‹ Royalistes & républicainsChapitre 28 sur 86 · M. DE VILLELE SE RAPPROCHE DU CENTRE · texte numérisé non relu

M. DE VILLELE SE RAPPROCHE DU CENTRE

tt morency, madame la duchesse d'AngouIême elle- « même sont vendus à Decazes. J'ai fini par dire l'autre ce jour à deux de ces fous : Il faut conclure de tout ceci « que, pour faire du royalisme à votre guise, il faut en et faire contre les royalistes des deux Chambres, les gens « du château, les membres de la famille royale et le ce Roi. Il n'y a plus que vous et quelques journalistes ce qui entendiez quelque chose à la politique ! "

Puis M. de Villèle ajoutait avec une nuance de découragement : « Les ressources se gaspillent, la force se perd. » Il tenait bon cependant avec son petit bataillon parlementaire, ce II y a plus de sagesse qu'ils ne le croient dans nos députés v , écrivait-il. Mais il sentait la violence croître chaque jour autour de lui. Les salons étaient montés à un diapason de plus en plus haut, ce La passion tue le raisonnement « , disait-il encore ; et dans une autre lettre du 6 février 1820 :

ce J'espère que les salons n'entraîneront presque ce personne chez nous. Mais cela me donne une peine ce infinie. Il est dur d'avoir à lutter même avec les siens. ce Hier, j'étais sorti de chez moi avant huit heures du « matin, et je n'y suis rentré qu'à une heure après mice nuit. Toute la journée s'est passée en conférences. »

Aussi reprenait-il, presque désespéré : ce Je me brûle le sang depuis cinq ans, je sens en moi une irritation nerveuse, une fatigue intellectuelle qui annonce le besoin du repos. «

C'était aussi contre les journaux qu'il lui fallait combattre. Membre du conseil de rédaction du Conservateur ^ il est un jour convoqué pour entendre la lecture d'un article manifeste de M. de Chateaubriand, violente attaque contre M. Decazes, concluant à ce que les lois

'iXâ L'EXTREME DROITE ET LES ROYALISTES.

proposées par ce ministre fussent rejetées, quelles qu'elles fussent. M. de l illèle proteste avec fermeté, disant que les députés ne suivront pas un tel conseil. A la suite d'explications aigres-douces, il se retire et envoie sa démission de membre du comité de direction. Mais il est aussitôt avisé que cette démission est refusée et que M. de Chateaubriand a modifié son article. M. de Villèle revient alors au comité, et, le nouveau manifeste déclarant que si le ministère apporte de bonnes lois il faudra les appuyer, il cesse de s'opposer à la publication. Toutefois le genre d'attaques qu'il est obligé de laisser passer dans ce même article montre assez quel est Tétat d'esprit des royalistes. On y dit que la politique du ministère est une « escroquerie » par laquelle « on espère tantôt dérober un homme, tantôt filouter une majorité ^5 ; à ce régime, « la France meurt de mépris comme on meurt de gangrène » , et l'article se termine par cette terrible invective :

a C'est du gouvernement même que descend la cor- " ruption ; c'est le ministère du prince légitime qui " exige, pour ainsi dire, qu'on ait trahi son Roi, qu'on " ait fait preuve d'impiété, qu'on ait soutenu toutes les « illégitimités, pour obtenir la faveur... Le ministre « qui, par un jeu cruel de la fortune, dispose aujoura d'hui de nos destinées, au lieu de comprendre sa u situation et la nôtre, au lieu de revenir sur ses pas, a s'enfonce de plus en plus dans le précipice; il contia nuera d'intriguer jusque dans l'abime, et cet abîme u se refermera sur lui. «

M. de Villèle savait qu'il n'avait pas seulement à lutter contre des passions aveugles et sincères. Il avait discerné par derrière une intrigue de M. de Talleyrand et

de M. de VitroUes, qui, avec Tappui de M. Fiévée, rédacteur de la Quotidienne^ cherchaient à soustraire la droite à la direction de son chef parlementaire. Il écrivait à ce propos :

Cl Nous sentons depuis longtemps l'action de cette tt intrigue sur notre royalisme, et c'est elle qui s'est « attachée à me nuire. Il s'agit d'arriver à un ministère tt Talleyrand qui, n'ayant aucune influence dans la ic Chambre, serait dans la nécessité de faire un coup Cl d'Etal, au risque des suites. On casserait la Chambre, « on suspendrait par ordonnance la liberté individuelle tt et la liberté de la presse, sauf à faire approuver ces Cl mesures par la Chambre future, ou à ne pas en contt voquer si l'on croyait pouvoir s'en passer. «

Telle était la situation, et l'on ne pouvait dire qui l'emporterait de M. de Villèle avec les députés de la droite, ou des n enragés » de la presse et des salons, quand, dans la nuit du 13 au 14 février 1820, une rumeur sinistre se répandit dans Paris : le duc de Berry venait de tomber, au sortir de l'Opéra, sous le poignard de Louvel.

A la nouielle de l'assassinat, un cri de douleur s'échappe de toutes les poitrines royalistes ; mais, par l'effet d'un instinct de passion ou d'un mot d'ordre que donnent les habiles, il se transforme aussitôt en un cri de colère contre le ministre sur lequel se concentraient toutes les défiances et toutes les haines de la droite, M. Decazes. Les démarches de la famille royale auprès

du roi, les supplications irritées de la veuve en deuil et en larmes, les menaces proférées contre la personne du minisire par les gardes du corps, s'ajoutent aux malédictions des journaux. M. Clauzel de Coussergues, dès le lendemain, monte à la tribune pour accuser M. Decazes d'être complice du meurtre. Ce n'est plus de la colère, c'est de la rage. Pendant que le Journal des Débats insulte celui qu'il appelle un « Bonaparte d'antichambre " , le Conservateur écrit : « La main qui a porté le coup n'est pas la plus coupable.» La Gazette de France déclare a qu'il est impossible de laisser à la tête du gouvernement les ministres dont la complicité non matérielle, mais morale, avec Tinfàme Louvel, est évidente i5 . Enfin M. Martainville, qui tient à honneur d'être toujours le plus violent, après avoir injurié celui qu'il appelle le « Séjan libournais -a , s'écrie dans le Drapeau blanc : « Oui, monsieur Decazes, c'est vous qui avez tué le duc de Berry. Pleurez des larmes de sang; obtenez que le ciel vous pardonne; la patrie ne vous pardonnera pas. » Sur l'avis des comités royalistes, de toutes parts, en province, on envoie aux Tuileries des adresses inspirées par la même passion. Les journaux de gauche, étourdis de ce bruit, ne savent que reprocher aux « énergumènes de droite leurs larmes fastueuses, leur joie féroce éclatant au milieu de pleurs « . M. de lillèle et les sages se sentent débordés; ils se bornent à demeurer à l'écart d'excès qu'ils déplorent.

