L.\ DROITE TOLTE-PUISSANTE
œuvre. '' Quant à moi, — écrivait-il dans une de ses lettres, quelques mois avant d'arriver au pouvoir, — il ne me coûte rien d'être impartial; je ne vois que la réussite des affaires dont je suis chargé et n'y mets pas la moindre passion contre les individus. Je suis né pour la fin des révolutions. «
Tel est, en effet, le caractère de la politique de M. de Villèle, toutes les fois du moins qu'elle est bien ellemême et qu'elle n'est pas faussée par des pressions extérieures. Son œuvre principale n'est-ce pas la loi accordant une indemnité d'un milliard aux émigrés, Tune de ces mesures qui suffisent à faire l'honneur d'un gouvernement, la plus heureuse expression de cette politique qui cherchait la pacification des esprits par la conciliation des intérêts? La confiscation révolutionnaire avait laissé derrière elle un malaise dont souffraient profondément la fortune publique et en quelque sorte l'âme de la nation. C'était, chez les émigrés, le sentiment d'une injustice non réparée; chez les acquéreurs de leurs biens, l'alarme défiante d'une propriété contestée, mésestimée, d'une conscience inquiète. Il y avait là entre voisins, entre familles, entre propriétaires anciens et nouveaux, ce germe de guerre sociale que laissent dans les générations successives les spoliations territoriales, germe d'autant plus indestructible qu'il pousse ses racines dans le sol lui-même. « Au bout de vingt-cinq années, a dit Burke, la plupart des hommes passent indifférents sur la tombe de leur père assassiné; mais, après un siècle, les générations dépossédées éprouvent encore des sentiments de haine et de rage en passant auprès du champ dont leur famille est dépouillée. " Par l'indemnité, M. de Villèle désintéressait
en partie les émigrés; à ce prix, il obtenait d'eux une sorte de décharge de tout compte à réclamer de la révolution et des délenteurs des biens confisqués. Il pacifiait et libérait le sol. Dût-on payer cher ce résultat, il ne fallait pas hésiter. Or, il se trouva que cette dépense assurait à la nation et au trésor un bénéfice qu'aucune recette ne lui eût jamais rapporté. Avec la sécurité, la propriété reprenait sa valeur; comme on l'a dit ingénieusement, c'était 't la purge de l'hypothèque morale qui grevait les biens nationaux 51 . Aussitôt la richesse publique, délivrée de cette entrave, prit un développement dont, au bout de peu d'années, on put calculer les prodigieux résultats. Que ne pouvait pas, pour mener à bien Tœuvre de la Restauration, un ministre capable de discerner ainsi le lien qui unit les sentiments et les intérêts et de satisfaire les uns par les autres avec une telle clairvoyance économique et un tact politique aussi sûr!
M. de Villèle est d'ailleurs secondé par la plus grande partie de la droite. Celle-ci a pris l'habitude de se laisser guider par lui ; avec lui elle est devenue sage et clairvoyante. Peut-on donc espérer que les vainqueurs de 1824 vont bien user de leur prépondérance, qu'ils vont raffermir définitivement la vieille monarchie, en se chargeant eux-mêmes de dissiper les préventions et de rassurer les intérêls de la société nouvelle? Quelle grande et belle œuvre! Quel honneur pour la droite si cette réconciliation est accomplie spontanément, par elle-même, et non par l'arbitrage de quelque intermédiaire plus ou moins étranger à ses rangs ! Quelle garantie pour la sécurité, pour la liberté, pour l'avenir de la France ! Mais la droite, débarrassée de la gauche, a f
