dans cette étude une souplesse merveilleuse, aidée par une application soutenue. A la I tribune, ce n'était pas un orateur; il n'avait ni la voix ni le geste; il semblait plutôt fuir tout ce qui est pour les autres matière à éloquence : passions à remuer , principes à développer de baut; il ne racbetait pas par la grâce ce qui lui manquait en puissance d'émotion; et cependant on ne pouvait entendre, sans en ressentir l'action et l'ascendant, cette parole aisée, nette, lumineuse, habile, pénétrante et insistante; il n'entraînait pas, il persuadait; il n'éblouissait jamais, il éclairait toujours. Aussi, peu de semaines ne s'étaient pas écoulées que, même au milieu des violences de la « Chambre introuvable» , ce petit gentilhomme, naguère ignoré, était devenu l'un des personnages les plus importants de la droite. Son nom désormais était connu partout : il s'appelait de V illèle.

M. de Villèle avait l'ambition des esprits supérieurs. Il voulait faire des royalistes un parti compacle, homogène et discipliné, dont il serait le chef. Pour cette ceuvre délicate, il avait des aptitudes rares qui étaient en lui naturelles, comme est le don de l'organisation et du commandement militaires ciiez les grands généraux. Il n'était pas homme de faste ni de bruit. Il ne demandait pas à exercer son autorité avec fracas. Habile à ne point froisser ses rivaux, il cherchait à s'insinuer peu à peu comme l'homme nécessaire, plutôt qua s'imposer de haute lutte comme l'homme supérieur. " Ce n'est pas

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de briller , mais de gouverner qu'il se soucie, — disait plus tard de lui M. Berlin, en causant avec M. Guizot; — il serait ministre des finances dans la cave de son hôtel aussi volontiers que dans les salons du premier étage. »

Dans quel sens M. de Villèle va-t-il user de l'ascendant qu'il a conquis dès les premiers jours et qu'il a su ensuite développer et affermir? Par son origine, son passé, ses habitudes d'esprit et de vie, il se rattachait à l'ancien régime. Son premier acte politique, on l'a dit, avait été, en 1814, une brochure où il reprocliait à la Charte annoncée et non encore promulguée, d'être une machine d'importation anglaise, « qui coûterait plus à établir que notre ancienne organisation ne coûterait à réparer « . En 1815, il s'était trouvé mêlé aux ultras. Mais, avec une modération naturelle qui répugnait à tous les excès, il avait le discernement du possible et le besoin du succès honnête; une sorte d'instinct le détournait des impasses ou des chemins qui conduisaient aux abîmes. Ne se laissant d'ailleurs troubler ni par la haine ni par les affections exclusives, il voyait seulement la réussite des affaires dont il était chargé. On conçoit que la politique des la Bourdonnaye, que l'opposition téméraire et forcenée où les ultras entraînaient la droite , convinssent peu à un tel caractère, et que M. de Villèle s'en éloignât de plus en plus, à mesure que son esprit sagace se rendait mieux compte des nécessités et des périls du moment. Il devait d'ailleurs ressentir chaque jour plus de goût pour le nouvel état social, pour le gouvernement constitutionnel, non par une sorte de méditation doctrinale dont il ne se souciait guère, mais par l'expérience pratique de la force qu'il y puisait pour

lui-même et pour son parti. Avant 89, ce petit gentilhomme de province aurait-il pu même faire parvenir son nom à Versailles? Avec le régime parlementaire, qu'il avait repoussé d'abord comme une « importation anglaise » , avec la liberté et Fégalité, qu'il avait été naguère habitué à considérer comme des innovations quelque peu révolutionnaires, il était au contraire à la veille de devenir très-honnêtement le premier personnage de son parti et Fun des premiers de son pays. ce Ainsi, a dit très-justement M. le duc de Broglie, s'était opérée dans l'esprit de AI. de l illèle une sorte de réconciliation tacite, sinon avec le principe abstrait, du moins avec les résultats pratiques delà société moderne. Ce ne fut point une adhésion éclatante comme celle dont M. de Serre avait fait retentir la tribune, ce fut au contraire un rapprochement à petit bruit et à petits pas dont il ne convint jamais tout haut, dont il ne se rendit peut-être jamais bien compte, mais dont il recueillit promptement les fruits et dont il essaya de faire discrètement partager les avantages à la royauté et à ses amis. »

