LE 20 JU1\ ET LE 10 AOUT
qu'à la royauté : erreur. La représentation nationale, elle aussi, a été mortellement atteinte. Le 20 juin, avant d'envahir les Tuileries, les bandes ignobles de Santerre et de Saint-Huruge ont défilé pendant quatre longues heures dans l'assemblée, s'arrêtant par moments pourfaire entendre quelque impérieuse harangue, dansant en désordre devant la tribune, aux chants du « Ça ira " , portant comme drapeau une vieille culotte surmontée de cette inscription : Vivent les sans-culottes! et un coeur de veau avec cette devise : Cœiw d'aristocrate. La Législative, elle aussi, en ce jour, a été coiffée du bonnet rouge. Seulement elle n'a pas su, comme le roi, sauvegarder sa dignité sous le hideux bonnet. Tandis que Louis XVI, seul en face de la foule déchaînée, dans l'embrasure d'une fenêtre, ne se laissait pas arracher la moindre concession, et montrait une tranquille grandeur d'àme qui impose encore aujourd'hui Ladmiration aux historiens les plus hostiles, l'assemblée terne et lâche a permis, sans lutte, qu'on violât et déshonorât son enceinte; ses plus brillants orateurs, Guadet et l ergniaud, sont intervenus pour ouvrir au peuple ces portes qu'il ne devait plus désormais respecter.
Le 10 août consomme l'abaissement de la Législative. Deux jours auparavant, un vote relatif au général la Fayette avait montré que le parti modéré était assuré d'une majorité des deux tiers ; et cependant, devant l'émeute, l'assemblée cède tout : il est vrai qu'alors, sur 750 députés, 284 seulement sont présents; le reste est dispersé par la violence ou la peur. Triste et honteuse séance que cette séance permanente du 9 au 10 août : au début, les députés semblent ne reconnaître
que la municipalité légale expulsée de l'Hôtel de ville; mais, à mesure que la commune insurrectionnelle devient plus audacieuse, ils s'inclinent et se bornent à de vaines et niaises proclamations. Les Tuileries occupées, la Commune daigne enfin se souvenir qu'il y a une représentation nationale, et l'obscur personnage qui préside à rHolel de ville, Huguenin, se rend à la barre de l'assemblée : ;; Législateurs, dit-il, nous venons ici, au nom du peuple j concerter avec vous des mesures pour le salut public; le peuple^ qui nous envoie vers vous, nous a cbargés de vous déclarer qu'il vous investissait de nouveau de sa confiance. Alais il nous a chargés en même temps de vous déclarer qu'il ne pouvait reconnaître pour juge des mesures extraordinaires auxquelles la nécessité et l'oppression Pont porté, que le peuple français, votre souverain et le nôtre, réuni dans ses assemblées primaires. ) Que trouve à répondre le président Guadet? ^' Vous avez voulu vous porter vous-mêmes aux lieux où le péril était le plus grand : ces sentiments vous honorent; l'assemblée applaudit à votre zèle, elle ne peut voir en vous que de bons citoyens jaloux de ramener la paix, le calme et Tordre... L'assemblée vous invite à retourner à votre poste, car vous tiendriez peut-être dans ce moment à insulte qu'on vous invitât à la séance.» Après un tel dialogue, que restait-ii de la Législative? Eût-elle été plus outragée si l'émeute l'avait jetée par les fenêtres? Sur les ordres des vainqueurs, elle décrète la reconnaissance de la Commune, la suspension du roi et autres mesures qu'elle avait précisément repoussées quelques jours auparavant. Vainement Vergniaud humilié essaye-t-il de rappeler aux pétitionnaires impérieux que « Paris n'est qu'une
section de Tempire » ; lui-même est ol)ligé — châliment de ses fautes passées — de proposer les décrets qui consacrent les actes et les volontés de celte " section de l'empire » .
Le 10 août a donc déplacé le siège du gouvernement. Le pouvoir n'est plus à l'assemblée : il est à la Commune. C'est là qu'affluent les affaires, les pétitions, les adresses. Le conseil insurrectionnel écoule tout, décide tout, même quand il s'agit du reste de la France ou de la politique étrangère. Il a, comme la Législative, une tribune, des galeries remplies par un public passionné. La nuit n'interrompt pas les séances. Les membres du conseil mangent dans la salle, aux frais de la ville, et dorment à tour de rôle dans le local des commissions. Chacun est armé. Des canons chargés sont braqués à la porte. Tout annonce que le souverain est à l'Hôtel de ville. C'est de ce moment que date le prestige révolutionnaire de ce palais populaire, Sinaï de l'émeute où tant de fois, au bruit des combats de la rue, ont été promulguées des lois et des constitutions pour la France entière. Il semblait qu'il y eût dans les pierres de ce monument une sorte de vertu mystérieuse qui permît au premier occupant de commander au pays entier et qui seule pouvait faire d'une émeute un gouvernement. Les flammes que, par une sorte de suicide, Paris révolutionnaire a allumées lui-même pendant les dernières convulsions de la nouvelle Commune, ont-elles du moins, en anéantissant le vieil Hôtel de ville, détruit ce
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charme funeste et délivré la France des usurpations delà capitale?
