LES DEUX RESTAURATIONS
Au mois de mars 1814, quand les princes de la maison de Bourbon rentrèrent en France, à la suite des armées de la coalition nouée entre les puissances étrangères pour le renversement de Napoléon et de son empire, Royer-Gollard ne paraît pas avoir pris personnellement une bien grande part aux événements qui avaient amené la Restauration. 11 était en relations suivies avec Tabbé de Montesquiou, membre du gouA'ernement provisoire et bientôt ministre de l'intérieur dans le premier cabinet du roi Louis XVIII, et, s'il eut quelque influence, c'est par cet intermédiaire qu'elle se fit sentir. On en reconnaît la trace dans la double nomination de son vieil ami Becquey à la direction du commerce et des manufactures, et de son jeune ami Guizot au secrétariat général du ministère de l'intérieur. Quant à lui, il s'était contenté d'aller jusqu'à Compiègne pour |)résenter ses hommages et ses félicitations au
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roi rentrant. Il reçut de ce prince l'accueil distingué que lui méritaient ses anciens services, à l'époque où il était membre du Conseil secret et correspondant du royal exilé; mais il revint de Compiègne, sans qu'on l'eût appelé à en rendre de nouveaux, dans un emploi quelconque. Peut-être n'en désirait-il aucun, ayant toute sa vie préféré l'influence au pouvoir.
Le Sénat de l'Empire avait préparé un projet de Constitution à soumettre à l'acceptation du prince qui allait reprendre possession du trône de ses pères. Mais, ainsi que l'indiquaient le nom et le titre qu'il avait pris depuis tant d'années, Louis XVIII était déjà roi de France et de Navarre. Il régnait en vertu de son droit héréditaire, et ne consentait pas à l'abaisser devant les exigences ou les prétentions d'une assemblée quelconque. Il reconnaissait bien la nécessité de promulguer une charte, mais il tenait à en être l'auteur et à l'octroyer par un effet de son bon plaisir. Une telle idée, que la France née de la Révolution ne se sentait guère d'humeur à subir, n'était pas faite pour déplaire à Royer-Collard qui l'avait souvent exprimée. Louis XVIII nomma une commission de la Charte, composée de membres du Sénat et du Corps législatif, et choisit pour la rédiger trois personnes qui avaient sa confiance, l'abbé de Montesquiou, le comte Ferrand et le comte Beugnot, homme d'esprit et doué d'une plume habile à tourner les difficultés. Royer-Collard demeura étranger à la rédaction de la Charte, et si l'on a pu dire plus tard qu'il en découvrit la philosophie, afin de l'enseigner à la France, ce n'est pas pour en avoir
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tire les élémenlb de son propre tonds ; c'est à la lueur des événements et pour les besoins de la politique dont il se lit l'initiateur qu'il apprit tout ce que contenait la Charte et même tout ce qu'elle ne contenait pas.
Le chancelier Pasquier, dans ses Mémoires, a ccril sur Pioyer-CoUard une page où il le montre en l<Si4, tel qu'il dut être à une heure où rien n'était encore précis ni fixé dans la politique. « Il ne faudrait pas juger de l'influence de M. Royer-Collard en 1814 par ce qu'il a dit et fait dej^uis. M. Royer-Collard était alors bien différent de ce qu'il a été deux ans plus tard. Son royalisme était agressif contre la Révolution et contre ses œuvres. Cette animosité nourrie, avivée par le rôle qu'il avait joué longtemps, n'était pas exempte de préventions à l'égard des ])ersonnes qui s'étaient fait un nom : senliment d'autant plus à remarquer que M. Royer-Collard a toujours gardé un grand fonds d'éloignement pour la cour, pour les usages, pour les manières qui y dominaient et dont son amour-propre était souvent d'autant plus blessé que le contraste était grand avec ses habitudes très simples. Les opinions constitutionnelles avaient fait peu de progrès dans son esprit. Il parlait fort légèrement de la liberté de la presse, qui depuis lui a été si chère, et il ne se gênait guère dans son intimité pour la déclarer peu compatible avec la restauration d'une vieille monarchie. ^>
A ce témoignage déjà si curieux, on peut enjoindre un autre d'un prix non moindre, car il émane de l'un des plus fidèles amis de Royer-Collard, du baron de Rarante, qui dit dans ses Souvenirs :
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« Ce ne fut que peu à peu, à force d'en parler et d'y réfléchir plus à loisir, qu'on se forma sur la Charte de 1814 une idée systématique, qu'on lui assigna une idée fondamentale, une pensée mère, que M. Royer-Collard, surtout, finit par élever à une dignité de théorie et dont plus tard on se servit contre les ultras. Mais au premier moment on ne savait pas ce qu'on faisait en rédigeant la Charte. Personne n avait foi en l'œuvre dont on s'occupait. C'était pour tous comme une formalité exigée par la circonstance et destinée à ne pas durer davantage. » Tant il est vrai que, dans la politique, les théories abstraites et conçues en dehors et au-dessus des faits sont peu de mise ! Ce n'est qu'au cours du temps, sous l'empire de la nécessité, c[ue la doctrine la plus altière et la plus systématique vint à se formuler elle-même dans l'esprit de son fondateur.
