CHAPITRE V
itr Janvier 1 8 1 5 . — Depuis longtemps, on n’avait pas eu un mouvement aussi général que celui qu’a excité, dans Paris, le renouvellement de cette année. Toute la capitale semblait sur pied, avanthier, et encore aujourd’hui. On allait se chercher, on se rencontrait, pour se féliciter et pour se témoigner une satisfaction commune.
A la jouissance d’un présent aussi inespéré, à pareille époque de l’année dernière, où l’Europe était encore en feu et en désordre, se joint la certitude d’un avenir encore meilleur. Cette joie si vivement ressentie, ces espérances que chaque jour réalise, se rattachent toutes au Roi, à la confiance en ses vertus, en ses vastes lumières, à la conviction de sa profonde science dans l’art de gouverner.
Aussi, le nom sacré du Roi s’est-il mêlé à tous les vœux qu’on recevait, à tous ceux qu’on rendait! Il est bien peu de familles où il n’ait retenti au mi-
Paris.
lieu des témoignages, les moins équivoques, de l’amour et de la reconnaissance.
Il faut le dire, parce que telle est la vérité, les hommes même des partis les plus opposés s’accordent à rendre justice au Roi, à le proclamer la sauvegarde et le soutien nécessaire des institutions que nous lui devons et que l’opinion embrasse tous les jours plus étroitement, comme on s’attache au port, après un épouvantable naufrage.
Je dois, néanmoins, ne pas dissimuler à S. M. que l’opinion, loin de se calmer sur l’approche du 21 janvier, s’échauffe et s’allume; il n’est sorte de contes qui ne courent le public à cet égard.
D’anciens révolutionnaires , des hommes même guéris de la plupart de leurs folies, des fonctionnaires importants sont venus m’exprimer leurs alarmes. Les votants, surtout, éprouvent des terreurs qui sont l’indice de leurs remords et un commencement d’expiation de leur crime. Les uns, ont reçu des lettres anonymes, les autres, de prétendues révélations que la peur grossit. La plupart croient à un coup de main, à d’atroces projets de vengeance; ceux-ci demandent s’ils doivent quitter Paris, ceux-là rêvent qu’on les ira chercher chez eux afin de les forcer à assister aux messes funèbres et, qu’en cas de refus, on les immolera sur les places publiques.
La présence seule du Roi paraît être une garantie
pour ces gens épouvantés. S’ils voyaient S. M. quitter Paris, même pour aller à Versailles ou à Trianon, comme on l’a dit, ils se regarderaient des hommes sacrifiés et perdus. Ils supposent, à ce sujet, des dissentiments jusque dans la Famille Royale, elle-même, et n’ont de véritable confiance que dans le Roi.
Cette erreur même est le plus bel hommage rendu à la sagesse de S. M. et à l’immense empire qu’Elle exerce sur l’esprit de ceux qu’on serait tenté de réputer ses ennemis. Mais, cette toute-puissance d’un nom sacré existe et elle suffira, j’oserais l’affirmer, pour maintenir la tranquillité publique.
Nos révolutionnaires sont une espèce de gens qu’on connaît peu. Le délire de leurs têtes a été, au moins, pour autant que la perversité même de leurs cœurs, dans tout le mal qu’ils ont fait. L’imagination les domine souvent et ce qu’ils redoutent est pire, à leurs yeux, que ce qu’ils éprouveraient. De là vient qu’il faut éviter surtout de les menacer; il vaudrait presque mieux les frapper.
Lorsque ces individus sont individuellement atteints, ils s’abandonnent et s’isolent les uns les autres. L’égoïsme l’emporte, alors, sur l’intérêt commun; chacun espère être hors de l’atteinte du coup qui a été porté; mais, si on les effraye par classe et comme par bande, ils se concertent, se groupent et
ROYAUTÉ OU EMPIRE. l3
Les révolution* naires.
Divers bruits qui circulent sur Bonaparte.
offrent une sorte de surface dangereuse au pouvoir.
Dans cet état de choses, il faut reconnaître qu’il y a des indiscrétions, des jactances, échappées au zèle des partisans du Roi, qui sont plus périlleuses que ne le seraient des coups d’Etat sur lesquels on prendrait son parti, lorsqu’il n’y aurait plus d’objections ni de remèdes.
Si les observations que je viens de formuler, et qui sont fondées sur une longue expérience du caractère français, modifié par la révolution, étaient toujours présentes à l’esprit des sincères et ardents serviteurs du Roi, ils éviteraient beaucoup d’imprudences de paroles plus que d’actions et rendraient de très grands services en nous épargnant des accès réels de fièvre politique, à certaines époques de fatale mémoire.
Il importe, surtout, d’empêcher une coalition d’intérêts vers laquelle tendent, en ce moment, les révolutionnaires et les militaires; divisés, les uns ou les autres ne sont que peu de chose; réunis, ils deviendraient puissants et redoutables. La multitude, sans les soldats, n’est rien aujourd’hui; et les soldats, sans la complicité de la multitude, qui leur manque, sont cent fois moins à craindre.
io Janvier i8i5. — Quelques personnes parlent d’une proclamation que Bonaparte aurait adressée à son ancienne garde, mais elles ne précisent rien, à
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cet égard, et ne produisent point cette pièce dont le ton permettrait, jusqu’à un certain point, d’apprécier l’authenticité.
D’autres pensent que cette proclamation n’est que dans l’imagination de ceux qui en répandent le bruit et que ce bruit, adroitement mis en circulation, est une ruse pour écarter l’idée de rappeler une partie de cette garde à Paris, ainsi qu’il en était question.
Ceux qui doutent de l’existence de cette proclamation, au moins jusqu’à ce qu’on la montre, s’appuient sur le peu de vraisemblance que, pendant la durée du Congrès de Vienne, Bonaparte eût l’audace d’attirerainsi,surlui, l’attention dessouverains réunis et l’imprudence de les avertir, lui-même, du danger de le laisser si près d’un foyer de passions mal éteintes.
C’est par une telle crainte de sa part, car le Congrès n’aurait qu’un mot à dire pour l’écraser ou le déporter, que beaucoup de personnes expliquent son apparente tranquillité dans son Ile et l’indifférence qu’il y joue. Il est, sans doute, probable que l’homme qui a été le plus aventureux et le plus remuant de son siècle n’a pas, de bonne foi, renoncé à tous les hasards de l’avenir. Mais, quoi qu’il rêve, pour la suite, il doit bien sentir que l’heure de se mettre en avant et en mouvement n’est pas arrivée, puisque l’Europe est encore en paix, bien qu’en armes contre lui seul, et que ce n’est que dans l’anarchie ou le désordre
universel qu'il pourrait placer quelques chimériques espérances!
j'unPPa°'ent ^ ces rumeurs concernant Bonaparte, je puis secret' ajouter des nouvelles, beaucoup plus certaines et précises, concernant ce personnage, car je les tiens d’un sieur Gaillard, agent secret, que mon prédécesseur avait envoyé à l’Ile d’Elbe. Cet individu, qui est le frère du premier valet de chambre de Bonaparte est, depuis hier, de retour à Paris; il avait été obligé de quitter l’Ile, il y a déjà quelque temps, parce que sa présence y était devenue suspecte, mais il y avait laissé un correspondant dont il recevait les lettres à Livourne. Son frère a été récemment éloigné, par Bonaparte, de son service, à cause des soupçons que le séjour prolongé de l’agent secret avait fini par exciter et il s’est retiré en Suisse d’où il est originaire.
