CHAPITRE III
M. DE MARTIG\'AC ET M. DE POLIGXAC. § 1. — M. DE AIARTIGMAC.
H devait y avoir quelque contrainte et plus d'un front soucieux aux réceptions officielles du 1" janvier 1828. Pour la septième fois depuis 1821, M. de Villèle figurait dans ces cérémonies en qualité de ministre; mais personne n'ignorait qu'il était démissionnaire et que, s'il occupait le pouvoir en apparence, c'était seulement à cause de la difficulté extrême de lui trouver des successeurs. Tout observateur attentif voyait d'ailleurs, derrière cette crise ministérielle, une crise dynastique chaque jour plus menaçante. Pour surmonter les oi)stacles que la vieille monarchie avait rencontrés dans la France nouvelle, deux grands efforts avaient été tentés pendant les quatorze années qui venaient de s'écouler, l'un par le centre droit avec M. de Serre, l'autre par la droite avec M. de Villèle. Tous deux avaient échoué. Celait sans doute la faute des libéraux trop défiants qui avaient refusé de s'associer à ces elforts, le crime des révolutionnaires qui les avaient combattus avec violence et perfidie. Mais il y avait d'autres coupables, et on a vu quelle avait été la part de l'extrême droite dans cet
échec. Maintenant, par raffaihlissement et la déroute successive des deux partis royalistes du centre et de la droite, la monarchie est, en quelque sorte, découverte devant ses adversaires. Que vont faire les ultras pour écarter le péril qu'ils ont contrihué à grandir? Vont-ils réparer le mal ou l'aggraver? X'auraient-ils acculé la monarchie au bord de l'abîme que pour la contraindre à se jeter dans leurs bras, certains qu'ils seraient de pouvoir la sauver à eux seuls, sans les royalistes de AI. de Serre ni ceux de M. de Villèle? Ou bien vont-ils continuer, aveugles et passionnés, à la pousser vers cet abîme, sans pouvoir, au moment de la chute dernière, rien retenir de leurs mains alors aussi débiles et maladroites qu'elles ont été naguère téméraires et violentes? Le drame est devenu plus poignant que jamais, car chacun sent que le dénoiiment ne saurait tarder.
Le premier soin devait être de trouver des successeurs à M. de Villèle. Ce n'était pas œuvre facile. La droite modérée ne constituait plus une majorité, et son chef venait d'être mis hors de service. Quant à donner le pouvoir aux vainqueurs du scrutin, c'est-à-dire former un ministère de coalition où l'extrême droite et la gauche se partageraient les portefeuilles, personne ne pouvait prendre cette idée au sérieux, malgré les efforts du Jou?'nal des Débats. Les coalisés s'étaient entendus sur une négation pour détruire; ils ne pouvaient s'accorder sur aucune affirmation pour fonder. Dans cette triste bataille, il y avait eu un vaincu, pas de vainqueurs. La gauche, bien que considérablement accrue, demeurait en minorité. L'extrême droile, la moins nombreuse de toutes les fractions parlementaires, comptait à peine soixante à soixante-dix membres, qui ne formaient même pas un
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tout homogène; le groupe de M. de la Bourdonnaye, qu'on appelait plus proprement '^ la contre-opposition » , était loin de marcher d'accord avec la « défection « , qui comprenait AIM. Agier, Delalot, Hyde de Neuville et les autres amis de M. de Ciiateaubriand. Il y avait entre eux la même différence qu'entre la Quotidienne et le Journal des Débats. La haine commune contre M. de Villèle les avait unis; M. de Villèle tombé, ils allaient se diviser. Les éléments qui avaient composé autrefois le parti royaliste apparaissaient donc en plein état de dissolution. Tel était le fruit de la campagne de l'extrême droite. Aussi se demandait-on comment, parmi ces diverses fractions, quelques-unes pourraient se grouper et s'amalgamer de manière à constituer une majorité.