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toujours à ses flancs l'extrême droite; et c'est la conduite de ce dernier parti qu'il conv/ient d'examiner pour ne pas s'écarter de l'objet de cette étude. On sait quel a été son rôle pendant les premières années de la Restauration. Au point de vue même des intérêts de la monarcliie, elle a commis une mauvaise action et une maladresse en s'acbarnant contre M. de Serre et en s'unissant à la gauche pour le renverser. Peut-être, cependant, seraitelle admise, pour cette première phase de sa carrière politique, à faire valoir quelques circonstances atténuantes : u Après tout, dirait-on, M. de Serre, si royaliste qu'il fût, était du centre; il avait fait la guerre à la droite jusqu'en 1819. De là des méfiances, des ressentiments accumulés, qui ont persisté même après son rapprochement avec M. de lillèle; c'est fâcheux, mal fondé, mais est-ce surprenant? Qu'o (Trait-on, d'ailleurs, à la droite? Lue part dans le pouvoir, non la prépondérance. Qu'on se rappelle enfin le malheur des Cent-Jours et tant de royalistes à la fois ardents et inexpérimentés, jetés par colère et par alarme dans une direction mauvaise. Ne sont-ce pas là autant d'excuses qui ne permettent pas de condamner trop sévèrement les premières fautes des ultras? » — Ces excuses sont en partie fondées : on pourrait discuter la valeur de quelques-unes, si Ton voulait agir en accusateur; mais c'est un rôle qu'après tant d'erreurs commises par tous aucun parti peut-être n'a le droit de s'attrihuer. Sans s'attarder donc à gémir sur la chute pourtant si malheureuse de M. de Serre, il convient de considérer l'extrême droite en face de M. de Villèle.
Si, cette fois encore, elle tombe dans les mêmes fautes, lui sera-t-il possible d'invoquer les mêmes excuses?
Elle ne saurait plus alléguer les emportements de sa première jeunesse politique; elle doit avoir acquis quelque expérience; six années comptent beaucoup en ce siècle; il est peu de partis qui aient eu un temps aussi long pour faire leur éducation. Les griefs et les préventions qu'elle avait contre M. de Serre, elle ne peut les conserver contre M. de Villèle : celui-ci est de la droite, de la droite pure; il lui a toujours appartenu; il a poussé la fidélité jusqu'à ne pas vouloir s'en séparer, même quand elle ne suivait pas ses conseils; opposant avec elle, c'est avec elle, c'est comme son représentant, qu'il est arrivé au pouvoir; c'est dans ses rangs seuls qu'ont été pris tous les membres du nouveau cabinet; c'est pour elle qu'il gouverne; c'est elle qui recueille, après peu d'années, les profits de la nouvelle politique ministérielle.
M. de Villèle va cependant rencontrer dans l'extrême droite les plus grands obstacles à son œuvre. Bien loin d'avoir suivi le cbef delà droite dans son travail intérieur de modération, les ultras n'ont vu dans le pouvoir acquis et surtout dans les succès inespérés de 1824 qu'une cause d'exaltation et d'enivrement. Ils croient le moment enfin venu d'accomplir pleinement la refonte sociale qui est à leurs yeux le programme religieux et politique du parti, ce Voilà donc, s'écrie la Quotidienne au lendemain des élections générales, la France déblayée, le gouvernement représentatif purgé d'une opposition contre nature... L'œuvre des royalistes n'est pas finie, elle commence. » Il serait plus vrai de dire qu'elle u recommence " , car les amis de la Quotidienne vont reprendre contre M. de Villèle la même campagne qu'ils avaient \\ dirigée contre M. de Serre. Toutefois l'opposition n'est
plus le seul moyen d'action employé par Textrême droite ; ce n'est même peut-être pas le plus dangereux. Parmi les ultras, — ou du moins parmi ceux qui, sans être enrôlés d'une façon permanente dans leurs rangs, se laissent entraîner alors par eux, — plusieurs demeurent avec M. de Villèle, mais en lui faisant payer cher leur concours. Pendant que les autres entravent l'œuvre du ministère de droite par leurs attaques ouvertes, ces amis compromettants la faussent par leurs exigences. Pour étudier complètement le rôle de l'extrême droite, il convient donc, avant de raconter la guerre qu'elle a faite à M. de Villèle, de montrer d'abord la pression qu'elle a exercée sur lui.
§ 2. — M. DE VILLÈLE COMPROMIS PAR l'eXTRÊME DROITE.