Royer-Collard ne se sentait au fond nullement d'accord avec son ami l'abbé de Montesquiou. Cet homme d'esprit, très séduisant par ses manières et fort capable de rallier des adhésions précieuses à la royauté restaurée, avait traversé la Révolution française sans la comprendre, tout en gardant des idées de réforme, comme on les avait dans le clergé et la noblesse à la lin du xviii" siècle. Il admettait que la monarchie s'entourât d'assemblées de contrôle, mais il voulait surtout que l'on constituât dans les provinces des conseils administratifs, plus rapprochés de la nation, ouverts aux favorisés de la naissance et de la fortune, et par cela même très puissants pour soutenir le nouvel ordre politique et social. Mais d'institutions politiques proprement dites, il
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n'avait nul souci. C'est ainsi qu'il rêvait de constituer une forte aristocratie. Il pensa même à mettre Royer-Collard sur une liste de per>>onnes dont l'anoblissement devait être proposé à l'agrément et à la signature de Louis XVllI. 11 en parla à Royer-Gollard, en lui demandant sur un ton moitié sérieux, moitié plaisant : « Voulez-vous que le roi vous fasse comte? » Sur quoi le philosophe lui répondit : f( Comte vous-même! » et ajouta : (f J'ai assez de dévoùment pour oublier cette impertinence ».
Ce trait montre bien l'idée que Royer-Collard se faisait de la Restauration. A aucun prix, il ne voulait d'un rétablissement, soit déclaré, soit dissimulé, de l'ancien régime. Il tenait que la Révolution française a été encore plus sociale que politique, et ce qui le préoccupait avant tout, c'était d'instituer un système où la société nouvelle créée par la Révolution, avec ses droits et ses intérêts, pourrait se concilier avec ce qui devait subsister de l'ancien régime, la royauté notamment, comme garantie de paix et d'autorité. C'étaient, comme on le voit, deux conceptions différentes, car cette conciliation, cette transaction entre l'ancien monde et le nouveau ne pouvaient s'opérer que sur le terrain d'institutions politiques parfaitement déterminées et délimitées à l'avance. Tel était le fond de la pensée politique de Royer-Collard.
