CHAPITRE II
ier Juillet 1814. — On m’a dénoncé une conspiration à la tête de laquelle se trouverait M. le Prince d’Eckmühl et où figureraient un M. Daubignore, ancien commissaire de police à Hambourg, et le général Christiani qui commandait dans cette ville.
Des hommes respectables m’ont confié leurs alarmes. Il y a, autour du Roi, des hommes qui l’aiment réellement, et pour lui-même, et que le moindre bruit, si confus, si peu retentissant qu’il soit, met en mouvement, dès qu’il s'adresse à l’objet sacré de leur tendresse. Il faut les respecter, les écouter et ne pas toujours les croire. D'autres, non moins attachés au Roi, mais dont l'attachement est dirigé par l’habitude des hommes et des affaires, s’alarment moins facilement et y regardent de plus près. Mais, ceux-là même ne peuvent rien négliger de ce qui est relatif au Prince d’Eckmühl.
Nul homme, en France, n’a porté à Napoléon un
Le maréchal Davout.
dévouement aussi aveugle, une obéissance aussi intrépide. Napoléon ne pouvait rien prescrire que Davout n’eût exécuté. Doué, à un degré assez remarquable, decçt esprit tracassier qui trouve des fautes partout et des torts à tout le monde, entêté dans ses opinions et opiniâtre dans ses entreprises, il a dû sa haute faveur auprès de Napoléon et même quelques succès militaires à ces deux traits saillants de son caractère. Il versait le sang et l’argent, en gros et en détail, avec la même indifférence que son maître-, mais, par une singulière exception, ce même homme qui eût couru au Mogol pour en ravir les trésors, si Bonaparte l’eût ordonné, n’en eût pas gardé un sou pour lui; il est irréprochable sur l’article de l’argent. Cette rare incorruptibilité servait de sauvegarde aux vices de son caractère et, en se rendant plus redoutable, le rendait plus odieux. Sans doute, il est l’un des lieutenants de Bonaparte qui mérite davantage d’être surveillé; mais il y a, cependant, un point qui rassure, à son égard : c’est qu’il n’a pas un ami. Daubignore est, peut-être, l’homme dont il pourrait, à la rigueur, obtenir quelques secours.
Cet individu, successivement jacobin outré, émigré, royaliste, bonapartiste, directeur des domaines à Hanovre et commissaire général à Hambourg, a l’esprit remuant et quelque dextérité. Mais il est ti-
mide et de cette sorte de caractère qui met toujours un homme à la merci de celui qui gouverne, quel qu’il soit. Il n’y a pas chez lui d’étoffe pour faire un agent de conspiration. D’ailleurs, il est déjà engagé dans des luttes de pamphlets avec M. Bourrienne.
On ne connaît pas encore les autres personnes indiquées, mais on cherche à éclairer leur conduite.
Du reste, il faut reconnaître que, dans le moment actuel, ce qui mérite la plus grave attention, c’est la conduite de Bonaparte et de sa famille. Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un seul d’eux se voue à une silencieuse retraite. Ils sont tous doués, plus ou moins, de mouvement dans la tête et de ressources dans l’esprit. Il ne manque ni autour d’eux, ni dans l’intérieur, de gens qui les pousseront à renouer leur épouvantable roman. C’est un incident fort dangereux pour la Maison de Bourbon que la conservation, sur le continent, de la famille Bonaparte, avec des titres, des dotations, des prétentions, enfin des instruments de dommages; et il serait, bien désirable que l’on conduisît les puissances au point de reconnaître de quelle utilité il serait pour la paix publique, de mettre l’océan entre cette famille et l’Europe.
5 Juillet 1814. — Des rapports, presque toujours exagérés et souvent faux, comme un grand nombre
Bonaparte et sa famille.
Danger que le sëjourdes Bonaparte en Europe fait courir à la Royauté
Rapports de police.
Difficulté de surprendre les correspondances qui peuvent exister entre Bonaparte et la France.
de ceux qui pleuvent autour de tout centre de police, m’avaient signalé le sieur Latour, lieutenant de la vieille garde, logé, disait-on, à l’hôtel de Warwick, sous un nom supposé, et l’avaient fait partir, il y a huit jours, pour l’Ile d’Elbe avec des paquets de M. Daubignore, dont j’ai parlé plus haut.
Je me suis assuré que, depuis près de trois mois, aucun lieutenant de la garde n’avait logé dans cet hôtel et qu’il n’en était parti aucun voyageur, depuis le même temps.