Les royalistes de droite ne sont pas seulement un parti d'intérêts, ils sont un parti de doctrines. De là, chez eux, le goût honorable, la recherche sincère des réformes organiques. On peut leur reprocher parfois d'être rétrogrades, jamais d'être routiniers; de poursuivre des chimères, jamais de se plaire aux expédients. Cette qualité les distingue des partis du centre, souvent plus disposés à se contenter des petites habiletés et des accommodements temporaires. A ce point de vue, M. de Villèle était un peu homme du centre, et peutêtre est-ce pour ce motif qu'il n'a pas eu plus d'action et de prestige sur une portion des royalistes. Par un contraste singulier, M. de Serre aurait eu davantage le tempérament des hommes de droite. Cette disposition d'esprit des royalistes devait influer sur la manière dont
ils entendraient l'œuvre de la Restauration. Pour adapter la vieille monarchie à l'édifice nouveau sorti de la Révolution, il n'était pas dans leur nature de se contenter d'aménagements plus ou moins ingénieux, de replâtrages plus ou moins superficiels. Il leur fallait reconstruire à nouveau Tédifice, ou tout au moins en reprendre le gros œuvre sur plus d'un point. La prétention n'était pas sans courage : elle révélait une conception élevée et profonde du problème social. Elle aurait eu de bons résultats, si elle avait été contenue dans certaines limites. Ce n'est pas aujourd'hui qu'on pourrait méconnaître combien de réformes organiques devaient être apportées à l'œuvre révolutionnaire, si l'on voulait fonder avec elle quelque chose de stable. Mais la politique ne se fait pas seulement avec des principes et des idées absolues : elle se fait avec des hommes et des faits; de là l'importance qu'il convient d'attacher aux questions de mesure et de procédés. Il fallait, sous la Restauration, se rendre compte des susceptibilités ombrageuses qu'éveillait, dans la France nouvelle, tout ce qui semblait une menace dirigée contre les a glorieuses conquêtes )5 ou les « immortels principes » . Heurter de front ces susceptibilités rendait impossibles les réformes les plus inoCfensives, celles qui, avec de la prudence et des ménagements, auraient été le plus facilement acceptées. Voilà ce dont les ultras ne paraissaient pas s'être fait la moindre idée. Rien au contraire, ils mettaient en quelque sorte leur gloire à menacer la société moderne de plus de bouleversements qu'ils n*avaient la puissance et peut-être la volonté d'en opérer. Sur leur programme, à côté de quelques changements utiles et possibles, ils prenaient plaisir à en accumuler plusieurs
qui étaient inopportuns et impraticables, ou même extravagants et coupables. Au lieu de se présenter comme des hommes de réforme qui regardaient en avant et cherchaient à compléter ou à redresser l'œuvre commencée en 1789, ils se donnaient volontairement Tapparence d'hommes du passé qui voulaient etfacer les vingt-cinq dernières années pour revenir à l'ancien régime, c'est-à-dire à ce que le pays avait le plus en horreur. Ainsi, par leur propre faute, ils rendaient à la fois impuissant et périlleux cet esprit de réforme et de tradition dans lequel aurait pu être le salut du pays.
Quelles folies ne traversaient pas le cerveau de ces donneurs de conseils? Des écrits étaient publiés, où l'on semblait attendre du ministère et presque annoncer en son nom des mesures qui passaient, à tort ou à raison, pour un retour à l'ancien régime : remplacement des quatre-vingt-six préfectures par les trente-trois généralités du temps passé, reconstitution de l'ancienne magistrature, restitution au clergé des actes de l'état civil, rétablissement des privilèges de la noblesse pour les grades militaires, suppression d'une bonne partie du Code civil, notamment de celle qui régit la propriété, les successions et le mariage, remise de l'administration locale à l'aristocratie. Parfois même on y joignait, comme pour rendre la provocation plus irritante encore, quelque étrange théorie sur les droits de la couronne. Tel publicisle, loué par les journaux du parti, développait cette thèse « qu'un prince est un propriétaire indépendant qui administre ses propres affaires » . Tel autre soutenait que « le pouvoir absolu est de droit naturel, que tout engagement contre ce droit est nul et que par
conséquent le prince n'est pas obligé de tenir son serment » .