La poussée est si forte que le roi, tout froissé qu'il est de cette violence injurieuse à sa dignité, tout attaché qu'il demeure à son ministre favori, est contraint de céder. M. Decazes est enfin à terre. La presse de droite

pousse une exclamation de haine triomphante. Dans le Drapeau blanCj M. Charles Nodier conseille à M. Decazes ce de ramasser le poignard de Louvel et de s'en percer le sein » . Le même journal ajoute : « M. Decazes avait à choisir entre Téchafaud et la fuite ; il a choisi la fuite. Son agonie a été ignoble et lâche. )? Enfin M. de Chateaubriand, dans le Conservateur^ après quelques mots sur le « misérable ministère » qui s'en allait, écrit celte phrase cruelle et fameuse : « Les pieds lui ont glissé dans le sang ; il est tombé. «

Louis XI III ne voulait pas remplacer M. Decazes par un ministère de pure droite qui d'ailleurs n'aurait eu dans la Chambre qu'une infime minorité. Le nouveau cabinet est encore composé d'hommes du centre, mais de ceux qui se rapprochent le plus de la droite : le duc de Richelieu a consenti à accepter la présidence du conseil ; M. de Serre, de plus en plus efi'rayé du danger révolutionnaire et convaincu qu'il faut tenter l'alliance avec la droite, demeure le personnage le plus important du ministère. ^ Nous entreprenons une tâche difficile et dont sans doute vous trouvez le succès improbable, — écrit-il à M. de Barante; — nous voulons gouverner raisonnablement, en nous appuyant sur la droite. » Est-ce cette fois enfin que s'accomplira l'union si nécessaire, et jusqu'ici vainement tentée, des royalistes sages contre les perfidies de gauche et, au besoin, contre les extravagances des ultras ? Tout devait y pousser. Le crime de Louvel était fait pour donner à la menace révolutionnaire quelque chose de particulièrement saisissant. Plus violente que jamais, la gauche entrait décidément dans la voie des conspirations. Partout il y avait le sentiment que la monarchie était en péril et qu'un

grand effort était nécessaire pour la sauver. La vue du danger, Texpérience de cinq années de vie publique ont-elles rendu la droite plus conciliante et plus juste à regard du centre? On a donné satisfaction à sa défiance ancienne contre M. Decazes ; va-t-elle accepter la main que lui tendent deux anciens émigrés, M. de Richelieu et M. de Serre, et leur accorder l'appui qu'ils lui demandent?

C'est seulement sur la promesse de ce concours que le duc de Richelieu a consenti à reprendre le pouvoir. Monsieur lui a donné sa parole. M. de Villèle s'est engagé, de concert avec M. Corbière, à employer tous ses efforts pour faire des hommes de la droite " les ministériels du nouveau ministère » ; il écrit, avec son grand et honnête bon sens : a Les royalistes sans le Roi se perdent, le Roi sans les royalistes se perd. Il faut que l'expérience des deux dernières années nous serve à quelque chose. » D'autre part, le duc de Richelieu annonçait que « son intention était de faire tous ses efforts pour rallier franchement les royalistes au Roi, et le Roi aux royalistes qui se perdaient par leurs divisions V .

M. de Villèle s'emploie aussitôt avec la plus entière loyauté à tenir sa parole. Par son influence, la droite parlementaire consent à soutenir le ministère. M. de la Bourdonnaye et cinq ou six exaltés seulement s'obstinent dans une opposition irréconciliable et votent avec la gauche. Quant aux journaux, toujours plus rebelles que les députés aux conseils de modération, ils ne semblent pas, au début, disposés à désarmer. « Il n'y a rien de changé, il n'y a qu'un Bourbon de moins! v dit, avec un sinistre dédain, le Conservateur, au lendemain de

la constitulion du nouveau cabinet. Cependant M. de Villèle use de tous les moyens pour contenir cette presse compromettante. Il parvient à obtenir du Drapeau blanc un manifeste embarrassé dans lequel celui-ci promet tant bien que mal de ne point entraver par une opposition prématurée la marche du ministère. Mais cette concession est faite de mauvaise grâce, et, quelques jours plus tard, on lit dans le même journal :

tt Les royalistes qui habitent la capitale connaissent " et apprécient les considérations puissantes, irrésistiu blés, qui nous ont fait tout à coup quitter Fattitude u animée du combat pour la contenance calme, le repos « et Fatlention... La bataille est sans doute loin d'être « gagnée; mais que faire quand des hommes honoratt blés, l'olivier à la main et le sourire sur les lèvres, tt viennent, au nom de la royauté menacée, demander tt qu'on ne précipite rien et donner leur parole d'honu neur que tout ira bien ? «

Aussi, au bout de peu de semaines, il ne suffit plus au Diapeau blanc de traiter les libéraux de « félons infâmes»; on le voit peu à peu reprendre l'opposition contre le ministère, et M. Martainville finit même par lancer une brochure, intitulée : la Bombe royaliste ^ où l'on trouve cette violente déclaration de guerre contre le cabinet et ses alliés de droite modérée :

« Royalistes, on vous trompe encore, on a toujours « voulu vous tromper... La confiance, ce noble défaut " des cœurs droits et généreux, causerait encore votre M perte et vous livrerait à un ennemi qui, après avoir tt endormi votre vigilance, rirait de votre crédulité. Cet « ennemi, c'est le ministère. Oui, le ministère vous « trompe sciemment et avec préméditation. »

La brochure se terminait par un conseil aux royalistes de rester neutres, dans les élections, entre le ministère et les libéraux. Quant à la Quotidienne, elle refuse à M. de Villèle même une trêve momentanée : elle continue son opposition contre un cabinet qui lui semble être une « pâle contrefaçon » de Tancien, et elle déclare que les députés de la droite qui s'associeront à la gauche pour rejeter la nouvelle loi électorale rendront service à la monarchie. Du reste, qu'un extravagant comme le général Donnadieu insulte le duc de Richelieu, il est assuré d'être appuyé par presque foute la presse royaliste.

En dépit de ces excitations et des effets fâcheux qu'elles ont sur l'opinion, M. de Villèle demeure le maître de sa petite armée parlementaire, et il parvient à maintenir dans la Chambre, durant la session de 1820; l'union de la droite et du ministère. Aux élections partielles de la fin de cette année, les nouveaux alliés com- ! battent et triomphent ensemble contre la gauche. Bientôt M. de \ illèle et M. Corbière entrent dans le cabinet ; on le leur avait demandé plusieurs fois, et ils avaient refusé jusqu'ici, par crainte d'alarmer les esprits soupçonneux de leur parti. M. de Chateaubriand est nommé à l'ambassade de Berlin. En apparence du moins, l'union est donc complète.