S'étant modéré et éclairé peu à peu lui-même , par un travail intérieur qui faisait le plus grand honneur à sa perspicacité et à sa droiture, M. de Villèle devait chercher à modérer et à éclairer les royalistes qui l'entouraient et chez plusieurs desquels une transformation analogue s'opérait d'elle-même. Sa noble prétention était de faire de la droite, non plus seulement une coterie de cour, ni une faction contre-révolutionnaire, mais un grand parti politique , plus encore , un parti de gouvernement, c'est-à-dire un parti ayant autre chose que des passions ou des haines, des aspira-

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lions OU des regrets, un parti ayant un programme applicable.

Seulement, il se heurtait à de grands obstacles. Les événements avaient donné à Textrême droite une prépondérance dont il était difficile de la dépouiller; la droite était compromise à sa suite et, par cela même, en état d'hostilité contre le centre. Les passions étaient enflammées, les ressentiments excités, les habitudes de combat en quelque sorte déjà prises. C'était donc en pleine bataille, dans l'animation et Tamertume d'une lutte engagée, que M. de Villèle devait faire entendre à son armée des paroles de raison et de modération. La difficulté était considérable; il le sentait. Au lendemain même de l'ordonnance de 1816, quand la droite se trouvait définitivement constituée en minorité opposante, il écrivait dans une lettre intime : ce De notre côté, il y a de l'exaspération, et il faudrait de la modération. Serons-nous assez forts? Serons-nous assez sages? » Il voyait que les ardents, tout en subissant sa supériorité, le tenaient en suspicion. Dans une lettre écrite , le !"■ novembre 1816, à madame de Villèle, il rapportait ainsi la manière dont les royalistes parlaient de lui : tt C'est, disaient ces royalistes, le chef que nous mettons à notre tête, mais nous ne sommes pas sans inquiétude sur la facilité de son caractère : on Ta trompé l'an passé sur la loi d'élections. Nous nous donnons tous à lui; mais nous le lâchons à l'instant s'il ne marche pas d'un pas droit et ferme dans notre voie. «

M. de Villèle n'était pas homme à brusquer son parti pour lui imposer ses idées. Il cherchait à le diriger; s'il n'y parvenait pas, il tâchait au moins de le contenir; si cela même n'était pas possible, il cédait, mais sans se

décourager; ayant la persévérance à défaut d'énergie, il espérait regagner plus tard le terrain perdu. Avant toul, il ne voulait pas se séparer de ses amis, quelque responsabilité qui en résultat pour lui. Il y avait là une fidélité honorable qui pourrait même être le dernier mot de la vertu politique dans un temps régulier. Mais était-ce suffisant dans cette terrible crise pour sauver les royalistes et la royauté? N'aurait-il pas fallu une nature plus héroïque qui n'eut pas redouté au besoin la lutte contre son propre parti, une volonté plus puissante, plus impérieuse même à force décourage, de conviction €t de confiance en soi? Quand M. de Villèle sera devenu ministre, il lui en coûtera bien cher de ne pas savoir résister et commander à ses amis. Pour le moment, chef d'une minorité opposante, il était déjà à chaque instant contrarié par des exagérations qu'il désapprouvait, mais qu'il ne pouvait ni prévenir ni réprimer. Tantôt c'était une tactique habile qui se trouvait subitement compromise et déconcertée par l'incartade de quelque orateur de l'extrême droite; tantôt, en décembre 1817, en juin 1819, c'étaient des ouvertures de rapprochement qui lui étaient faites par le gouvernement du centre : il était, pour sa part, disposé à s'y prêter; il comprenait que dans l'union de tous les royalistes modérés était le salut; mais il se sentait retenu par les irréconciliables de son parti.