Il peint Bonaparte comme extérieurement tranquille et feignant d’être satisfait de sa situation qu’il craint de voir échanger contre une plus mauvaise. Mais, il avoue qu’il lui a été impossible de pénétrer dans les mystères du plus fourbe des hommes, de celui qui a passé quinze ans à jouer et à asservir, par les ruses, l’Europe entière. Il prétend qu’il est à court d’argent, réduisant de plus de moitié toutes les dépenses autour de lui et mécontentant ainsi son entourage, sa maison, sa garde même dont unepar-
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tie le quitte chaque jour ; substituant des Italiens, qui lui coûtent peu, à des Français qui regrettent leur pays et que la cupidité seule ou de chimériques espérances en avaient éloignés. Il le croit en correspondance fréquente, quoique cachée, avec Murat, égarant ses rêves d’avenir sur l’Italie, plus que sur la France ; enfin, il assure que Bonaparte a pour maîtresse une Grecque fort belle, nommée Madame Théologo, au mari de laquelle il a donné un emploi d’interprète.
Selon le même agent, autant l’ex-Empereur serait réservé sur ce qu’il peut rouler dans sa tête, autant la princesse Borghèse serait indiscrète, puisque, se promenant dernièrement en grande familiarité avec les officiers de la garde, à Porto-Ferrajo, elle leur promettait un changement prochain de position, sans cependant s’expliquer sur la nature des illusions qu’elle leur offrait, pour les retenir.
Les généraux Bertrand et Drouot seraient toujours les confidents et les favoris de Bonaparte, mais ils auraient, à son école, appris à ne pas se laisser deviner : le général Cambronne partagerait avec eux sa confiance.
Bonaparte, toujours d’après le sieur Gaillard, serait désiré dans une partie de l’Italie, vivement indisposée contre le régime autrichien. Il serait, au contraire, détesté à Livourne, presqu’indifférent aux
autres populations de la Toscane, mais appelé par les vœux d'une nombreuse faction à Milan ainsi qu’à Bologne; enfin, son souvenir est toujours présent chez la plupart des militaires italiens, mais principalement parmi les généraux et les officiers.
En résumé, le nord et le centre de lTtalie sont bien mieux disposés pour Bonaparte que pour Murat, qui n’a de partisans que dans le Royaume de Naples, surtout dans sa nombreuse armée. D’après ces mêmes renseignements, l’Italie est mécontente du présent, inquiète de l’avenir que lui prépare le Congrès: mais, au fond, elle est soumise et tranquille.
Décou- 12 Janvier 18 1 5. — J’ai appris que le maire de
verte d’em- *
b*tieux séf ' Lyon avait fait arrêter un individu qui portait au L'on' col une médaille d’étain, avec l’effigie de Bonaparte, d’un côté et la légende : « Napoléon 7or Empereur des Français » et, au revers, un aigle avec l’exergue : « Arrivé à Lyon, le 21 germinal an i3. »
On a découvert le marchand qui a vendu ces médailles et celui qui les a fabriquées et l’on a appris, par l’interrogatoire de ce dernier, que des quincaillers de Saint-Étienne lui en avaient commandé de semblables. En conséquence, les préfets du Rhône et de la Loire ont été chargés de suivre tout ce qui se rattachait à la fabrication de ces médailles et à leur
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distribution . Le préfet de Lyon me transmet un rapport ainsi conçu :
« Les frères Favres ont été interrogés sur les motifs et le but de la commande qu’ils avaient faite, à Lyon, de médailles à l’effigie de Bonaparte. L’aîné prétend qu’elle n’avait pas d’autre objet que de satisfaire aux demandes de divers petits marchands colporteurs qui s’approvisionnent dans son magasin et que ces objets étaient pour des jeux d’enfants. Quant au cadet, il a nié avoir connaissance de la commande. Cette circonstance, jointe au refus de l’aîné de désigner les individus qui avaient demandé de ces médailles, n’était pas propre à détruire les soupçons sur leur compte. Je les avais recommandés à l’attention de la police locale qui les peint comme ayant, tous deux, jusqu’à présent, été entièrement éloignés des affaires politiques et uniquement livrés à leur commerce.
« De nouvelles perquisitions ont été prescrites et on a saisi des médailles à l’effigie de Bonaparte et des Aigles en forme de croix d’honneur, le tout en plomb. Le marchand Vial, chez qui on les a trouvées et le sieur Faure, dit Thêle, de qui il les tenait, ont été entendus. Le premier a prétendu qu’ayant la vue faible il avait confondu ces empreintes avec celles de l’effigie du Roi. Le second a assuré qu’il les avait achetées à Lyon chez la veuve Bonjour.
« Il est résulté des vérifications faites, par suite de ces renseignements, que les médailles dont il s’agit ne sont pas nouvelles. Les unes furent frappées, à Lyon, lors de l’assemblée où Bonaparte se fit nommer Président de la République Cisalpine, les autres remontent à l’époque du traité de Campo-Formio, et ont pour exergue : Bonaparte Pacificateur et, au revers : Héros Français!
« Quelle que soit la date de leur fabrication, ces médailles sont devenues, en ce moment, un signal recherché par l’esprit de parti et un objet de coupable spéculation. Ceux qui les vendent sont parvenus à persuader aux gens crédules des basses classes et aux habitants des campagnes que, lorsqu’ils en seront munis, ils seront à l’abri de tout danger au moment où Bonaparte rentrera triomphateur en France, ce qui, leur dit-on, ne doit pas tarder ».
Il importe d’arrêter ce délire d’insinuations perfides. Je donne, en conséquence, de nouveaux ordres aux préfets du Rhône et de la Loire pour qu’ils fassent rechercher, avec le plus grand soin, ceux qui, sous quelque prétexte que ce soit, ont encore de ces médailles et ceux qui les répandent par l’entremise des marchands forains et des colporteurs.
Il règne, d’ailleurs, un fort mauvais esprit dans le département de la Loire et, si la bonne intelligence qui existe, actuellement, entre les diverses autorités
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de Lyon a comprimé les malveillants, elle n’a pu encore arriver à changer les idées du peuple de cette ville. Plusieurs faits, plus ou moins importants, en fournissent la preuve.
Ainsi, un négociant nommé Massot, homme attaché au Roi, revenait dimanche dernier, vers le soir, d’une campagne voisine de la ville. Il ramenait avec lui trois ou quatre dames et autant de bourgeois. Comme ils traversaient le faubourg de Vaize, sept ou huit enfants abordent effrontément cette société et lui crient au nez : « Vive Napoléon! Vive Bonaparte! »
M. Massot les invite à crier plutôt : « Vive le Roi! » mais alors ces individus l’accablent d’outrages et font tant de bruit que deux ou trois cabarets s’ouvrent à la fois. Il en sort une cohue d’ouvriers qui, entourant les promeneurs, se mettent à vociférer : « Vive l’Empereur! Vive le Roi de Rome et son papa! »
Le négociant, cerné avec les personnes qui se trouvaient avec lui et menacé par ces furieux, craignit d’être jeté par eux dans la Saône; il feignit donc d’avoir été mal compris par eux et leur échappa ainsi. Les moins échauffés paraissant satisfaits, la troupe rentra, peu à peu, dans les tavernes et notre homme se hâta de sortir d’un quartier où il paraît dangereux de professer le royalisme.
Désordres raves à Rennes.
1 5 janvier 1 8 r 5 . — Si une certaine effervescence se manifeste dans le Rhône, les têtes sont beaucoup plus échauffées en Bretagne et les derniers événements, qui viennent de s’y produire, revêtent une certaine gravité.
S. M. a déjà été informée de la scène scandaleuse qui avait eu lieu, le ier janvier, au théâtre de Rennes, au sujet de l’apparition, dans une loge, deM. Cadoudal et de quelques-uns de ses amis. Les clameurs avaient été beaucoup moins dirigées contre ces messieurs que contre M. le maréchal de Camp de Boisguy, qu’on croyait à la comédie, tandis qu’il se trouvait au bal de l’Hôtel de Ville.