En face d'une telle décomposition parlementaire, le roi ne crut pas devoir s'adresser à des chefs de parti ayant derrière eux leur groupe d'adhérents. Il appela au pouvoir des hommes distingués, mais qui n'avaient guère joué jusqu'alors que les seconds rôles de la politique. Peut-être lui eût-il été difficile de faire autrement. Un tel expédient d'ailleurs ne lui déplaisait pas. Charles X était maître ainsi d'écarter les noms qui auraient éveillé des souvenirs blessants pour son amour-propre, ou qui lui auraient inspiré des inquiétudes pour ses idées personnelles. Il aimait à se dire que ses nouveaux conseillers ne pourraient pas lui en imposer beaucoup. S'il ne croyait pas très-fermement à la solidité et à la durée de ce cabinet, il s'en consolait aisément; dès ce moment, il avait son arrière-pensée sur la composition du ministère décisif qui saurait sauver la monarchie par son énergie, au jour de la crise suprême.
On conçoit qu'à la seule lecture du Moniteur publiant,
le 5 janvier, les noms des membres de la nouvelle administration, il eût été difficile de les caractériser et de les classer dans un des partis existants'. Toutefois, il était bien évident que c'était un ministère" royaliste" . L'élément de droite paraissait y avoir la prépondérance. A peine deux des ministres, M. Roy et M. Portalis, appartenaient-ils au centre droit. Les autres avaient été plus ou moins engagés dans la politique du cabinet précédent, et le Journal des Débats disait dédaigneusement qu'ils étaient les « traînards de l'administration vaincue" ou la ce monnaie de AF. de Villèle» . L'un des portefeuilles les plus imporlants, celui des affaires étrangères, n'élaitil pas d'ailleurs aux mains d'un homme dont le pur renom était comme un brevet de loyauté monarchique pour le gouvernement dont il faisait partie? Descendant d'un compagnon de du Guesclin, remarqué pour sa brillante valeur à l'armée de Condé, lié d*étroite amitié avec le duc de Berry, le comte Auguste de la Ferronnays avait été l'une des figures les plus chevaleresques de Témigralion". Homme de cour par la grâce de l'esprit et par la distinction des manières, il avait trop de fierté bretonne, d'indépendance désintéressée, de susceptibilité d'honneur, pour être courtisan; il l'avait prouvé en rompant, quoique sans fortune personnelle, avec le duc de Berry; le gentilhomme n'avait pas voulu supporter
1 Les ministres étaient, avec \\. de Chabrol et Mjjr Frayssinous, anciens membres du ministère Vilièle, M\L de la Ferronnays, de Marlignac, Roy, Portalis, de Gaux et Saint-Cricq. Plus tard, M. de Chabrol et Mgr Frayssinous, s'étant retirés, furent remplacés par M. Hyde de Xeuville, M. de Vatimesnil et Mgr Feutrier.
- M. de la Ferronnays était le digne chef de cette famille d'élite, dans l'intérieur de laquelle le Récit d'une sœur nous a permis de pénétrer avec une respectueuse émotion.
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certains éclats de celte humeur impérieuse et parfois injurieuse qui se mêlait trop souvent chez le prince à une réelle générosité de caractère. Une autre fois, il avait bravé la colère et la disgrâce de Louis XI III en refusant, presque seul, d'assister à une fête de madame du Cayla. Entré dans la carrière diplomatique sous les auspices du duc de Richelieu, dont il était digne de comprendre la pureté de caractère et l'élévation d'âme, il lui avait voué l'admiration la plus reconnaissante et la plus tendre. Il était ambassadeur à Saint-Pétersbourg au moment de la chute de M. de Villèle et ne voulait pas entrer au ministère : ce Jamais, — répondait-il en repoussant les instances royales, — la France n'a eu plus besoin d'être gouvernée par des hommes qui aient fait leurs preuves et dont les antécédents soient assez bien établis pour aider Votre Majesté à conjurer les dangers qui nous menacent. » A ces mois, la physionomie du roi avait changé d'expression. « Eh bien! — s'était écrié l'ancien comte d'Artois, en reprenant les formules familières d'une vieille intimité, — s'il y a des dangers, refuseras-tu de les partager avec ton ami'?» M. de la Ferronnays n'avait pu résister, et il avait accepté ce qu'il appelait dans une lettre intime celle ;t horrible place " .
