‹ Royer-CollardChapitre 11 sur 26 · ROYRR-COLL\RD DANS SA FAMILLE · texte numérisé non relu

ROYRR-COLL\RD DANS SA FAMILLE

habitant des quais, dont personne, sauf le vent, n'avait encore tourné les feuilles : Rechercher sur l'entendement humain d'après les principes du sens commun, par le docteur Thomas Reid. Il l'ouvre et voit une réfutation des condillaciens anglais. « Comte bien ce livre? — Trente sous. » Il venait d'acheter et de fonder la nouvelle philosophie française. «

Ce récit, d'une grâce si piquante et si moqueuse, est-il de toute vérité? Là-dessus, il y aurait bien des réserves à faire. L'acquisition fortuite du livre de Reid chez le bouquiniste du quai n'a jamais été révoquée en doute, et c'est Royer-Collard lui-même qui a dû la raconter plus d'une fois à ses amis comme à ses disciples. Mais que cette heureuse fortune soit arrivée au philosophe en 1811, au moment où, « fort embarrassé », il cherchait la matière du cours de philosophie que M. de Fontanes, grandmaître de l'Université, l'appelait à professer en Sorbonne, ce n'est là cju'un jeu de l'imagination ironique de H. Taine. Tout ce que l'on peut croire et dire de l'influence du livre de Reid sur l'esprit de Royer-GoUard, c'est que ce livre lui apprit sans doute à philosopher non plus en amateur, mais comme un savant qui a trouvé une méthode et qui l'applique : ce nest qu'à ce prix, dit-on, que l'on est vraiment philosophe. Thomas Reid et l'école écossaise ont été les maîtres en philosophie de Royer-Collard, si l'on veut dire par là que c'est grâce à leurs écrits qu'il a pu se dégager des systèmes abstraits de Locke et de Gondillac, pour en venir à un rationalisme favorable aux croyances pratiques de l'esprit humain. Mais avant de connaître les Écossais,

Royer-Collard avait étudié les Cartésiens, et les auditeurs de ses premières leçons avaient gardé le souvenir du rare talent avec lequel il avait exposé l'ancienne philosophie du xvii^ siècle, comme une sorte de préface à la philosophie qui devait convenir au nôtre. Il y eut d'ailleurs une autre raison qui rattacha Royer-Collard à Thomas Reid : c'est qu'en le lisant il s'aperçut que le philosophe écossais avait cité avec éloge le livre sur les vraies et les fausses idées, écrit par le grand Arnauld, l'une des plus vénérables autorités de Port-Royal; il se sentit dès lors attiré vers lui par une sorte d'affinité intellectuelle.

En 1811, Pastoret, doyen de la Faculté des lettres de Paris et titulaire de la chaire de l'histoire de la philosophie, fut appelé au Sénat conservateur. Il ne vit, pour le remplacer dans des fonctions que d'ailleurs il n'exerçait pas, qu'un seul homme, M. Royer- Collard; il lui en fit la proposition et le désigna au choix du grand-maître de l'Université. Pourquoi allait-on ainsi au-devant de M. Royer-Collard? c'est qu'on le savait versé dans les matières de la philosophie et que, de plus, on lui connaissait un plan , des visées : il voulait faire servir la philosophie à l'éducation générale des générations nouvelles. Avant de prendre un engagement, Royer-Collard hésita beaucoup; il finit par céder aux instances de Fontanes, qui était de ses amis. L'ayant nommé, le grand-maître recommanda au nouveau professeur de ne point oublier, dans son discours inaugural, l'éloge de l'Empereur, alors à l'apogée de sa puissance. Royer-Collard s'abstint

de ce panégyrique qu'il tenait pour une bassesse. Le discours n'en fut pas moins imprimé et mis comme de coutume sous les yeux du maître de la France et du monde. Napoléon le lut, ne remarqua point ou fit semblant de ne point remarquer une omission toute volontaire et qu'il eût certainement jugée blessante : il était trop satisfait d'avoir enfin trouvé un philosophe professeur s'adressant à la jeunesse et rompant avec les idées du xviii^ siècle ! Il ne se rendait pas compte à cette date que l'enseignement de Royer-CoUard à la Sorbonne allait devenir une source et un foyer d'opposition bien autrement redoutables pour l'Empire que l'idéologie, et que le spiritualisteRoyer-CoUardlui serait bientôt aussi insupportable que le sensualiste Tracy.

Un an après, Fontanes nommait professeur d'histoire à la Faculté des lettres, en remplacement de Lacretelle, un jeune homme déjà fort instruit mais avide de tout connaître, aux j^eux pleins de flamme, au visage amaigri par le travail, d'une ardeur concentrée mais déjà dévoré d'ambition : c'était François Guizot, que Royer-Gollard prit en prompte et vive amitié. « Nous ne nous connaissions pas auparavant, dit M. Guizot dans le premier chapitre de ses Mémoires; j'étais beaucoup plus jeune que lui; il vivait loin du monde, n'entretenant qu'un petit nombre de relations intimes; nous fûmes nouveaux et attrayants l'un pour l'autre. C'était un homme non pas de l'ancien régime, mais de l'ancien temps, que la Révolution avait développé sans le dominer, et qui la jugeait avec une sévère indépendance, principes, actes et personnnes, sans déserter sa

cause primitive et nationale. Il était spiritualiste en philosophie et royaliste en politique : restaurer l'àme dans l'homme et le droit dans le gouvernement, telle était, dans sa modeste vie, sa grande pensée. Passionnément pénétré de cette idée, philosophe agressif et politique expectant, il luttait avec succès, dans sa chaire, contre l'école matérialiste du xviii^ siècle, et suivait du fond de son cabinet avec anxiété, mais non sans espoir, les chances du jeu terrible où Napoléon jouait tous les jours son empire. »

L'Empire a donc été le temps des plus profondes études de Royer-Gollard, et ces études mêmes n'ont jamais été désintéressées des grands intérêts politiques et moraux de la nation française. Dominé par la double idée nécessaire du droit et de la tradition, il ne pouvait s'abandonner, comme le fit la France, hélas ! à ces illusions de la gloire qui voilaient à peine les abus de la force; il repoussait l'autorité absolue, et voulait la liberté sous la loi. Sans rien dire, il se renferma dans un enseignement qu'il savait devoir porter un jour des fruits avantageux à sa cause. Tout au plus, dans une pelile réunion philosophique où Maine de Biran avait été admis et apportait lécho de l'opposition grandissante du Corps législatif dont il était membre, le professeur de la Sorbonne prononçait-il des paroles d'oracles sur les événements qui précipitaient la chute de Xapoléon, attendant avec sérénité les arrêts irrévocables de la destinée.

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