Selon les mêmes indications, un sieur Crotti, aide-de-camp du général Ghristiani, était parti en poste, pour Elle d’Elbe, le i er Juillet. Ce dernier, qui logeait à l’hôtel de la Paix, rue du Colombier, s’est effectivement mis en route, il y a trois jours, mais pour Parme, son pays d’origine, et parce qu’il a cessé d’être au service de la France.
On voit que, si l’on veut en croire les agents de police, il n’y aura plus un voyage indifférent, ni d’Italie en France, ni de France en Italie. La surveillance la plus rigoureuse est, sans doute, nécessaire sur tout ce qui peut avoir des relations avec Bonaparte. Aussi, ai-je donné des instructions, dans ce sens, depuis Paris jusqu’à Lyon. Mais, on ne peut cependant pas faire fouiller tous les voyageurs. Les plus suspects n’auront à porter que des renseignements verbaux ou qu’ils mettront par écrit hors de
France. Car, l’expérience a cent fois démontré, même sous le despotisme inquisitorial de Bonaparte, que, lorsqu’on a intérêt à bien cacher une lettre, on la soustrait à toutes les recherches de l’autorité.
Il ne faut pas, non plus, ajouter facilement foi à ces courriers journaliers qu’on prétend se succéder sur tous les points, au profit de Bonaparte et de sa famille. La solennité même qu’on suppose à de tels envois en est le démenti.
Bonaparte et les siens sont trop adroits pour expédier ainsi des courriers aux agents dont ils ne manquent pas en France; c’est dans l’ombre et le mystère qu’on parviendra à surprendre des traces de ces correspondances.
D’autre part, quelques agents que j’ai soin de mêler aux personnes qui attendent l’expédition de leurs affaires dans les bureaux du Ministère de la Guerre, m’assurent que l’on y débitait, hier, que Bonaparte ne tarderait pas à être à Paris; que quelques personnes, même, tâchaient d’insinuer qu’il y était, peut-être, déjà caché! On a tenté de faire courir la même extravagance parmi le peuple, mais elle n’y a trouvé aucune foi.
7 Juillet 1814. — L’opinion semble, depuis trois ou quatre jours, prendre une physionomie plus
Nouvelles de Paris.
Motifs du mécontentement des troupes.
calme dans Paris. Les déclamations sont moins virulentes, les craintes d’une réaction moins vives.
La nomination, au nouveau conseil d’État, de plusieurs des anciens conseillers du dernier gouvernement est généralement regardée comme une garantie, par ceux même qui affichaient le plus de défiance.
Les mesures de rigueur annoncées, par le Ministre de la Guerre, contre les militaires qui se prononceraient en faveur de Bonaparte, en ont un peu imposé et ont, au moins, réprimé les scandales publics. Quelques exemples, qui montreraient que ce ne sont pas seulement des menaces, fortifieraient cette salutaire impression.
J’ai demandé à un officier supérieur accoutumé à observer l’esprit de ses camarades, dans Paris comme dans les camps, quel était, à ses yeux, le principal motif de leur exaspération et de leur humeur, après tout ce que le Roi a fait pour se les attacher. Son opinion, qui me paraît au moins digne d’être pesée, porte qu’il est inconvenant et même dangereux de charger des troupes de ligne ordinaires du service de Paris; elles ne sont point assez payées pour y être contentes, d’après le prix habituel des denrées. Le soldat ne peut s’y procurer les aliments nécessaires, avec tant de courses fatigantes qui lui sont commandées, pour les simples détails du
service, dans une aussi immense capitale. De sorte que les privations qu’il y éprouve, à côté de toutes les jouissances du luxe, le tiennent dans une continuelle disposition à la plainte et aux clameurs. Il en eût été ainsi, sous Bonaparte, si ses guerres éternelles n’avaient fourni des ressources extraordinaires à ceux qui y échappaient en lui donnant ainsi le moyen d’accorder des gratifications et des hautes payes. Aussi, des considérations de cette nature ont-elles fait sentir, dans tous les temps, que la garnison de Paris ne pouvait être sûrement composée que de corps d’élite et privilégiés.
Cet officier pense que la manière dont ont été fournis les régiments actuellement à Paris a pu, aussi, contribuer à leur mauvais esprit et que des passe-droits ont été faits à plusieurs de leurs officiers pour donner des préférences à des hommes plus favorisés ou aux plus jeunes sur de plus expérimentés.