C'est surtout dans l'ordre religieux que les imprudences et les provocations étaient dangereuses. On ne saurait s'imaginer quelle était, sous ce rapport, la susceptibilité maladive d'une partie de Topinion. Elle était entretenue par les meneurs et les écrivains de la gaucbe. Si la maladresse et la témérité de quelques écrivains catholiques sont faites parfois pour attrister et pour agacer, quelle répugnance bien autrement vive, quel dégoût indigné n'inspire pas ce faux libéralisme dont Tunique programme était la négation même de la première des libertés, la liberté religieuse! Rien de plus inepte, mais en même temps de plus perfide et de plus odieux, que la façon dont le Constitutionnel^, par exemple, exploitait certaines exagérations et spéculait au profit de ses haines sur la bêtise crédulement passionnée de ses lecteurs. C'est lui qui racontait sérieusement que les jésuites faisaient l'exercice à feu dans les caves de leur établissement de Montrouge pour s'apprendre à tirer sur le peuple. Une autre fois, on répandait le bruit que Charles X était affilié au tiers ordre des jésuites, qu'il disait la messe et que les jésuites — toujours les jésuites — allaient s'établir au château de Versailles. Il est humiliant que de telles absurdités aient alors trouvé créance; mais le gouvernement et le parti dominant devaient tenir compte de ce trouble intellectuel et moral, ne rien faire qui pût l'aggraver, tout faire pour qu'il pût se guérir.
Certaines réformes étaient sans doute désirables pour faire disparaître la «servitude gallicane 15 qui était la tradition de l'ancien régime, et l'athéisme social qui était
M. DE ViLLELE COMPROMIS PAR I/EXTREME DROITE. 259
le vice principal de la Révolution. Mais, en ces matières plus encore que dans les autres, il importait de ne pas dépasser le but : il était même prudent, nécessaire, dans l'intérêt sacré des âmes, de ne pas chercher à l'atteindre du premier coup : l'état général des esprits ne le permettait pas. Méconnaissant ces nécessités et ces périls, les ultras se plaisaient à irriter les préventions. L'indépendance de l'Eglise ne leur suffisait pas; ils réclamaient sa prépondérance politique. Non-seulement ils voulaient rendre à la société ce caractère chrétien qui est le fond même de la civilisation, mais ils prétendaient établir une sorte de solidarité entre le trône et l'autel, entre le programme de la droite et le symbole catholique, entre le parti royaliste et le clergé. Ce n'est pas le lieu de discuter cette solidarité au point de vue des principes. 11 suffit de constater historiquement qu'elle était un malheur, puisqu'elle a été, sans aucun doute, funeste aux deux causes qu'on espérait servir en les associant, parfois même en les confondant.
