IJOYKR-COLLARD DANS SA FAMILLE
érudit doublé d'un artiste s'occupait généralement de recherches savantes dans l'histoire de l'art; il travaillait à son Jupiter olympien^ et l'on prétend même qu'il avait initié son ami Royer-Collard aux secrets de ce sujet difficile, assez profondément pour le rendre capable d'écrire quelques pages de son livre. Il reprit les langues de l'antiquité grecque et romaine, et fît connaissance avec les auteurs anglais dans leur idiome. Le Paradis perdu de ^Vûion l'avait transporté d'enthousiasme. « Oui, disait-il, quand j'étais à Passy, je n'ai fait autre chose que de lire ])endant six mois, et je ne conçois pas comment je ne le lis pas encore. » A l'étude de la poésie anglaise, il mêlait celle de l'économie politique, et le grand traité d'Adam Smith sur la Ricliesse des nations devint avec V Esprit des lois de Monlesquicu le livre qu'il reprit le plus souvent, toutefois sans jamais délaisser ses maîlres de Port-Royal.
Vers la même époque, il se maria. Dès le temps de sa jeunesse, il avait été fort bien accueilli dans le monde. Une femme remarquable par son es])rit et sa beauté, mariée à un banquier possesseur d'une grande fortune, mais devenue veuve pendant la tourmente révolutionnaire, lui avait fait offrir sa main, dans cette heure de célébrité qui suivit le discours de Piovcr-Gollard au conseil des Cinq-Cents, mais cette offre si flatteuse avait été déclinée. Après la pi'oscription de Fructidor, la même personne revint à ses projets, croyant que, dans le malheur, il y avait plus de chances pour elle de les faire agréer que dans la prospérité. Royer- Collard , par excès do scrupule, se déroba encore
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une fois. Il trouvait ce mariage trop avantageux, en disproportion trop marquée avec sa j)ropre situation sociale. Ne pouvant unir sa destinée à celle de l'homme de mérite qu'elle avait distingué, cette obstinée protectrice voulut du moins lui donner une femme de son choix; elle demanda et obtint pour lui 1 une des fdlcs d'un vieux gentilhomme du Berry, le marquis de Forges de Chàteaubrun : Mlle Augustine-Marie-R.osalie de Chàteaubrun, âgée de vingthuit ans. dune grande piété et dune réelle élévation d'esprit. Royer-CoUard hésita beaucoup, dit-on, avant de se décider, craignant de se donner un maître. Il trouva au contraire dans sa femme la plus parfaite soumission, avec une conformité de goûts et d'humeurs qui assura son bonheur domestique. On prétend qu'il se montra plus sensible qu'il ne convenait peut-être à un philosophe aux avantages de la naissance de la personne, à d'autres égards supérieure, qu'il avait épousée, et que ce fut une des raisons de son mariage. La vérité est que toute sa vie Royer-Collard a paru jaloux de nouer, de préférence à toutes les autres, des relations de sociélé en hommes et en femmes avec la noblesse, et que, malgré son orgueil de bourgeois, il était flatté plus que de raison des témoignages d'estime et d'affection qu'il en pouvait recevoir. C'est ainsi que, dans les commencements de sa carrière, il se lia de propos délibéré avec l'abbé de Montesquiou, et vers la fin, avec Talleyrand, qui étaient tous les deux nobles et prêtres, et à ses yeux représentants complets de l'ancien régime.
De 1 union de Royer-Collard vec Mlle de Forges
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de Ghâteaubrun naquirent quatre enfants ^ La perte de son fils et de sa fille aînée lui laissa des regrets dont il donna des témoignages jusque dans sa vieillesse^ quand la mort lui enleva sa dernière fille, celle qui, pour demeurer avec lui, n'avait point voulu se marier. La dot de Mme Royer-GoUard étant des plus modestes, il n'en résulta point pour le ménage un changement appréciable dans les habitudes de sévère économie que Royer-Collard avait contractées dans la maison j^aternelle. Il quitta Passy pour venir habiter rue de Tournon où il demeura jusqu'à la Restauration, en 1815. Dès qu'il pouvait s'échapper de Paris, il allait à Sompuis, où continuaient de vivre sa mère et sa sœur; c'est même à Sompuis que naquirent ses deux dernières filles.