Il ajoute à ces raisons, plus ou moins fondées, qu’il arrive journellement, dans Paris, un assez grand nombre de militaires de la garde rentrant chez eux et congédiés avec retraite, congé absolu ou demisolde. Ces soldats, habitués au service de Paris, qui leur offrait, auparavant, des avantages et y ayant, presque tous, des connaissances ou des parents, regrettent de ne plus y être employés. Ils s’en vengent
en accusant le gouvernement auquel ils attribuent leur malaise.
Serait-il impossible de trouver une combinaison à l’aide de laquelle on rendrait ces hommes utiles dans quelque corps qui serait particulièrement destiné au service de la capitale et des environs? Ce n’est guère dans ce siècle que les affections d'une troupe peuvent être assez vives pour résister à l’attrait de l’intérêt personnel qui les rattacherait à la cause du Roi, en leur montrant une perspective satisfaisante.
Ce fanatisme militaire, si mal raisonné, s’usera, d’ailleurs, avec le temps, comme il arrive en France à tous les sentiments violents et déraisonnables. L’essentiel est d’en prévenir les explosions actuelles. C’est vers ce but que je marche, de concert avec l’autorité militaire, par tous les moyens de surveillance en mon pouvoir. Les moyens d’action, de répression et de force appartiennent aux chefs et aux officiers eux-mêmes.
Renvoi g Juillet 1 8 1 4. — Je me plais à constater que enà8paTis?n les ordres du jour produisent déjà leur effet et diminuent le nombre des officiers de tout grade dont Paris était inondé. Ils porteront, sans doute, leur humeur dans les départements, mais leur dispersion même les rendra beaucoup moins dangereux que
leur agglomération dans Paris. Le séjour de cette ville a toujours été dangereux pour les militaires, ainsi que je l’ai déjà dit : ils s’y échauffent plus facilement, au milieu des discussions de tout genre dont cette ville est le centre. Ils y consomment, en quelques mois, des ressources qui, ailleurs, auraient suffi aux dépenses de toute l’année et, quand ils n’ont plus rien, ils sont prêts à devenir les instruments du premier ambitieux ou du premier parti qui voudrait s’emparer de leur audace.
Lorsque nos officiers ne resteront plus ici qu’en nombre proportionné aux besoins de la garnison, il deviendra bien plus facile de les suivre de près, d’atteindre ceux qui donneraient le signal à leurs camarades et de leur en imposer par des renvois ou des destitutions justement appliqués.
Mais, si l’effervescence tend à se calmer à Paris, si la tranquillité renaît dans certains départements, il n’en est pas ainsi dans le Jura, d’après les nouvelles que me transmet le Préfet. A Dole, particulièrement, l’esprit de la garnison est affligeant; les sous-officiers, surtout, montrent les plus mauvais sentiments, qu’on doit attribuer, en partie, à l’impunité qui a suivi beaucoup de scandales.
Les soldats s’arrêtent devant les portraits du Roi, en vomissant des imprécations. L’indulgence a ses bornes; aussi est-il urgent de prendre des mesures
L’armée dans le Jura.
Agitât!
d a ns Loire.
6o ROYAUTÉ OU EMPIRE.
pour rétablir la discipline dans l’armée et punir les soldats séditieux.
ii Juillet 1814. — Il s’est passé, il y a peu de jours, à Saint-Étienne, un événement d’un genre spécial et, si je le signale à S. M., c’est qu’il ne s’était encore produit rien de semblable dans les départements, car ce ne sont plus des militaires, mais les habitants, qui ont manifesté des sentiments antifrançais.
Voici le fait : le buste du Roi avait été déplacé, un instant, de l’hôtel de ville, pour être entouré des armes de France. Aussitôt, des malveillants saisirent cette occasion pour répandre que Bonaparte était de retour à Paris « à la tête de trente mille Turcs ». A cette nouvelle, les ouvriers s’assemblèrent; des feux d’artifice furent tirés en signe de réjouissance. Un ancien militaire fut arrêté au moment où il tirait des coups de fusil pour manifester sa joie. Mais, bientôt, des patrouilles de gendarmerie dissipèrent cet attroupement et firent rentrer les ouvriers dans les ateliers.
Je dois ajouter que, la nuit précédente, on avait affiché ces mots à la porte de l’église : « Maison à vendre. Prêtre à pendre. Louis XVIII pour trois jours! Napoléon pour toujours! » Une seconde
affiche portait : « Vive l’Empereur et ses fidèles soldats! »
11 Juillet 1814. — ... Il m’était revenu, de divers côtés, que Madame la comtesse Bertrand avait emporté de Paris un certain nombre de lettres destinées à Bonaparte. On en a, sans doute, fort exagéré le nombre en le fixant à a5o.