M. de Villèle et la droite modérée seraient d'ailleurs bien injustes s'ils ne donnaient pas leur concours au ministère, qui suit avec loyauté sa nouvelle ligne politique et qui lutte avec courage contre les violentes attaques de la gauche et d'une partie de ses anciens amis. M. de Serre, non encore guéri, s'est hâté de quitter Nice aux premiers rayons du printemps. Vainement les

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médecins ont-ils voulu le retenir : mourir pour mourir, il préfère tomber à son poste de combat. Quand, peu de jours après son retour, il se lève pour la première fois de son banc, pâle et faible, et gravit péniblement les degrés de la tribune au milieu d'une Chambre attentive et émue, c'est pour foudroyer la gauche dans la personne d'un de ses chefs. M. de la Fayette venait de déployer en quelque sorte le drapeau tricolore comme un signe d'insurrection ; il savourait encore les acclamations de son parti, que déjà M. de Serre, en peu de mots, le précipite de son char de triomphe. M. de la Fayette a parlé de la Révolution; son puissant adversaire le suit sur ce terrain et l'accable sous ces écrasantes paroles :

« Ces temps n'ont-ils pas aussi laissé à l'honorable « membre de douloureuses expériences et d'utiles soute venirs ? Il a dû éprouver plusieurs fois, il a dû sentir, Cl la mort dans l'âme et la rougeur sur le front, qu'après tt avoir ébranlé les masses populaires, non-seulement « on ne peut pas toujours les arrêter quand elles courent « au crime, mais qu'on est souvent forcé de les suivre, Il quelquefois de les conduire. »

C'est sur ce ton, avec ce talent et cette vaillance, que M. de Serre se débat pendant le reste de cette session. K II faisait tète à tout et à tous, — dit un des opposants d'alors, le feu duc de Broglie, — avec un degré d'intrépidité, de sang-froid, d'énergie, de présence d'esprit, d'à-propos, qui n'a jamais été égalé peut-être, et certainement jamais surpassé dans aucune Assemblée, rendant coup pour coup, raison pour raison, sarcasme pour sarcasme, invective pour invective. La lutte était homérique. » Parfois ses forces le trahissaient^ et il éprouvait

à la tribune des défaillances soudaines : on devait lui faire apporter un fauteuil; mais il se ranimait aussitôt et, debout, reprenait la lutte.

En face d'une gauche qui fomentait les passions insurrectionnelles à la tribune et qui conspirait hors de la Chambre, M. de Serre croyait à un danger révolutionnaire menaçant. Il estimait nécessaire de le conjurer à tout prix ; voilà pourquoi il présentait des lois restrictives qui pouvaient paraître en opposition avec les lois libérales qu'il défendait naguère. Accusé de contradiction, d'astuce et d'hostilité contre les intérêts nouveaux et les libertés modernes, il répondait auec une honnête fierté, mais non sans une nuance de mélancolie:

« Je puis assurer que, depuis que je suis admis dans u les conseils du gouvernement, les partis les plus nets, et les plus francs, les plus décidés ont toujours eu la " préférence. Si le succès n'a pas toujours couronné nos « efforts, c'est que le gouvernement n'a pas toujours ti rencontré la franchise qu'il apportait lui-mêaie. Quels Cl que soient ceux qui se portent les défenseurs des intéit rets nouveaux, nous pourrions leur dire : Quoi que ce vous ayez fait pour les intérêts nouveaux, vous n'avez « pas fait plus que nous... Je crois que le ministère dont « je faisais alors partie a fait tout ce qu'il était humai- « nement possible de faire pour fonder les libertés pua bliques. On sait de quel succès il a été payé! »

Le courage déployé par M. de Serre, les attaques, les injures subies par lui dans cette lutte contre la gauche, n'étaient pas encore le gage le plus décisif qu'il donnât à la droite de sa sincérité; ce n'était pas le sacrifice le plus douloureux que lui imposât son dévouement royaliste. Plusieurs de ses illustres amis, MAI. Royer-Collard,

Camille Jordan, de Broglie, Guizot, ne l'avaient pas suivi dans son évolution vers la droite. Cette scission donnait à sa conduite une apparence de désertion. Pour une âme comme la sienne, nulle épreuve n'était plus cruelle. Il rompit avec ses amis, non sans déchirement, mais sans hésitation. Les liens dont il lui fallait se dégager étaient plus que des liens politiques, M. Royer- Collard, qui n'était pourtant pas l'homme des effusions sentimentales, trouvait, pour parler de cette affection qui se brisait, des accents inaccoutumés dans sa bouche. « Nous nous connaissons intimement, — écrivait-il à M. de Serre, au moment où leurs relations allaient complètement cesser; — nous nous sommes montré nos âmes... Je vous aime avec tendresse, et plus d'une fois les larmes me sont venues aux yeux en songeant à vous. J'y pensais sans cesse en écrivant mon discours d'hier et je regrettais le temps où je vous l'aurais montré et où vous l'auriez approuvé, i) Trois ans plus tard, à la nouvelle de la mort de son ancien ami, M. Royer-Collard écrivait : ic Depuis que nous nous sommes séparés, il n'a pas cessé de me manquer, il me manquera toujours. « Plus d'une fois, M. de Serre rencontra face à face ses anciens amis à la tribune. Un jour, dans la discussion de la loi électorale, il parut adresser tout son discours à M. Royer- Collard et à M. Camille Jordan. " Il y avait dans ce discours, rapporte le duc de Broglie, une amertume d'amitié que la Chambre ne comprenait pas, mais qui était entendue par ceux qui connaissaient les personnages en lutte; et pendant ce temps, M. Royer-Collard Fécoutait, le suivait avec sollicitude et bienveillance. Telle est la force des esprits élevés et des caractères sincères, qu'il semblait que toute la question fût entre ces trois hommes;

tout le reste de la Chambre était effacé; les violences de la gauche, celles de la droite, tout était oublié : ces trois hommes seuls débattaient entre eux les plus hautes questions, l'aristocratie et Tégalité, l'empire des souvenirs et celui des institutions nouvelles. On oubliait tout en présence de cette lutte, à laquelle la maladie des adversaires donnait un caractère touchant, a Je pleure sur vous 55 , dit M. Camille Jordan à M. de Serre. — « Et moi sur vous! » lui répondit le garde des sceaux.

§ 9. — REPRISE d'opposition DANS L'EXTRÊME DROITE.