Dans la maison de Mme Royer-GoUard la mère, la servante Marie-Jeanne Gérard avait soigné l'enfance des fils d'Antoine-Athanase, établi médecin à Paris. Quand vint le temps de donner à ses propres filles une gouvernante, Royer-Gollard n'hésita pas à demander Marie-Jeanne pour institutrice. Il y avait longtemps déjà qu'élevée par la gravité de ses mœurs autant que par la supériorité de son esprit,
1. 1" Jules Royer-Collard, mort neuf jours après sa naissance.
2° Pauline Royer-Collard, née en 1802 et morte en 1804.
3" Angélique-Augustine, née en 1808, mariée au célèbre médecin Andral, et mère de M. Paul Andral, qui devint viceprésident du Conseil d'Etat sous l'Assemblée nationale de 1871 et le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon, et qui mourut président du conseil d'administration de lu compagnie des chemins de fer d'Orléans.
4° Louise-Marie-Rosalie, née en 1810, morte non mariée en
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austère et cultivé tout ensemble, au-dessus de la condition de domesticité, on l'avait pour ainsi dire admise au rang des membres de la famille. Personne mieux que Marie-Jeanne n'était plus apte à suppléer Mme Royer-Collard, d'une santé trop faible, dans la tacbe laborieuse et délicate d'une première éducation de jeunes filles. La fidèle et pieuse fille quitta Sompuis pour s'établir à Paris, et ce fut avec son aide que Royer-Collard voulut former et tremper le caractère de ses enfants.
Cette Marie-Jeanne était envers elle-même d'une incroyable rigueur dans les pratiques de la dévotion janséniste. Elle disait souvent à ses élèves : « J'aimais mieux être à la campagne qu'à la ville, auprès du bétail qu'auprès des dames, parce que là-bas je me faisais obéir; mais ayant Torgueil de me sentir née princesse et altière, j'ai voulu plier mon âme à la servitude et c'est pourquoi je suis venue ici, quand on m'y a appelée. )> Ses maximes favorites, toutes empreintes de la plus sombre sévérité, étaient : « Craignez l'orgueil, domptez-le : c'est l'ennemi du
o-enre humain. Mortifiez la chair, habituez votre
pensée comme votre vue aux douleurs et aux maux qui nous cherchent, afin de n'avoir pas de répugnance à secourir les malades, quelles que soient leurs souffrances; pensez à la mort, et regardez-la en face pour n'être pas surprises, quand elle arrivera. »
Et c'est qu'elle prêchait d'exemple! Elle s'imposait l'obligation de soigner les maladies les plus hideuses et de panser les plaies les plus dégoûtantes. « On suppose peut-être, disait-elle, que c'est par
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plaisir que je fais cela et que mes sens grossiers ne se révoltent pas. Au contraire, mon cœur bondit, et je veux le réduire tous les jours; je me dompte et je me jette volontairement sur la pointe de l'épée. » Huoi de plus singulier que de telles pensées dans l'esprit et que de telles paroles dans la bouche d'une paysanne champenoise ? Les maîtres de la vie ascétique ont seuls parlé ce langage. Marie-Jeanne Gérard apparaît comme une fondatrice de quelque ordre religieux. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'elle s'efforçait d'inculquer à ses élèves des idées d'une exaltation toute mystique. Avec la permission de Royer-Gollard, elle imposait à ses filles les privations les plus pénibles : c'est ainsi qu'elle leur reprochait d'allumer une lampe, dépense qu'elles auraient pu s'épargner, disait-elle, en se levant une heure plus tôt. Elle se montrait surtout préoccupée de familiariser l'imagination de ses deux pupilles avec l'idée de la mort. Elle alla même, dans une certaine circonstance, jusqu'à profiter du trépas inévitable et prochain d'une jeune fille de la plus éclatante beauté qui succombait sous la fatigue d'une vie dépensée au service des autres et qui mourait le jour même où son fiancé revenait au village, pour montrer à ses élèves dans toute son amertume l'ironie des destinées humaines. Elle les conduisit au chevet de l'agonisante, leur imposant de contempler ses traits si purs, bouleversés par la douleur, d'interroger ses lèvres qui pouvaient à peine répondre, de changer son linge et de renouer ses cheveux déjà trempés de la sueur de la mort. Non seulement Royer-Collard n'empêchait rien, mais il approuvait
hautement de telles pratiques. « Je ne veux pas que vous soyez des dames, disait-il à ses filles, je saurai bien vous en empêcher. » D'un front sévère, d'un geste grave, d'une voix lente, profonde et solennelle, il aimait à leur relire les passages des grands sermonnaires chrétiens sur l'éducation des femmes fortes, élevées à l'école de l'Ancien Testament : « Qu'elles soient aimables comme Rachel et sages comme Rébecca! » tel était son idéal. Il tenait surtout à les rendre utiles aux filles pauvres de leur entourage, et il les instruisit de bonne heure à tenir une petite école ouverte à Sompuis. « Il faut, disait-il, donner aux classes déshéritées de la fortune la plus grande élévation morale, en même temps que la plus complète simidicitc de mœurs. » En même temps il les appelait à travailler à des vêtements, à du linge destiné aux plus nécessiteux. Ce n'étaient pas des femmes du monde qu'il cherchait à élever, mais de vraies dames de charité.