J’ai chargé un officier de paix, sûr et intelligent, de se mettre sur les traces de Madame Bertrand, de visiter ses voitures, au point qu’il jugerait le plus convenable pour le succès de l’opération, et de s’emparer de toutes les lettres relatives h la situation politique de la France.
J’apprends, de Châteauroux, par la voie de mon agent, que Madame Bertrand, incommodée et enceinte, était encore, le 8 de ce mois, logée chez son beau-père et que son départ ne devait s’effectuer qu’aujourd’hui ou demain. On ajoute qu’elle n’aura qu’une voiture et, pour toute suite, un domestique avec une femme de chambre.
C’est à quelque distance de Châteauroux que la voiture sera fouillée avec soin; s’il s’y trouve des lettres ou papiers importants, ils me seront de suite apportés et le voyage de Madame Bertrand sera empêché. Du reste, les renseignements que je reçois sur cette famille ne lui sont pas défavorables.
Départ de M"' Bertrand pour l’Ile d’Elbe.
Même
et.
M. Bertrand père est un ancien subdélégué, riche propriétaire, estimé dans son pays. Loin de se montrer disposé à faire de sa maison un centre d’intrigues ou de correspondances politiques, il passe, tout en regrettant peut-être Bonaparte, pour avoir improuvé la résolution de son fils de le suivre. Il s’était même rendu auprès du général Bertrand afin de l’en détourner ; depuis, il est lui-même venu en députation auprès du Roi pour le complimenter.
i5 Juillet 1814. — Les ordres que j’avais expédiés, pour la saisie de Madame Bertrand, ont été exécutés, le 1 3, à Bourges, au moment même où la comtesse était déjà montée en voiture avec sa suite. Le baron Didelot, préfet du département, et son secrétaire général étaient présents à l’opération. La voiture a été fouillée-, toutes les malles, coffres et boîtes ont été visités avec le soin le plus scrupuleux; on n’y a trouvé aucun papier.
C’est dans l’écritoire de Madame Bertrand et dans le portefeuille de son beau-frère, voyageant avec elle, qu’on a saisi les seules lettres dont ils se fussent chargés. Elles sont, non au nombre de 25o, mais de 12. Il n’y en a qu’une seule pour Bonaparte; elle est d’un sieur Séni, médecin de la Société maternelle, qui lui demande à l’aller joindre à l’Ile d’Elbe. Cette lettre contient un certificat
de M. Lucien Bonaparte, en date du 7 ventôse, sans indication d’année, mais, par conséquent très ancien.
Les onze autres lettres, toutes très insignifiantes, étrangères à la politique et émanant d’inconnus, sont pour les généraux Bertrand, Drouot et quelques personnages très secondaires de la suite de Bonaparte. Une seule, de la femme Ratteri à son mari, renferme quelques phrases vagues sur la foule des employés supprimés, sur les réductions d’appointements et sur le grand nombre de personnes qui regrettent de n’avoir pas accompagné Bonaparte.
Un poète italien, nommé Petroni, offre d’aller achever, à l’Ile d’Elbe, sa Napoléonide dont Marie- Louise a accepté la dédicace.
Madame Gros, femme d’un adjudant-commandant de ce nom, demande où et comment elle pourrait toucher une somme de cinquante mille francs, pour laquelle on lui a assuré que son mari avait été porté dans les distributions de Fontainebleau, après l’abdication.
Le reste de ces lettres ne mérite aucune attention. Si le Roi daignait jeter un coup d’œil sur les originaux, je m’empresserais de les lui soumettre, car je les ai tous en mains.
Madame Bertrand a paru surprise et affectée de cette saisie, qui était commandée par les circonstan-
ces et par l’assurance avec laquelle on avait débité, dans plusieurs maisons respectables, qu’elle emportait un nombre considérable de lettres.
Elle a montré d’autant plus de mécontentement que, selon elle, le Roi savait que son mari devait rentrer en France au mois d’Avril prochain.
Cette opération est une nouvelle preuve de la défiance avec laquelle il importe d’accueillir les renseignements de police, lors même qu’ils viennent de personnes, en apparence, les plus dignes de foi.
Rapport 16 Juillet 1 8 1 4. — Il résulte des bulletins journa-
au Roi.
liers soumis à V. M., que trois causes de troubles subsistent dans les départements :
i° Les droits réunis (i);
20 L’indiscipline de l’armée ;
3° L’inquiétude du clergé.
