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en jour plus complète. L'indifférence est générale. Lors de la découverte de la conspiration de Babeuf, le gouvernement faisait afficher un placard qui commençait ainsi : « Un affreux complot doit éclater la nuit prochaine. On doit égorger le Corps législatif, les membres du gouvernement, toutes les autorités constituées, ensuite massacrer une partie des habitants et mettre la ville au pillage... « Le peuple demeurait froid à cette lecture, raconte un témoin oculaire, et on entendait dire devant l'affiche dans les marchés : " Ne voilà-t-il pas grand mal, on en a égorgé bien d'autres. » Ce n'est plus seulement comme après Thermidor le bas peuple, c'est la population parisienne entière qui se désintéresse de la chose publique. L'action offensive et violente était d'ailleurs assez en dehors des mœurs de la bourgeoisie pour que le rude coup de vendémiaire l'en eut définitivement dégoûtée. Moins que jamais sans doute cette bourgeoisie a foi dans un gouvernement méprisé, vénal, corrompu, ayant trouvé le moyen de cumuler les maux de l'anarchie et de la tyrannie, habile et audacieux à chercher des expédients pour se cramponner au pouvoir, mais impuissant à rien fonder, et s'affaissant dans la boue, bien que personne ne fasse d'effort pour le renverser. Toutefois elle lui obéit, le laisse tout faire, ne s'étonne ni ne s'émeut des mesures les plus violentes et les plus scandaleuses. Le Corps législatif lui-même n'intéresse plus, u C'est, disait un contemporain, la Comédie française les jours de Molière. » Dans un rapport secret adressé au ministre de l'intérieur, le commissaire du gouvernement près l'administration du département de la Seine se plaint de ce qu'il appelle a le sommeil de mort 15 dont est atteint l'esprit public à Paris, ce Nos
revers et nos succès, dit-il, ne font naître ni joie, ni inquiétude. Il semble qu'en lisant le récit de nos batailles, on lise l'histoire d'un autre peuple. Les changements de notre situation intérieure n'excitent pas plus d'émotion. On se questionne par curiosité, on répond sans intérêt, on apprend avec indifférence. » Les élections, la bourgeoisie parisienne ne les prend plus au sérieux et ne se dérange pas pour y prendre part. Au fond, elle est convaincue que tout cela ne durera pas; mais elle ne cherche plus le salut en elle-même. Elle l'attend du dehors : et à certaines heures, il semble qu'elle fasse silence pour écouter si le maître ne vient pas. Elle est satisfaite quand elle a opposé une résistance inerte et railleuse à toutes les mesures plus ridicules encore que lyranniques par lesquelles le gouvernement prétend lui imposer des chansons, des fêtes, un langage républicains. Du reste sa grande affaire, à celte époque, ce n'est pas la politique, c'est le plaisir. Jamais la mode n'a eu un empire aussi extravagant. La grande ville est plus frivole et plus corrompue qu'avant 1789. a On se dit, à Tivoli, rapporte un contemporain, qu'on va être pis que jamais. On appelle la patrie la palraque, et on danse. ^5 Paris est aussi blasé et sceptique qu'il a été naïvement et orgueilleusement illusionné, aussi cyniquement égoïste qu'il a été pompeusement humanitaire; Timpudeur éhontée de Barras lui paraît être une revanche de l'hypocrite austérité de Robespierre. Peutêtre aussi veul-il s'étourdir sur Timmense faillite des promesses de 1789. Il y a du désespoir dans cette frivolité.
Pendant que Paris abdique, l'armée le remplace dans son rôle révolutionnaire. Au 10 août et au 31 mai sue-
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cède le 18 fructidor, journée néfaste entre toutes, où Ton enseigne aux ambitieux sans scrupule, qui ne Toublieront pas, combien il est facile à quelques soldats conduits par un Augereau quelconque de briser une constitution et une assemblée ; journée où, pour la première fois, et non pour la dernière, on entend un officier répondre aux protestations des représentants de la nation : «La loi, c'est le sabrer; journée qui, jusque dans les détails d'exécution, fournira un modèle aux coups d'Etat militaires de l'avenir, comme le 10 août a été le type des insurrections parisiennes.
Que les libéraux ne l'oublient pas, c'est au nom du parti qui se dit " républicain » qu'est accompli le premier coup d'Etat, comme c'est en son nom que se sont faites les premières usurpations populaires. Rien de plus logique. Le 13 vendémiaire, l'armée a vu combattre dans ses rangs, contre la population, le «bataillon des patriotes de 89 « , composé de l'écume des vieux Jacobins ; de même, le 18 fructidor, Augereau, paradant dans les rues après sa facile et honteuse victoire, avait dans son état-major tous les anciens chefs des émeutes parisiennes, Rossignol, Santerre, Fournier l'Américain et jusqu'à la veuve de Ronsin en habit d'amazone; sorte d'allégeance de la vieille révolution démagogique à la nouvelle révolution militaire, hommage de l'émeute au coup d'État.
Quelle est l'attitude de Paris? La population, surprise à son réveil par la nouvelle de l'attentat consommé nuitamment, regarde, stupide et inerte, galoper à travers les rues ce niais vantard et brutal d'Augereau, tout empanaché de plumets. Plus tard, dans la journée, elle ne s'émeut pas davantage à la vue des membres du con-
seil des Anciens, essayant vainement du prestige de la représentation nationale et traversant courageusement les rues à la suite de M. Barbé-AIarbois pour se faire ouvrir la salle des séances occupée par la troupe. Et quand ces vieillards, reçus à la pointe des baïonnettes, sont arrêtés, conduits au Temple entre deux baies de soldats, le peuple n'ose même pas fermer la boucbe aux quelques misérables qui injurient les prisonniers. Dans toute cette journée, pas une résistance, pas même un essai de protestation.
Paris ne bouge pas davantage au 18 brumaire. Celte fois encore, il regarde passer généraux et soldats; il se presse, curieux, mais indifférent, autour des affîcbes qui lui recommandent seulement de se tenir en repos et de laisser faire « les forts i? . Au cri d'alarme poussé par quelques députés républicains, aucun écho ne répond dans la grande cité. On ne s'agite que pour acclamer le vainqueur, celui qu'on appelle le sauveur. Quand le 19 brumaire, par crainte de quelque résistance, les meneurs de ce second coup d'Etat transféraient les deux conseils à Saint-Clou d, ils faisaient à Paris un honneur immérité. Cette ville devait étonner par sa docilité et son inertie après avoir effrayé par sa turbulence; aussi facile dans ses jours de fatigue à laisser violer la représentation nationale qui lui est confiée, que prompte à la violer elle-même en ses jours d'exaltation : double caractère, assemblage singulier de défauts contraires qui se retrouvera à d'autres époques. La liberté ne rencontre, au milieu de cette population, aucune compensation aux dangers qu'elle court. Ne semble-t-il pas que Paris, du moment où il est le siège du gouvernement, soit condamné, comme la été autrefois Rome et comme