Grâce à l'appui loyal fourni par le ministère, grâce à la nouvelle loi électorale que celui-ci a fait voter, grâce aussi à la réaction provoquée par les fautes et les violences de la gauche, les élections partielles de la fin de 1820 sont pour la droite l'occasion d'un succès auquel elle n'était plus depuis longtemps habituée. Quand la Chambre se réunit pour la session de 1820-1821, il est facile de voir que les forces respectives des partis sont notablement modifiées, et par suite aussi leurs dispositions. Sans doute, M. de Villèle est toujours loyalement fidèle à l'alliance qu'il a contractée, et la droite modérée ne paraît pas vouloir se séparer de son chef. Mais les meneurs d'extrême droite cherchent à profiter des élections pour prendre leur revanche de l'isolement et de l'impuissance auxquels ils ont été condamnés dans la dernière session. Loin de trouver dans le succès une raison de se rallier à la politique qui a si bien servi les intérêts des royalistes, ils y voient le signe que l'heure du triomphe est venue pour leurs idées exclusives et

leurs violentes passions. Ils cherchent à persuader à la droite qu'elle est de force à rompre avec ses alliés du centre qui viennent d'aider à sa victoire électorale; ils veulent en finir avec le ministère, avec son programme d'union et de conciliation, et déployer de nouveau le drapeau de 1815. L'extrême droite, d'ailleurs, s'est renforcée à la Chambre. A côté de M. de la Bourdonnaye viennent se ranger le général Donnadieu, qui crie partout avec sa grosse voix « qu'il aura la peau du duc de Richelieu » ; M. Dudon, encore un destitué de 1817 qui veut se venger; AI. Delalot, orateur de talent, mais caractère emporté; M. de Castelbajac, M. de Vaublanc, l'ancien préfet impérial, toujours enQé de confiance en sa pompeuse personne et qui veut fonder chez lui une réunion de députés en opposition avec celle de M. Piet où règne M. de Villèle; au fond, derrière le rideau, M. de Vitrolles, agité, remuant, ambitieux ; et enfin dans la pénombre, l'étrange figure de M. de Talleyrand, intriguant à la fois avec l'extrême droite et avec la gauche.

Les attaques de ces ultras contre les ministres sont d'une violence sans mesure. Ils mettent tous leurs soins à réveiller les vieilles méfiances, à ressusciter les anciennes causes de division, à rappeler les souvenirs irritants qui peuvent troubler Tunion des royalistes de la droite et du centre. L'honnête bon sens de M. de Villèle s'en indignait, et il opposait ainsi à cette œuvre perfide et malfaisante le programme de sa politique de concorde et de modération :

Cl De funestes divisions avaient partagé les royalistes; u les plus déplorables conséquences en ont été la suite, " et chacun, comme cela est inévitable puisqu'il y a eu

' division, reste convaincu que si tous avaient suivi la « même voie que lui, tous auraient bien fait, et que « ceux qui ont suivi Tautre voie ont été dans TeiTeur. Il " ne faut ni grands efforts de logique, ni longues recher- « elles historiques pour découvrir les faits les plus pro- « près à ranimer ces déplorables divisions. Tout ce qui « a été dit de part et d'autre, tout ce qui a été fait pen- « dant que nous étions divisés, doit être banni de nos « discussions actuelles, sous peine de voir détruire celte « union des royalistes dont dépend incontestablement le « salut du pays. »

L'extrême droite n'écoutait pas ce noble langage. Elle se prétendait seule fidèle au vrai programme royaliste délaissé par la droite modérée, u Monsieur, sachez qu'il y a encore des royalistes au côté droit ^ , répondait insolemment AI. de la Bourdonnaye à AI. de Villèle qui cherchait vainement, dans une commission, à faire accepter une transaction nécessaire. Ces violents ne craignaient même pas d'atlaquer ouvertement à la tribune le chef de la droite. Le général Donnadieu se disait scandalisé par le langage des hommes dont " il s'était fait gloire jusqu'à ce jour de partager les principes » , et il se déclarait " déconcerté par ces transitions subites, ces alliances improvisées, ces fusions du bien dans le mal . AI. de la Bourdonnaye accusait les deux nouveaux ministres d'avoir abandonné leurs amis pour aniver au pouvoir, si bien que, malgré son calme habituel, AL de Villèle, dans une explosion de bon sens irrité, lui jetait celte riposte, qui peut être adressée aux émules passés et futurs de l'orateur d'extrême droite ; '^ S'il n'y avait de royalistes que ceux qui pensent comme vous, le nombre en serait trop restreint. »

La majorité de la droite, fidèle à son chef, accueillait mal les violences des ultras. La gauche, au contraire, sentait combien cette œuvre dissolvante servait ses intérêts. Quand la droite murmurait, en voyant le général Donnadieu ou quelque autre de ce genre commencer une de ses diatribes, et qu'elle cherchait à l'arrêter, la gauche criait : « Parlez! parlez! » et excitait Torateurpar ses applaudissements. Bien loin de s'effaroucher de cet appui, l'extrême droite y entrevoyait le moyen par lequel elle pourrait suppléer à sa faiblesse numérique et arriver à ses fins, malgré la désapprobation ou l'abstention attristée de la plus grande partie des députés royalistes.

Il était évident en effet, dès ce moment, que les ultras cherchaient une coalition avec les libéraux. Des politesses étaient échangées à la tribune entre les deux partis extrêmes. M. Delalot ayant fait, dans un de ses discours, des avances à la gauche, M. de Girardin, l'un des orateurs de ce parti, lui répondait aussitôt : " Si jamais la cloison qui nous sépare, et qui fort heureusement est devenue moins épaisse, venait à disparaître entièrement, vous verriez aussitôt s'évanouir toutes les défiances. îj Plusieurs fois, pendant la session, l'extrême droite tâcha par celte coalition de faire échec sur tel ou tel point au ministère; mais la manœuvre n'était pas encore assez bien combinée; elle échoua. Ce n'était que partie remise.

Les ultras choisissaient bien leur moment pour contracter alliance avec la gauche. Celle-ci était au période le plus aigu de son opposition contre l'existence même de la monarchie et tout entière à ses conspirations. De la tribune, ses orateurs ne cherchaient qu'à

lancer au dehors de véritables appels à Tinsurrection. Jamais les discussions n'avaient respiré davantage la guerre civile. L'émeute parisienne, fidèle au vieux rôle qu'elle a toujours su jouer au service des partis révolutionnaires en minorité dans le parlement, venait gronder jusqu'aux abords du palais Bourbon. Telle était la faction à laquelle tendaient la main ces «purs «d'extrême droite qui ne trouvaient pas M. de Richelieu et M. de Serre assez bons royalistes.

