L'EXTREME DROITE ET M. DE MARTIGNAC
Tant d'excitations agissaient sur Tesprit du roi. M. de Marlignac voyait avec inquiétude que Charles X n'était que trop disposé à se laisser entraîner dans cette voie fatale. Pour l'en détourner, vers la fin de 1828, il lui adressa, au nom de ses collègues, un mémoire sur la situation générale : il y établissait que le ministère, par l'état de l'opinion et par l'attitude de la droite elle-même, était obligé de s'appuyer sur les deux centres. Puis, voulant montrer les périls de la politique qu'il savait être conseillée parles fcimiliers d'extrême droite, il terminait ainsi :
« Sire, les ministres de Votre Majesté sont pénétrés " de l'idée que ce qu'ils vous proposent est le seul « moyen de rendre de la force et de la dignité au pou- « voir. Ceux-là qui conseilleraient au roi une disso- « lution de la Cliambre seraient bien insensés. Car les " collèges électoraux renverraient une majorité plus « puissante et plus compacte, dont le premier acte « serait de proclamer la souveraineté parlementaire. « Alors il ne resterait plus à Votre Majesté que cette " double alternative, ou de baisser son front auguste « devant la Chambre, ou de recourir au pouvoir con- « stitutionnel, à jamais aliéné par la Charte, et qu'on « n'invoquerait follement une fois que pour plonger la « France dans de nouvelles révolutions, au milieu " desquelles disparaîtrait la couronne de saint Louis. »
M. de Martignac n'écrivait-il pas ainsi, avec une précision prophétique vraiment surprenante, l'histoire anticipée du ministère Polignac? Mais Charles \ ne voulait plus, ne pouvait plus être éclairé.
Malgré l'hostilité des ultras et des révolutionnaires, malgré la froideur du centre gauche, malgré la défiance du roi, le ministère avait pu faire voter ses divers projets pendant la session de 1828. Le hien qu'il avait accompli lui méritait Testime des esprits sages et modérés. Parviendra-t-il donc à s'étahlir en dépit de tant de conditions défavorahles? Si quelqu'un a pu concevoir cette espérance, la session nouvelle ne tardera pas à le désabuser.
Le 9 février 1829, '< à la très-grande stupéfaction de nos adversaires, raconte le duc de Broglie, et à notre très-grande et très-imprévue satisfaction, Al. de Martignac était venu lire de sa voix argentine deux grands projets de loi ornés de deux éloquents exposés des motifs dont il fit, avec sa bonne grâce accoutumée, le dépôt entre les mains de notre président, M. Royer-Collard « . Ces projets portaient, l'un sur l'organisation municipale, l'autre sur l'organisation départementale : ils substituaient aux conseils nommés par le pouvoir central des conseils élus par les notables du département et de la commune, et les investissaient d'attributions encore limitées, mais sérieuses. L'exposé des motifs indiquait dans quel dessein de haute et prévoyante politique cette réforme était proposée; il montrait cette foule d'hommes instruits, actifs, que " la publicité avertit et réveille " et que " l'exemple de tant d'élévations imprévues poussent vers les affaires publiques » . Pour les détourner de se
porter ailleurs où leur action serait plus dangereuse, il fallait ouvrir à ces hommes une carrière nouvelle dans la commune, dans le département, offrir un but honnête et sans péril à leur ambition. « Le mouvement des esprits, ajoutait M. de Martignac, est difficile à contenir; divisez-le pour rendre son action moins vive et moins pressante. "
Une telle réforme était faite pour plaire aux libéraux, puisqu'elle inaugurait le self government local, et à la droite, puisque celle-ci avait fait naguère, de ce qu'on devait appeler plus tard la décentralisation, une de ses thèses d'opposition contre le gouvernement du centre. Mais espérer leur concours eût été compter sans les impatiences ou les tactiques de parti, A gauche, on méconnut ce qu'il y avait dans les mesures proposées d'innovations réelles et fécondes; on s'attacha seulement à ce qui pouvait manquer encore; on combattit les principales dispositions des projets auxquels on entreprit de substituer deux projets nouveaux; on repoussa jusqu'à l'ordre de discussion demandé par le ministre. A droite, on oublia que, plusieurs années auparavant, cette réforme avait semblé être un des articles du symbole royaliste, et on ne vit là qu'une occasion à saisir pour renverser le ministère avec le concours de la gauche. Comme dans la session précédente, lors de la loi sur la presse, les ultras affrontaient sans embarras le reproche de palinodie. Tout était chez eux subordonné aux manœuvres d'opposition. On eût dit parfois qu'ils avaient pris pour devise le mot du cardinal de Retz : u II faut souvent changer d'opinion pour rester toujours de son parti. » La Gazette de France soutenait que « les véritables institutions municipales de la France dataient
de la constitution de Tan VIII et de la loi du 28 pluviôse, monument de sagesse auquel il ne fallait pas porter atteinte ') . D'autres écrivains de même couleur reprochaient assez singulièrement aux ministres de " vouloir mettre à exécution ce que Bonaparte n'avait pas fait ■' . Enfin, M. de la Bourdonnaye prétendait établir dogmatiquement que « le principe de Félection étendu à l'organisation municipale et départementale était subversif du gouvernement représentatifs .