M. de Boisguy a été envoyé à Rennes, par M. le Ministre de la Guerre, comme membre d’une Commission chargée de proposer des secours ou des pensions, en faveur des individus blessés dans les corps, connus en Bretagne sous le nom de Chouans. Il a fait, particulièrement, la guerre dans l’arrondissement de Fougères et on lui impute des atrocités qu’il est difficile de croire, mais qui ont pris, dans l’opinion, une très grande consistance. Il paraît que les parents de quelques victimes de M. de Boisguy, qui lui reprochent les malheurs de leurs familles, sont arrivés de Fougères. Ils ont beaucoup contribué à échauffer les têtes et à amener des événements qui,
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dans la journée d’hier, ont failli gravement compromettre la tranquillité publique.
Depuis le ier janvier, les rapports de police annonçaient que les places publiques et les cafés retentissaient de menaces contre M. de Boisguy. Les autorités crurent devoir l’en prévenir. Le préfet écrivit même au maire de Rennes pour l’engager à veiller à la sûreté de M. de Boisguy. Ce magistrat répondit qu’il avait prescrit les mesures nécessaires. Les mêmes ordres furent donnés au capitaine de la gendarmerie, qui, de son côté, organisa des patrouilles et établit tous les moyens possibles de surveillance.
Cependant, on annonçait assez hautement que, le io janvier, jour de l’ouverture des séances de la Commission, il y aurait un rassemblement. Le 9, au soir, des pierres et même une balle furent lancées dans les fenêtres de l’hôtel occupé par M. de Boisguy qui, ayant eu occasion de se trouver, le soir même, avec les chefs des autorités, paraissait disposé à suspendre l’ouverture des séances de la Commission. Mais, on pensa que cette démarche pourrait être considérée comme un manque de fermeté et il fut résolu de ne rien changer à ce qui avait été arrêté. La gendarmerie, le lendemain matin, fut chargée d’occuper les avenues de la préfecture et de surveiller tous les mouvements. Des troupes furent
disposées dans les casernes voisines et le reste de la garnison fut consigné.
Vers neuf heures, on vit plusieurs personnes se promener sur la place, en face de l’hôtel de la Préfecture; elles étaient paisibles et n’annonçaient rien de sinistre. On apercevait, d’ailleurs, çà et là, les gendarmes qui devaient dissiper tout ce qui aurait eu le caractère d’un rassemblement. Mais, au moment où la voiture dans laquelle était M. de Boisguy parut, on vit accourir de toutes les rues circonvoisines une foule d’enfants et de jeunes gens qui accueillirent l’équipage avec des huées et des injures. Des ordres furent aussitôt donnés pour dissiper le rassemblement.
Des gens sages s’interposèrent alors pour employer d’abord les voies de la persuasion, mais l’attroupement augmenta, bientôt, d’une manière alarmante; on y remarquait beaucoup de personnes étrangères à la ville et, assure-t-on, une quantité considérable d’étudiants en droit.
Pendant ce temps, les anciens Chouans, qui se présentaient à la Préfecture pour y être examinés par la Commission, étaient couverts de huées, frappés même quelquefois. D’un autre côté, la Commission, qui procédait à ses travaux, recevait à chaque moment des rapports alarmants, émanant soit du commandant de la place, soit de la gendarmerie.
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Sur ces entrefaites, M. le lieutenant-général Bigarré, commandant le département, se porta au milieu de l’attroupement et tenta les voies de la persuasion. Ses efforts parurent, d’abord, produire un résultat favorable, mais il entendit bientôt retentir distinctement les cris de : « A bas Boisguy! Nous n’en voulons qu’à Boisguy! »
M. le lieutenant-général étant rentré dans le sein de la Commission et l’attroupement s’étant formé, de nouveau, avec les mêmes imprécations, le préfet prit alors le parti d’aller, lui-même, au milieu de cette foule égarée où il ne vit que des figures qui lui étaient étrangères. Il leur parla longtemps, leur disant qu’ils se mettaient en révolte contre le Roi et contre son autorité, etc... « Le Roi a été trompé! Il n’a pas voulu employer un monstre! A bas Boisguy! » Tels étaient les cris que faisaient entendre, non pas les individus qui se trouvaient près du préfet et qui paraissaient l’écouter avec attention, mais des gens qui étaient perdus dans la foule et qui ne pouvaient pas l’entendre.
Le préfet, voyant que toutes ses tentatives de conciliation étaient inutiles, envoya le maire, qui se trouvait dans la Commission, pour lire à la foule une proclamation portant injonction de se dissiper, sous peine d’y être contrainte par la force armée, à qui on donna en même temps des ordres. La pro-
clamation du maire ayant été inutile, la troupe arriva et dispersa tout ce qui se trouvait devant la Préfecture; mais les rassemblements ne firent que s’éloigner. La voiture de M. le commissaire-ordonnateur Lenoble, qui sortait de la Préfecture, fut assaillie à coups de pierres, dans une rue adjacente; son neveu, qui s’y trouvait, fut fortement blessé à la tête et il n’échappa à une affreuse catastrophe qu’en se faisant connaître et en disant qu’il n’était pas M. de Boisguy.
La nuit approchant, des patrouilles furent poussées dans toutes les rues et sur toutes les places; peu à peu, les rassemblements partiels se dissipèrent et la nuit fut tranquille. M. de Boisguy, ne pouvant plus être en sûreté à Rennes, s’est déterminé à partir, la nuit même, pour Paris. Il est monté à cheval, dans la cour de la Préfecture, entre minuit et une heure.
On parle de provocations particulières et, entre autres, d’une tentative faite par un jeune homme pour arracher une croix de Saint- Louis. J’attends les rapports de la police pour fixer mon opinion sur ces faits et j’écris au Procureur du Roi pour recommander les poursuites les plus rigoureuses.
Cette émeute populaire est bien affligeante en ellemême et par les suites qu’elle peut avoir. Les partis n’ont jamais été éteints à Rennes, mais ils étaient, du moins, comprimés par la sagesse du gouverne-
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ment de S. M. Ils viennent de se réveiller avec une espèce de fureur. M. de Boisguy n’a pas caché que les anciens Royalistes s’étaient armés et on assure, d’un autre côté, que les étudiants en droit et d’autres jeunes gens s’étaient pourvus d’armes : il ne faut donc qu’une étincelle pour allumer l’incendie.
L’accord parfait des autorités civiles et militaires est un motif de sécurité et j’aime à me persuader que nous préviendrons toute espèce de troubles, mais il faudra beaucoup de surveillance et de sagesse. Toutes les mesures prises l’ont été, d’accord avec les chefs de l’autorité militaire. Le comte Frère, commandant la Division, a bien voulu se rendre à la commission et l’aider de ses lumières et de ses conseils. Tous ses membres savaient fort bien que la première goutte de sang répandue pouvait amener de funestes catastrophes et ils n’ignoraient pas que les artisans du désordre ne demandent, ordinairement, qu’un prétexte pour se livrer aux excès les plus déplorables. M. de Boisguy a été, évidemment, le but des imprécations populaires, mais, dans ces mouvements séditieux, il se mêle presque toujours des individus qui ont d’autres vues, d’autres projets dangereux pour la tranquillité publique.