A la fin d'avril 1814, il accepta l'emploi de directeur de la librairie, et lui qui venait de refuser le titre de comte, il consentit à se laisser faire chevalier de la Légion d'honneur. Ce nouveau genre de noblesse, car en ce temps-là la croix était estimée à
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l'égal d'un titre, lui plaisait mieux que l'ancien, et c'est du moins ce qu'il voulut faire sentir. Quant à la direction de la librairie, il ne semble pas qu'au temps où il y fut appelé, ce haut emploi fût aussi politique qu'il était administratif. Mais aux mains d'un homme comme Roycr-Gollard, cette fonction n'aurait pas attendu longtemps avant de se transformer et de s'agrandir, pour aboutir à ce qui a été appelé depuis d'un nom magnifique, mais d'une ambition mensongère et trompeuse, le gouvernement des esprits. Dans une société vraiment libre, on ne gouverne pas les esprits, on les laisse jouir de la liberté générale; et c'est en eux-mêmes qu'ils doivent chercher et trouver la discipline qui les contient et la règle qui les modère; les mœurs y font plus que les prescriptions administratives. Mais à cette époque où les jiroductions de la pensée étaient à la fois plus longues et plus rares, où la presse périodique n'avait pas encore pris conscience de son pouvoir avec l'essor même de sa liberté, les hommes les ])lus libéraux ne songeaient nullement à secouer le joug de la tutelle administrative; ils ne songeaient qu'à rendre ce joug plus léger, afin de le faire tourner au plus grand profit du bien public, Royer-CoUard , par son double caractère de royaliste et de philosophe, paraissait offrir, dans ces fonctions élevées, des garanties également précieuses à l'autorité publique et à la liberté des citoyens.
En ce temps-là, Royer-Gollard penchait plus du côté de l'autorité publique que du côté de la liberté des citoyens, et cela se vit à l'occasion du projet de
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loi sur la presse qu'il rédigea de concert avec M. Guizot. La Charte de 1814 ne parlait que de la répression des délits, ce qui semblait exclure toute disposition de nature piéventive. Il n'en fut pas ainsi. De plus, M. Guizot, l'un des rédacteurs du projet de loi, dans une brochure qu'il fit paraître, ne reconnaissait à la législation nouvelle qu'un caractère provisoire et motivé par les circonstances, mais il était sur ce point en désaccord avec le ministre de l'intérieur, l'abbé de Montesquiou, comme avec Royer-GoUard. Bien que celui-ci eût été nommé conseiller d'Etat, il ne prit aucune part à la discussion, dans la Chambre, et c'est rai)bé de Montesquiou qui la fit voter, en s'efTorçant de montrer — ce qui était bien une idée de l'ancien régime — comment la censure préalable des journaux »t des brochures ne nuisait en rien à la manifestation des opinions sages et sincères et ne pouvait arrêter la diffusion des connaissances utiles. Royer-CoUard, à ce moment, était surtout préoccupé de l'affermissement du pouvoir royal, et d'établir le fameux point fixe de son système politique; il craignait qu'une liberté trop grande de la presse, débordant sur les Chambres, n'y amenât des discussions passionnées sur toutes les questions, lesquelles à leur tour auraient engendré des crises ministérielles. Pour lui, toute l'autorité était dans le roi, et les Chambres ne devaient avoir qu'un droit de contrôle, de discussion et de remontrance : c'était l'opinion que son ami (^uatremère de Quincy avait exprimée quand il avait dit. dans une brochure qui fut remarquée, que c la Cliambre était un pouvoir
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auxiliaire de l'autorité royale, et non pas un pouvoir rival ».
Un autre projet de loi, d'une importance au moins égale à celui de la presse, fut également préparé par Royer-Collardavec la collaboration de F. Guizot. C'est le projet de loi relatif à ce que l'on pourrait appeler la décentralisation de l'Université. Rover- Collard se proposait, d'une part, d'abolir le pouvoir absolu qui, dans le système de Napoléon, disposait seul soit de l'administration des établissements, soit du sort des maîtres, et de placer les établissements sous une autorité plus rapprochée, en assurant aux maîtres plus de fixité, d'indépendance et de dignité, et, d'autre part, de créer hors de Paris, dans les déparlements, de grands foyers d'étude et d'activité intellectuelle. Dix-sept universités locales étaient créées à la place de l'Université impériale. Toutefois l'unité de l'enseignement était maintenue par l'établissement à Paris d'une Ecole normale supérieure, destinée à former les maîtres d'élite qui se disperseraient dans les universités locales, comme l'unité de discipline l'était par la création d'un Conseil royal de l'instruction publique. Cette ré.'orme était fort bien conçue, et il est profondément regrettable qu'elle n'ait pas été reprise après les (^enl-Jours et la seconde Reslauralioii. Mais de li!jcr;é de l'enseignement, au sens où Ion a pris celte expression dans le monde hostile à l'instruction donnée par l'Etat, d'où est sorti sous la monarchie de Juillet le parti catholique, et qui fait encore aujourd'hui l'objet de controverses si vives, il n'était pas question dans l'esprit de Royer-CoUard : il professait
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sur les droits de l'Etat en matière d'enseignement, des opinions en conformité parfaite avec toutes ses conceptions politiques, et ces opinions ne ressemblent guère à celles des hommes et des j)artis qui se réclament ordinairement de son autorité.