A celte double attaque, le ministère pouvait-il du moins opposer, comme l'avait fait autrefois M. de Serre, l'autorité et le prestige de la couronne? Non : le roi ne laissait pas ignorer à la droite qu'il verrait sans regret le rejet des lois, et il ne permettait pas aux ministres d'apporter aux projets originaires des modifications qui auraient pu désarmer une partie du centre gauche. La situation était pénible, et M. de Martignac, qui n'avait pas la froideur presque insensible de M. de Villèle, en souffrait vivement. La lutte ébranlait et épuisait cette nature un peu nerveuse. Il avait d'ailleurs besoin de plaire; il était malheureux de ne pas être aimé, à plus forte raison, de se sentir poursuivi par des passions injustes et implacables et de voir ses intentions méconnues, dénaturées, calomniées. Si blessantes que fussent les attaques, le ministre n'usait pas de représailles; mais il ne pouvait s'empêcher de répondre un jour à un orateur de l'extrême droite, M. de Salaberry, qui s'était montré plus amer, plus personnel et plus emporté que jamais : - Malgré quinze mois de ministère, je n'ai pas encore contracté l'habitude de la résignation au soupçon et à TofTense. « Tout meurtri qu'il était, il ne lâchait pas pied et luttait vaillamment seul contre
tous, n'ayant pour lui que sa sincérité, la conscience de sa juste et noble cause et son admirable parole. M. de Serre à sa place eût bondi comme un lion au milieu de ses adversaires, les meurtrissant ou les terrassant. Tout autre était M. de Martignac. Cependant, bien que son éloquence tempérée eût moins de puissance et de passion, elle s'élevait avec la mission même qui lui était imposée : elle prenait quelque chose de grave et d'émouvant. Au charme persuasif et séducteur se mêlait un accent, chaque jour plus dominant, de poignante mélancolie et de dignité triste. Du haut de la tribune, l'orateur promenait ses regards sur les bancs où des deux côtés il n'apercevait guère une seule figure amie : « J'ignore, messieurs, disait-il, quel est le sort réservé au projet que nous débattons; ses dispositions principales, attaquées avec violence par les deux extrémités de cette chambre, n'ont jusqu'ici trouvé que moi pour défenseur. » Il exposait alors sa situation dans un langage que nous devons recueillir pieusement; M. deUîartignac, en effet, ne parle-t-il pas ici pour nous et ne traduit-il pas le perpétuel gémissement qu'arrache dans ce siècle, à tous les esprits modérés, la vue de leur impuissance entre les violences et les passions des partis extrêmes :
" C'est une belle et noble tâche à remplir pour un « ministre, que celle de préparer pour un grand peuple « des lois qui touchent à ses intérêts les plus chers... « Toutefois que de difficultés, que d'obstacles, que de « luttes violentes attendent l'accomplissement d'un tel « devoir! Que d'injustices et de dégoûts sont réservés à u celui qui le remplit! Que de passions il aura à com- « battre! Etrangers au temps où nous sommes, oubliant u le langage de leurs propres amis, les uns lui repro-
clieront avec amertume de trahir le dépôt derautorité royale; les autres Taceuseront d'organiser la tyrannie,
au moment où il apporte une nouvelle liberté
Vainement cherchera-t-il à défendre avec une fermeté mesurée les dispositions importantes qu'il n'aura sans doute proposées qu'après les avoir méditées; les uns signaleront sa résistance comme une obstination née de la vanité, les autres prononceront les mots outra-
geanls de faiblesse et de lâcheté Tel est, je le sais,
tel est, je le sens, le rôle douloureux auquel devra se résigner tout homme qui ne demandera qu'à sa conscience et à sa raison la règle de son langage, et qui ne consultera d'autres intérêts que ceux du roi et de son pays. Marchant entre deux opinions contraires et absolues, il doit être en butte aux atteintes de toutes deux. Il est sans doute un moyen simple et facile d'échapper à l'action violente de l'une d'elles, c'est de se placer sous sa bannière et de la suivre là où elle voudra le conduire. L'intérêt personnel pourrait donner un tel conseil; messieurs, le sentiment du devoir ne le permet pas, et c'est lui seul qu'il faut écouter. î5
Ce langage pouvait un moment remuer les honnêtes c^ens de l'extrême droite; mais les meneurs ne s'en laissaient pas toucher, et bientôt la passion et l'esprit de parti reprenaient le dessus. On voulait à tout prix renverser M. de Alartignac, et l'opposition aveugle des libéraux fournissait aux ultras une occasion que ceuxci n'avaient garde de laisser échapper. Une expérience répétée ne leur avait -elle pas appris comment on pouvait, en s'unissant à la gauche, renverser un ministère royaliste? Déjà la coalition avait apparu au début
de la discussion. Les libéraux s'étaient sottement obstinés à demander pour la loi départementale une priorité que refusait le ministère. Quand on passa au vote sur cette question, on vit tout à coup l'extrême droite et une partie de la droite qui dans le débat étaient demeurées muettes se lever avec la gauche et lui donner ainsi la majorité. On cherchait vainement quelle raison pouvait faire désirer aux ultras cette façon de régler Tordre du jour. Ce n'était pour eux qu'une occasion de faire échec au ministère. La physionomie ironique des meneurs trahissait assez leur dessein. Aussi, dès le lendemain, les journaux royalistes poussaient-ils un cri de triomphe. Ils montraient la droite ^t se levant tout entière par un mouvement sublime, bravant la fureur des uns et l'ineptie des autres ». — u Les députés du côté droit, disait la Gazette de France^ ont justifié nos éloges; en donnant la priorité à la loi départementale, ils ont tué la loi et le ministère. " — a La droite, ajoutait la Quotidiennej a voulu faire sentir sa force et placer le ministère entre un retour vers le bien et un mouvement désespéré vers le mal. Elle doit persévérer dans cette tactique. »
Bien qu'ébranlé par ce premier échec, M. de Martignac ne s'est cependant pas encore déclaré vaincu. L'extrême droite cherche alors une nouvelle occasion de recommencer sa manœuvre. Le 8 avril, le débat s'engage sur un amendement par lequel la gauche demande la suppression des conseils d'arrondissement. Tout indique que c'est la lutte décisive. On passe au vote. L'anxiété est grande partout. La gauche et une partie du centre gauche seulement se lèvent pour l'amendement; on croit à la victoire du ministère. Mais à la
contre-épreuve, l'extrême droite et une partie de la droite restent immobiles sur leurs bancs, laissant le centre droit et le reste de la droite seuls en face de la gauche, et Tout le monde doit voter i) , s'écrient M. de Noailles et M. de Ricard, surpris et indignés de cette manœuvre, a Si ces messieurs de la droite, dit M. de Cambon, ne sont pas suffisamment éclairés, il faut que la discussion continue. 55 M. Royer-Collard, ayant déclaré l'épreuve douteuse, annonce qu'elle va être recommencée, et, de sa voix grave, il invite tous les députés à prendre part au vote. L'extrême droite, qui semble obéir à l'ordre de M. de la Bourdonnaye, demeure obstinément assise, et le président est cette fois obligé de déclarer que l'amendement est voté. Le centre gauche paraît s'apercevoir trop tard de l'absurdité de sa conduite. Beaucoup de royalistes s'agitent attristés et inquiets autour des ministres. Seule, l'extrême droite, radieuse dans son silence et dans son immobilité, savoure sa passion satisfaite. Au moment où le président agite la sonnette pour faire reprendre la discussion, M. de Martignac et M. Portalis se lèvent et sortent de la salle, ayant leurs portefeuilles sous le bras. L'émotion et l'anxiété sont au comble. Chacun a le sentiment qu'il se passe quelque chose de redoutable pour la monarchie et la liberté. La séance reste suspendue. Dix minutes ne se sont pas écoulées, que les deux ministres reviennent. M. de Marlignac monte à la tribune, tenant à demi déployée une grande feuille de papier, et il lit une ordonnance portant retrait des deux projets de loi.