D’ailleurs, le commissaire royal rend justice à la manière dont les troupes de la garnison de Rennes se sont comportées, ainsi qu’à la conduite des ofh-
ciers qui tous, dit-il, sont animés du meilleur esprit. Malheureusement, on n’en peut dire autant des étudiants en droit; parmi les individus arrêtés, il y en a quelques-uns d’entre eux, ainsi que d’anciens officiers. M. le Duc de Dalmatie m’a informé que des ordres étaient donnés, conformément aux intentions du Roi, pour que les coupables fussent poursuivis et livrés aux tribunaux. Je donne, de mon côté, aux autorités locales, les instructions nécessaires sur la marche qu’elles ont à suivre.
C’est là, je dois le dire, une des nombreuses circonstances où j’ai lieu de regretter que la Police n’ait pas, sur les points les plus importants du Royaume, des agents directs. Il en résulterait plus de célérité, plus de certitude dans les renseignements que je reçois et plus d’influence, de ma part, sur les dispositions que les circonstances peuvent commander. Les préfets, dépendant du ministère de l’intérieur comme de moi, peuvent se trouver placés entre des impulsions plus ou moins différentes et, en tout cas, ils sont au moins distraits, par leurs occupations administratives, des soins souvent minutieux que la Police exige dans les moments difficiles.
Il ne faut pas se dissimuler que l’événement de Rennes va retentir avec éclat dans toute la Bretagne. Les deux partis, qui sont plus prêts que partout
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ailleurs à s’y choquer, s’en empareront avec avidité et s’en accuseront avec violence. Rennes est la ville qui a toujours donné le ton à la Bretagne, comme le prouve le fatal exemple de 1789 où l’incendie s’y alluma par des dissensions, entre la noblesse et les stagiaires, à la tête desquels e'tait alors Moreau (1).
Les troupes sont heureusement bien changées; mais, il n’en est pas moins indispensable d’unir, dans ce pays, la fermeté à la prudence pour y prévenir toute explosion qui, en armant les deux partis l’un contre l’autre et la plupart des villes contre une partie des campagnes, aurait des conséquences incalculables à une époque où les dispositions des troupes seraient moins incertaines et où elles se partageraient peut-être elles-mêmes.
Je ne puis, sous ce rapport, qu’applaudir à la sagesse des autorités locales qui, d’accord avec les autorités militaires, ont empêché toute effusion de sang. Enfin, le retour de M. de Boisguy à Paris honore sa sagesse. L’ajournement qui en est naturellement résulté, dans les travaux de la commission, permettra d’examiner si un autre mode de parvenir au même résultat ne serait pas préférable.
(1) Le général Moreau, qui naquit à Morlaix, en 176a, faisait ses études de droit, à Rennes, au moment où s’y produisirent des troubles provoqués par les fausses mesures prises par Brienne contre les parlements. Il défendit avec énergie les privilèges de ces assemblées et mérita le surnom de général du parlement.
Funérailes de Mlle Raucourt.
17 Janvier 181 5. — Un des inspecteurs de police de Paris m’adresse le récit des mouvements tumultueux qui ont éclaté, ce matin, à l’occasion des funérailles de Mllc Raucourt; je crois devoir l’envoyer au Roi, à la suite de ce rapport. De plus, j’ai réuni d’autres matériaux, afin de pouvoir soumettre demain à S. M. les détails de cette triste affaire et lui proposer les mesures qui me paraissent les plus appropriées aux circonstances.
Le calme a été entièrement rétabli, à Saint-Roch et autour de l’église, mais il n’est pas, ce soir, dans Paris, d’autre objet de conversation que les événements de ce matin; chacun les raconte à sa manière. Telle est la haine qui fermente contre le clergé que, le principal coupable, aux yeux de la grande majorité du public, ne peut manquer d’être M. le curé de Saint-Roch auquel l’opinion reproche déjà, avec violence, d’avoir, pour la seconde fois, provoqué une scène semblable, lors delà mort de Mlle Chamerois, célèbre danseuse de l’Opéra; il fut alors exilé.
Je suis loin de blâmer la conduite de M. le curé, sous le rapport ecclésiastique; il a pris sur lui de rétablir un ancien usage contraire à l’esprit des lois actuelles qui ont, en tout, placé les comédiens au rang des autres sujets et qui leur ont reconnu les mêmes droits, au point que la plupart d’entre eux sont dans la garde nationale, quelques-uns, même, officiers.
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L’esprit de parti, qui s’empare de tout, fait principalement un crime à M. le curé de Saint-Roch de l’inconséquence avec laquelle, il y a moins d’un mois, il admettait Mlle Raucourt à donner, moyennant vingt-cinq louis, le pain bénit dans son église, pendant qu’il refuse, aujourd’hui, d’y recevoir son corps. Ce qui me paraît plus important c’est d’examiner les conséquences générales du principe contre lequel on se récrie et dont chacun feint de craindre vivement l’application arbitraire, pour lui ou les siens.
Un curé, se demande-t-on, sera-t-il le maître de se refuser à concourir à la sépulture de qui lui plaira, dès l’instant qu’il s’agit d’un individu né dans la religion catholique et qui n’en a fait l’abjuration par aucun acte connu? Si cela est, le curé pourra donc aussi, à son gré, imposer telles ou telles conditions antérieures à ces derniers devoirs envers les morts? Il pourra établir, dans les maisons, l’inquisition la plus gênante, y scruter les habitudes privées et tirer ensuite devant le public le voile mystérieux qui doit couvrir l’intérieur des familles!
Voilà sous quel aspect on présente malignement cette question et, à la suite, on affecte de voir arriver les excès de l’intolérance religieuse, la nécessité des billets de confession et l’opprobre, après la mort, pour la mémoire et pour les enfants de ceux qui n’au-
ront pas jugé à propos de se soumettre à ces règles que le clergé sera libre d’établir, sous peine d’admission à l’église et de sépulture refusées!
On se demande, d’un autre côté, si, en raison de l'affaiblissement, malheureusement trop notoire, des convictions catholiques, il ne serait pas dans l’intérêt de la religion et du clergé d’adopter, comme hommage, le désir même de se conformer publiquement aux pratiques pieuses, tant pour soi que pour les parents ou amis qu’on vient de perdre, sans que personne pût aller fouiller dans le secret des consciences et dans les mystères des derniers sacrements dont Dieu est le véritable juge.
J’ose rappeler au Roi que ce ne sont pas ici de simples appréhensions et de vagues conjectures. S. M. en aura trouvé des traces dans des bulletins précédents. Il est quelques départements, notamment celui des Côtes-du-Nord, où le clergé a vraiment tenté de refuser la sépulture, en terre sainte, à diverses personnes, par cela seul qu’elles n’avaient pas appelé le curé, avant de fermer les yeux.
Le Roi daignera calculer quels avantages les ennemis du gouvernement peuvent tirer de ces exemples. En effet, sans accueillir leurs alarmes et leurs exagérations hypocrites, on sent cependant combien, en raison de l’état de division où sont les esprits dans les départements, bien plus encore qu’à Paris, il
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serait fâcheux que les ecclésiastiques, selon qu’ils seraient de tel ou tel parti, de telle ou telle nuance d'opinion religieuse ou politique, se crussent autorisés à fermer l’église et le cimetière à ceux qui seraient morts dans un avis opposé au leur. Ici, on contesterait les devoirs funèbres aux prêtres du Concordat, là, à ceux de la « Petite Eglise » (i); ici, aux acquéreurs ou aux votants; ailleurs, aux Chouans ou autres; sur d’autres points, à tous ceux que la haine et l’esprit de faction signaleraient de diverses manières.
Le clergé français, après tant de passions qui l’ont déchiré et dénaturé, n’offre peut-être pas une assez grande garantie de sagesse et de lumières pour qu'on lui confie, légèrement, des armes aussi dangereuses pour la tranquillité publique. Car de pareils droits, une fois reconnus aux bons prêtres, seraient également réclamés par les mauvais qui ne sont pas en petit nombre. Et alors, quelle source de désordres!