he Drapeau hlanc^ dont les rédacteurs étaient pourtant de médiocres dévots, croyait faire œuvre de politique habile en demandant l'établissement d'une ce monarchie religieuse fondée sur une étroite alliance de la politique et de la religion, et sur la spiritualisation de la société " . Quand de telles idées étaient exprimées par quelque membre du clergé, elles partaient d'une conviction plus sérieuse et plus respectable; mais, étant donné l'état de l'opinion, elles étaient plus périlleuses encore. Pendant que la plus grande partie des évêques, tout entiers à leur ministère apostolique, s'occupaient, avec les moyens alors à leur disposition, de réparer le mal fait aux âmes dans la tourmente révolutionnaire,
quelques-uns croyaient que, pour lenter efficacement cette grande conversion, il fallait d'abord faire rendre à la religion la prééminence qu'ils avaient été habitués à lui voir avant 1789. Ils remettaient au ministère des notes où ils indiquaient ce qu'ils espéraient de lui. L'une d'elles, trouvée dans les archives de M. de \ illèle et émanée de l'archevêque d'Amasie, administrateur du diocèse de Lyon, proposait pour les affaires ecclésiastiques une organisation évidemment incompatible avec le régime représentatif, avec la responsabilité ministérielle, et dont la seule annonce eût suffi pour soulever de nouvelles et terribles colères contre le clergé et contre le ministère ^ Ce n'était pas toujours sous la forme discrète de notes intimes que ces évèques exprimaient leurs désirs. Dans l'exaltation produite par l'issue de la guerre d'Espagne, le cardinal-archevêque de Toulouse publiait une lettre pastorale, où il exposait longuement les mesures qu'on devait prendre pour restituer au clergé, non-seulement sa liberté, mais sa suprématie sociale et politique. Il le faisait avec une telle imprudence, une telle ignorance de ce qui était possible ou non, que le gouvernement, embarrassé des polémiques violentes soulevées par celte lettre, la déférait comme d'abus au Conseil d'Etat. Triste remède! Le roi faisait d'ailleurs écrire au cardinal que, malgré cet acte de sévérité, il lui
' Voici quelques fragments de cette note : » L'intérêt de l'Eglise demande que le Roi, par une ordonnance, déclare : 1** que le temporel du clergé sera désormais sous la direction d'un ministre pris dans les rangs du clergé; S'^ que ce ministre travaillera directement avec le Roi; 3" qu'il ne fera point partie du conseil; V qu'il sera responsable vis-à-vis d'une commission ecclésiastique de dix membres pris dans le premier et le second clergé en nombre égal, etc. »
conservait les mêmes sentiments de haute estime et de bienveillance. La réponse du prélat laissait voir, avec une sorte de naïveté honnête et sincère, comment aux yeux d'une partie du clergé, non résigné encore à la situation qu'il pouvait se faire dans la société nouvelle, ce retour aux anciens privilèges ecclésiastiques apparaissaitcomme la conséquence naturelle et attendue des succès du parti royaliste \ Vers la même époque, l'archevêque de Rouen croyait pouvoir rappeler par mandement une vieille prescription obligeant à dénoncer et à afficher les noms de ceux qui n'avaient pas fait la communion pascale. L'évêque de Troyes, de son côté, s'écriait en chaire que (t l'heure des temporisations était passée w ; il attaquait en plein sermon la loi sur la presse, exhortant à la faire Cl disparaître du code qu'elle souillait » ; puis il ajoutait : Cl Le monarque qui le premier a gravé sur son casque et sur son armure : Dieu et mon épée, nous a donné le vrai secret de la politique et tout l'art de porter le sceptre. »
M. de Villèle, plus que tout autre, déplorait ces imprudences et ces exagérations. Ses papiers intimes ne peuvent laisser sur ce point le moindre doute. Il s'inquiétait peu de la valeur théorique des thèses d'extrême droite; contre plusieurs d'entre elles, il n'aurait pas eu d'objection à faire. Mais son bon sens clairvoyant distinguait les inconvénients, les périls, les impossibilités
