ROYER-GOLLARD A LA SORBONNE
Quand il prit possession de la chaire d'histoire de la philosophie à la Faculté des lettres, au mois de novembre 1811, Royer-Gollard était seul, sans disciples, sans antécédents ni autorité dans la science. Ceux de ses amis mêmes qui connaissaient l'étendue et la profondeur, sinon des études techniques, au moins des méditations auxquelles il s'était livré, eussent été incapables de dire s'il avait des opinions coordonnées, un système; et il leur semblait que, pour lui comme pour eux, tout devait être difficultés et ténèbres dans cette carrière inconnue. « Pour y paraître avec succès, ditPh. Damiron , il fallait que M. Royer-Gollard eût, de sa personne, bien des qualités supérieures. Heureusement elles ne lui manquaient pas. Esprit de grande l'éflexion et de vigueur singulière, il a la pensée profondément sérieuse ; au regard qu'il porte sur les choses, on voit qu'il n'y cherche pas un vain
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spectacle, un amusement, mais un sujet de science et de méditation. Il ne se plaît qu'aux théories; et quand il en possède une, il la traite avec tant de facilité et de puissance qu'il trouve, pour l'exprimer, non seulement de la précision et de la force, mais de l'imagination, de l'âme et du mouvement; il devient éloquent, comme Pascal, par la logique; il raisonne avec une telle conviction, un tel besoin de la faire sentir, que sa démonstration vive et animée comme la passion finit j>ar trouver le cœur, l'ébranler et la lui imposer. C'est sa haute raison qui le fait orateur »,
L'enseignement de Royer-Gollard n'a guère duré que deux ans et demi, et il ne subsiste de ses leçons que lexposé de sa méthode fait j)ar l'un de ses deux élèves préférés, M. Jouffroy, dans sa traduction des Œuvres de Thomas Reid publiée en 1828, et un discours, à la vérité d'une importance capitale, que son ami Prosper de Barante a inséré avec raison dans la collection de ses Discours politiques. Ces fragments suffisent pour donner une haute idée, non pas des aptitudes et des facultés philosophiques de Rover-Collard, mais de son çrrand stvle, de sa large manière de comprendre et de traiter son sujet, enfin du souci constant qu'il apportait dans sa chaire, comme plus tard à la tribune, de tourner les idées morales à l'éducation politique du pays.
Pendant ces deux années d'enseignement il n'a, pour ainsi dire, étudié qu'une seule question, celle de l'origine de nos idées, qui touche au reste à tous les problèmes, car elle conduit à la fois à examiner ce qui est eu nous et ce qui est liors de nous, c'e.-t-
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à-dire tout riiomiiie et tout ce qui n eet |)as l'houime. En étudiant le livre de Thomas Reid, Rover-Collard avait remarqué la vigueur puissante et victorieuse avec laquelle le philosophe écossais s'était attaqué aux systèmes de Locke et de Hume et les avait sinon renversés, du moins fort ébranlés; il se demanda si Reid ne pourrait pas lui servir à démolir (^ondillac et son influence. Condillac régnait alors en maître incontesté dans la philosophie. C'est à peine si quelques disciples osaient modifier ses idées sur quelques points, afin de pouvoir les mieux soutenir sur d'autres. Toute l'école des idéologues, (]abanis, Tracy, Volney, chacun à son point de vue, avaient écrit avec talent des livres remarquables pour compléter, expliquer, appliquer les leçons du maître. Dans renseignement, même domination. A l'Athénée, Garât; à la Faculté des lettres, l'aimable et docte Laroraiguière; à l'Ecole normale, dans les lycées, tous les professeurs de belles-lettres prenaient les conclusions de Condillac pour thème de leurs leçons. Ce n'est que hors de France que cet empire avait cessé. L'école écossaise avait inventé la philosophie du sens commun, et Kant, en Allemagne, élevé les esprits jusque sur les hauteurs de la métaphysique transcendante : le système de Condillac ne devait pas résister aux coups que Royer-Collard allait lui porter. Ce n'est pas que le nouveau professeur de la Sorbonne possédât cette originalité, cette fécondité, ce don supérieur qui agrandissent , transforment les problèmes de la science et les portent, si l'on peut ainsi parler, dans des régions de la pensée encore inexplorées, comme