Toutefois M. de Villèle serait peut-être venu à bout de faire écouter ses conseils de sagesse, s'il n'avait eu à agir que sur des députés. Ceux-ci savent que le dernier mot de la politique n'est pas de satisfaire les passions d'un petit nombre d'amis; qu'il leur importe, au contraire, de se placer sur le terrain le meilleur pour

triompher des adversaires qu'ils ont en face d'eux, pour dominer les événements au milieu desquels ils vivent, pour se faire écouter et accepter de la Chambre et du pays devant lequel il faudra toujours finir par comparaître. Ils ont rimpression constante et salutaire de la responsabilité. Ils connaissent, pour en subir immédiatement les conséquences souvent désastreuses, Tinconvénient des fausses démarches, le péril des actes téméraires. Ils sont facilement amenés à comprendre les difficultés pratiques, à se plier aux exigences des hommes et des événements, à accepter la direction de ceux qui ont fait leurs preuves d'habileté et de tact politique. Aussi M. de Villèle, dans la Chambre, bien que n'ayant aucune chance de convertir M. delà Bourdonnaye et ses amis, était en bonne voie de constituer autour de lui, et en dehors du petit groupe des extravagants, une droite modérée. Mais il y avait dans le parti royaliste autre chose que les députés : il y avait les journaux.

La tendance naturelle de la presse, surtout dans les opinions extrêmes, est de faire toujours enchère de violence avec la fraction ardente du parti auquel elle appartient. Tout l'y pousse : Tentraînement de la polémique, la facilité plus grande de faire du bruit avec des thèses absolues et des attaques à outrance, que par la modération et le bon sens. Le journaliste n'est pas arrêté par la responsabilité de l'action. S'il se croit responsable, ce n'est que vis-à-vis de sa clientèle, et, dans celle-ci, c'est naturellement la partie la plus emportée qui fait

sentir davantage sa pression et ses excitations. FJatter les passions d'une coterie devient donc sa préoccupation première. D'ailleurs, au moment même où il fait ainsi acte de faiblesse intéressée, il acquiert une sorte de renom de courage par ces témérités fanfaronnes et provocantes qui ne font le plus souvent courir de danger qu'à sa cause.

La presse de droite a souffert de ce mal presque autant que la presse de gauche. Elle en souffrait déjà sous la Révolution et surtout après le 9 thermidor, à cette époque où les journaux ont exercé une influence exceptionnelle. Elle en souffre aussi sous la Restauration . Pendant que M. de lillèle cherchait et parvenait, dans une certaine mesure, à modérer la droite parlementaire, tous les journaux royalistes poussaient à l'opposition sans merci , telle que la voulait l'extrême droite. Us le faisaient sur un ton qu'on aurait cru spécial aux feuilles révolutionnaires. C'étaient le Conservateur^ la Gazette de France^ la Quotidienne aux allures un peu vieillottes que la caricature représentait généralement sous les traits d'une antique marquise, et le Drapeau hlanc, plus jeune, mais plus violent, plus audacieusement réactionnaire. L'exemple de cette polémique à outrance était d'ailleurs donné de haut. On ferait à l'extrême droite un honneur qu'elle ne mérite pas, en voyant un des siens dans M. de Chateaubriand. Il y avait chez ce dernier des idées hardiment libérales qui creusaient un abîme entre lui et les ultras; c'est lui qui le premier, dès 1816, à une époque où M. Royer-Collard lui-même tâtonnait encore, avait posé, dans la Monarchie selon la Charte^ les vrais principes du gouvernement représentatif. Mais si M. de Chateaubriand ne s'est jamais confondu avec

l'extrême droite, il a été souvent son allié dans l'opposition; s'il n'était pas avec elle en communion de doctrines, il a plus d'une fois partagé ses passions. Soit dans ses brochures, soit dans les colonnes du Journal des Débals oudu. Conservateur ^ il a contribué beaucoup à inaugurer, ou du moins à développer et à acclimater une certaine façon de soutenir les doctrines royalistes dans une langue révolutionnaire et de mettre la violence populaire au service des opinions de la haute société. Seulement, l'incomparable pamphlétaire relevait ce qu'il avait d'excessif dans l'invective, le sarcasme et l'injure, par ce je ne sais quoi qui est la marque du génie. Il était parfois grossier, jamais vulgaire. Les plagiaires ne copiaient que sa violence.

