‹ Royalistes & républicainsChapitre 27 sur 86 · M. DE IILLELE SE RAPPROCHE DU CENTRE · texte numérisé non relu

M. DE IILLELE SE RAPPROCHE DU CENTRE

et dans ses papiers intimes \ Au fond, M. de Villèle comprenait très-bien que l'intérêt delà monarchie et du pays obligeait ses amis à accepter ces ouvertures. Mais il en était presque attristé; car il prévoyait quelles difficultés il allait rencontrer dans son propre parti, qui avait pris l'habitude et les passions de l'opposition. Il sentait que sa modération l'exposerait à toutes sortes de soupçons. Rien que pour entrer en communication avec les ministres, il prenait mille précautions comme s'il était enveloppé d'une surveillance défiante. Il ne se trompait pas en effet. « Dans la réunion chez Chabrillant, écrivaitil, la Bourdonnaye a cherché indirectement à inspirer des inquiétudes à nos amis sur mon voyage prématuré à Paris et sur ma visite à Corbière. Nous sommes assez nets pour avoir pu nous dispenser de répondre. " Dans la Chambre, M. de Villèle avait acquis une réelle influence. Sans doute il ne pouvait rien faire entendre au petit groupe de l'extrême droite, a La Bourdonnaye, écrivait-il le 18 décembre 1819, ne me parle plus, ni moi à lui. « Mais c'était sur les députés de la droite qu'il avait autorité : « Fiévée et la Bourdonnaye, écrivait-il encore à la même date, voudraient bien lever un étendard à part à l'extrême droite; personne ne les suit, ce qui les désole. «

Malheureusement il n'en était pas de même de la presse et des salons, dont l'influence s'exerçait plus encore sur la conduite du parti depuis que les députés de la droite, par une série d'élections malheureuses, étaient réduits à une très-petite minorité. C'est ce que M. de Villèle

* M. Nettement a eu commuoication de ces papiers, et les extraits qu'il en a donnés ne sont pas le moindre intérêt de son Histoire de la Restauration.

appelait « raction extérieure à la Chambre «. Tous les journaux royalistes, obéissant à cette tendance fatale qui a été déjà signalée, poussaient à l'opposition à outrance, ne semblant avoir qu'un dessein : exalter et flatter les passions de leur parti. Dans les salons, sortes de clubs élégants de Textrême droite, M. de Villèle était réduit à subir de vérilables assauts. « Le 18 décembre, dîné chez la Panouze avec Lauriston, lit-on sur son carnet; Donnadieu ayant attaqué toute modération, prêchant la division et traitant notre conduite de folle, m'a forcé de le combattre vivement. Mes nerfs étaient tellement surexcités que j'ai passé une nuit blanche. « Ce Donnadieu, qui était alors l'oracle de certains hôtels du faubourg et qui prétendait ainsi obliger le leader delà, droite à se justifier, était un général à la taille gigantesque, à la voix de stentor, et n'ayant guère d'ailleurs que ce mérite; révolutionnaire au début de sa carrière, il s'était vanté, lors de la fondation de l'Empire, d'être le Brutus du nouveau César; bientôt cependant il était nommé général et baron ^ mais il encourait ensuite de nouvelles disgrâces par sa turbulence indisciplinée, par les désordres de sa vie militaire et privée; au retour du roi, il se montrait royaliste exalté; seulement s'étant compromis, pour faire du zèle et du bruit;, dans une répression excessive de la conspiration de Grenoble, en 1816, il en voulait au gouvernement de l'avoir révoqué, et surtout d'avoir dévoilé sa conduite; d'ailleurs a il avait si peu de sagesse et de conduite, rapporte M. de Villèle, qu'il était toujours obéré, et qu'il fatiguait ses connaissances d'emprunts, les princes de demandes, obtenant tantôt de l'un, tantôt de l'autre « .

Une circonstance se présenta bientôt où la droite fut

M. DE VILLELE SE RAPPROCHE DU CEKTRE. '211

mise en demeure de choisir entre la politique de M. de lillèle et la politique de ceux qu'il appelait dans ses lettres les <* insensés 55, les « enragés» , la « faction des pointus » ou des « pressés » . Le ministère demandait à la Chambre la faculté de percevoir les douzièmes provisoires en attendant le vote du budget. La gauche se montrait disposée à refuser, précisément pour punir le gouvernement de s'appuyer sur la droite. L'occasion était donc excellente, disaient les ultras, toujours prêts aux coalitions. «Il faut, s'écriait sans ambages la Quotidienne^ que la gauche et la droite s'entendent afin de manifester leur indignation commune contre M. Decazes. « Tous les journaux royalistes parlaient de même. Mais M. de Villèle était là, résistant à une conduite qu'il déclarait « absurde, honteuse, funeste », et il écrivait à Toulouse :

« ...Outre les difficultés générales, il faut encore « lutter contre la mauvaise direction qu'on cherche à « donner à notre parti. C'est plus fort que jamais. Avant- « hier, à la réunion des pairs, il m'a fallu faire tète à « presque tous. C'est un métier insupportable. Ils voutt laient nous faire refuser les six douzièmes, au risque " de perdre nos alliés de la nuance qui marche avec " Laine, de nous divisernous-mèmes et nous faire voter Cl avec les jacobins. Cela m'a paru si absurde que je n'ai « pas pu me taire, quoique Corbière fût de moitié avec i'. eux. J'étais tellement agité, que je n'ai pu fermer « l'œil que bien avant dans la nuit, w (Lettre du 21 décembre 1819.) — « ...Nous avons eu une reprise de « cette action folle et extérieure à la Chambre, que a Corbière appelle la ^^ faction des 2)ressés «. II y a là ti des hommes moins occupés des intérêts publics que

" des leurs. Ils ont cru Toccasion bonne pour renverser « Decazes en réunissant nos 45 fidèles aux 115 voix de « la gauche. J'ai repoussé cette idée comme honteuse et a funeste. Par malheur, ils ont réussi auprès de cet ex- « cellent Corbière qu'ils ont complètement retourné « pendant sept ou huit jours. Jugez de mon chagrin et « de la triste situation des royalistes. Enfin, hier au soir, « tout s'est arrangé. Il n'y a que la Bourdonnaye qui •< restera dans cette mauvaise voie. Tous les autres, tt même Corbière, sont revenus à mon avis. » (Lettre du 23 décembre.)

M. de Villèle avait donc fini par l'emporter. " L'action extérieure " , pour cette fois, n'était pas parvenue à se substituer à l'autorité du chef parlementaire, et, lors de la discussion, M. de la Bourdonnaye seul attaqua le ministère avec son âpreté et son emportement habituels. Cette lutte avait valu au pauvre M. de Villèle plus d'une " nuit blanche » . Au dehors, on ne pardonnait pas aux députés de la droite leur modération. La Quotidienne remerciait M. de la Bourdonnaye. « C'en est fait, disait le Drapeau blanc^ le côté droit sera toujours dupe et donnera toujours aux jongleurs ministériels un nouveau sujet de rire à ses dépens. ^5 M. de Villèle écrivait pendant ce temps sur son carnet ou dans ses lettres :

« Je suis allé à la réunion chez Piet. J'ai pu m'aper- « cevoir du mauvais effet produit par les criailleries des « fous et des intrigants de salon contre notre vote des « douzièmes. L'erreur de Corbière nous fait beaucoup « de mal et me cause un grand chagrin. — Vous ne « pouvez vous faire une idée des propos que tiennent « nos enragés. Je ne suis pas bon à jeter aux chiens. Ce « n'est pas tout : Jules de Polignac, Mathieu de Mont-

Page 1