1 L'archevêque disait en effet dans sa lettre : « Le cœur royal de Votre Majeslé a approuvé la pureté de mes intentions. Ce qui m'inspira l'idée de faire cette lettre pastorale, ce furent les succès glorieux de vos armées en Espagne, l'enthousiame que produisit à Rome ce triomphe de la religion. Je me laissai aller à croire que c'était le moment favorahle de déposer aux pieds de Votre Majesté les vœux de son clergé, ceux de toute la France, s
pratiques. En matière religieuse, il aimait à répéter « qu'il ne fallait pas mettre la cérémonie avant Tidée v » c'est-à-dire exagérer les démonstrations de foi et de piété et introduire plus de dévotion dans les lois qu'il n'y en avait dans les mœurs et dans les cœurs. On lit sur son carnet, à la date du 29 novembre 1824 : « Conseil tenu pour les lois religieuses fort réclamées par le Roi, le clergé et les fidèles, et en même temps bien délicates à produire dans un temps si difficile sous ce rapport. » Un autre jour, à propos d'une de ces demandes des évoques dont il était journellement assailli, il écrivait :
Cl J'ai vu le cardinal Latil. Il est fort exigeant pour le « clergé et prétend qu'on lui confie la tenue des regis- « très de l'état civil, question bien propre à aggraver la « situation déjà si mauvaise. De telles prétentions con- « tribuent au mal plus que ne le croit ce prélat. Un déci faut du clergé, dans les circonstances actuelles, est de « ne voir que la partie religieuse de la population et les ce membres de son propre corps, et de juger de la « généralité de la génération actuelle par une excepcc tion. 55
Dans les questions d'ordre civil, M. de Villèle ne voyait pas moins clair. Il a longtemps résisté aux instances de ceux qui, comme M. de Polignac, le pressaient de présenter une loi sur le droit d'aînesse. A ce propos, il écrivait, le 31 octobre 1824, à ce même M. de Polignac une lettre remarquable. Sans contester de front la thèse du droit d'aînesse, il montrait que, dans l'état des mœurs, toute loi sur ce sujet serait impuissante; puis, exposant d'une façon plus générale la politique de modération patiente et prudente dont il ne se serait jamais départi s'il avait été libre, il ajoutait :
Cl Je ne veux pas dire qu'il ne faille rien faire. Mais ce avec une société si malade, il faut beaucoup de temps ce et de ménagement pour ne pas perdre en un jour le ce travail et le fruit de plusieurs années. Savoir où il ce convient d'aller, ne jamais s'en écarter, faire un pas ee vers le but toutes les fois qu'on le peut, ne se mettre ce en aucune occasion dans le cas de reculer, voilà, mon ce cher ami, ce que Dieu m'a donné, ce que je crois une ce des nécessités du temps où je suis venu aux affaires ce et une des causes pour lesquelles j'ai été porté au ce poste que j'occupe. Quand ce temps sera passé, l'ince térét du service du roi et le bien du pays exigeront ce d'autres allures. On trouvera des hommes de cette ce circonstance, et je serai trop heureux de leur passer ce le fardeau et de leur livrer le terrain déblayé des ce obstacles que la patience et la persévérance pouvaient ce seules écarter. «
Aussi M. de Villèle résistait-il autant qu'il le pouvait aux exigences des ultras. La pression était souvent fort gênante, car elle venait d'une partie de ses amis. A l'origine de son ministère, il avait pu tenir bon. Les imaginations étaient d'ailleurs détournées vers la guerre d'Espagne. Mais après 1824, la droite se crut plus forte, et le ministère, par le changement de règne, par la retraite successive de M. de Montmorency, du duc de Bellune et surtout de M. de Chateaubriand, par les défections chaque jour croissantes de la contre-opposition, était plus faible et plus embarrassé pour refuser des satisfactions impérieusement demandées. De temps à autre, il était contraint à faire quelques concessions. Les plus considérables sont ces trois projets de loi qui ont en un si grand retentissement et qui ont marqué succès-
sivement en 1825, en 1826, en 1827, comme les degrés de la chute du gouvernement de droite : loi sur le sacrilège, loi sur le droit d'aînesse, loi de «justice et d'amour n contre la presse. Ces lois, pour le moins singulièrement maladroites et téméraires, avaient en outre le tort d'être absolument impuissantes ou même inexécutables; la fameuse loi sur le sacrilège, en vigueur de 1825 à 1830, n'a pu être appliquée une seule fois.