On s'imaginerait volontiers de tels journaux rédigés par des fanatiques qu'emportait l'ardeur de leurs convictions politiques et religieuses. Ce serait une sorte d'excuse et de consolation. Si tels étaient parfois ces rédacteurs, il y avait de piquantes et même d'étranges exceptions. A la tète de la vénérable Quotidienne^ ne voit-on pas M. Michaud, royaliste fidèle sans doute, désintéressé, ayant prouvé son courage aux heures du péril, pouvant se vanter d'avoir été condamné à mort par le Directoire et qualifié de « mauvais sujet « par Napoléon ; mais bien certainement le rédacteur en chef qui ressemble le moins à son journal? A considérer cet Athénien aimable, narquois, léger, d'une conversation parfois un peu risquée, bien que toujours de bonne compagnie, dégagé des préjugés étroits, goûtant fort les libres rapports avec les hommes d'esprit de toute opinion, croyant, et cependant racontant lui-même qu'arrêté sous la Révolution et pensant être à la veille de mourir,

il avait lu comme livre de suprême consolation les Essais de Montaigne, — on est tenté de se demander ce qu'il faisait dans un tel parti et à la tête d'un tel journal. Sa sincérité et son honnêteté sont hors de cause. Mais n'était-il pas poussé dans l'opposition extrême, moins par l'absolu de ses opinions que par la pente d'un esprit malicieux et épigrammatique; journaliste habile, écrivant peu et brièvement, visant juste; parfois cruel, sans jamais être en colère ; faisant une guerre implacable en souriant, et en souriant de ses amis parfois autant que de ses adversaires? Parmi les autres rédacteurs, à côté de AI. Laurentie, dont le caractère et les opinions étaient bien en harmonie avec ce journal, on rencontrait M. Fiévée, dont la profondeur de conviction paraissait douteuse, esprit mobile et piquant, audacieux et agressif par impertinence plus que par emportement; et en sousordre quelques écrivains plus jeunes qui, comme M. Véron, M. Capefigue et M. Malitourne, étaient peutêtre moins les habitués des églises que des théâtres. Certains abonnés de province demeuraient cependant convaincus que tous les rédacteurs dont ils lisaient dévotement les articles étaient des abbés; cette confiante méprise amusait beaucoup M. Michaud.

Il serait plus curieux encore de pénétrer dans les bureaux du Drapeau blanc ^ le pur entre les purs, le plus enflammé et le plus intolérant des défenseurs du trône et de l'autel, celui qui menait hardiment et bruyamment la campagne de l'extrême droite. A côté de quelques hommes sérieusement et sincèrement exagérés, comme MM. de Lamennais et O'Mahony, qui d'ailleurs ne collaboraient que par occasion à ce journal, s'y trouvaient de beaux esprits frivoles et sceptiques, tels que M. Charles

Nodier. Celui qui faisait tout, écrivait tout, avec une énergie et une verve d'ailleurs fort remarquables, celui qui était à lui seul le Drapeau blanc ^ c'était M. Martainville, l'auteur bouffon et peu austère de Grivoisiana et du Pied de mouton, le boule-en-train de la Société des déjeuners des garçons de bonne humeur, nullement méchant, mais homme de plaisirs sans choix, vivant d'expédients et d'aventures, criblé de dettes, sorte de devancier des héros de la a Vie de bohème » . On se demande en quel état d'esprit il était quand, à la pieuse et compatissante édification des honnêtes royalistes qui dévoraient son journal, il terminait ainsi un article où il se plaignait des procédés de M. de Villèle à son égard : « Ohl mon Dieu! quand les chrétiens, pour supporter de cruelles épreuves, ont besoin de chercher des forces ailleurs que sur la terre, ils pensent à tout ce qu'a souffert le Sauveur du monde! »

Tels étaient quelques-uns des journalistes qui tenaient M. de Villèle en échec lorsqu'il voulait ramener les royalistes à une politique plus sensée et plus modérée. Le chef de la droite écrivait, tout découragé, dans une de ses lettres : « On trouve ici que le Drapeau blanc fait plus de mal que de bien. On a fait ce qu'on a pu pour l'engager à aller dans un sens plus modéré. Il a refusé net. 5) La raison de M. Martainville était bien simple. Un jour que M. de Villèle lui reprochait sa violence : u II faut bien croire que j'ai raison, disait-il, car plus mes articles sont violents, plus le Drapeau blanc gagne d'abonnés. »