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fait un génie philosophique de l'envergure de Kant. Royer-Gollard s'en tint, et pour cause, à la philosophie du sens commun de l'école écossaise. Il laul d'ailleurs se souvenir de son fonds premier d'éducation. Nourri des doctrines du xvii® siècle, il était toujours resté sous l'influence de Descartes et de ses plus éminents disciples, Port-Royal, Pascal, Bossuet, sans oublier Malebranche et Leibniz. Son esprit à la fois grave et moral s'accommodait à merveille de ce qu'il y a tout ensemble de retenu, de respectueux, de religieux dans les œuvres de ces grands hommes. Certes il avait la pensée libre et ferme, mais il est de certaines hardiesses intellectuelles que jamais il ne se lût permises. Il allait plus loin en politique qu'en philosophie. 11 n'ignorait rien des écrivains illustres du xviii- siècle, bien qu'il affectât de les envelopper tous dans le dédaigneux éloge qu'il faisait de leur talent. S'il détestait Voltaire, c'est qu il sentait en lui le plus redoutable adversaire de ses propres opinions sur 1 origine, la raison et le but de la vie; pour ce qui est de J.-J. Rousseau, en y regardant de près, on verrait qu'à son insu peut-être ou même en se débattant contre ses prestigieux sophismes, il a plus d une fois subi son influence ; et quant à Montesquieu, il la toujours mis à part, sachant bien qu'il en procédait. Aces écrivains tant lus et si justement admirés par les générations contemporaines de Royer-Gollard, il ne demandait qu'à emprunter leur raison à la fois si forte et si légère, leur éloquence, leur art consommé de parler à la fois à l'esprit et au cœur. 11 était professeur et s'adressait à des jeunes gens. Son
auditoire était peu nombreux; il ne se composait que de vingt-cinq à trente personnes; mais il se trouva que, dès qu'il eut commencé de parler, le rayonnement et l'influence de ses idées furent tels, que H. Taine a pu écrire : « M. Royer-Gollard se mit en campagne, et le spiritualisme commença ».
Il arrivait au moment le plus favorable. Les jeunes générations étaient avides de nouveautés. Dans les sombres années de la lin de l'Empire, on ne pensait plus, c'était conquérir la jeunesse que l'appeler à penser. Royer-Gollard le comprit admirablement. On a de cette triste époque un tableau poignant dans les premières pages de la Confession d'un enfant du siècle d'Alfred de Musset; mais Charles de Rémusat en a tracé un autre qui n'est pas moins douloureux.
« Que pensait'On alors ? Et qui s'avisait de penser? Et que pouvait-on croire? Quelle grande idée ne paraissait pas une chimère? on était revenu de toutes choses, de la gloire comme de la liberté. La politique ne connaissait plus de principes. La Révolution avait cessé d'être en honneur, mais, ses résultats matériels n'étant pas contestés, elle ne se plaignait pas. La morale se réduisait graduellement à la pratique des vertus utiles; on l'appréciait comme une condition d'ordre , non comme une source de dignité. La religion admise à titre de nécessité politique se voyait interdire la controverse, l'enthousiasme, le prosélytisme. Il paraissait aussi inutile de la discuter qu'inconvenant de la défendre. Une littérature sans inspiration attestait la froideur des esprits, et par-dessus tout, un besoin de repos trop motivé par les événements, mais aveugle et pusilla-
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nirae, subjuguait, énervait les plus nobles cœurs. Déçue dans toutes ses espérances, lasse de ses aventureuses tentatives, la raison était comme bumiliée. Quelqu'un disait à M. Sieyès : « Que pen- « sez-vous? — Je ne pense pas », répondait le vieux raétaphj^sicien, dégoûté et intimidé, et il disait le mot de tout le monde. L'es|)rit humain a été rarement moins qu'alors lier de lui-même. »
Gardez-vous de croire d'ailleurs que Royer-Gollard en montant dans sa chaire s'annonçât comme le prophète inspiré de cette doctrine nouvelle qui allait être le spiritualisme. Il ne fît qu'exprimer fidèlement l'état de son esprit, et il se trouva qu'il employait contre Condillac et son école une tactique irrésistible, celle qui eût été conseillée par le plus savant comme par le plus rusé des dialecticiens. Pendant la première année de son cours il ne fit pas autre chose que lire à ses auditeurs ce livre de Thomas Reid qu'il avait trouvé, dit-on, chez le bouquiniste du quai; seulement il tournait, par des commentaires vifs, pressants, passionnés, contre Condillac et les siens les armes aiguisées par la philosophie du sens commun contre Locke et Hume; il se livrait devant les auditeurs à une analyse exacte et pénétrante des phénomènes de conscience ; bref, il amenait ses auditeurs à penser avec lui et se fortifiait, s'affermissait dans ses propres idées en les enseignant : exemple admirable d'un grand maître, qui se forme lui-même en formant les autres.