Que M. de Villèle ait désapprouvé ces mesures, qu'il les ait proposées malgré lui, le fait est maintenant certain. Si l'on veut trouver sa politique personnelle, c'est dans les lois habiles et fécondes de la conversion des rentes ou de l'indemnité accordée aux émigrés qu'il faut la chercher. Seulement, croyant impossible de résister plus longtemps aux exigences des ultras, le ministre de droite bornait son ambition à atténuer ce qu'elles avaient d'excessif, à espacer autant que possible les satisfactions qu'il leur donnait, à ne faire que l'indispensable pour empêcher une rupture. Et certes, quand on se rappelle l'énormité des demandes, on comprend qu'il pût par comparaison regarder ses concessions comme inoffensives. Il s'empressait d'ailleurs de racheter ses faiblesses par quelques bonnes mesures, vraiment en harmonie avec les conditions de la société nouvelle; c'étaient de préférence des réformes économiques et financières; les préoccupations de son esprit se dirigeaient volontiers de ce côté. Vains efforts! l'opinion ne lui tenait pas compte du mal qu'il empêchait ni du bien qu'il faisait; elle voyait uniquement le mal qu'il laissait faire. On ne saurait s'imaginer, si on ne le saisit en quelque sorte sur le vif dans les témoignages contemporains, tout ce que ces malheureuses lois ont éveillé d'alarme et de colère,
non-seulement dans les partis hostiles, mais dans la nation entière, dans la magistrature, dans les écoles et jusque dans l'Académie. M. de Villèle, attristé et découragé, écrivait sur son carnet que ci ces discussions avaient produit un bien mauvais effet». Les concessions aux ultras ont été la grande faute du ministère de droite; c*est ainsi qu'il a soulevé le formidable mouvement d'opinion sous lequel il a succombé et qui a contribué à faire tomber la monarchie elle-même.
La gauche avait d'ailleurs pour tactique de mettre en lumière, d'exagérer, d'envenimer les satisfactions que le ministère se croyait obligé de donner à la portion ardente de ses partisans : elle présentait comme le programme de la droite toutes les extravagances, parfois isolées, dont ce parti était moins le complice que la victime. Elle affectait de croire M. de Villèle encore plus à la merci de l'extrême droite qu'il ne Tétait, et Benjamin Constant disait ironiquement à la tribune :
a On assure qu'un homme d'Etat, porté au pouvoir a par un parti fort impérieux dans ses exigences, fut <t interrogé par un de ses amis, qui lui demanda com- « ment il comptait combattre ce parti insatiable. .1 L'homme d'Etat répondit : « En lui cédant toujours. « « La recette me paraît hasardeuse, même pour l'homme a d'Etat. Mais, fut-elle bonne pour qui veut gouverner « au jour le jour, elle est désastreuse pour la nation « ainsi gouvernée. »
L'histoire ne peut accepter pour un jugement équitable cette critique amère adressée par un adversaire politique. Toutefois, chacun sent bien que là est le côté faible de M. de Villèle. Les premiers symptômes du mal s'étaient déjà révélés du temps de M. de Serre, quand le
chef de la droite était dans l'opposition. Au pouvoir, ce mal est devenu plus grave et plus funeste. L'idéal eut été un ministre voyant aussi juste, mais sachant mieux imposer à ses amis sa manière de voir. M. de Villèle avait sans doute beaucoup des aptitudes supérieures de l'homme de gouvernement : le tact, la perspicacité, le sang-froid, l'art de grouper, de discipliner et de faire manœuvrer les partis, l'aptitude aux affaires, le don de la lucidité persuasive. « C'est une grande lumière et qui brille à peu de frais « , disait de lui le chef du cabinet anglais, M. Canning. Mais, si éminentes que fussent ces qualités, ne faut-il pas plus encore, pour être classé au rang de ces hommes rares que l'histoire salue du nom de grands ministres, ne faut-il pas cette puissance d'initiative, ce courage du commandement qui ont marqué les Robert Peel ou les Casimir Périer? \e faut-il pas savoir, dans un moment de crise, résister à son parti et se faire suivre par lui, l'empêcher de commettre les fautes qui le perdraient, et lui imposer les réformes et les évolutions qui doivent le sauver?