Personne ne s'y trompait : c'était l'abdication de la politique de conciliation. Le ministère, après avoir lutté loyalement et courageusement pendant quinze mois pour
sanver la monarchie et pour fonder la liberté, se reconnaissait impuissant à former une majorité entre les exigences passionnées de la gauche et de la droite. M. de Martignac dei/ait rester encore quelques semaines au pouvoir; mais en réalité, il était renversé depuis le vote du 8 avril. Il ne se faisait aucune illusion, ni sur lui, ni sur le pays. Ce n'était pas sans terreur qu'il considérait ce qui viendrait après lui. u Nous marchons à Tanarchie V , répétait-il à deux reprises du haut de la tribune. Était-il amené à parler de son ministère, il s'exprimait en homme qui sentait son œuvre finie et qui comptait seulement sur l'histoire pour obtenir une justice refusée par les partis de son temps... Il le faisait du reste avec un mélange de modestie et de fierté, de découragement dans le présent et de confiance dans l'avenir, qui donnait à sa parole un accent trop rare dans les discussions politiques :
Cl On nous menace des arrêts de Thistoire ; j'ignore si « l'histoire gardera le souvenir de notre passage rapide « au travers des affaires embarrassées de notre pays. Si « elle s'en occupe, et si elle porte de nous un jugement Cl impartial, elle dira que nous avons été appelés à la ce direction du gouvernement dans les circonstances les Cl plus critiques où des hommes peuvent être placés; « que nous avons rencontré partout sur nos pas des Cl difficultés et des obstacles; que nous avons eu à sou- II tenir une lutte constante contre les passions et les Cl partis contraires. Elle dira sans doute que nos forces Cl n'étaient pas en proportion avec les travaux qui nous ce étaient imposés; que nous n'avons pas prêté au roi Cl l'appui qu'il eût trouvé dans ces hommes rares et ce supérieurs qui dominent les événements et com-
« mandent aux orages politiques; mais elle dira sûrement et que le roi ne pouvait avoir des serviteurs plus fidèles, a ni le pays des citoyens plus dévoués; que jamais « l'amour du prince et le désir du bien ne répondirent (t avec plus d'ardeur et de sincérité à la confiance royale. Cl C'est là toute notre espérance, et nous le disons avec et un de ces sentiments d'orgueil qu'il peut être permis tt d'avouer. )-
Pendant ce temps, l'extrême droite triomphait, sans paraître éprouver l'ombre d'un remords sur le procédé qu'elle avait employé, ni d'une inquiétude sur l'usage qu'elle devait faire de sa victoire, tt La séance d'iiier, — disait la Gazette de France^ — le lendemain du vote, — a offert un spectacle unique dans Thistoire des gouvernements représentatifs « ; grâce à tt la noble fidé- | lité 15 du côté droit, tt la monarchie échappe au plus grand péril qu'elle ait couru depuis vingt ans r> . Les journaux n'épargnaient ni injures, ni sarcasmes au ministère vaincu. Ils raillaient et les complaintes v de M. de Martignac. AL de Chateaubriand rapporte que les auteurs de ces violences venaient demander au roi ^t s'il ne les trouvait pas trop hostiles » ; à quoi le roi répondait : tt Xon, non; continuez, v Charles X, qui, d'après les témoignages de plusieurs mémoires du temps, avait connu et approuvé la tactique de l'extrême droite dans la discussion de la loi départementale, se croyait quitte et même généreux envers ses ministres en leur a pardonnant » la politique libérale qu'ils avaient tentée.
Les journaux d'extrême droite dissimulaient moins que jamais l'usage que leur parti comptait faire de la victoire, ti H faut, disaient-ils, que les prétendus ministres de l'opinion fassent place aux ministres du roi...
Un peuple est fort quand son roi est fort, libre quand son roi est libre. La liberté, c'est le roi !... Le moment approche où la royauté devra prendre une résolution salutaire... Dans une telle situation, le salut du pays est la suprême loi.» La Quotidienne déclarait que le ministère nouveau devait prendre pour devise « la nécessité du salut » . Le Drapeau blanCj qui venait de reparaître, donnait avec plus de fracas encore le mot d'ordre de la dictature. Il annonçait qu'un ministère allait se constituer pour en finir avec les et transactions làcbes et stupides 1) qui trop longtemps avaient compromis le sort de la monarchie. « Plus de nuances intermédiaires, s'écriait-il. Républicains, attaquez si vous l'osez. Royalistes, attaquons, s'ils n'osent pas engager la lutte, et qu'ils soient écrasés sous les pas des combattants, ceux qui auraient la téméraire Lâcheté de se poster entre les deux armées sans prendre un parti. « Il citait d'ailleurs avec éloge une lettre qui circulait en ce moment et où l'on demandait à Charles X d'user de son autorité souveraine pour mettre fin à une position intolérable, a Le pouvoir constituant, disait le Draj^eau hlanc^ n'appartient qu'au roi, qui n'a le droit ni de le transmettre ni de l'aliéner. Il est temps de le réintégrer et de couper dans la racine Varbre poison que des planteurs insensés ou perfides ont élevé. »
Les royalistes, qui se réjouissaient si bruyamment d'avoir porté le coup mortel à M. de Martignac et qui menaçaient si témérairement le pays d'un coup d'Etat, étaient-ils du moins unis dans leur petit groupe? Non. L'approche du pouvoir et de Faction, bien loin de mettre un terme à leur incurable division, la réveillait et la ravivait. Ce n'étaient que récriminations et querelles
entre la Gazette de France et la Quotidienne ^ au sujet du ministère Villèle. Ces deux journaux s'abaissaient aux personnalités les plus amères. Et la Quotidienne, suivant son langage habituel , ^ dénonçait une intrigue " qui avait pour dessein de ramener M. de Villèle. Tout en se disputant entre eux sur le passé et sur l'avenir, les ultras s'irritaient des retards apportés à la retraite si àprement désirée de HI. de Alartignac, et ils redoublaient de violence.