Si les ultras se voyaient sévèrement jugés par les députés de la majorité, ils pouvaient se consoler dans les salons de leur parti. Rien ne saurait donner l'idée de la surexcitation qui y régnait. Il n'y était question que de la trahison dont la droite était victime de la part du ministère; et, dans cette accusation de trahison, on ne se gênait pas pour englober M. de l illèle et ses amis. Il y avait là une atmosphère absolument différente de celle où vivait la droite dans l'assemblée. Ce qui eût fait scandale à la tribune était, dans une certaine société, le fond ordinaire des conversations. Le général Donnadieu, tout déconcerté de ce contraste, ne comprenait pas pourquoi la droite murmurait, indignée, quand il essayait de répéter, dans un débat législatif, ce qu'il avait entendu applaudir la veille au soir dans un de ces salons.

Quant aux journaux, conformément à leurs habitudes, ils étaient toujours en avant des plus violents. Ils exaltaient les royalistes d'extrême droite qu'ils appelaient» les indépendants » , et ils qualifiaient dédaigneusement les autres de « circonspects » . Leurs colonnes étaient remplies de déclamations furieuses contre le « misérable système de fusion, d'amalgame, d'union et

d*oubIi w, auquel ils attribuaient tous les maux depuis 1814;. L'un d'eux disait en faisant allusion aux ministres, parmi lesquels était M. de Villèle :

i<- Peut-être est-il bon d'avertir ces hommes que leurs Cl jongleries ministérielles n'attrapent personne, que Cl leurs comédies législatives sont reléguées dans l'opici nion au rang des plus ignobles parades dont on ait Il encore amusé les loisirs de la populace, et que Pair Il noble et sérieux avec lequel ils les jouent, ne les rend Cl que plus comiques. «

C'est une triste situation pour les hommes du centre qui, oubliant devant le danger de la monarchie leurs anciennes animosités, contenant leurs aspirations libérales, sacrifiant leur popularité et, ce qui était plus, leurs amitiés, avaient loyalement tenté de u gouverner raisonnablement en s'appuyant sur la droite » . Ces déboires ébranlaient de plus en plus la santé de M. de Serre. Il demeurait cependant toujours à son poste pour répondre aux attaques violentes de la gauche. Vainement le général Foy s'oubliait-il à dire que « la situation de M. de Serre était tellement descendue qu'elle ne comptait plus devant aucune opinion )5 ; vainement M. de Lameth lui criait-il : u Votre mépris est pour nous un titre d'honneur w ; il ne fléchissait pas un instant sous ces outrages. Les beaux jours du ministère étaient ceux où son grand orateur prenait la gauche furieuse corps à corps et la terrassait. Mais, vis-à-vis des opposants de droite, il semblait plus embarrassé; ses réponses étaient molles; il se bornait à rappeler la nécessité de l'union entre royalistes, et les assaillants, voyant dans cette modération un signe de faiblesse, revenaient plus agressifs et plus insolents. Il est pénible de voir ce grand servi-

teur de la monarchie placé par quelque ultra sur la sellette d'accusé et réduit à rappeler tout ce qu'il a fait pour la cause royale. On voudrait Tenteridre remettre à leur place ces accusateurs indignes de lui par une de ces offensives terribles dont son éloquence avait le secret. Sa réserve était volontaire. Il tenait à ce que rien de son fait ne portât atteinte à l'accord si fragile de la droite et du centre. A peine la conduite de ces hommes qui tournaient contre le ministère les forces acquises grâce à son appui, arrachait-elle de temps à autre, aux orateurs du cabinet, quelques reproches plaintifs. Encore n'étail-ce pas M. de Serre, c'était M. Pasquier qui, répondant un jour à une attaque de M. de Castelbajac contre Talliance de la droite avec le cabinet, s'exprimait ainsi :

(i Je crois qu'il doit m'étre permis de dire à l'orateur ce auquel je réponds, qu'il eût été plus digne de lui de Cl mettre, dès Tannée dernière, les royalistes en garde « contre les dangers qu'ils allaient courir, alors qu'ils se Cl livraient avec tant d'imprudence à une si dangereuse Cl alliance. Il y aurait eu peut-être, à ce moment, quel- « que mérite à les avertir de repousser cette perfide Cl main qu'on leur tendait si traîtreusement. Mais ce Cl n'est pas quand le débat a été rendu, quand les conci séquences en sont acquises, quand les fruits en ont été Cl recueillis, qu'il peut être noble, généreux, loyal, de u venir tenir le langage que la Chambre a entendu. îj

M. de Serre se rendait bien compte qu'il ne devait pas espérer un appui durable de la part de la droite modérée elle-même, à la fois excitée, intimidée, ébranlée par les violences de l'extrême droite. M. de Villèle s'épuisait en démarches pour contenir et calmer

ses amis. On trouve dans ses notes intimes la trace de ses efforts :

Il Nos amis sont les mieux intentionnés du monde, tt mais tout sentiment, sans la moindre prudence. Sans tt Corbière et moi, ils se seraient perdus mille fois et « auraient à jamais déconsidéré leur bonne cause. Ils tt nous reviennent à force de représentations, parce a quMIs sont pleins de droiture et de confiance en nous. Cl Mais nous avons la dure mission. «

Tout en cberchant à modérer son parti, M. de Villèle ne voulait pas s'en séparer, même quand il ne partageait pas ses passions. Ses amis devenaient chaque jour plus soupçonneux, plus agités, et il se faisait, dans le cabinet, Tinterprète attristé, mais incommode, de leurs exigences. Souvent on dut lui céder. Brouillé définitivement avec la gauche, le ministère se trouvait à la merci de la droite. M. de Richelieu et M. de Serre étaient résolus a faire tout ce qui serait possible pour maintenir l'union. Ils rencontraient à la vérité, chez leurs autres collègues du centre, des résistances avec lesquelles il leur fallait aussi compter. Les exigences de droite, de plus en plus impérieuses, prenaient parfois une forme étrange. Un jour, en plein conseil, M. Corbière proposa brusquement de changer huit à dix préfets. Et comme on lui demandait quels griefs il avait contre eux : « Aucun, répondit-il; je ne les connais même pas; mais nous avons parmi les nôtres des gens qui souffrent, et il est temps de faire quelque chose pour les royalistes. » Cette fois, M. de Richelieu fut indigné et la proposition ne fut pas accueillie.