La présence de M. de la Ferronnays faisait donc rejaillir sur ses collègues comme un reflet du duc de Richelieu. Ce n'est pas lui cependant qui devait prendre, par son talent, le rôle de ministre dirigeant et personnifier la nouvelle politique. Le cabinet du 5 janvier 1828 a reçu de l'histoire, il avait même reçu des contemporains, le nom de Hlartignac, nom environné d'une gloire douce que rend plus touchante encore la mélancolie
' Épilogue à l'Art chrétien , par M. Rio, t. I^r, p. 302.
d'une défaite où le remords est pour les vainqueurs et d'une fin liàtée par les fatigues courageuses et par les patriotiques douleurs d'une vie publique si courte et si troublée. M. de Alartignac est peut-être le ministre qui a laissé après lui le souvenir des qualités les plus séduisantes. Xolre génération n'a pu voir cet bomnie à la taille élancée et bien prise, aux cheveux bouclés, aux yeux d'un bleu tendre, qui savait allier à une grâce légèrement féminine l'aisance et Taimable autorité des grandes manières, et dont la physionomie mobile, fine, doucement animée par l'inspiration, se montrait volontiers souriante avant d'être attristée par les déboires politiques; nous n'avons pu entendre celte vois mélodieuse dont aucun contemporain n'a oublié le timbre enchanteur, et où la Grèce antique eut salué un chant divin; nous n'avons pu, auditeurs captivés et émus, écouter cette parole facile, souple, alerte, ornée avec goût, pleine de tact et de convenance, habile à rendre les nuances les plus délicates de la pensée, bienveillante ou du moins toujours courtoise, spirituelle et même parfois finement railleuse sans méchanceté ni amertume, éclairant les matières les plus confuses et pacifiant les débats les plus irritants, persuasive avec une grâce insinuante et digne, chaleureuse avec mesure et sans passion violente, éloquence où tout était charme et liarmonie. Et cependant il semble qu'après un demi-siècle, nous ressentions encore la séduction de cet heureux talent. \ous comprenons, comme si nous étions sous l'empire des mêmes impressions, cet adversaire politique qui, à demi fasciné, criait de sa place à M. de Alartignac, en l'écoutant : a Tais-toi, sirène » , ou le vieux duc de Broglie l'appelant « la perle, le joyau, le diamant du ministère et
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même de la Chambre » , ou bien encore le grave Royer- Collard lui-même lui adressant un jour cet éloge : a La Chambre est vaine de vous. ^^
M. de Martignac était sorti de ce fécond et brillant barreau de Bordeaux qui, après avoir produit, à la fin du siècle précédent, de Sèze, Vergniaud et ses amis de la Gironde, avait donné à la Restauration AI. Laine, M. Ravez et M. de Peyronnet. Quoique fils d'avocat, il avait paru d'abord entraîné par la vie frivole d'homme de lettres et de théâtre. Ce fut seulement après quelques années ainsi dissipées que cet Athénien, jusqu'alors un peu disciple d'Lpicure, s'était laissé ramener au barreau par la main paternelle. Il n'y avait apporté ni grande érudition juridique, ni habitude d'un travail austère et persévérant. Mais sa facilité et la justesse naturelle de son esprit avaient suppléé à tout. Il avait triomphé sans efî'ort de ses laborieux rivaux, et sa nonchalance heureuse était, dans sou succès, un charme de plus. Demeuré du reste homme du monde et littérateur, il était recherché dans les salons de Bordeaux; et, serviteur fidèle de la muse légère, il avait fondé, avec ses confrères, une « société de vaudevillistes î? , dont faisaient partie le sensible Laine et l'àpre Peyronnet'. C'est en 1821 seulement qu'il fut nommé député.. Il réussit à la Chambre comme au barreau; ses qualités d'exposition lumineuse et d'élégante précision le firent choisir comme rapporteur dans presque toutes les questions graves. Dès le premier jour d'ailleurs, il avait su s'emparer de ce nouvel auditoire. La gauche qui n'avait pas vu d'abord
^ Sur AI. de Martignac avocat, on peut cnnsulter l'élude trèsfinement écrite que M. Toussaint a lue, en iS>Q't-, à la Conférence des avocats stagiaires de Paris.
ce qu'il y avait de force derrière cette aimable modération, avait cru pouvoir Fintimider par des interruptions et des sarcasmes. Mais elle s'était ainsi attiré des reparties pleines à la fois de bonne grâce et de vive malice que l'orateur lui jetait en s'inclinant avec un sourire. Les interruptions n'osèrent plus se reproduire.