Enfin, le 9 août 1829, le Moniteur annonce la démission des ministres et la formation d'un cabinet où se trouvent groupés les trois noms les plus impopulaires de France : M. de Polignac, le général de Bourmont et M. de la Bourdonnaye. " Coblentz, Waterloo, 1815, dit le Journal des Débats, voilà les trois principes, les trois personnages du ministère... Pressez, tordez ce ministère, il ne dégoutte que chagrins, malheurs et dangers ^ " La presse de gauche, au contraire, est trop éclairée par sa haine pour ne pas être satisfaite, 'i Puisque nous étions destinés à subir un ministère d'extrême droite, dit le Constitutionnel, il vaut mieux que ce soit plus tôt que plus lard. •>■) ■
Les ultras sont arrivés à leurs fins. Ils ont renversé M. de Martignac, comme ils avaient renversé M. de Serre
1 Charles X ne se rendait pas compte à quel point ces seuls noms, notamment celui de AI. de Bourmont, que l'on accusait d'avoir
et M. de \ illèle. Ils ont fait avorter avec le concours et souvent au profit du parti révolutionnaire, les efforts successifs de tous les royalistes modérés. Us ont disloqué et discrédité la droite, rebuté et aigri le centre droit. Puis, celte œuvre accomplie, ils ont persuadé à la monarchie que, pour ne pas se livrer à la gauche, sa seule ressource était de se jeter dans leurs hras. Que vont-ils faire d'une autorité aussi malheureusement conquise? S'ils ont en effet la force d'accomplir à eux seuls ce qu'ils ont empêché la droite et le centre droit de mener à fin, ils n'en seront pas moins coupat)les d'avoir joué la plus téméraire des parties ; mais leur conduite ne sera pas sans excuse, et surtout elle sera explicable. Il convient donc, pour ne pas laisser cette étude incomplète, de suivre l'extrême droite dans ses quelques mois de jiouvoir, après Tavoir considérée pendant ses longues années d'opposition. Cet épilogue nécessaire rendra plus saisissante la leçon qui ressort de cette histoiie. Aussi bien, est-on arrivé à une heure de crise où les événements se précipitent.
La politique du nouveau ministère se personnifie en deux hommes : M. de la Bourdonnaye à Tintérieur, et M. de Polignac aux affaires étrangères' ; ils représentent
tt déserté d à Waterloo, blessaient l'opinion. M. Nettement rapporte une conversation du roi avec l'amiral de Rigny, qui refusait d'entrer au ministère en alléguant sa composition, a Quels noms vous répugnent? demandait Charles X à l'amiral. — Je prie Votre Majesté de me dispenser de les désigner. — Je vous ordonne de le faire. — Sire, M. de Bourmont... — Je vous comprends, reprit le roi avec vivacité. Quand M. de Bourmont s'est trouvé foce à face avec son roi, les armes lui sont tombées des mains. C'est un tort aux yeux de mes ennemis, aux vôtres. Aux miens, c'est un titre à ma confiance et à mon affection. »
^ Parmi les autres ministres, il y avait sans doute des hommes
les deux éléments de rextréme droite : Fun, les violents; Tautre, les mystiques.
M. de la Bourdonnaye avait été le grand meneur de la contre-opposition. Il avait tout blâmé, tout insulté, tout renversé. Les ministres qui l'avaient précédé, il les avait déclarés ineptes, quand il ne les avait pas accusés de trahison. Charles X, qui ne Faimait pas, disait ne l'avoir appelé au gouvernement que pour et essayer de ces gens qui se plaignent toujours v . A peine est-il au pouvoir, qu'on découvre le vide de pensée caché par cette parole sonore, Tabsence de volonté unie chez lui à une passion implacable. Cet orgueilleux opposant se trouve être absolument impuissant à gouverner. M. de Villèle Ta bien défini en déclarant quMl était « négatif - . Sans doute le nouveau ministre de l'intérieur est toujours pour les mesures violentes, pour les « actes d'énergie » ; mais ce ne sont que des mots. Faut-il agir, nul n'est plus indécis, plus embarrassé. Son incapacité éclate aux yeux de ses subordonnés, et les autres ministres n'ont pas longtemps d'illusion sur son compte. MM. Courvoisier et de Chabrol, esprits modérés qui ne doivent pas tarder à se séparer du cabinet, se plaisent à faire ressortir dans le conseil la nullité de leur bruyant collègue. Toutes les fois que celui-ci propose quelque « grande mesure de salut " , ils en démontrent l'illéga-
capables, comme M. de Chabrol, ou M. Courvoisier ; mais on n'entendait pas leur laisser la direction de la politique. Ils s'en aperçurent et se retirèrent bientôt. AI. de Polignac et M. de la Bourdonnaye ne comptaient guère que sur eux-mêmes, et ils avaient choisi au hasard leurs collcgaes un peu partout, comme s'il s'agissait seulement de boucher des trous. L'un de ces ministres, AI. d'Haussez, rapporte, dans SOS Alëmoires inédits, que pour chercher les noms des membres du cabinet, on avait eu recours à X Almanach royal.
lité et surtout Timpossibilité pratique; ils n'ont pas de peine à le réduire au silence. « iVous nous étions attendus, — dit j\I. de Polignac, dans ses Etudes politiques ^ — à trouver en M. de la Bourdonnaye l'énergie que réclamait la gravité des circonstances; mais son irrésolution continuelle, qui le faisait flotter entre une confiance trop grande et une réserve excessive, nous apprit (ju'un hardi chef d'avant-poste pouvait quelquefois n'être pas propre à la défense d'une ville assiégée. " Le caractère de M. de la Bourdonnaye n'est pas d'ailleurs plus agréable qu'à l'époque où M. de Chateaubriand le qualifiait de « mauvais coucheur ->■) , et de ^ mégère masculine ' : M. de Polignac le déclare " insociable ^^ .
L'ancien chef de l'extrême droite sent lui-même sa propre impuissance, et, moins de trois mois après êlre arrivé au pouvoir, sans avoir rien fait, rien tenté, — si ce n'est une ordonnance sur l'Ecole des chartes, — il saisit le premier prétexte d'une difficulté soulevée au sujet de la présidence du conseil, pour se sauver piteusement du ministère. N'ayant pas lieu d'être content de lui, il est très-mécontent des autres, a J'ai vu deux fois M. de la Bourdonnaye depuis sa sortie du cabinet, — écrit, quelques jours plus tard, M. de Genoude à M. de Villèle, — je n'avais pas l'idée d'un orgueil aussi exalté que celui-là. Il ne regrette qu'une chose, c'est d'être entré au ministère et d'avoir accepté la croix de Saint- Louis. Il m'a répété plusieurs fois qu'il aimerait mieux la république que ce qu'il allait laisser debout. « Le ministre fugitif n'en sollicite pas moins les faveurs de la royauté. Nommé ministre d'État et bientôt pair, il obtient que le roi joigne à ces titres une pension de douze mille francs. Il disparaît dans le silence et l'obscurité.
Quelques semaines de pouvoir onl sufil pour faire justice de ce renom acquis par une opposition de quinze ans.