La situation devenait donc chaque jour plus tendue. MM. de Villèle et Corbière déclarèrent enfin être obli-

gés de se retirer si ron ne donnait pas des « garanties à la droite 53 . L'une de ces garanties élait qu'on remît le ministère de l'intérieur à M. de Villèle. « J'ai honte de l'avouer, disait celui-ci, c'est que si je n'ai pas de places à donner, le Roi n'aura que AI. de Villèle, et ce n'est pas son compte. » Après de laborieuses négociations on ne put s'entendre. Les deux ministres de la droite donnèrent leur démission, le 23 juillet 1821, et se retirèrent Tun à Toulouse, l'autre à Rennes. Ils n'étaient pas personnellement hostiles au ministère et n'entendaient pas lui faire d'opposition ; mais l'excitation croissante de leurs amis ne leur permettait plus de les représenter dans un cabinet où la droite ne dominait pas.

Il est évident pour tous que l'heure de la crise suprême approche. En novembre 1821, quand M. de Villèle arrive à Paris pour la nouvelle session, il trouve la droite dans un singulier état de trouble et d'exaltation. A la réunion Piet, les exagérés paraissent l'emporter, et il y est question d'écarter de la présidence de l'Assemblée M. Ravez, devenu lui-même suspect. Les hommes d'extrême droite, par une tactique habile, tout en combattant la politique de la droite, restaient confondus dans ses rangs et assistaient à ses réunions pour l'entraîner ou la diviser. C'est ce que M. de Villèle explique dans une de ses lettres :

(i Les " pointus » nous gênent horriblement dans nos « manœuvres. Ils ne sont qu'une poignée, comme l'an « passé, mais les plus actifs, les plus osés, les plus

M. DE SERRE RENVERSE PAR LiiXTREME DROITE. 233

Cl remuants, et ils ont l'habileté de ne pas vouloir se « séparer des autres. Loin de dissoudre ou d 'abandonce ner la réunion Piet, ils y sont toujours, et presque Cl seuls, parce que leurs violences en ont éloigné les a gens tranquilles. Ils ont échoué dans leur manœuvre Cl contre Ravez; maintenant, ils veulent tout faire rejeci ter, le bien comme le mal. v

ce Ils ne sont qu'une poignée » , mais « une poignée » qui, par son activité et sa passion, par la faiblesse des autres, par le malheur des événements, arrive trop souvent à intimider et à entraîner une partie des royalistes. Aussi M. de lillèle constate avec tristesse l'ébranlement de la droite modérée et ses dispositions chagrines. ce Elle est, dit-il, comme les enfants qui boudent leur nourrice. » Il s'attend à une 'c coupure entre la droite et le centre droit dans les questions de confiance ou de bienveillance v . Il en gémit, mais se sent impuissant à l'empêcher. Son désir serait un ministère mi-parti centre droit, mi-parti droite. M. de Serre, opposé en ce point à l'avis de plusieurs de ses collègues, n'y répugnait pas. Mais les ardents de droite veulent le pouvoir à eux seuls, et ils entendent qu'on fasse maison nette. Ce n'est pas d'ailleurs sur M. de Villèle que les meneurs de l'extrême droite comptent pour accomplir leur dessein; c'est sur la gauche. A peine s'agit-il, la Chambre réunie, dénommer la commission de l'adresse, qu'ils cherchent à nouer la coalition. Ils n'ont pas de feinte pudeur. Ils vont trouver les chefs de la gauche et du centre gauche, et leur proposent hardiment l'alliance. La gauche, qui en ce moment conspire, voit dans un succès de la droite extrême une excitation de plus pour l'opinion : elle accepte. Le centre gauche hésite

davantage; mais rirritation qu'il a éprouvée en voyant le ministère s'appuyer sur la droite l'emporte sur ses scrupules; il accepte aussi. Peu importe dès lors le terrain de la bataille. On ne se donne même pas la peine de chercher un grief commun en apparence aux deux oppositions. On s'entend pour introduire dans l'adresse une phrase équivoque sur la politique étrangère : cette phrase, interprétée dans un sens par l'extrême droite, dans un autre par la gauche, et pouvant ainsi être votée par toutes deux, semble insinuer que a la paix a été achetée par des sacrifices incompatibles avec l'honneur de la nation et la dignité de la couronne î) . Quel tact politique que celui qui fait soulever une question de ce genre pour les besoins d'une manœuvre de parti! Et comme il convient de faire tomber, sous l'accusation d'avoir laissé compromettre l'honneur national, un ministère présidé par le duc de Richelieu! La discussion n'est pas de nature à diminuer le scandale. Le général Foy appuie la phrase de Tadresse en reprochant au gouvernement de n'avoir pas soutenu les révolutions de Naples et du Piémont. M. de la Bourdonnaye l'appuie de son côté, en blâmant le ministère d'avoir trop faiblement défendu les droits des souverains attaqués par les révolutions. Il est facile aux ministres de dénoncer cette contradiction. Mais le débat n*est pas assez favorable aux coalisés pour qu'ils aient envie de le prolonger. On se hâte de passer au vote. La phrase est adoptée à soixantedix-huit voix de majorité. Une centaine de membres seulement se lèvent pour le ministère. La coalition, la plus éhontée peut-être que connaisse notre histoire parlementaire, a triomphé.

Le chiffre môme des voix indiquait qu'une partie de

]a droite s'était laissé entraîner par Fextiême droite. M. de Villèle pourtant jugeait sévèrement dans ses lettres cette adresse qu'il appelait une " maladresse w; il ne tarissait pas sur les « sottises des pointus w , sur la te monstrueuse coalition -» ; il montrait a les sages dans le chagrin et les fous dans des accès de rage» ; il déplorait la ruine de cette « union du ministère et des royalistes, à laquelle il avait tout sacrifiée) . Il est vrai que, malgré un sentiment si vif de l'immoralité et du péril l^de cette coalition, M. de Villèle ni aucun de ses amis n'avaient osé la combattre à la tribune. Ils auraient craint de se heurter trop de front aux passions de leur parti. Ce silence avait été, pour MAI. de Richelieu, de Serre et Laine, une cruelle déception.

Le ministère est frappé à mort. Il se débat encore quelques jours. On essaye si Ton pourra, par des combinaisons 171 extremiSj rendre un peu de vie à l'union de la droite et du centre; mais l'extrême droite, implacable, ne laisse pas au cabinet vaincu un moment de répit. Ce n'est plus de l'attaque, c'est de l'outrage. M. Delalot traite à la tribune un des ministres, M. Pasquier, a d'intrigant subalterne « et « d'agent de la police impériale » . Le général Donnadieu qualifie le duc de Richelieu « d'homme- funeste , ministre imposé par l'étranger pour frapper de sa stérile nature notre malheureux pays î) . M. Delalot vient proposer à M. de Villèle de se mettre à la tête de la nouvelle opposition. — «Mais, dit celui-ci, pour être conséquent, il faudrait former un ministère mi-parti de droite, mi-parti de gauche. — Pourquoi pas? ^j réplique aussitôt M. Delalot.