Non pas que son cœur manquât de tendresse naturelle et fut inaccessible à l'émotion, car on a souvent remarqué que, dans les lectures qu'il se plaisait à faire le soir, devant sa famille, il lui arrivait de s'interrompre, les larmes lui montant aux yeux et la voix altérée par les sanglots de l'émotion. Mais celte éducation sévère jusqu'à la dureté, Royer-Collard l'avait reconnue et appréciée dans son aïeule, dans sa mère qui resta toujours pour lui un grand objet d'admiration et de respect. C'est pour cela que dans sa maison, autour de lui, il ne pouvait souffrir ni l'oisiveté, ni la légèreté, ni l'inattention, ni le désordre. « Une place pour chaque chose, et chaque
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chose à sa place », telle était l'inscription de la salle de travail, où il donnait lui-même des leçons que Marie-Jeanne faisait répéter. Il faisait une guerre de tous les instants à l'esprit de distraction et aux fautes qu'il entraîne : « Vous ne pouvez ici prétexter d'ignorance, disait-il à ses écolières; c'est donc le défaut d'attention, mais l'attention dépend de votre volonté : employez-la donc, ou autrement, je n'aurai nulle confiance en vous ». Et il ajoutait : « Il faut que la femme, ])our soutenir sa faiblesse, s'arme de l'exactitude d'une vie bien réglée ». De semblables principes lui venaient de l'étude constante qu'il faisait de la première génération de Port- Royal où l'on vit briller tant de vertus, l'amour des choses difficiles, le goût pour la vie pénible et dure, et surtout l'abnégation de soi-même. Que de fois il a dit à Sainte-Beuve, en lui pariant de la fameuse scène du guichet, où la mère Angélique Arnauld se montra si héroïque, que c'était une des grandes pages de la nature humaine, une de celles que, même pour des philosophes, aucun des traits rapportés par Plutarque des grands hommes de l'antiquité ne dépasse en triomphe moral et en beauté de caractère ! 11 y avait donc du parti pris dans l'éducation que Royer- Gollard donnait à ses filles. N'attachant d'importance qu'à la raison, il craignait les excès de l'imagination chez les femmes : aussi ne fit-il aucune part, dans son programme d'études, aux beaux-arts, et ne voulut-il point que ses enfants fussent conduites dans les musées « où leurs yeux, disait-il, n'auraient [)u se porter partout avec chasteté ». Rattachait plus de prix à l'attrait supérieur du caractère qu'aux
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vaiub oriieiiients de leï^prit, à la fermeté de rànjr (|u'aux grâces de Timagination : v C'est une belle chose que l'innocence, avait-il coutume de dire, mais c'est à peine si cela mérite le nom de vertu; il laut réserver ce titre à de grands malheurs non mérités et noblement portés. » S'étant relevé d'une gi-ave maladie qui avait, à son insu, mis ses jours en danger, il eut l'idée de demander à l'une de ses filles le nom du mal dont il avait failli mourir, et celle-ci. comme si elle eût craint de l'eflrayer encore, ne voulait point parler. Il interrogea l'autre de ses filles, qui lui dit toute la vérité. Il revint à celle qui avait cru bien faire en gardant le silence : « ^ ous n'êtes donc pas une personne, lui dit-il sévèrement, que vous n'avez eu le courage de me dire ce que vous saviez »,
Chez Royer-Collard, ce n'était point sécheresse de cœur, mais conviction d'esprit. Cette éducation d'aspect si terrible était raisonnée et méthodique. Il ne manquait ni de sensibilité dans l'âme ni d'enjoùment dans l'intelligence. Il avait même ses heures de gaîté où sa rigidité ordinaire semblait se détendre, et il laissait voir toute la satisfaction qu'il en éprouvait. Les élèves qu'il traitait si durement lui portaient un amour poussé jusqu'à la vénération; et quant aux personnes à qui il daignait accorder son amitié, elles s'accordaient à dire qu'en dépit de ses hauteurs il n'était j)oint égoïste. Le devoir dominait à ce point sa conception de la vie, qu'il ne croyait avoir le droit de lui rien sacrifier. Aussi dur pour lui-même que pour les autres il se privait sans effort des petites douceurs de l'existence ordinaire; il aimait à se
servir lui-même; il poursuivait de ses objurgations et de ses sarcasmes ceux de son entourage qui s'abandonnaient à la mollesse. Mais, en vrai bourgeois qu'il était, il se donnait le confort en rapport avec son état et sa fortune, il recevait ses amis à la ville et à la campagne; enfin, il était fort soigneux de sa personne et ne portait jamais que des vêtements du drap le plus fin et de la coupe la plus recherchée.