M. de Polignac sera moins rapidement mis hors de combat. C'est justice, car la valeur morale des deux hommes est bien différente. A considérer M. de Polignac avec le sang-froid de Fhistoire, on éprouve surtout de la surprise, presque de la stupeur, et plus de compassion que d'aversion. Rien en lui surtout ne provoque le mépris, bien au contraire. La sévérité pour le ministre n'exclut pas l'estime pour l'homme. Xé à la cour de Louis XVI, de la gracieuse et imprudente favorite de Marie-Antoinette, élevé et presque adopté par le comte d'Artois pendant les années d'exil, compromis dans la conspiration de Cadoudal, il avait, en 1814, attiré un moment l'attention, lorsque, presque seul dans la Chambre des pairs, il avait commencé par refuser de prêter serment à la Charte. Nommé ambassadeur à Londres, en 1823, par M. de Chateaubriand, il y était resté depuis lors et, s'il avait été mêlé à la politique intérieure, c'était dans le secret des démarches de cour, non au plein jour des luttes du parlement ou de la presse. Au fond, il n'était guère plus connu de son pays qu'il ne le connaissait lui-même. Son nom seul suffisait à le faire regarder comme la personnification des sentiments les plus extrêmes de l'émigration ; il avait reçu de ses parents rhérilage d'une impopularité que les années et le sang répandu n'avaient pas affaiblie.
Et pourtant dans sa physionomie douce, aimable, dans la bienveillance de ses manières, dans ce charme un peu féminin qui rappelait la beauté aristocratique de sa mère et auquel s'ajoutait une sorte de mélancolie produite par tant de douloureux souvenirs, il semblait
que rien ne révélât l'emportement ou l'intolérance des partis extrêmes. Son caractère était sûr et loyal. Il était incapable d'une bassesse, bon, désintéressé, prêt à souffrir pour sa foi et, par-dessus tout, chrétien fervent. Son dévouement au Roi tenait plus de la tendresse filiale que de la passion militante du partisan. Mais il ne fallait pas s'y tromper, sous ces formes courtoises et gracieuses qui semblaient accepter et autoriser la contradiction, il y avait un parti pris de n'en tenir aucun compte. Son obstination, pour être polie, n'en était que plus invincible. La modestie de son attitude dissimulait maluneinfatuation naïve et tranquille. Ce n'était pas celle d'un orgueilleux vulgaire; c'était celle d'un croyant, en possession de la vérité et se senlant prédestiné de Dieu pour la faire triompher en ce monde. Esprit faible et ardent, médiocre et court malgré quelque facilité et une certaine élévation, à la fois vague et subtil, peu réfléchi avec des apparences et des prétentions méditatives, il n'en imposait beaucoup ni à ceux qui ne le connaissaient pas, ni à ceux qui le connaissaient. Quelqu'un parlant un jour au roi avec inquiétude des bruits qui couraient sur le prochain avènement d'un ministère Polignac : tt Vous ne pouvez croire cela, répondit le Roi. Pauvre Jules! il est si peu capable! « Quelques mois plus tard, M. de Polignac était ministre.
Au pouvoir, il montre une sérénité plus effrayante encore que la passion ou la colère; jamais on n'a vu une plus douce et plus intraitable confiance en soi, avec une plus complète ignorance de la situation, une assurance plus calme, avec une plus prodigieuse témérité. Il n'éprouve pas le besoin de se faire aider, ni de consulter, ni même de prendre les précautions les plus ordi-
naires^ Aussi incapable d'une inquiétude avant la catastrophe que d'un remords après, ayant dans les périls et les souffrances qu'il brave la placidité presque insensible de l'extatique, on peut être assuré qu'en cas d'échec il sera une victime résignée, jamais un coupable repentant, ni même un maladroit humilié ^ M. de Chateaubriand a exprimé en termes énergiques l'impression que lui avait faite cet étrange ministre en possession de ses nouvelles fonctions : « Il m'apparut alors, dit-il, dans celte confiance imperturbable qui faisait de lui un muet éminemment propre à étrangler un empire. « En effet, de toutes les formes que peut prendre l'exaltation d'extrême droite, il n'en est pas de plus inguérissable et de plus dangereuse que ce mysticisme tranquillement téméraire et honnêtement aveugle.
' Au moment où M. de Poligaac fut appelé au ministère, quelques royalistes auraient désiré qu'il s'assurât le coucours de M. de Villèle, mais il n'en sentait pas l'utilité. Ce n'était pas qu'il prétendît garder le pouvoir longtemps. Il voulait seulement accomplir sa mission de salut ; après quoi il ne demanderait pas mieux que de remettre la monarchie sauvée aux hommes d'Etat ordinaires qui, comme M. de Villèle, n'étaient pas particulièrement désigués de Dieu pour une œuvre exceptionnelle. M. de Genoude écrivait à AI. de Villèle : ( M. de Polignac m'a dit vingt fois qu'il vous croyait indispensable aux affaires; qu'il serait très-heureux, le combat livré, de les remettre entre vos mains; qu'il allait se présenter vraisemblablement à la Chambre pour la casser et la rappeler quand le roi le jugerait nécessaire.» «AI. de Villèle viendra après » , ajoute-t-il. Un aulre jour, il disait au même M. de Genoude : « AI. de Villèle doit mourir ministre. Il faut donner un coup de collier, retirer la monarchie de l'ornière où le ministère Alarliguac l'a placée, puis je lui remettrai la présidence et je m'en irai, d Ou bien encore : n- Quand nous aurons été tous au combat eusemble, rien de plus simple que AI. de Villèle reprenne la tète de l'armée, r-
3 Les lettres que M. de Polignac a écrites après la chute de la royauté ne révèlent que l'ébahissement béat d'un esprit qui se refuse même à recevoir le démenti des événements.
§ 5. — LA POLITIQUE DU COUP d'ÉTAT.
M. de Polignac arrivait avec l'idée très-arrêtée d*accomplir le coup d'Etat qui était depuis quelque temps si follement annoncé par les journaux d'extrême droite. Peu de temps avant son élévation, il se rendait au Palais- Bourbon avec M. de Guernon-Ranville. Celui-ci cherchait à lui persuader qu'avec de la prudence et de la fermeté, on finirait par obtenir une majorité suffisante pour attendre la fin de la session. ^ Une majorité! répondit M. de Polignac, j'en serais bien fâché; je ne saurais qu'en faire! » M. de Guernon-Ranville ne comprit que plus tard la portée de cette parole \ On eût cependant fort étonné M. de Polignac, — et ce n'était pas le côté le moins étrange de son état d'espiit, — en paraissant mettre en doute ses sentiments constitutionnels et libéraux. « Si l'on pénétrait dans mon cabinet, aiaiait-il à répéter, on me trouverait entouré des œuvres de Montesquieu et des publicistes anglais. » Il avait songé trèssérieusement à demaniler à M. Decazes et à M. Laine de faire partie de son cabinet, sans penser que ceux-ci pussent avoir des répugnances à s'associer à sa politique. Pendant son séjour à Londres, il avait cru comprendre et goûter les institutions britanniques. On peut trouver assez bizarre que ce néophyte du régime parlementaire ait apporté d'outre-Manche la résolution de faire les Ordonnances. Il serait sans doute injuste pour
* Journal de AI. de Guernon-Ranville, p. 72.