En face de cette opposition, que devenait le gouvernement du centre? Que faisaient M. de Serre et ses amis? Ils inspiraient assez de confiance à FEurope pour obtenir, au bout de quinze mois, la libération anticipée de l'occupation étrangère; ils supprimaient peu à peu toutes les lois d'exception portées après 1815, et, au bout de quatre ans, ils avaient remis le pays en pleine possession de ses libertés constitutionnelles; enfin ils faisaient voter quelques-unes de ces rares et grandes lois qui survivent aux circonstances, comme la loi de recrutement et les lois de la presse. Toutefois il était évident que leur œuvre était faussée et rendue en partie stérile par la scission produite entre les monarchistes du centre et ce qui aurait dû constituer la droite modérée. Il leur fallait faire du royalisme sans les royalistes, comme, à d'autres époques, on a pu tenter de faire de la république sans les républicains : épreuves souvent honnêtes, parfois nécessaires, mais qui réussissent rarement. Entre les deux oppositions de gauche et de droite, l'assiette du gouvernement n'était pas assez large.

Sa force parlementaire était tout entière dans l'éloquence de M. de Serre, le premier orateur du temps. Il faut le voir dans tout l'éclat de la session de 1819, étonnant par ses improvisations soudaines autant que par sa faculté de méditation ; sachant tantôt traiter avec ampleur les thèses delaphilosophiesocialeet politique, tantôt jeter en pleine bataille de ces paroles de feu qui foudroient un adversaire ou enflamment une Assemblée. Exposé aux

attaques de toutes paris, il semble parfois presque seul; mais il fait face à droite, à gauche, porte d'un côté, puis de Tautre, des coups terribles. Spectacle étrange que celui de cet homme gouvernant par des victoires de tribune! On dirait quelque légende de ces chevaliers héroïques qui, à grands coups d'épée, tenaient tête à des armées entières. Une telle lutte pouvait-elle durer indéfiniment? Celui qui la soutenait à lui seul s'y épuisait. Chez M. de Serre, l'homme tout entier se livrait en même temps que l'orateur ; c'était précisément le secret de son action sur la Chambre. Les émotions qui bouillonnaient dans celte âme ardente et qui lui arrachaient ces cris puissants , irrésistibles, n'étaient pas des jeux de mise en scène ou des feintes d'histrion. Chaque soir, il sortait de la séance plus douloureusement meurtri, plus profondément atteint aux sources mêmes de la vie; et ses amis, écoutant le bruit de sa poitrine haletante, pouvaient mesurer avec effroi sur son front pâli, sur ses tempes où suintaient des gouttes de sueur, le progrès du mal intérieur qui le dévorait. Avant la fin de 1819, les médecins déclaraient ne pas répondre de sa vie, s'il n'allait passer l'hiver sous un climat plus doux.

On ne pouvait guère espérer que, dans sa résistance à l'attaque souvent excessive des ultras, le gouvernement du centre ne portât pas des coups trop forts et ne penchât jamais du côté opposé. Il ne comprenait pas toujours assez le péril qu'il y avait à irriter la droite, à la rejeter ainsi plus encore dans l'exlrême <lroite, et l'avantage qu'il y aurait eu au contraire à la rallier. Privé de l'appui qu'en temps régulier il aurait dû renconlrer de ce côté, inquiet de se voir une base trop resserrée, il était parfois tenté de l'élargir, en s'ap-

puyantuiî peu sur la gauche. Ajoutons que dans les luttes de ce genre, quand les passions sont soulevées, les partis modérés et intermédiaires arrivent bien difficilement à fixer Topinion sur eux ; aussi le ministère s'apercevait-il trop souvent qu'en se défendant contre la droite, il avait travaillé non pour lui-même, mais pour les adversaires de la monarchie.