I^a rudesse extérieure de Royer-Gollard, si souvent gênante pour ceux qui l'abordaient, s'adoucissait dès qu'il était entré en relations plus intimes avec ses interlocuteurs. C'était beaucoup plus contre les idées, les opinions, les systèmes que contre les personnes qu'il se plaisait à rendre ces arrêts absolus et dédaigneux, qui étaient si redoutés. Pas plus à Royer-Collard qu'à un autre, malgré toute la force de son esprit, l'irritation ne porta bonheur. Il en voulait d'une haine profonde à la philosophie du xviii^ siècle; il crut, non sans orgueil, qu'il en finirait avec elle, en écrivant pour \e Journal des Débats deux ou trois méchants articles, à l'occasion des éloges funèbres laissés par le chevalier de Guibert. On a voulu voir, dans cette prose tout envenimée d'aigreur, un des modèles de cette ironie supérieure que Royer-Collard, vers la fin de sa vie, ne pouvait s'empêcher, comme par une sorte de tic, de mettre dans toutes ses paroles. Il n'en est rien, ces articles sont médiocres. On a même été injuste pour l'abbé de Féletz, quand on a dit qu'ils n'étaient pas indignes de sa plume alerte et fertile, et c'est à bon droit que l'on s'étonne qu'après tant d'années d'oubli le baron de Baranti', ami zélé de Royer-Collard, ait
cru devoir réimprimer ce travail qui est loin <rajoLiter à sa gloire.
Heureusement pour Royer-Collard, l'étude scientifique de la philosophie fut pour lui meilleure que la polémique littéraire. Pendant toute la durée de l'empire, il ne cessa point de s'occuper de philosojihie. Que la philosophie ait commencé par lui apparaître comme une branche de la litlciature, rien de plus probable non plus. Intellectuellement, il ne i)0uvait vivre dans le commerce ininterrompu des écrivains de Port-Pvoyal, se nourrir de Pascal et surtout de Bossuet, sans revenir par degrés à Descartes et à ses idées. Tout le monde connaît la légende si spirituellement rajeunie et contée par H. Taine, dans son livre des Philosoplies français au xix^ siècle. « Un matin, en 1811, M. Royer-Collard, qu'on venait de nommer professeur de philosophie à la Sorbonne, se promenait sur les quais fort embarrassé. Il avait relu la veille la Bible du temps, les traités de Condillac. Quoi ! enseigner que nos facultés sont des sensations transformées, que l'étendue est peut-être une illusion, que nos idées générales sont de simples signes, qu'une science achevée n'est qu'une langue bien faite ! De toutes ces phrases s'exhalait une vapeur de -scepticisme et de matérialisme qui répuijnait au chrétien fervent, moraliste austère, homme d'ordre et d'autorité. Pourtant, que faire? Nouveau en philosophie, il n'avait point de doctrine à lui, et bon gré. mal gré. il devait en professer une. Tout à coup il aperçut à l'étalage d'un bouquiniste, entre un Crevier dépareillé et VAlmanach des cuisinières, un pauvre livre étranger, honteux, ignoré, antique