Le nouveau pouvoir qui domine après le 10 août est à ce point Témanation directe de la démagogie parisienne et la négation de l'autorité nationale et parlementaire, que les hommes delà minorité législative, les Girondins eux-mêmes, n'y participent réellement pas. La part qui leur est faite dans le ministère n'est que nominale; on les a admis seulement à faire cortège aux vainqueurs. Ils pourront après coup se glorifier sottement et lâchement d'avoir été "les hommes du 10 août» : au fond, ils n'ont pas été moins vaincus dans cette journée que le roi ou la majorité. Il y a longtemps qu'ils ne dirigent plus les agitateurs, bien qu'ils n aient pas osé rompre avec eux; ils sont débordés, comme avait été débordée la gauche de la Constituante.
Vergniaud et ses amis n'ont pas d'ailleurs ce qu'il faut pour demeurer les chefs de la rue. Hommes du monde, lettrés, souvent adonnés au plaisir, conservant quelque politesse dans le langage, le costume et les manières, ayant, à défaut de scrupule, un certain respect des convenances, plus hardis dans la parole que dans l'action, artistes politiques dont les passions sont surtout oratoires, Marat les perdra dans les faubourgs en les qualifiant ce d'hommes d'Etat ^i . Ils préfèrent le salon bourgeois de madame Roland, où ils trouvent, sinon l'élégance aristocratique, du moins quelque élévation intellectuelle, à l'atmosphère viciée et sanglante des Cordeliers. Les meneurs vulgaires, débraillés, qui descendent dans les tavernes pour fraterniser, le verre en main, avec l'émeute, dégoûtent les beaux esprits de la Gironde, mais les dépassent vite dans la faveur populaire.
Ce sont ces meneurs, la plupart obscurs, qui régnent alors. Très-peu se sont fait un nom. Parmi ceux-ci, Danton est le plus en vue. Nature puissante dans sa dégradation, vrai type du démagogue et de Torateur de club, avec sa laideur énergique et repoussante, sa voix de tonnerre, sa physionomie heurtée, ayant tous les vices et ne les cachant pas, trop déconsidéré pour avoir la tentation de l'hypocrisie, affectant au contraire, jusque dans son langage et dans son costume, le cynisme le plus grossier, ne cherchant ouvertement dans la Révolution qu'un moyen de satisfaire une sensualité brutale et une cupidité sans vergogne, nonchalant jusqu'à être presque généreux quand il est repu, ne reculant devant rien quand son appétit est excité, lâche et sanguinaire comme les débauchés, joignant néanmoins à sa lâcheté cette insouciance audacieuse de l'homme taré qui ne craint pas les plus terribles responsabilités quand cellesci ne font pas courir de péril immédiat et personnel, tel est Danton; et cependant c'est peut-être ce qu'il y a de moins vulgaire et de moins hideux parmi les hommes auxquels Paris vient de livrer la France.
On sait quel usage les meneurs parisiens font du pouvoir dont ils se sont emparés et dont ils jouissent ainsi sans partage. Tout ce qui devait caractériser et déshonorer la Terreur date de cette époque : régime des suspects, espionnage, arrestations arbitraires, tribunal révolutionnaire, échafaud politique, pillage éhonté de la fortune puhlique et privée. Il est d'ailleurs une date effroyable qui résume et marque toute l'œuvre de la Commune parisienne, la date du 2 septembre, la seule peut-être dont nos modernes radicaux n'oseraient pas glorifier et célébrer l'anniversaire.