Tel était le passé de l'homme qui se voyait àFimproviste chargé de la lourde succession de M. de \ illèle. On ne peut dès lors se défendre d'un sentiment d'inquiétude. Ces qualités charmantes seront-elles suffisantes pour faire face à une crise si redoutable? Peut-être en effet, par certains côtés, M. de Martignac manquait-il de cette énergie impérieuse qui sait s'imposer et presque faire violence aux hommes et aux événements. Toutefois il était loin d'être inégal à son nouveau rôle. Cette riche et souple nature s'adaptait mer^^eilleusement aux situations diverses et s'élevait en quelque sorte avec elles. Sous ces formes douces se cachait un courage prudent et une tranquille hardiesse; sous celte affabilité un peu frivole, un sens réel des devoirs publics. Son éloquence, elle aussi, grandissait avec les causes qu'il lui fallait défendre ; elle prenait, tout en conservant son charme, une autorité grave et digne, quelque chose de pénétrant et d'ému qu'on ne lui avait pas encore connu. M. de Martignac portait donc avec aisance, quoique non sans fatigue ni douleur, le poids des affaires mises, 1 malgré lui sur ses épaules; si bien qu'un bon juge, peu enclin aux engouements irréfléchis, le feu duc de j Broglie, a déclaré que ^ si le cours des événements n'avait pas moissonné en moins de trois ans AI. de Alartignac, celui-ci serait certainement devenu l'un des premiers hommes de notre temps et de notre pays » .
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Le nouveau ministre devait arrêter tout d'abord quelle direction il donnerait à sa politique. Sous ce rapport, il était plus libre qu'un autre, n'ayant pas été choisi comme le représentant d'un parti déterminé, pour appliquer un programme fixé d'avance. Il était ardemment royaliste. Son passé devait rassurer les plus soupçonneux. JVe l'avait-on pas vu, pendant les Cent- Jours, prendre les armes pour suivre la duchesse d'Angoulème, refuser la croix que lui faisait offrir l'empereur, et inscrire de sa main, sur les registres de TOrdre, la déclaration par laquelle les avocats de Bordeaux décidaient qu'ils ne plaideraient pas devant les tribunaux rendant la justice au nom de " l'usurpateur w ? Plus tard, entré à la Chambre, il s'était associé sans réserve à la politique de la droite, avait été commissaire civil pendant l'expédition d'Espagne et rapporteur de presque toutes les grandes lois politiques, à commencer par la loi de 1822 contre la presse. M. de Villèle, qui appréciait son concours, l'avait nommé membre du conseil privé, conseiller d'Etat et directeur du domaine. Du haut de la tribune, M. de Martignac se plaisait à évoquer les traditions de fidélité et d'honneur de l'ancienne France, et il le faisait avec un accent qui allait à Fàme des vieux royalistes. Toujours il devait être fidèle à ces sentiments. Quatre ans plus tard, quand le trône aura été renversé, et que lui-même, brisé par tant de secousses, se sentira près de mourir, c'est en défendant la royauté vaincue qu'il exhalera, avant de s'éteindre pour toujours, ses plus touchants et plus sublimes accents.
Pour être ainsi royaliste par les sentiments les plus profonds de son àme, M. de Alartignac n'avait rien des passions des ultras. Son caractère aimable, la poli-
tesse de son esprit, le désir de plaire qui faisait le fond même de sa nature, répugnaient à toute violence. Son éloquence excellait, non à menacer et à provoquer, mais à gagner les cœurs, à éveiller les sympathies. Rien n'était plus éloigné de cette humeur facile, de cette intelligence ouverte à toutes les idées et à toutes les impressions, que les partis pris absolus et les systèmes inflexibles. Porté par nature à la modération, aux opinions tempérées et conciliantes, il avait un tact prudent qui l'avertissait des dangers, un sens fin et sage qui le guidait dans les heures de crise. L'expérience de la vie publique ne pouvait que le détournerchaque jour davantage de la politique exclusive.