Les ultras étaient d'autant plus embarrassants et plus dangereux pour le ministère que, dans beaucoup de questions, ils pouvaient compter sur les sympathies ou du moins sur la facilité de caractère du nouveau roi. Surtout en matière religieuse, Charles X, par scrupule de conscience, était disposé à céder aux exigences dont le gouvernement était assailli. M. de Villèle naturellement ne se sentait pas de goût à brusquer son roi plus que ses amis. Il écrivait dans ses Notes politiques j, en parlant de lui-même :
« Tout cela était d'une faiblesse destructive de tout « gouvernement et désespérante pour celui qui en sup-
te portait toute la responsabilité avec tout le poids des ce affaires. Mais il n'était pas et il ne prétendait pas être " le cardinal de Richelieu. Il n'en avait ni le caractère, « ni Tambition, ni les facultés supérieures. Il ne les « enviait même pas. Quand il eût été tout autre sous ce « rapport, comprimer et annuler son roi, opprimer le « neveu de son roi, la fille de Louis XII, la veuve du Cl duc de Berry, exiler hors de France le nouveau Gas— ce ton d'Orléans et sa nombreuse famille, faire tomber Cl les têtes des pygmées de cour plus dangereux peutcc être avec leur influence sur le roi et sa famille et « leurs menées fâcheuses à la Cour des pairs, que les ce Montmorency et les Cinq-Mars, était un rôle qu'il ce n'aurait jamais ambitionné, ni accepté. Au lieu de Cl cela, il faisait donner sa démission à son fils et Ten- « voyait avec sa femme et ses filles préparer son logis a de Morville. »
Ce dernier moyen de résistance était insuffisant, d'autant plus que, soit dévouement au roi, soit attachement au pouvoir, M. de Villèle ne savait même pas menacer sérieusement de sa retraite. Il demeurait malgré tout au ministère et y suivait une politique qui, par beaucoup de points, n'était pas la sienne. On souffre de le voir ainsi s'affaiblir chaque jour davantage. Dans les derniers temps, ce n'était plus lui qui gouvernait. Il déployait du reste un rare courage, un peu passif k la vérité, en acceptant hautement, si lourde et si périlleuse qu'elle fût, la responsabilité des actes qu'au fond il avait désapprouvés. Jamais il ne consentit à découvrir ses amis ou le roi, pour rejeter sur eux les fautes qu'ils lui faisaient commettre. Peu de ministres ont porté aussi loin le point d'honneur de la fidélité à leur parti.
Si AI. de l illèle était sans défense suffisante contre la pression de ses amis d'extrême droite, ce n'était pas tant par faiblesse de caractère que par faiblesse de situation. Nous retrouvons ici ce qui a été signalé dès le début comme le grand malheur de la Restauration, la séparation du centre droit et de la droite. Cette séparation avait fait échouer M. de Serre; elle faisait échouer M. de Villèle. Celui-ci, avec son ministère de pure droite, n'avait aucun contre-poids, aucun point d'appui, pour résister aux exigences des ultras. Il avait désiré se rapprocher du centre quand M. de Serre était au pouvoir; peut-être serait-il revenu volontiers à cette idée, maintenant que Texpérience du gouvernement lui faisait \ sentir plus vivement encordes inconvénients de la scission; mais il se savait surveillé, sous ce rapport, avec une inquiétude soupçonneuse. N'est-ce point par obligation de dissiper ces défiances qu'il nommait pair M. Laine et faisait échouer la candidature de M. de Serre, écartant ainsi lui-même de la Chambre les deux hommes qui auraient pu travailler le plus efficacement à lui donner le concours et le contrôle salutaires du centre droit? Il répugnerait trop, en effet, d'attribuer cette sorte de disgrâce à une jalousie mesquine de AI. de Villèle. Plus la droite dominait seule, plus elle était à la merci de l'extrême droite, plus aussi les fautes qui étaient la suite de cette dépendance conduisaient les royalistes vers un échec complet et irréparable. Jamais, ■ en dépit des sages intentions, de Thabileté profonde et des mesures souvent excellentes de M. de Villèle, n'avait apparu aussi clairement ce qu'il en coûtait à cette droite de se montrer exclusive, et quel triste marché elle faisait, en refusant la main secourable des modérés du