M. DE MARTIGNAC
avouer qu'ils ont partagé Tillusion générale; libre à eux ! c'est un sentiment honorable auquel ils se vantent d'avoir été étrangers. Hélas î il est trop vrai que le scepticisme a généralement beau jeu le lendemain.
L'accueil fait aux premiers actes du ministère ne supprimait pas, en effet, les difficultés contre lesquelles il avait à lutter. M. de Martignac voulait reprendre l'œuvre de conciliation par la liberté qu'avaient tentée et où avaient échoué M. de Serre et M. de Richelieu. Or, en 1828, les conditions n'étaient-elles pas encore plus défavorables? Les ministres du centre, de 1816 à 1821, avaient été activement soutenus par Louis XVIIL Charles X supportait M. de Alartignac, sans lui donner ni même lui prêter sa confiance, sans presque le prendre au sérieux. C'était pour le roi un essai momentané, désagréable et même dangereux, dont il n'attendait ni ne désirait le succès. Ses confidents étaient ailleurs, et les adversaires du cabinet ne l'ignoraient pas. Si les ministres demandaient le changement d'anciens fonctionnaires hostiles à leur politique, mais appartenant à la droite : « Vous voulez donc, répondait le roi, que je renvoie mes amis et que j'abandonne mon parti? « Pour compenser cette froideur du prince, M. de Martignac avait-il du moins Fappui d'un grand parti dans les Chambres, l'autorité d'une majorité compacte et dévouée, par la force de laquelle il se serait élevé et au nom de laquelle il gouvernerait? On connaît assez la composition de la Chambre nouvelle pour savoir que cette majorité n'existait au profit ni de M. de Martignac ni d'aucun autre. Au milieu de fractions parlementaires dispersées qui décidaient leurs votes suivant le sentiment ou le caprice du jour, le ministère était réduit à
mériter par chacun de ses actes assez d'approbations pour se former une majorité; cette oeuvre, de tout temps singulièrement difficile et périlleuse, Tétait encore plus alors, avec le souvenir envenimé de tant de divisions, avec les habitudes prises d'opposition, avec les exigences à la fois contradictoires et impérieuses d'amis incertains et recrutés dans des camps divers, avec la malveillance préventive de partis irrités, les uns d'avoir vu leur chef renversé du pouvoir, les autres de n'y être pas arrivés eux-mêmes.
Et cependant, si ces partis avaient profité quelque peu d'une expérience qui commençait à compter, s'ils avaient seulement ouvert les yeux autour d'eux sur les difficultés et les périls, le devoir n'aurait-il pas dû leur apparaître manifeste ? f^our ceux qui considèrent aujourd'hui les faits à la lumière de l'histoire, il est une vérité incontestée, c'est que tous les royalistes dévoués et tous les libéraux sincères devaient soutenir M. de Alartignac, l'entourer même d'une tendre et inquiète sollicitude, ne reculer devant aucun effort, aucun ménagement, aucun sacrifice, pour l'aider à réussir. \'était-ce pas, en effet, une chance dernière et suprême, offerte à la vieille monarcliie et à la France nouvelle, de se sauver mutuellement en se réconciliant, d'éiiter la crise fatale où le trône serait brisé et d'où la liberté, séparée de l'ancienne hérédité, souillée par la révolution, sortirait à la fois plus précaire, plus suspecte et plus dangereuse ?