Le chef de la droite assiste désolé, mais inactif, à cet

emportement. Les royalistes, écrit-il, a font de la violence et de la révolution » , puis il ajoute :

« Le système de violence gagne de plus en plus dans ft la Chambre, et l'on ne peut prévoir où il s'arrêtera... « Tout cela finira par un éclat entre les hommes honocc râbles de la droite et ceux qui conduisent aujourd'hui. Cl Mais le grand nombre se laisse enivrer et entraîner " par le succès. L'intrigue est tendue et fait agir tous a les ressorts... Il devient de jour en jour plus difficile u de faire goûter les conseils de la sagesse... Soyez et tranquille pour Thonneur; il ne sera jamais comproct mis; les noms de ceux qui partagent mon opinion « doivent vous rassurer, c'est tout ce que nous avons de tt plus honorable : Corbière, Kergorlay, Béthisy, Corci net d'Incourt, Josse de Beauvoir, Bonald, Piet, Parce dessus, Cardonnel, Benoist, etc., etc. «

Le duc de Richelieu ne tenait pas au pouvoir, mais il se souvenait de n'avoir consenti à rentrer au ministère, en 1820, que sur l'engagement pris par la droite de l'appuyer, et il était indigné de ce qui lui semblait être un manque de parole. Aussi, avant de se retirer, veut-il faire une dernière démarche auprès de Monsieur. Il lui exprime sa conviction que le prince peut, s'il le veut, mettre fin aux intrigues de la droite. Monsieur, embarrassé, refuse d'en convenir; il s'est, dit-il, imposé la règle de ne plus se mêler de rien. M. de Richelieu, s'animant peu à peu, réplique qu'il parle trop sérieusement pour accepter une telle réponse, et, rappelant au prince la promesse si formelle qu'il lui a faite lors delà chute de M. Decazes de le soutenir et de le faire soutenir par ses amis, promesse qui seule l'a déterminé à rentrer au pouvoir : a C'est, dit-il, de celte parole de

prince donnée à un gentilhomme, que je réclame l'accomplissement. » Monsieur, ainsi pressé, s'écrie d'un air dégagé: «Ah! moucher duc, vous avez pris aussi les syllabes par trop au pied de la lettre. Et puis les circonstances étaient alors si difficiles! » M. de Richelieu, stupéfait et indigné, le regarde fixement, lui tourne le dos, et, sans prononcer un seul mot, sort en poussant violemment la porte. Puis, courant chez M. Pasquier, il se laisse tomber dans un fauteuil, en s'écriant avec un accent de douleur ; « Il manque à sa parole, à sa parole de gentilhomme ^ ! »

L'agonie du ministère avait assez duré. Le 12 décembre 1821, le duc de Richelieu et ses collègues remettaient leur démission aux mains du roi; le 15 décembre, le Moniteur annonçait la constitution du ministère Villèle.

L^extrême droite est arrivée à ses fins. Elle n'a pas lieu de s'enorgueillir des moyens par elle employés. Peut-elle au moins être satisfaite du résultat obtenu? Si les moyens n'ont pas été honnêtes, peut-elle prétendre pour son excuse que le résultat a été favorable à la monarchie, en amenant la constitution d'un ministère de pure droite, assez solide pour durer six longues années? Il serait bizarre que l'extrême droite invoquât à sa décharge l'avènement de ce ministère. Si c'est chose heureuse, pourquoi se prépare-t-elle à attaquer M. de Villèle au pouvoir avec autant de violence et d'acharnement, avec aussi peu de scrupule qu'elle vient d'en

' Cette scène a été rapportée par M. Pasquier dans ses Mémoires inédits. C'est là que l'ont prise MM. de Barante, Duvergier Je Hauranne et de Viel-Castel.

montrer dans sa campagne contre M. de Serre? Les esprits prévoyants et réfléchis du parti royaliste ont-ils d'ailleurs sujet de se réjouir? N'était-ce donc rien que l'atteinte portée à l'honneur d*un parti respectable par les scandales de cette lutte? N'était-ce rien que ce goût de l'attaque à outrance, du dénigrement pessimiste, de Tinx^ective sans vergogne, cet enivrement des audaces de tribune et des violences de presse, ce dédain du possible et du pratique, cet amour des thèses absolues et du paradoxe provocant, cette tendance aux illusions téméraires, ce besoin d'excommunication et d'épuration, cette hardiesse à contracter des alliances suspectes et à susciter des guerres intestines, qui étaient pour une fraction de ce parti les fruits de six années d'opposition? Croit-on que ces habitudes mauvaises, en quelque sorte révolutionnaires, vont disparaître par enchantement, maintenant que des hommes de droite sont ministres, et faire place à l'esprit de modération, de justice et de gouvernement?

Et puis, dans la manière même dont Al. de Villèle arrive au pouvoir, ne voit-on pas la cause du mal dont son ministère soufl'rira pendant six ans, dont il finira par mourir, dont la monarchie, elle aussi, mourra quelques années plus tard? Aussitôt que les événements lui avaient donné quelque expérience et rendu son sangfroid, M. de Villèle, avec son bon sens honnête et clairvoyant, avait pris ou du moins accepté comme programme l'union des royalistes de la droite et du centre droit. 11 s'était rencontré avec M. de Serre, dont le point de départ était différent, et, comme lui, il avait compris que dans cette union seule était le salut de la monarchie. Ce programme venait d'être déchiré par l'extrême

droite. Tel était le plus clair résultat de la campagne. M. de Villèle, tout ministre qu'il fût devenu, n'était pas moins vaincu que M. de Serre. La rupture était faite entre les deux groupes royalistes. Le centre droit, froissé, découragé, dégoûté, était rejeté loin du pouvoir. A la droite de sauver à elle seule la monarchie. Était-elle donc de force? Elle avait à se préserver de deux dangers : l'attaque révolutionnaire, mal général de ce siècle, l'hostilité ou tout au moins la prévention d'une partie de la nation contre la monarchie traditionnelle, mal particulier de la Restauration. Contre le premier, l'accord de tous les conservateurs était nécessaire ; c'est une vérité dont l'expérience nous a coûté assez cher; toutes les fois que cet accord n'a pu être obtenu, la Révolution a été tôt ou tard victorieuse. Contre le second, il fallait l'union de tous les royalistes; il fallait montrer autour de la vieille dynastie, à côté de ceux dont les intérêts, les traditions et les sentiments se confondaient avec les siens, les hommes qui pouvaient le mieux dissiper les méfiances de la société nouvelle. En établissant une sorte de solidarité entre la cause royale et un parti qui, pour certains esprits soupçonneux, était une classe, presque une caste, on excitait une partie de l'opinion à se soulever contre la monarchie et on amenait l'autre à s'en emparer.