Rapport de l’ Inspecteur de Police Mollevault.
Vers les onze heures du matin, en vertu des ordres reçus de M. l’Inspecteur général, je me suis rendu
(i) Nom donné aux ecclésiastiques qui, après avoir refusé, en 1790, le serment à la constitution civile du clergé, refusèrent, en 1801, d’adhérer au Concordat de Pie VII avec le Premier Consul. On les appela aussi, quelquefois, les Louisets, parce qu'ils ne reconnaissaient d’autre autorité politique que celle de Louis XVI II.
devant le domicile où est décédée MUo Raucourt, actrice du Théâtre Français, rue du Helder n° 2, à l’effet de surveiller le convoi de cette actrice. Il y avait un grand rassemblement devant la maison, occasionné par le bruit, généralement répandu, que M. le curé de Saint-Roch refusait de recevoir le corps mort à l’église. Je suis resté là jusque vers une heure, où le convoi s’est mis en marche; pendant ce temps, le rassemblement est devenu plus considérable; chacun blâmait la conduite du curé de Saint-Roch et les propos les plus injurieux, contre le clergé, se faisaient entendre dans presque tous les groupes. La voix générale était qu’il fallait conduire et présenter le corps mort à l’église, d’autorité, et que là on verrait si le curé oserait en refuser l’entrée. Plusieurs individus, que j’ai reconnus pour être des artistes de différents théâtres, criaient : « Mes amis, point d’émeute ! Point de troubles! Soyez tranquilles, le corps ira à l’église ! » La foule criait : « A l’église, à l’église! » Le convoi s’était mis en marche; le cocher voulut suivre le chemin indiqué par le commissaire chargé du convoi et passer sur les boulevards; mais la foule s’y est opposée et a arrêté les chevaux, en criant : « A l’église, à l’église! » Les efforts du commissaire ont été inutiles, le cocher a été obligé de suivre la rue de la Michodière et de prendre la direction de l’église Saint-Roch. Le convoi a été arrêté
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plusieurs fois en route, le maître des cérémonies et le commissaire voulant toujours rejoindre les boulevards. Une foule immense précédait et suivait le convoi; la plus grande partie disait: « Il ne faut pas que les prêtres aient le dessus. Pourquoi refuser l’entrée de l’église à ce corps, puisque le curé a souffert que, depuis peu, MIle Raucourt rendît le pain bénit et qu’il a reçu vingt-cinq louis pour les pauvres, en cette occasion? «
Arrivé devant le portail de Saint-Roch, la grande porte s’est trouvée fermée; la foule s’est précipitée dans l’église par les portes latérales, en criant : « Il faut enfoncer la porte; il faut que le corps entre à l’église! Que l’on aille chercher le curé! » Plusieurs individus se sont mis en devoir de forcer la grand’ porte; le trouble était à son comble dans l’église et les plus violents murmures se faisaient entendre contre le clergé. Pendant que le peuple était occupé à forcer la porte de l’église, on est parvenu à faire avancer le corbillard et on a pris la rue Traversière pour joindre les boulevards; mais, lorsqu’il est parvenu à la rue Sainte-Anne, la foule est accourue et a forcé le convoi à suivre la rue des Frondeurs, pour se rendre à Saint-Roch. En ce moment, il est arrivé un piquet de garde qui n’a pu empêcher le peuple de s’emparer du corps et de le porter, par une des portes latérales, dans le choeur de l’église.
Même sujet.
Pendant tout le trajet du convoi, les croisées étaient remplies de monde et la plus grande partie des gens criaient : « A l’église! à l’église! »
Il est à remarquer que, dans la plus grande effervescence du peuple, l’église retentissait des cris de « Vive le Roi ! » Plusieurs groupes disaient : « Le bon Roi sera trompé, encore une fois, par les prêtres! »
A la sortie du corps, la foule s’est retirée insensiblement de l’église et tout est rentré dans l’ordre.
1 8 Janvier 1 81 5. — Je crois devoir ajouterde nouveaux détails sur les causes premières de l’attroupement criminel qui s’est formé, hier, à Saint-Roch. Ils contribueront à fixer l’opinion du Roi sur un événement qui a eu le fâcheux inconvénient d’exciter un mouvement dans une partie du peuple, mais dont le résultat a été tout en faveur de Sa personne.
MM. les grands-vicaires de Paris et M. le curé de Saint-Roch, qui déclare avoir reçu d’avance des ordres de l’Archevêché, auraient dû m’en informer, puisqu’ils avaient, dès la veille, résolu un refus que j’eusse alors été à portée de soutenir par des moyens efficaces et, au besoin, par un appareil de forces convenable.
Le silence mystérieux dont l’autorité ecclésiastique s’est enveloppée, en cette circonstance, peut-être
de peur d’être contrariée, a préparé l’apparente surprise où s’est trouvée l’autorité civile à laquelle, le matin même, rien ne pouvait faire pressentir de pareils désordres, puisqu’il résulte d’un rapport authentique que les ordonnateurs du convoi avaient, chez Mlle Raucourt, elle-même, renoncé à le conduire à l’église.
Le reste a été l’ouvrage, soit de combinaisons malveillantes dont je poursuis les traces, soit de hasards imprévoyables que la mutinerie de la multitude amène au moment où l’on s’y attend le moins, si elle se sent, tout à coup, froissée dans ses préjugés ou dans les habitudes qu’elle a prises.
L’immoralité du peuple est telle, en France, après une si longue Révolution, que le retour vers les usages, autrefois les plus consacrés, semble aujourd’hui une innovation pour le grand nombre qui a oublié, ou qui n’a jamais connu, un passé qu’on s’est tant attaché à calomnier, à ses yeux.
C’est là ce qui explique le déchaînement d’opinion qui se manifeste, depuis hier, dans Paris, contre la conduite de AI. le curé de Saint- Roch, comme s’il avait tenté une entreprise inouïe! Ce déchaînement est si violent dans les salons, dans les cafés, dans les boutiques, dans les cabarets, dans les endroits publics, parmi tout ce qui est, depuis vingt-cinq ans, entré dans le monde politique et dans le monde
2iS ROYAUTÉ OU EMPIRE.
militaire, qu’à en croire ce délire, il n’est pas de punition dont on ne proclame digne M. le curé de Saint- Roch !
Ce qui tempère un peu cette espèce d’indignation, vraiment inconcevable, c’est l’idée, généralement répandue, que le Roi l’a blâmée, comme le public, et que S. M. a expédié l’ordre de faire recevoir le corps dans l’église. Beaucoup de personnes sont même persuadées que c’est Elle qui a envoyé les ecclésiastiques de sa chapelle pour chanter l’office des morts et rien n’ajoute davantage à la popularité universelle dont jouit le Roi. Un signe non équivoque de cette conviction fut le concert de « Vive le Roi! » qui s’éleva dans l’église, à l’instant où l’on vit paraître les prêtres pour commencer les prières.
Je me suis assuré que les portes de l’église n’avaient point été forcées, comme on l’a dit; qu’elles ne furent ouvertes que par l’intérieur, lorsque le corps était déjà entré par l’une des portes latérales qu’on n’avait pas songé à clore et qu’aucun cri de « Vive l’Empereur » n’a été entendu, ni au dehors ni au dedans de l’église. Le mouvement est déjà, en lui-même, assez fâcheux et assez coupable, sans qu’on l’aggrave encore par des circonstances imaginaires.