M. (le Polignac de le comparer à un autre de nos ambassadeurs à Londres, M. de Persigny; mais celui-ci, qui avait aussi la prétention d'avoir étudié et admiré le régime politique de l'Angleterre, n'a-t-il pas cru y trouver des arguments pour justifier le 2 décembre et pour formuler la théorie du gouvernement personnel? Signes curieux de ce qu'il peut y avoir de confusion et de contradiction chez des esprits faux, courts et présomptueux !
M. de Polignac était d'ailleurs poussé dans cette voie fatale du coup d'Etat par la coterie d'extrême droite qui résumait pour lui toute l'opinion, a Nous ne ferons pas de coup d'Etat « , disait-il, dans un de ses jours de sagesse, à M. Michaud, le rédacteur de la Quotidienne. — « Quoi ! monseigneur, vous n'en ferez pas? Je m'en afflige. — Et pourquoi? — Parce que n'ayant pour vous que les hommes qui veulent un coup d'Etat, si vous n'en faites pas, vous n'aurez personne. » Il est difficile de se faire une idée de l'état des esprits à la cour et dans les salons du parti. On s'y félicitait, avec des regards enflammés et des serrements de main triomphants. Cette exaltation pénétrait jusque dans une pajtie du clergé. Plusieurs évêques célébraient dans des mandements Pavénement du ministère Polignac. L'un d'eux s'exprimait ainsi :
« Nous n'en doutons pas, N. T. C. F., ces nouveaux « dépositaires du pouvoir auront la gloire de replacer tt la patrie sur ses véritables bases; nous en prenons à « témoin les sinistres présages des esclaves de l'incré- « dulité qui déjà s'annoncent comme ne pouvant sup- « porter une patrie où le trône et l'autel se prêtent un ti mutuel appui. 55
L'extrême droite ne se servait pas seulement de la
chaire pour publier ses menaces et proclamer ses espérances. Le procureur général près la cour de Metz disait dans un réquisitoire :
« L'article 14 de la Charte assure au Roi un moyen a de résister aux majorités électorales ou électives. « Donc, si, renouvelant les jours de 1792 et de 1793, a la majorité refusait l'impôt, le Roi devrait-il livrer sa ce couronne au spectre de la Convention? Non; mais il « devra maintenir son droit et se sauver du danger par a des moyens sur lesquels il convient de garder le si- « lence. v
C'est surtout dans la presse qu'il faut, comme toujours, chercher Texpression de ce qu'il y avait de plus exagéré dans les vues de Textréme droite. Les journaux de ce parti couronnaient dignement ainsi l'œuvre de violence et de folie poursuivie pendant toute la Restauration. Quelques citations permettront déjuger ce qu'on osait publier. Plus politique et mieux avisée que la Quotidienne^ la Gazette de France ne se croyait pas moins obligée de dire :
« Il est des circonstances où le pouvoir du roi peut « s'élever au-dessus des lois. ^
La Quotidienne s'écriait :
« Il serait plaisant qu'une boule de plus ou de moins « fît la vérité d'une doctrine politique... Souverain " maître et seigneur, le roi ne doit compte de ses rai- « sons à personne. Quand il parle seul, tout doit obéir « avec joie dans un profond et respectueux silence, ce Quand il a dit à ses sujets : Je veux, la loi même a « parlé. T
Le Drapeau hlanc :
(t En déclarant le roi inviolable, la Charte l'a déclaré
« infaillible. — Si les ministres ont la majorité, ils saua veront le trône avec elle; s'ils ne Font pas, ils le sau- « veront sans elle. La majorité, c'est le roi. — La Cl France ne reconnaît que le roi pour son immortel « représentant. — Le roi n'est pas roi, quand il ne « peut pas, par son initiative, se donner une majorité. « — La crise est prochaine, inévitable, elle doit être « courte et salutaire... Bientôt les vieux libéraux ap- « prendront ce qui a été résolu. Rira bien qui rira le Cl dernier. ^^
Et V Apostolique :
Cl On ne peut se refuser à le reconnaître, la source Cl du mal vient d'une Charte impie et athée. La relia gion, la justice, Dieu même, commandent d'anéantir Cl ces codes infâmes, prodiges d'impiété que Tenfer a ce vomis sur la France'. 15
1 II faut voir quelles thèses étranges développent les mêmes journaux quand, après l'adresse des 221 et la dissolution de la Chambre, il s'agit de procéder à de nouvelles élections. - Et maintenant, députés parjures, s'écrie V Universel, allez montrer dans vos départements vos visages rouges de colère et de honte, d — a Le roi, publie le Drapeau blanc, a voulu leur adresser le mot qui leur dit qu'il n'est plus pour eux de salut que dans le repentir et la résipiscence, j) L'organe officieux de M. de Polignac dit : « Les 221 se sont condamnés eux-mêmes. Choisissez, ont-ils dit au roi, entre les ministres et nous. Le roi a choisi, et le jugement est sans appel. Si maintenant ils ne se résignent pas, ils doivent être déclarés indignes. . . Si les 221 s'étaient résignés, ils auraient pu obtenir leur pardon. Si dans leur orgueil, ces hommes ont conçu l'espoir de dicter au juge sa senteuce, si, foulant aux pieds l'arrêt qu'eux-mêmes ont provoqué, ils osent appeler du roi, non pas à Dieu son seul juge, mais à un juge qui n'est ni dans le ciel ni dans la Charte, alors ces hommes deviendront criminels, alors ils se feront d'insensés rebelles, d Le Drapeau blanc soutient que a tout électeur qui persistera à donner son suffrage à un député frappé par le roi d'incapacité législative se rendra coupable d'un délit. «
N'est-il pas assez piquant de remarquer en passant à quelles doctrines ont abouti ceux qui s'étaient montrés dans l'opposition défenseurs si farouches et si impérieux de la prérogative parlementaire? Suivant Thabitude constante des fauteurs de coups d'État, les journaux d'extrême droite s'essayaient à caresser le populaire, pour y trouver un point d'appui contre les classes moyennes et politiques, c C'est du peuple, disait le Drapeau hlanCj, que s'occupera le nouveau ministère, du peuple qui travaille et qui souffre. On lui doit du travail, du pain, et un salaire qui lui permette d'entrevoir sans tristesse les jours de la vieillesse et des in6rmités. w D'autres journaux du parti déclaraient que « lé peuple soulTrait, écrasé par une aristocratie insolente « , et qu'il fi appartenait au Roi de le soulager » .