Pendant ce temps, l'assemblée est annulée; elle obéit. Essaye-t-elle de résister même timidement, les orateurs de la Commune viennent la braver et la menacer à sa barre. Ils parlent et commandent au nom -^ des délégués immédiats du peuple « qui " a repris, depuis le 10 août, Texercice direct de sa souveraineté ■ ; ils professent que c rassemblée, du jour où elle a convoqué une Convention, a abdiqué tous ses pouvoirs entre les mains du peuple 5; ; ils annoncent que celui-ci «va se lever pour la seconde fois - si on leur refuse quoi que ce soit de ce qu'ils demandent, et ils ne donnent, dans leur impérieuse impatience, que « deux beures » à la représentation nationale pour se soumettre. Celle-ci se soumet toujours. Humiliation qui se répète presque à chaque séance. L'assemblée se défend même de songera quitter sa prison, et jure solennellement, pour apaiser ses geôliers inquiets de quelques démarches, qu'elle demeurera à Paris jusqu'à la réunion delà Convention. Lorsque le sang coule à l'Abbaye, à la Force, à Bicêtre, quand les massacreurs poursuivent leur œuvre, plusieurs jours durant, avec une sorte de régularité administrative, la Législative, hébétée par la peur, ne semble ni voir ni entendre; elle ne fait rien pour arrêter regorgement, qui ne cesse que par la lassitude des meurtriers et le vide des prisons. Elle a du reste le sentiment de son abaissement. Elle s'aperçoit que le mépris l'envahit. Vergniaud, son grand orateur, qui conserve, au milieu de ses défiillances, quelque hauteur d'âme, a des velléités de protestation : • Tâchons, en finissant notre carrière, dit-il, d'emporter l'estime de la nation. « Alais il retombe aussitôt découragé, et, avec une mélancolique et dédaigneuse nonchalance qui était un des carac-
tères de cette nature, il laisse échapper ce gémissement: " Nous n'avons plus qu'à remettre en d'autres mains ces pouvoirs qu'on nous envie et dont nous sommes las nous-mêmes, puisque nous sommes impuissants à faire le bien et à empêcher le mal. » D'autres, comme le montagnard Cambon, poussent un cri de colère : u Si vous voulez, dit-il à ses collègues, que la Commune de Paris gouverne l'empire comme faisait Rome, soumettons-nous, metlons la tête sur le billot. ^ Gémissements et colères ne peuvent pas même ébranler la domination de Paris.
La province résisle-t-elle plus que ne Tont fait ses représentants à l'assemblée? Nous avons déjà dit les raisons de son inertie et de sa faiblesse en face des usurpations de la capitale. Toutefois, il est facile de voir combien la volonté de la France, si elle eût été libre, aurait été opposée à l'œuvre de Paris. Soixante-quinze directoires de départements ont protesté contre l'attentat du 20 juin. Le coup ayant manqué, la protestation était moins difficile. Le 10 août est accueilli avec stupeur. Mais que faire ? La conduite des départements révèle à la fois leur tristesse et leur impuissance. Quelques directoires essayent des réclamations aussitôt réprimées, la Fayette veut faire de son quartier général le centre d'une résistance légale : il semble d'abord réussir ; mais bientôt isolé, proscrit, il passe la frontière. 11 fuit devant les usurpations de ce peuple parisien auquel il était si fier d'avoir ramené le roi dans la triste journée du 6 octobre. Et pendant qu'il est jeté dans une forteresse autrichienne, ce Paris, à la faveur duquel il a tant sacrifié, ordonne que le coin de la médaille frappée en l'honneur du général parla municipalité de 1789, soit
brisé sur Técliafaud par la main du bourreau. Il suffît d'ailleurs de quelques mesures de rigueur pour dompter les directoires indépendants, et bientôt, dans le silence de la nation, les sociétés jacobines des diverses villes peuvent envoyer ces serviles adresses d'adhésion qui n'ont jamais manqué en France pour célébrer le succès de fous les coups de force.
§8. PAUIS ET LES ÉLECTIONS A LA COWEXTIORi.
Paris révolutionnaire régnait sans obstacle; mais il devait envisager avec inquiétude les élections fixées aux premiers jours de septembre. Comment s'assurer que la future Convention ne brisera pas le joug subi par la Législative? Les meneurs de la Commune n'ignoraient pas qu'en province Fopinion était loin d'être avec eux et qu'à Paris même un scrutin régulier serait la fin de leur domination. Ce fut alors qu'ils conçurent Tune des entreprises les plus audacieuses qui aient jamais été tentées sur les élections. Les massacres de septembre, qui n'ont pas été un accès spontané de fureur, mais un complot officiellement prémédité et exécuté, étaient avant tout une effroyable manœuvre électorale pour imposer les volontés d'une poignée de démagogues parisiens à la capitale et aux départements. « Le? royalistes, disait Danton quelques jours avant le 2 septembre, sont nombreux, les républicains ne le sont pas. Nous n'avons qu'une ressource, il faut faire peur aux royalistes. '• Pendant les massacres, Cambon en dénonçait le mobile