Ce que M. de Martignac vit autour de lui quand il arriva au pouvoir devait le confirmer dans ses desseins de conciliation. La droite était affaiblie, divisée, désemparée. Un gouvernement, quelles que fussent ses attaches d'origine et ses préférences de sentiment, ne pouvait s'appuyer uniquement sur elle. Tout en évitant de froisser et de rebuter les royalistes, comme l'avait fait quelquefois AL Decazes, il fallait, pour sauver la royauté, attirer à elle de nouveaux soutiens. Mais alors on se heurtait aux préventions qui avaient aliéné aux Bourbons une partie de l'opinion publique. M. de Alartignac essaya de les détruire. En donnant large satisfaction à ce que contenaient de bon les vœux du parti libéral, il voulut détacher celui-ci du parti révolutionnaire. Plus tard, après la révolution de 1830, exposant lui-même sa politique, il a rappelé quel avait été son effroi eu voyant « les routes contraires que prenaient la couronne et le pays n . Cette divergence tenait, disait-il, a à une défiance réciproque qui existait entre ceux qui devaient
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marcher ensemble sons peine de dissolution et de mort ^j . Et il ajoutait : « Xous cherchâmes à en tarir la source ; le meilleur moyen de reconquérir la confiance qui s'éloigne, c'est d'aller à elle, c'est de la provoquer par l'exemple, c'est d'en témoigner soi-même à celui de qui on l'attend ; c'est de le rassurer sur ce qu'il craint; c'est là ce que nous voulûmes faire. 5) Aussi sa conduite tendait-elle à « agrandir le cercle des amis du roi, au lieu de le restreindre et de le réduire sans cesse, comme le conseille trop souvent une politique imprudente 55. Tous ses actes ont été accomplis « dans cet esprit de composition et de rapprochement, en dehors duquel il n'y a pas de gouvernement ' « .
Dès le premier jour, en effet, M. Royer-Collard avait été choisi pour la présidence de la Chambre. Des projets furent déposés, apportant de larges réformes dans les matières qui intéressaient le plus particulièrement l'opinion : la presse et les élections. Ces projets supprimaient les procès de tendance, la censure facultative et l'autorisation préalable pour la fondation des journaux; ils créaient des listes électorales perpétuelles, publiques, ouvertes au contrôle des tiers, et attribuaient aux cours d'appel le jugement en dernier ressort des questions d'inscription, jusque-là soumises à la compétence admi-
' M. de Martignac disait aussi, dans ce discours prononcé à la Chambre des députés, le 22 novembre 1830 : a Me croyez pas, Messieurs, que nous ayons la prétention d'obtenir du temps un brevet de haute capacité politique ; nous pensons seulement qu'il fera reconnaître que nous avons été des ministres fidèles et des citoyens dévoués..., des hommes de bonne foi marchant à découvert dans une voie honorable, et à qui, si on peut disputer le titre de ministres habiles, on ne peut sans injustice refuser celui de ministres honnêtes gens. »
nistrative^ Des mesures secondaires étaient prises dans le même esprit : suppression du cabinet noir, réouverture des cours supprimés dans plusieurs facultés. Enfin dans les élections, le gouvernement, spectateur impartial de la lutte des partis, bornait son rôle à maintenir Tordre et la liberté. Le langage élevé, le charme conciliant, l'accent de bonne foi et de bonne volonté avec lesquels ces lois et ces mesures étaient présentées ou défendues, augmentaient encore l'effet d'heureuse surprise, lien résulta, au premier moment et dans le public exempt de partis pris, une de ces impressions rapides de conciliation sincère, d'espérance honnête, d'oubli des ressentiments passés et des difficultés futures, comme la France en éprouve parfois, même aux époques les plus troublées et à la veille des plus cruelles déceptions. N'avons-nous pas tous connu une impression de ce genre, lors de la constitution du ministère du 2 janvier 1870? Certaines gens ne veulent jamais après coup
1 Sur la question religieuse elle-même, le ministre avait essayé de désarmer les préventions et de calmer les passions par les trop fameuses ordonnances de juin 1828, qui écartaient les Jésuites des petits séminaires et limitaient le nombre des élèves de ces établissements. Ces mesures n'atteignirent pas le résultat espéré : on ne peut donc même arguer du succès obtenu pour détourner le blâme que la seule lecture de ces dispositions provoque chez tout ami de la liberté religieuse. Cependant, quand on voit ces ordonnances signées par des catholiques dévoués et par Charles X lui-même qui déclarait « avoir prié Dieu » et être demeuré convaincu qu'autrement ■ il compromettrait le sort du clergé » ; quand on voit le pape engager les évêques à ne pas y faire opposition; quand on se rappelle les difficultés redoutables du moment, — on est obligé du moins de reconnaître la droiture des intentions. Le blâme, sans disparaître, s'adoucit, et, en tout cas, il se partage entre les auteurs des ordonnances et ceux qui avaient créé le péril par leurs folles provocations.