Rien ne pouvait mieux servir les desseins de la gauche que les extravagances des ultras, a Les libéraux font les morts et encouragent ces folies, écrivait AI. de Villèle ; ils espèrent qu'elles tourneront à leur avantage. " La tactique des feuilles antidynastiques consistait à reproduire les provocations des journaux royalistes : si bien que le ministère, embarrassé, se crut obligé de désavouer ces journaux par un article inséré au Moniteur. Par contre, les écrivains d'extrême droite se plaignaient des lenteurs et des timidités du cabinet. Ils menaçaient de l'abandonner. Le Drapeau blanc l'avertissait que " la patience des royalistes commençait à s'épuiser, et qu'entre son inaction et la trahison du ministère précédent, il ne voyait pas une grande différence 1) . Si la catastrophe n'avait promptement éclaté, on aurait vu ce besoin d'attaque, cette émulation de violence qui étaient devenues comme le tempérament de la
presse royaliste, aboutir à constituer une contre-opposition d'extrême droite contre AI. de Polignac lui-même. Toutefois, il serait injuste de dire que tout le parti royaliste approuvât les desseins de coup d'Etat. La droite n'était pas avec M. de Polignac. Elle continuait, suivant son habitude, à être la victime bien plus que Talliée des ultras. Il suffît de voir comment son véritable chef, M. de Villèle, s'exprimait dans sa correspondance. Dès le 6 août 1829, quelques jours avant la nomination de M. de Polignac, il déclarait « qu'un ministère d'extrême droite serait une folie » . Un peu plus tard il engageait son ami, M. de Montbel, qui était entré dans le nouveau cabinet, à en sortir, puisqu'on annonçait un coup d'État, ce jeu périlleux pour lequel sa belle âme n'était pas faite ». — « Ma conviction, écrivait-il sur son carnet, est que nous marchons à une débâcle dans laquelle personne ne conservera les moyens de nous remettre à flot. » Il informait madame de Villèle que - nul n'avait confiance ^^ , et dans diverses lettres il ajoutait :
ce Laissons triompher ces gens-là. Leur règne ne sera u malheureusement pas long. Xous nous estimerions « trop heureux d'être sauvés par eux. Mais ils nous it jettent au contraire dans le désordre et la confusion, ce et, s'ils se font petits auprès du roi, ce n'est que pour u faire peser sur lui la responsabilité de leur absurdité... .'. — Quelle imprévoyance! Jamais pareil aveuglement il n'a précédé ni amené plus clairement la chute d'un ce gouvernement! — Il est très-probable que les miniscc très vont entraîner le malheureux prince et le pays c dans des coups d'Etat mal préparés, mal conçus, mal ce reçus et mal soutenus, et il y a de quoi compromettre ce la légitimité, notre honneur et notre salut. Ils vont
« continuer ce qu'ils ont si bien commencé, user tous les « moyens de sortir, par des voies légales, pacifiques et a sûres, de la fâcheuse position dans laquelle on se « trouve. — On aura usé et brisé, en en abusant, la Cl dernière ressource de Tordre et de la royauté. ^
M. de Villèle condamnait la conduite de M. de Folignac, moins sans doute au nom du droit qu'au nom du bon sens pratique. Il y voyait une sottise encore plus qu'une mauvaise action. C'était, on le sait, le penchant de son esprit'. Mais ses critiques ne parvenaient pas à la nation; elles ne dépassaient guère le cercle des amis auxquels il écrivait ou avec lesquels il causait. La droite modérée ne fciisait aucune protestation publique, aucune opposition ouverte contre une politique qu'elle pressentait devoir être fatale à la couronne et au pays. On aurait peine à distinguer la Gazette de France, demeurée fidèle à M. de Villèle, des autres feuilles royalistes. Elle n'eût pas osé refuser de soutenir la thèse de Tomnipotence royale et du coup d'Etat. A peine se hasardait-elle à laisser percer quelque inquiétude sur l'adresse avec laquelle serait conduite une entreprise dont elle ne contestait ni la justice ni l'opportunité. Il semblait que l'exaltation d'une petite coterie de cour et de salon, et surtout les violences de la presse, lissent peser sur les esprits de la droite une intimidation qui les empêchait,
^ Ne trouve-t-on pas, par eiemple, l'iiomme tout entier dans cet argument d'ordre financier par le([uel il combattait l'idée du coup d'Etat : « Prenons garde, si on veut se passer de a Chambre pour voter l'impôt, il faudra se passer de l'impôt. J'ai dit cela bien souvent au roi : avec quelle autre macbine aurait-on tiré tant de millions delà France et garanti le milliard de l'indemnité? Doléances et subsides vont de compagnie, comme on disait sous l'ancienne mo- Dacchiç. »
non pas seulement de se mettre en travers des folies, mais même d'en dégager leur responsabilité. Faililesse ou malheur qui a trop souvent mar(jué le rôle de la droite dans ses rapports avec Textrème droite. Est-ce d'ailleurs une infirmité particulière au parti royaliste? Que de fautes seraient évitées si, dans toutes les opinions, les modérés avaient le courage de ne pas se laisser compromettre par les violents!
Il est vrai que les ultras, aussi audacieux et aussi bruyants que M. de Villèle et ses amis Tétaient peu, faisaient bonne garde autour de leur ministère. Ils menaçaient ou injuriaient tous ceux qui avaient mine de vouloir entraver ses desseins. La Quotidienne apercevaitelle quelque mouvement autour de M. de \illèle, aussitôt elle reprenait son vieux rôle et son vieux style : elle et dénonçait, la douleur dans l'àme, Tinlrigue qui se nouait pour rappeler AI. de Villèle au ministère '' , et elle ajoutait qu'elle " ferait son devoir et ne souffrirait pas que le salut de la France fût compromis ^^ . La Gazette de France^ si facile qu'elle fut à entraîner par les ultras, ne pouvait cependant supporter ces attaques contre son ancien patron, et il s'ensuivait une polémique aigre et violente entre elle et la Quotidienne. Au moment où les royalistes prétendaient s'imposer d'autorité au pays, leurs journaux ne pouvaient apaiser, ou du moins dissimuler, ce qu'il y avait encore entre eux de divisions passionnées et de rancunes implacables.