Ce n'était pas la seule raison qui dût faire regretter l'isolement de la droite au pouvoir. A lire ce que M. de Villèle écrivait alors dans ses lettres, il semble que ce ministre ait eu le pressentiment du péril que court tout gouvernement trop dépendant des passions de son propre parti. Seule Falliance avec le centre droit, en élargissant la base du ministère, aurait permis à celui-ci de se pas-

ser du concours souvent compromettant ou trop chèrement acheté des ultras; seule, elle lui aurait donné la force et imposé l'obligation salutaire de résister aux entraînements de la droite elle-même, entraînements dangereux en tout temps, particulièrement au surlendemain d'une émigration et au lendemain d'une longue opposition. M. de lillèle, gouvernant de concert avec M. de Richelieu, M. de Serre et M. Laine, aurait pu faire tout ce qu'il a fait de bon et éviter toutes les fautes qu'il a commises malgré lui, sous la pression de la droite et sous la menace de l'extrême droite. Peut-être alors la monarchie aurait-elle été sauvée et la liberté fondée en France !

Au moment donc où se termine, avec l'année 1821, cette première phase de la Restauration, ce n'est pas seulement de la moralité de sa conduite passée, c'est aussi des périls de Favenir qu'on peut demander compte à l'extrême droite. Mais laissons les vainqueurs à la joie imprévoyante de leur victoire. La suite des événements viendra bien assez tôt les éclairer et les punir, hélas! aux dépens de la France. Jetons un dernier regard sur les vaincus, et, entre tous, sur celui qui nous est apparu, dès le premier jour, comme la plus éclatante personnification de la politique du centre.

Encore tout brisé par ses efforts, tout meurtri de ses blessures, M. de Serre est nommé par le nouveau ministère ambassadeur à Naples. Est-ce un repos pour sa santé menacée? Est-ce un exil déguisé qui lui est imposé par des successeurs jaloux et inquiets? Il est difficile d'écarter absolument le second motif, quand on voit le gouvernement, aux premières élections partielles, s'empresser de faire nommer dans le collège du Haut-

Rhin un autre député à la place de Tancien garde des sceaux. Vers la même époque, n'est-ce pas encore cette méfiance rancunière ou craintive qui empêche le grand aumônier d*officier aux obsèques du duc de Richelieu, mort prématurément le 17 mai 1822, et oblige le cardinal de Bausset à mutiler la notice qu'il avait écrite sur ce grand citoyen pour la Chambre des pairs? M. de Serre quitte la France triste et découragé. Deux longues années se passent. En 1824, les élections générales paraissent enfin à l'exilé une occasion de rentrer dans la politique active. Cette àme ardente souffrait cruellement de la retraite. «L'activité longtemps exercée, — écrit-il alors à un de ses amis, — devient un besoin, et, constamment appliquée au bien de son pays, elle devient un sentiment énergique. Dans cette disposition , une inaction forcée devient un état de résignation, bientôt un état de souffrance, si le cœur saigne de plus d'une plaie. » Son intention n'est pas du reste de faire de l'opposition à M. de Villèle. « Que désiré-je donc? — ajoute-t-il dans la même lettre, — aller passer trois mois à la Chambre, m'y entendre avec le gouvernement sur ce qu'il peut y avoir de grand et d'utile à faire... Personne ne sait mieux que vous que la force des choses nous a conduits au système actuel, qu'on ne peut faire de bien que dans ce système. » Mais la droite prétend être seule dans la Chambre pour être seule au pouvoir. Elle craint jusqu'à l'ombre de ce centre droit dont le concours serait nécessaire pour la sauver de ses adversaires et d'elle-même. Le ministère, qui vient de nommer pair de France M. Laine, pour l'enlever à la tribune de la Chambre des députés, fait combattre énergiquement la candidature de M. de Serre. Les royalistes votent contre

lui. Il échoue à quelques voix de minorité, c^ Je vois encore, — a écrit quarante ans plus tard quelqu'un qui était alors par hasard à Xaples auprès de AI. de Serre, — je vois encore l'expression de sa figure et j'entends l'accent de sa voix , quand il m'annonça la nouvelle imprévue de son échec. îj Ce fut le dernier coup. Quelques mois plus tard, le 21 juillet 1824, M. de Serre s'éteignait à Castellamare, ne trouvant de consolation et d'espoir que dans la religion. Ln jour, raconte M. Sainte- Beuve , le grand capitaine Spinola demandait à lord Herbert de quoi était mort sir Francis Vere , officier distingué de l'armée anglaise : a De ce qu'il n'avait plus rien à faire « , répondit lord Herbert. — « Cela suffit pour tuer un général » , ajouta Spinola. Cela suffisait aussi pour tuer cet autre combattant des luttes oratoires, déjà si profondément blessé par l'ingratitude des hommes et par la déception des événements.

La mort de M. de Serre passa presque inaperçue à Paris. Les journaux royalistes ne surent même pas se distraire un moment de leurs querelles pour saluer ce tombeau. La Quotidienne annonça sècliement le décès au milieu des faits divers, sans un mot de tristesse. La Gazette de France ajouta trois ou quatre lignes de regret banal. Seul, dans toute la presse royaliste, un homme dont Fcsprit large et élevé était au-dessus des étroitesses et des injustices de parti, le baron d'Eckstein,. rendit dignement hommage, dansle Drapeau hlanc, à la mémoire de l'auguste mort.

C'est avec peine que l'on quitte celte grande figure. Il semble qu'il y ait, dans la destinée de M. de Serre, quelque chose qui nous touche d'une façon plus directe et plus intime que ne le font d'ordinaire les événements

de l'histoire : celte existence si éclatante et si douloureuse, si agitée dans sa brièveté, ces efforts poussés dans des directions diverses avec des alliés différents, mais au service d'une cause toujours la même, ces tâtonnements courageux et sincères, ces heures de brillant espoir suivies trop tôt de déceptions cruelles, cette sorte d'écrasement entre les attaques opposées mais concertées des partis extrêmes; puis, après si peu de temps, cet oubli et celte mort découragée sur un rivage loinlain, n'est-ce pas l'image et comme le symbole du sort réservé, dans ce siècle troublé, aux hommes d'opinions modérées qui, en dehors de tout esprit de parti, font le rêve généreux de s'interposer entre les violents et tâchent d'apporter à ce pays un peu de paix, de liberté et de stabilité?

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