On sait quel usage devait faire la gauche des forces qu'elle se trouvait ainsi acquérir. Dans Téchec delà politique du centre, elle est plus coupable encore que l'extrême droite. M. de Serre, M. de Richelieu, M. Decazes n'avaient-ils pas été au-devant des libéraux, une branche d'olivier à la main, leur offrant la liberté, ne leur demandant que d'accepter loyalement la monarchie, apportant même, pour gage de leur sincérité, leur rupture avec la droite? Comment a-t-il été répondu à cette avance confiante? La conduite de la gauche est maintenant connue et, grâce à Dieu, jugée; il est peu de choses aussi laides dans l'histoire des partis. Sans souci de fonder sincèrement la liberté, celle gauche ne cherchait, au parlement, qu'à soulever les questions irritantes et stériles qui pouvaient entretenir les préjugés, aigrir les animosités, emflammer les colères contre les Bourbons. Toutes les franchises qu'on remettait entre ses mains, elle s'en servait aussitôt pour faire son œuvre de destruction. Dans le pays, elle préparait de compte à demi avec les bonapartistes des conspirations de caserne. Son idéal était une insurrection militaire c^ libérale » à la façon de l'Espagne; elle flattait et excitait le soldat; elle s'attachait partout aux généraux mécontents pour en faire des députés et des chefs de parti, tentant ainsi, au nom d'une liberté menteuse, laperver-

sien du devoir militaire, attentat analogue à celui que devait perpétrer, au nom de Tordre, Tauteur du 2 décembre.

C'est une situation singulière que celle de M. de Serre et de ses amis. Ils veulent sincèrement, ardemment la monarchie et la liberté, et ils sont accusés par la droite de sacrifier la monarchie à la liberté, par la gauche de sacriKer la liberté à la monarchie. Sous le coup de cette double attaque, le ministère est chaque jour plus ébranlé. Spectacle décourageant et trop fréquent, hélas! dans notre temps et dans notre pays, deTinipuissance des modérés contre les passions des partis extrêmes! Pour reprendre des forces, le centre doit évidemment trouver des alliés d'un côté ou de l'autre. Au début, sous l'impression du souvenir laissé par la Chambre introuvable, alors qu'il était frappé presque exclusivement du péril de la contre-révolution, il a pu être tenté de chercher ce point d'appui à gauche. Telle était la tendance de M. Decazes, qui sentait ne pouvoir se faire pardonner par la droite l'ordonnance de 1816. Mais à mesure qu'apparaît davantage la menace d'une révolution, à mesure que se montrent les sentiments vrais des hommes de la gauche, les royalistes du centre comprennent que leurs alliés ne peuvent être de ce côté. II faut voir comment M. de Serre, si hardi cependant, si confiant dans sa bonne foi libérale, retire indigné la main qu'il avait tendue, quand il aperçoit le défaut de sincérité de la gauche et ses arrière-pensées sournoises ou violentes de renversement; il faut entendre par quel éclat d'éloquence vengeresse il rompt alors avec elle! M. Laine, l'un des premiers, s'était arrêté, inquiet, troublé, et avait tenté de revenir sur ses pas; M. Mole, ensuite. Quant au duc de Riche-

lieu, qui, dès la fin de 1818, avait quitté le ministère, il écrivait d'Aix-la-Chapelle à ses amis demeurés au pouvoir après sa retraite : a J'aime encore mieux l'exaltation royaliste que le jacobinisme; au nom du ciel, examinez cette situation; cherchez-y un remède. »

Enfin, dans les derniers mois de 1819, après le scandale de l'élection de Grégoire, un moment vient où le danger de gauche apparaît si évident que tout le monde au centre, y compris M. Decazes, sent la nécessité de tenter un rapprochement avec la droite modérée. Al. de Serre imagine lui-même un grand plandegouvernement : il s'agit de faire un ensemble de lois à la fois très-libérales et très-conservatrices, donnant ainsi des garanties aux esprits sincères du centre gauche pour les détacher de la gauche antidynastique, et à la droite pour la séparer des ultras. Des ouvertures sont faites par le ministère à M. de Villèle et à ses amis. Va-t-on donc réparer le mal dont on soufiVe depuis le mauvais point de départ de 1815? La droitecessera-t-elle de subir Tentraînement de l'extrême droite, pour former avec le centre, avec les amis de M. de Serre, de M. Laine et du duc de Richelieu, l'union si naturelle, si désirable, si nécessaire, de tous les royalistes modérés?

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