Tous ne se contentaient pas cependant, comme AL de Villèle, de gémir en secret. AL de Chateaubriand, qui s'était déjà séparé de l'extrême droite après la chute de M. de Villèlje, donnait avec éclat sa démission d'ambassadeur à Rome. Il prenait même quelque part à la cam^
pagne d'opposition; mais il le faisait non sans un certain trouble d'esprit. Par moments, tout ébloui au grand aspect d'une séance royale, il s'écriait : « Voyez, malgré Timpopularilé, la folle prétention de Polignac et de ses entours, à quel point le procès de la royauté est gagné dans le pays. On n'a pas détruit encore mon œuvre de 1814. Quel empressement vers la couronne! quel amour pour elle, si peu qu'elle soit nationale! Que ne ferait-elle pas avec d'autres interprèles et d'autres noms ! ^5 L'annonce de l'expédition d'Alger avait exallé sa patriotique imagination. Mais aussitôt, avec une mobilité d'esprit à laquelle se joignait la divination du génie, il ajoutait : « Cela me ravit sans me rassurer. Qui connaît les abîmes de la Providence! Elle peut, du même coup, abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir un royaume et renverser une dynastie. i5 Et plus tard, se sentant entrer plus avant dans la crise, il disait, avec un accent de découragement : " Nous sommes emportés! Quel chaos! C'est bien le cas d'appliquer le mot de mon ami le duc de Fitz-James : Dans ce brouillard qui confond tout, on ne se rencontre pas, on se heurte. «
Naturellement M. de Chateaubriand é(ait encore plus maltraité que M. de V illèle par les journaux royalistes. Une véritable excommunication était prononcée de toutes parts contre lui. La Gazette de France elle-même disait : u La démission de M. de Chateaubriand ne surprend personne; il rompt ainsi le dernier chaînon qui le rattachait à la cause de l'ordre. 55 La Quotidienne déclarait qu'il « se mettait, par sa démission, en hostilité directe avec le roi 15 . Quant au Drapeau blanc, il était comme toujours le plus injurieux :
tt Que veulent les lâches o\x les traîtres qui donnent
a leur démission? Ils veulent être indépendants du roi? ce De qui donc dépendront-ils? D'eux-mêmes ou de la « majorité populaire? Dans le premier cas, ce sont des ce brouillons dangereux ou des ambitieux risibles. Dans ce le second cas, ce sont des factieux. Il faut livrer ces ce gens-là au mépris et les rejeter dans la fange révohice tionnaire. ^
M. de Villèle et M. de Chateaubriand avaient le droit de mépriser ces indignes violences; mais n'auraient-ils pas dû entendre dans leur propre conscience une autre voix, aux reproches de laquelle ils n'auraient eu rien à répondre? Étaient-ils donc sans responsabilité aucune dans ces folies qu'ils déploraient avec tant de raison? L'extrême droite serait-elle arrivée à cet état de passion, d'illusion, d'outrecuidance, et surtout aurait-elle trouvé ainsi la place vide, si M. de Chateaubriand ne lui avait apporté, pendant la plus grande partie de la Restauration, un si puissant concours, s'il n'avait fait opposition avec elle contre le centre droit d'abord, contre la droite ensuite? Une charge moins lourde pèse sur M. de Villèle; mais enfin le roi aurait-il pu se croire encouragé et en quelque sorte acculé à prendre le ministère Polignac, si M. de Villèle, en partie par dépit, ne se fût associé aux ultras pour discréditer et renverser M. de Martignac?
Où étaient, dans cette crise, les royalistes du centre droit? On sait que la tactique jalouse et imprévoyante de la droite avait tout fait pour détruire leur influence. M. de Serre et M. de Richelieu étaient morts; M. Laine était oublié à la Chambre des pairs; M. de Martignac était encore tout découragé et tout meurtri de sa chute. Cependant, lors de la discussion de la fameuse adresse qui devait s'appeler dans l'histoire l'adresse des 221, un
ami de M. de Martignac, M. de Lorgeril, proposa une rédaction amendée qui, tout en blâmant le ministère, était moins blessante pour Tamour-propre royal. Là où la commission opposait un refus de concours, il ne mettait qu'un refus de confiance. Rarement, en de semblables crises, les modérés parviennent à s'interposer entre les violences contraires. Kepoussés à la fois par la gauche et par la droite, les amis de M. de Martignac furent réduits à s'abstenir.
On comprend sans doute que la gauche antidynastique ait repoussé un amendement dont le principal avantage était d'éviter un conflit violent et périlleux pour la royauté. Une telle conduite était naturelle chez ceux qui, avec M. Thiers, alors rédacteur du National^, montraient dans les Bourbons de nouveaux Stuarts et voulaient faire contre eux une révolution de 1688. Ces hommes désiraient le coup d'État presque autant que les ultras. Mais n aurait-on pas pu espérer une autre attitude de la part des libéraux qui ne cherchaient pas, de parti pris, le renversement de la vieille monarchie? Non moins rebelles à l'expérience que leurs adversaires, ils persistaient dans cette politique impatiente et exigeante qui avait été déjà malheureusement la leur en face de M. de Serre et de M. de iMartignac. Ils n'étaient pas assez convaincus, — et c'était leur grand tort, — de la nécessité de faire beaucoup de sacrifices pour éviter la scission entre la France et la royauté, de l'intérêt supérieur qu'il y avait, pour la liberté elle-même, à ne pas rentrer dans le cercle fatal et stérile des révolutions. Plusieurs après coup se sont repentis'. Cette fciute, qui
ï Tel est le sentiment qu'exprime avec une grande franchise le duc de Broglie dans ses Souvenb^s : a Par la rédaction de
avait été celle (les libéraux dès les premières années de la Restauration, devait continuera marquer leur conduite jusqu'à la fin. Quelques semaines après la discussion de l'adresse, à l'heure du dénoûment, quand les ordonnances auront provoqué l'insurrection, ils ne sauront pas s'arrêter à mi-chemin dans la résistance et, placés en face de la double abdication du roi et du dauphin, ils M n'auront pas, suivant l'expression de M. de Falloux, u le prévoyant courage de consacrer, dans ces journées décisives, le principe de l'inviolabilité royale en même temps que celui de la responsabilité ministérielle^ ».
§ 6. — l'incapacité da\s la crisk.
L'extrême droite avait devant elle le champ libre pour accomplir ses desseins de coup d'Etat. La protestation
M. de Lorgcril, dit-il, le roi ne se trouvant pas mis au pied du mur, n'étant pas réduit à choisir immédiatement entre son ministère et la Chambre, la discussion pouvait s'ouvrir... S'il en était résulté, ce qui n'avait rien d'impossible, des rapprochements, des transactions, des compromis, si le tiers parti avait fini par prendre pied dans le ministère sous la raison Martignac ou tout autre, bref, si l'état de choses antérieur à la cris3 que nous traversons, s'était rétabli, en nous offrant, ainsi qu'au roi, l'occasion de revenir sur nos sottises réciproques, nul doute que cela n'eût mieux valu qu'une révolution, même légitime, même glorieuse. La révolution est Yult'una ratio des peuples, comme la guerre est Vultima ratio des rois; même en ayant bonne cause et bonne chance, on n'y doit recourir qu'à 'a dernière extrémité. » — M. Villemain, dans son étude sur M. de Chateaubriand, paraît éprouver le même regret.
• C'est dans son discours de réception à l'Académie que M. de Falloux a dit ces remarquables paroles. Le passage entier mérite d'être cité : k Vous me permettrez de déplorer qu'en présence de