Mais, ce n’est ni un essai de bonapartisme, ni une tentative anti-royaliste. C’est la plus étrange
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explosion de haine de la multitude contre le clergé, d’une part, et, de l’autre, une lutte de la vanité des comédiens de Paris pour empêcher qu’un curé ne les dépossédât ainsi, de sa propre autorité, de l’égalité civile à laquelle les lois et la Révolution les ont appelés. Tout ce que j’ai recueilli et entendu, de cent côtés, ne me permet pas de considérer ce mouvement séditieux sous un autre aspect.
La rapidité avec laquelle cette agitation des esprits avait, dès hier soir, gagné les faubourgs, est remarquable. Ce n’étaient plus, selon les rapports que j’ai entre les mains, les mauvaises plaisanteries d’usage contre les prêtres et particulièrement contre le curé de Saint Roch, c’étaient de véritables imprécations et des jurements qui retentissaient partout. Le même langage n’a pas été moins vif dans les casernes, parmi les officiers surtout.
On a affiché, la nuit dernière, dans divers quartiers de Paris, dans la rue Royale, au coin de la place d’Austerlitz, près du Louvre et des Tuileries, un placard à la main, en écriture déguisée, conçu en ces termes : « Mademoiselle Raucourt aux habitants de Paris! Les prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense... (ici les deux vers impies de Voltaire). Les honnêtes gens sont invités à ne plus assister à la messe de V infâme curé de Saint-Roch. Vive le Roi! à bas les fanatiques ! »
J'avais fait, de très bonne heure, arracher ces placards posés à la faveur de l’obscurité et je vais faire, ce soir, tendre quelques embuscades pour tâcher de saisir quelques-uns de ceux qui en reproduiraient de semblables.
Ce matin, vers onze heures, une centaine d’individus s’étaient réunis en groupes sous l’orgue, dans l’église Saint Roch, tant pour voir quels avaient été les dégâts commis hier, que pour crier contre les prêtres et peut-être les insulter; mais ils ont été' bientôt dispersés.
Voici encore quelques détails authentiques que j’ai recueillis sur cette lamentable affaire :
Les billets d’invitation au convoi de Mlle Raucourt étaient en forme de lettres et portaient simplement l’invitation d’assister à son convoi et enterrement, il n’y était nullement question du service divin.
M. Thévenot, ordonnateur du convoi, lorsqu’il arriva à la maison mortuaire, trouva l’assemblée divisée d’opinions et discutant si le corps serait ou non conduit à l’église. Ceux qui prétendaient que cela ne pourrait leur être refusé s’appuyaient sur les termes de la loi du e3 prairial an 12, titre 5, art. 19, qui n’est pas rapportée, et sur le décret du 18 août 1811, qui porte à l’article IV :
« L’entrepreneur sera tenu de transporter les corps à l’église ou au temple, toutes les fois qu’il n’aura pas reçu, par écrit, d’ordre contraire, sans pouvoir demander aucune rétribution ».
L’opinion de ceux qui ne voulaient pas que le corps fût porté à l’église, pour éviter la honte d’un refus et le scandale, ayant été adoptée, le convoi partit de la maison mortuaire pour aller directement au cimetière du Père La Chaise.
Le nommé Jacques Lanau, cocher, qui conduisait le corbillard, ignorant les discussions qui avaient eu lieu et croyant que le corps devait aller à l’église, traversa le boulevard pour prendre la rue de la Michodière. A l’entrée de cette rue, les deux ordonnateurs lui demandèrent où il allait et lui donnèrent ordre de détourner pour suivre le boulevard. A l’instant où il détournait les chevaux, un attroupement de curieux s’empara de la bride des chevaux en criant « A Saint-Roch! » et conduisit ainsi les chevaux jusqu’à l’église.
En ce moment, l’un des deux ordonnateurs fut frappé par des personnes qu’il ne peut désigner. M. Huet, acteur de Feydeau, qui était en uniforme de garde national, prit sa défense et le retira des mains de ceux qui le frappaient.
Le convoi étant arrivé à l’église, une députation des assistants a été demander au curé, qui était dans
la sacristie, qu’il voulut bien recevoir le corps. L’ordonnateur le pria, même, de céder aux désirs de la multitude; mais le curé répondit qu’il ne recevrait pas le corps, qu’il avait des ordres contraires de l’Archevêché et, sur son refus de les montrer, quoiqu’il déclarât les avoir représentés à M. Joli, un des assistants, M. Paul, du théâtre Feydeau, lui dit qu'il était faux, qu’il eût des ordres, puisqu’il ne les représentait pas.
Après cet intervalle, qui a duré moins de vingt minutes, ceux qui avaient été en députation dirent qu’ils ne voulaient point occasionner d’esclandre ef ils donnèrent au cocher l’ordre d’aller au cimetière.
Le convoi partit, arrivé rue Traversière, en face du passage Saint-Guillaume, des personnes qui le suivaient depuis l’église arrêtèrent le char et dételèrent les deux chevaux, malgré les instances de plusieurs assistants, notamment de M. Juliet, acteur de Feydeau, qui dit, à haute voix, que les assistants n’avaient plus l’intention d’aller à l’église.
Ces représentations ne furent pas écoutées; M. Comminges, commissaire de police, M. Fouques, officier de paix, et plusieurs inspecteurs de police firent tout ce qu’ils purent, mais vainement, la foule était devenue trop considérable; le char fut donc reconduit à Saint-Roch. Ce fut là, seulement, que les deux chevaux qui avaient été dételés rue Traver-
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sière furent attelés de nouveau. Le corps fut ensuite monté à l’église, par les porteurs de l’administration de l’entreprise des convois-, les personnes attroupées voulaient le monter, elles-mêmes, et il a été entré dans le chœur, pardessus les balustrades qui étaient fermées.
Les rapports précédents ont fait connaître la suite de cet événement et l’opinion publique qui s’est montrée presque unanime contre l’opiniâtreté du curé de Saint-Roch.
19 Janvier 1 8 1 5 . — Aux explosions d’humeur qui continuent contre l’affaire de Saint-Roch se mêlent, dans le public, d’assez vives alarmes sur la manière dont se passera le 21 janvier. Je ne crois à aucun complot et je suis convaincu, d’après les observations les plus attentives, qu’il n’existe rien de combiné, d’avance, dans aucun parti; que les alarmes, d’une part, les désirs de vengeance, de l’autre, sont également vagues et indéterminés. Mais, malgré les précautions sans nombre qui seront concertées entre les autorités et multipliées sur tous les points de la capitale, qui peut prévoir les conséquences d’une querelle, s’il en survenait entre les diverses classes de corps militaires qui seront sous les armes? Qui peut répondre des hasards, au milieu d’esprits déjà échauffés?
Appréhensionsau sujetde l’anniversaire de la mort de Louis
C'est donc à diminuer les chances du hasard et des accidents que doivent s’attacher toute la sagesse et le dévouement le plus entier au Roi.
J'ose dire à S. M. qu’elle ne saurait faire recommander, avec trop de soin, à la partie de sa maison qui sera sur pied, d’éviter, surtout dans la journée qui s’approche, tout ce qui tendrait à irriter les partis et à engager des discussions, soit avec la troupe de ligne, soit avec la garde nationale.
Il me semblerait désirable que le convoi partît de bonne heure de Paris, parce que la marche sera longue, que les cérémonies de Saint-Denis consommeront une grande partie de la journée et qu’il serait fort utile que le cortège et les troupes puissent être rentrés dans Paris avant la nuit. C’est l’obscurité qui peut inspirer de mauvaises pensées aux uns comme aux autres, lorsqu’on revient pêle-mêle et en masse.