Dans la seconde année, se sentant à la fois plus fort et plus libre, il marcha sans le secours de son guide. Il précisa devant ses jeunes auditeurs la dis-
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tinclion nécessaire à établir, suivant lui, entre la perception et les notions qui l'accompagnent, fait indéniable en psychologie, et la sensation pure dont Locke et Gondillac font l'origine et la source de toutes nos idées. 11 revenait ainsi à la célèbre déclaration de Leibniz : « Non, tout ce qui est dans l'intelligence ne vient pas des sens, car l'intelligence n'en vient pas )), et à cet « intellect pensant » de saint Thomas d'Aquin, qui, à l'aide d'une force dont il a été doué par Dieu, forme des idées générales qui ne sont pas contenues dans les sensations. C'est là ce qui a permis de dire que si Victor Cousin avait appris la théorie de la sensation à l'école de I^aromiguière, il avait appris la théorie de l'intelligence à l'école de Royer-Collard, comme il apprit plus tard la théorie de la volonté à l'école de Maine de Biran ; c'est aussi là ce qui fait écrire que Royer-Collard a été en France le restaurateur du spiritualisme; et c'est enfin pourquoi Taine a ruiné si facilement toute la philosophie du professeur de 1811, en disant qu'il avait passé trois années de sa vie à creuser le trou, le mauvais trou au milieu de la route, de la prétendue théorie de la perception extérieure.
H. Taine a parfaitement établi que Royer-Collard, qui tenait de la nature tant de dons éminents, n'avait pas reçu le don supérieur sans lequel on n'est pas philosophe, je veux dire l'amour exclusif et jaloux de la vérité pour elle-même. En cultivant la philosophie, le grave professeur ne savait s'abstraire ni de ses croyances religieuses et morales, ni de ses préoccupations politiques. Lié par son adhésion à la philosophie du sens commun, dominé par sa passion
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de Tordre et de la règle dans les idées et les opinions comme dans les faits, et toujours sous le joug de ses principes chrétiens, Royer-Collard ne pouvait pas trouver la vérité philosophique, puisqu'il clierchait tout autre chose, c'est-à-dire une direction ])Our l'àme des hommes aussi bien que des sociétés. La science était pour lui secondaire, puisqu'elle était subordonnée à d'autres principes qu'il proclamait supérieurs. Il se défiait instinctivement des conséquences du libre examen poussé jusqu'à ses dernières limites; encore qu'il professât avec la plus admirable sincérité celte foi à la raison, qui est la base de toute philosophie, il s'effrayait de 1 esprit de système et des aventures qu'il peut faire courir à la pensée humaine; il visait surtout à trouver une règle ou, pour mieux dire, une sorte de constilulion idéale du meilleur gouvernenicnt des esprits. R.oyer- CoUard était homme d'Elat avant que d'être philosophe! 11 le resta toujours.