Les droits Le Roi doit être fatigué de lire le détail de ces
réunis.
scènes qui se reproduisent sur chaque point de la France et dont les droits réunis sont la cause ou le prétexte. Ces scènes vont se multiplier depuis que le vœu de la suppression de ces droits est descendu de la tribune de la Chambre basse; car, en France,
(1) C’est le nom qu’on donna à certaines contributions indirectes, établies par Napoléon, formant une régie et comprenant les taxes sur les tabacs, les boissons, etc.
le peuple est habitué à prendre sa règle de conduite dans ce qui se dit dans les assemblées politiques, plutôt que dans ce qui sort du conseil du Roi. Voilà pourquoi Bonaparte ne permettait pas qu’on dît rien dans ces assemblées.
Je ne sais pas si, même avec une loi, on pourrait aujourd’hui percevoir ces droits. Mais, je doute encore que cette loi passe et je tiens pour affligeant que le Roi en prenne l’initiative.
On a dit, devant S. M., que c’était ici la guerre des cabaretiers contre le gouvernement et qu’il fallait savoir qui céderait à l’autre. C’est un art facile que de rapetisser ainsi une question en l’enveloppant sous une expression triviale et même, au besoin, ridicule. Mais, en descendant même à cette expression, j’admets que ce soit ici une querelle de cabaretiers. Il y a 260 à 280 mille cabarets disséminés sur tous les points de la France et chaque cabaret est un moyen de tumulte qui s’offre naturellement à la malveillance ou à la bonne foi égarée. Or, est-il prudent d’offrir un tel levier à la première, ou de laisser un tel piège ouvert devant la seconde?
Comment ne pas voir qu’on en est déjà arrivé, sur cet article, à ce point où la multiplicité des délits en procure l’impunité et où l’impunité attaque le corps social ?
Je ne parle point des fortes espérances de suppres-
sion données par le Roi, ni des promesses positives de Monsieur et de MKr le duc d’Angoulême, parce que de tels motifs rendraient superflus tous les autres.
On oppose le besoin des finances. Il est grand et il faut convenir qu’il s’agit ici de soixante millions de plus ou de moins. Aussi, je ne propose pas de renoncer, pour toujours, à lever un impôt à la consommation sur les vins, c’est-à-dire sur la denrée qui offre la matière imposable la plus large et la plus facile à saisir dans ses développements.
Mais, ne serait-il donc pas possible, à raison de l’urgence des circonstances, d’admettre, pour cette année, une sorte d’abonnement? Ce serait un parti transitoire. Peut-être, et quel que soit le choix de la somme de cet abonnement, serait-il, au fond, plus lourd que l’exercice même; mais, il faut composer avec les préventions populaires quand on n’est pas assez fort pour les dompter. Le Roi peut juger que cette prévention est déjà très animée, et comment débuter dans les voies de la Restauration en levant des impôts, les armes à la main?
Je me mets à genoux devant le Roi pour le prier de considérer que cet article est le seul qui s’oppose à la paix intérieure; car, pour tout le reste, les délits sont moins nombreux en cette année qu’ils ne l’ont été en 1 8 1 3, 1812 et 1811; et, par une sorte de bénédiction attachée au retour du Roi, la capitale n’a pas été,
depuis trois mois, souillée d’un meurtre ou d’un vol inquiétant!
Le second article, qui s’oppose à la paix intérieure, est l’indiscipline de l’armée. Il faut bien reconnaître, en présence du Roi, qu’on a fait peu de progrès sur ce point. Mais le mal tout entier n’est pas aussi grave qu’il le paraît. Bonaparte avait, dès longtemps, érigé l’indiscipline en système, dès que les armées avaient passé le Rhin. En dernier lieu, il avait bien fallu céder au même système et même l’exagérer, lorsqu’elles avaient combattu dans l’intérieur. Aussi, le Roi a trouvé une armée complètement indisciplinée, habituée surtout à mal dire de ses chefs et dont les brocards avaient, plus d’une fois, atteint Bonaparte en personne. Elle n’est donc pas autre aujourd’hui qu’elle était, il y a trois mois, il y a six mois, et, lorsque dans les plaines de Champagne, elle inspirait plus d’effroi aux habitants que les Cosaques et les Baskirs. Je dis plus, elle est moins mauvaise, mais sa conversion complète, sa régénération, ne sont pas l’œuvre d’un jour. On doit donc s’attendre encore à des scènes, à des propos, à des cris assurément fort coupables, mais qui partent isolés, tantôt d’un point, tantôt d’un autre, qui ne se rattachent à rien et qui sont comme des impromptus de corps de garde.
Lorsque de pareilles scènes ne sont pas le résultat