J’aurais surtout craint ce danger s’il eût été vrai, comme on me l’avait mandé aujourd’hui de Saint- Denis, qu’on y eût préparé un banquet de huit cents couverts, à la suite de la pompe funèbre. Une telle réunion, en un jour de deuil et de larmes, ne m’eût pas paru heureuse, à côté des restes précieux qu’on va rendre à leur dernier asile. Elle eût offert de graves inconvénients, parce que quelque fatale proposition aurait pu, au milieu des vapeurs du
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vin, après une marche pénible, sortir d’un pareil rassemblement. Mais, on m’a assuré, ce soir, que rien de pareil n’a été projeté, et tant mieux. Les conseils de prudence ne sauraient être trop entendus, au milieu de l’effervescence qui s’empare de certaines têtes.
On a débité, aussi, que beaucoup de jeunes gens à cheval se disposaient à suivre le cortège et qu’ils parlaient de se rassembler, au retour, pour s’approcher des Tuileries et y crier : « A bas la charte! A bas les votants! »
L’opinion que j’ose soumettre au Roi est qu’il importe de prévenir tout attroupement, quel qu’en soit le but, et d’étouffer toute clameur qui ressemblerait à des provocations contre qui que ce fût. J’inclinerai même à écarter du cortège, pour mieux y maintenir le bon ordre, ceux qui ne feraient pas partie de la maison du Roi, de l’Etat-Major, de la garde nationale ou de la troupe de ligne. Il ne faudrait, en effet, que quelques brouillons, dans une rentrée nocturne, pour jeter un désordre incalculable.
Je m’entendrai avec l’autorité militaire et avec M. le commandant général de la garde nationale afin que, le soir et durant la nuit, de nombreuses patrouilles parcourent les rues et dissipent les groupes qui voudraient se former, ou aller insulter certaines
Cérémonie funèbre à Saint-Denis.
maisons, quelque coupables que puissent être ceux qui les habitent! Car, un pareil signal une fois donné à la licence en ce genre, qui sait où l’on s’arrêterait et quel parti prendraient et la troupe et la garde nationale?
Des hommes imprudents et irréfléchis s’efforcent de faire disparaître les nuances d’opinions pour ne laisser voir, comme en 1789, que deux grands partis : ceux qui ont embrassé la Révolution et ceux qui l’ont constamment repoussée. Il importe de ne pas fournir aux premiers, fiers de leurs succès de vingt-cinq ans et de l’appui qu’ils croient trouver dans l’armée, l’occasion de se compter et de se séparer de leurs anciens adversaires qu’ils se flatteraient d’écraser, en cas de lutte, par la seule puissance du nombre.
J’ai rendu une ordonnance pour faciliter le mouvement du cortège dans Paris et sur la route de Saint-Denis. J’ai, également, fait prescrire, à Saint- Denis, les dispositions convenables pour l’arrivée, le stationnement et le départ des voitures. J’y enverrai des inspecteurs de police et des officiers de paix de Paris, pour seconder les autorités locales.
21 Janvier 18 1 5. — Les fâcheux pressentiments, les sinistres prédictions sont restés sans effet, comme j’avais osé le garantir au Roi. La pompe funèbre a
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été noble et imposante, dans Paris comme à Saint- Denis. Un peuple immense l’a entourée de ses hommages et de ses respects. Nul cri de proscription ni de vengeance ne s’est fait entendre. L’esprit de clémence du Roi a dominé et comme inspiré, tous les cœurs !
A la journée la plus calme a succédé une nuit aussi paisible et aussi silencieuse; il y a eu encore moins de désordres que de coutume et, si le moindre mouvement avait été tenté, les mesures étaient prises pour le réprimer, à l’instant.
Dès onze heures du soir, on ne rencontrait guère dans les rues que les patrouilles qui se succédaient et qui se croisaient.
L’heureuse tranquillité dont nous avons joui aujourd’hui me semble du plus favorable augure; les partis vont s’apaiser, car ils ont vu leurs alarmes et leurs espérances également vaines devant la profonde sagesse de celui qui sait imposer à tous et entraîner au pied de son trône les passions les plus effervescentes, de quelque nom qu’elles cherchent à se couvrir.
Le cortège funèbre s’est mis en marche, du cimetière de la rue d’Anjou, à 9 heures précises du matin; il est arrivé à Saint-Denis vers une heure. Un peu d’incertitude s’y est d’abord manifestée; on a eu quelque peine à prendre les rangs, mais l’ordre
était rétabli avant qu’on fût sorti de la rue du faubourg Saint-Honoré. Peu de foule se trouvait, d’ailleurs, de si bonne heure, aux environs de la rue d’Anjou. Elle s’est grossie depuis le boulevard des Capucines jusqu’à la porte Saint-Denis. Là, l'affluence a commencé à être grande; elle est devenue immense depuis la porte Saint-Denis et tout le long de ce faubourg, au point que la circulation y était très difficile. A l’approche de la barrière, le concours des spectateurs a naturellement diminué.
Un silence religieux régnait sur tous les points où passait le convoi; nulle part il n’est échappé d’observations improbatrices. Les cent Suisses environnaient le char où étaient placées les dépouilles mortelles des deux augustes époux; ils invitaient le public à se découvrir et on a partout obéi, sans le plus léger murmure. Un certain nombre de boutiques étaient fermées; deux seules maisons étaient tendues en noir sur le boulevard des Italiens et sur celui de Bonne-Nouvelle. Cet exemple n’a pas été imité ailleurs.
Quelques cris de : « Vive le Roi! » se sont échappés des cœurs, à la porte Saint-Denis. Mais, on a bientôt senti que cette journée était celle des regrets, plus que celle des vœux, même les plus chers, et on s’est tu.
Au village de la Chapelle, près la barrière Saint-Denis, un caporal du 1 20 régiment d’infanterie légère, pris de vin, sortait du cabaret de Sainte-Geneviève avec un soldat. Ils ont proclamé le nom de Bonaparte et fait de coupables protestations, en sa faveur. La garde nationale les a arrêtés et fait conduire à l’État- Major. Un autre individu, nommé Obled, a aussi été arrêté à la Chapelle, pour mutinerie, et envoyé à la police de Paris.
Depuis la barrière, jusqu’à Saint-Denis, la plupart des cavaliers qui accompagnaient le cortège ont été obligés de descendre de cheval, tant à cause du froid que de la difficulté de marcher sur la glace. Pendant ce trajet, les soldats souffraient et se plaignaient un peu; mais tout s’est borné à des propos sans violence.
Après l’arrivée du cortège à Saint-Denis, on a été obligé d’interdire l’entrée de la ville à la multitude qui accourait, non seulement de Paris, mais des villages voisins. Lorsque le char a dépassé les premières maisons, un certain nombre de voix ont crié : « Vive Monsieur! Vive le comte d’Artois! » — S. A. R. s’est empressée de se montrer à la portière de sa voiture pour recommander le silence de la voix et du geste, ainsi que le prescrivaient les pieux devoirs dont on s’occupait.
Dans la basilique de Saint-Denis, la cérémonie a
été majestueuse. On y a vu couler beaucoup de larmes. L’oraison funèbre, prononcée par M. l’évêque de Troyes, a paru affecter vivement Monsieur qui a laissé échapper quelques sanglots. Cependant, ce discours ne paraît pas avoir réuni tous les suffrages. On prétend que quelques morceaux respiraient une certaine violence, plus que de la charité évangélique. On s’est plaint, aussi, de ce que les décorations de l’église de Saint-Denis n’avaient pu être complètement achevées, ce qui a nui un peu à l’ensemble du coup d’œil.
Vers deux heures et demie, la maison militaire du Roi a commencé à défiler pour rentrer dans Paris ; il n’en est resté à Saint-Denis qu’un détachement. Enfin, à cinq heures et quart, le service funèbre a été entièrement terminé et les voitures ont pu défiler sans embarras, grâce au bon ordre qui avait été établi.