C est ce qui se voit clairement dans le discours douverture de la troisième année de son cours, qu'il lit imprimer et distribuer à ses auditeurs, et surtout dans la péroraison où il dit : « La vie intellectuelle est une succession non interrompue, non pas seulement d'idées, mais de croyances explicites ou implicites. Les croyances de l'esprit sont la force de l'âme et les mobiles de la volonté. Ce sont les lois fondamentales de la croyance qui constituent l'intelligence, et comme elles découlent de la même source, elles ont la même autorité; elles jugent au même titre; il n'y a point d'appel du tribunal des unes à celui des autres C'est donc un fait que la morale
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publique et privée, /{ue l'ordre des sociétés et le bonheur des individus sont engagés dans le débat de la vraie et de la fausse |)hilosophie sur la réalité de la connaissance. Quand les êtres sont en problème, quelle force reste-l-il aux liens qui les unissent? On ne divise pas l'homme ; on ne fait pas au scepticisme sa part; dès qu'il a pénétré dans l'entendement, il l'envahit tout entier, »
Tout ce discours préliminaire est à lire. On y trouve dans son ampleur et sa précision, dans sa beauté simple, la pensée philosophique de Royer- GoUard. Le style surtout en est admirable, ce style qui a fait dire à Ch. de Rémusat, prononçant son éloge devant l'Académie française, que si Royer- Gollard ne le cède point à Malebranche en imagination, il le surpasse pour la précision, la rigueur, l'énergie; qu'il sait donner à une controverse tout idéale l'intérêt et le mouvement; qu'il anime les systèmes en les exposant, et qu'il fait revivre devant lui les adversaires qu'il veut combattre. «
Ch. de Rémusat n'est d'ailleurs ])as seul à louer le style philosophique de Royer-Gollard. H. Taine ne lui marchande pas la gloire de grand écrivain, quand il dit : « Le dernier des philosophes français, il écrivit simplement, sans mots abstraits ni phrases allemandes, à la manière du xviii° siècle. S'il détruisait la théorie de Gondillac, il gardait son style; il lui emprunta sa clarté, pour lui prendre ses lecteurs. Il eut une précision étonnante, n'employant que des phrases brèves et des mots exacts, véritable mathématicien, dont toutes les expressions étaient des chiffres — Il faudrait remonter à Pascal j)our trouver
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(les vérités aussi vastes, concentrées dans un aussi petit espace, avec des termes aussi simples, par des métaphores aussi exactes. Cela est aussi beau qu'une formule de Xe^vton. »
Au surplus, c'est par le style encore plus que par les idées que Royer-Gollard gagna son auditoire de la Sorbonne. Les idées surprirent et déconcertèrent quelque peu cet auditoire, notamment les élèves de l'Ecole normale qui assistaient au cours; mais le style les ravit et, après les avoir ravis, les subjugua. Le mérite de la forme couvrit et fit accepter peu à peu les aspérités du fond. Dans l'intérieur de l'Ecole normale, on vit les élèves se diviser en groupes et en partis, pour ou contre la philosophie nouvelle, mais tous admiraient la beauté littéraire de ce grand et noble langage, et c'est ainsi que le spiritualisme prit possession de l'Université, s'y répandit et y régna tout le temps que dura la domination de Victor Cousin K
Royer-Collard aimait à dire vers la fin de sa vie : « J'ai été enlevé trop tAi à l'enseignement philosoj)hique non pas pour la philosophie qui n'avait pas besoin de moi. mais pour moi-même! J'y apercevais des problèmes qui m'attiraient, que le temps m'aurait fait résoudre et sur lesquels je suis demeuré depuis sans solution. » Rover-Collard se faisait illusion à lui-même. Les problèmes dont il parle ne sont pas de ceux que ses dispositions intellectuelles et morales lui eussent permis d'aborder.
1. C'est en effet Victor Cousin, son plus brillant élève, que Royer-Collai'd désigna pour le remplacer dans sa chaire et qu'il appela ainsi au g-ouvernement de la philosophie.
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Non pas qu'il manquât de courage, mais il avait trop de parti pris, et, pour reprendre une expression fameuse, son siège était fait. Ce qui vaut mieux que cette déclaration d'amour platonique à la philosophie, c'est l'affection qu'il garda toujours à l'h^cole normale et à ses élèves. Dans son discours de réception à l'Académie française, il y a, sur l'Ecole normale qui était en ce moment supprimée, mais qui allait être rétablie, une phrase vraiment digne d'être rapportée, parce qu'elle est toujours vraie : « cette école non moins célèbre j)ar ses disgrâces que par ses services, qui a pu périr, mais dont l'esprit a survécu tout entier, parce qu'il n'était autre que l'esprit de notre âge et le progrès de la société transporté dans les études qu'il agrandit «. Devenu président de la Chambre des députés, il accueillait avec joie dans le Palais-Bourbon les élèves de l'Ecole normale, et, les montrant à la foule, il disait : « Ils sont ici chez eux » avec un accent de tendresse qui ne lui était pas habituel. Evidemment son cœur était engagé dans les souvenirs que lui avait laissés son court passage à la Sorbonne, et c'est très sincèrement qu'il aimait à en parler coininc du meilleur temps de sa vie.