La rentrée dans Paris s’est faite avec ordre et sans aucune clameur inconvenante. Néanmoins, on assure qu’au canal de l’Ourcq des patineurs ont insulté des séminaristes qui se promenaient et ont, à ce sujet, lancé des sarcasmes contre le clergé.
Le service funèbre qui s’est fait dans les églises de la capitale avait, en général, attiré peu de monde, si ce n’est à Saint-Roch où l’affluence était grande. Quelques mauvais propos ont été tenus
dans cette église; on y a arrêté un individu nommé Barbe, écrivain de profession. A Notre-Dame, il, y avait peu de monde, car il ne s’y est présenté que seize voitures.
Peut-être faut-il tirer quelques conse'quences du caractère de légèreté que le peuple de Paris a montré, en cette grande circonstance. C’est qu’il n’est pas encore assez revenu aux habitudes religieuses, pour qu’il soit politique de multiplier beaucoup ces sortes de cérémonies qui finiraient par rencontrer une sorte de froideur et d’indifférence, lorsque l’intérêt de la curiosité aurait été satisfait.
Un autre sentiment, plus honorable, a percé dans les propos recueillis au milieu de l’affluence. C’est la crainte du peuple de se voir réputé complice du crime le plus horrible de la révolution et une sorte de répugnance à l’idée d’une expiation pour son compte. « L’assassinat du meilleur des rois a été, se disaiton, le crime d’une faction atroce qui, après le io août, s’était emparée de la France pour l’opprimer et la décimer. C’est donc cette faction qui, seule, a été coupable du régicide dont nous avons, dès lors, tous gémi sans pouvoir l’empêcher ».
La vanité nationale est si susceptible, en France, qu’il pourrait être utile qu’on adoptât constamment, dans les actes du gouvernement comme dans les écrits publiés sous son influence, cette manière d’i-
Lettre d’un agent à l'île d’Elbe.
soler entièrement un petit nombre de grands coupables et d’écarter tout soupçon de la masse.
22 Janvier 1 S 1 5 . — « Les départs des Français de la garde de Bonaparte, m’écrit-on de l’île d’Elbe, se succèdent de manière qu’il ne conservera bientôt plus que les deux tiers de ceux qu’il avait emmenés; douze grenadiers se sont embarqués pour Gènes, il y a trois mois, sur un des bâtiments napolitains qui étaient abordés à Porto-Ferrajo. »
« Ce n’est pas là une preuve de grande espérance autour de Bonaparte. On y voit, en effet, plutôt de l’inquiétude et de la défiance. Aussi, l’espionnage devient-il plus actif contre tout ce qui aborde du dehors à File d’Elbe. On parle, même, de l’arrestation d’un général, accusé d’avoir engagé les Polonais à repasser sur le continent. »
« Bonaparte vient de recevoir des lettres de Marie- Louise avec son portrait et celui de son fils. Il n’a pas manqué de le répandre, à cause des bruits qui couraient sur son divorce. Il sent bien, d’ailleurs, que ce n’est que par l’influence de Marie-Louise sur son père qu’il peut espérer rester à l’île d’Elbe; si tout entre eux était rompu, il ne serait plus considéré, à Vienne, que comme un odieux aventurier, trop heureux qu'on lui offrît, après avoir été le fléau de l’Europe, un asile sur quelque point que ce fût du
globe. Mais, Bonaparte se flatte que la vanité de la maison d’Autriche, tant qu’il sera mari d’une Archiduchesse, combattra, en sa faveur, contre les intérêts de la politique la plus évidente et ne permettra pas sa déportation ».
« On se demande, d’un autre côté, comment l’Autriche qui, l’été dernier, aux eaux d’Aix, avait l’air de mettre beaucoup de soins à prévenir toute communication entre les deux époux, s’y prendra pour empêcher des relations intimes, en cas que Marie-Louise vienne bientôt à Parme, comme on le croit dans toute l’Italie, et comme l’annoncent des préparatifs réels et jusqu’à l’ameublement des palais royaux? Rien ne s’opposera à ce que Bonaparte aille, en une nuit, débarquer de Porto-Ferrajo à la côte de Lucques et que, de cette ville, par les chemins peu fréquentés des montagnes, il n’arrive sûrement, en moins de vingt-quatre heures, incognito , à Parme. »
« Ce rapprochement, qui n’exige pas une absence de six jours, aisée à cacher, n’eût-il pas d’autre inconvénient que de multiplier les fruits d'une aussi bizarre parenté, devrait donner à réfléchira Vienne! Ajoutez, à cela, la facilité de nouer alors, par Parme, des correspondances, des intrigues et des complots dans cette Italie que l’Autriche convoite depuis long temps et qu’elle semble jouer, aujourd’hui, avec la protection qu’elle accorde à Bonaparte et à son lieu-
tenant Murat! On serait tenté d’en conclure, ou que Bonaparte ne demeurera pas à l’Ile d’Elbe, ou que Marie-Louise n’aura pas la permission d’aller résider à Parme, quoi qu’on en dise. »
« Ce n’est pas le grand-duc Ferdinand qui empêchera Bonaparte d’aller et de venir à son gré. Accoutumé à le flatter si longtemps, jusque dans les Tuileries, on serait tenté de soupçonner qu’il a encore peur d’un pareil voisin ».
« On regarde toujours comme certaine la réconciliation entre Bonaparte et Murat. Ils la nient tous les deux, en la cachant assez mal-, mais on cesserait d’être aussi réservé, au moment où un intérêt commun l’exigerait. »
« Le brick de Bonaparte fait, dit-on, de fréquents voyages à Naples, sous divers prétextes. Cependant, on assure que, pour mieux dissimuler ce concert, Bonaparte a, dernièrement, fait quitter la décoration de Naples à quelques-uns de ses officiers qui l’avaient obtenue de Murat pendant un voyage ».
« Bonaparte vient d’arrêter, qu’à dater du Ier janvier, les six compagnies de sa garde n’en formeront plus que quatre. Il y a eu, récemment, un grand banquet chez lui; il avait douze personnes à sa table. La princesse Borghèse et le général Bertrand, en qualité de Grand-Maréchal, faisaient les honneurs d’une seconde table où il y avait plusieurs Anglais. »
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« On remarque que l’ex-Empereur paraît beaucoup plus joyeux, depuis quelques jours. Il donne des bals et fait réparer sa garde-robe. »
« Depuis peu de jours, des canonniers travaillent à rentrer des pièces de campagne à la Linguella, lieu fermé qui se trouve sur le bord de la mer et qui serait très commode pour un embarquement secret. On dit, aussi, que l’on prépare de l’artillerie légère et que Ton encaisse des fusils. Enfin, un témoin oculaire m’affirme avoir vu transporter les pièces du fort qu’on a appelé Saint-Cloud; elles ont été remplacées par des canons de douze venant de Porto- Longone. »
« Ces mouvements doivent se rattacher à quelque plan que je n’ai pas la prétention de percer, car il est encore caché dans l’âme de l’homme le plus fourbe des temps modernes. »
« Mais, j’ai, moi-même, appris de ceux de ses gens qui se fient à moi que, sans être aperçus, ils avaient entendu dire à quelques-uns des principaux personnages entourant Bonaparte que, sous peu, il y aurait du nouveau. Cela m’a été aussi confirmé par un sergent-major de la garde. Il était persuadé que, dans deux mois au plus, on verrait du changement. »
« Les confidents de Bonaparte se montrent bien plus discrets que de coutume, comme s’ils avaient
des secrets à garder. Ils se parlent à demi-mot. Il faut qu’il se trame quelque chose, mais j’ignore en quel sens !... »