L'ordonnance portant réforme de l'Université impériale est du 17 février 1815; elle n'a jamais paru qu'au Bulletin des lois et n'a point reçu d'application pratique; le préambule est de R.03'er-Collard, qui en a repris plus tard, sinon les idées principales, du moins l'esprit dans plusieurs de ses discours.
La brusque et fatale réapparition en France de Napoléon revenant de l'île de l'Elbe, comme |)our livrer une fois de plus notre malheureux pays à l'invasion étrangère et au démembrement, ne causa parmi l'entourage de Royer-GoUard qu'une profonde douleur, sans aucune illusion. Avec sa clairvoyance habituelle, il dit à ses amis que la domination napoléonienne, qui allait nous faire tant de mal, serait de courte durée. Il garda ses fonctions de doyen et de professeur, et même il prêta le serment qui lui fut demandé comme à tous les autres fonctionnaires. Le roi s'était réfugié à Gand. Il ne rétablit pas l'ancien Conseil secret, et Royer-Gollard n'eut [)as à correspondre avec lui. Il est cependant certain que si F. Guizot a fait à Gand le voyage qui devait un jour lui être si durement reproché et lui fournir l'occasion de cette émouvante apologie, qui reste le point culminant de son éloquence à la tribune française, c'est sur les conseils de Rover-Gollard, oro^ane dans
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cette circonstance des royalistes constitutionnels, que ce voyage fameux fut décidé et accompli. On recevait à Paris les plus inquiétantes nouvelles des intrigues contre-révolutionnaires qui se nouaient autour de Louis XVIII, sous l'active influence de M. de Blacas, et comme on ne doutait point du prochain rétablissement de la royauté, on redoutait, dans l'entourage de Royer-Gollard, que le roi ne rentrât en France, rapportant avec lui tout un plan de réaction politique, dont l'application par des ministres impopulaires aurait empêché cette transaction entre l'ancienne France et la nouvelle, qui était plus que jamais nécessaire. Ainsi expliqué, le voyage à Gand de M. Guizot se comprend et se justifie, et il n'est point du tout surprenant que, bien loin de le désavouer sous les clameurs de ses adversaires, il s'en soit fait honneur avec le plus admirable courage. M. Guizot n'avait d'engagements qu'avec son propre parti, et il n'avait jamais été, bien que ])rofesseur d'histoire à la Sorbonne sous l'Empire, que royaliste constitutionnel. Qu'avait-on donc à lui imputer à crime une démarche qu'il avait faite à la demande de ses amis?
On n'y comprendrait rien, si Ton ne devait se dire en tout temps que la France n'est jamais qu'avec elle-même, et non pas avec les partis, quels qu'ils soient. Louis XVIII à Gand n'était pas la France. Aller à lui, même pour lui porter les meilleurs conseils, c'était se séparer de la France, et l'honneur de l'opposition libérale et démocratique sous nos gouvernements les plus divers, le secret de sa force et de sa popularité, c'est d'avoir mis la France au-
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dessus de tout et de lui rester |)assi()nnémeiit attachée et fidèle jusqu'à la jalousie. Voilà ce que ne comprirent j)as toujours les chefs les plus éclairés de la haute bourgeoisie et ce que notre })euple n'a cessé de sentir par une sorte d'instinct.
Au reste, les conseils apportés de Paris à Gand ne laissèrent j)as de produire d'heureux fruits, et quand Louis XVIII, s'acheniinant de nouveau vers la capitale, disait dans sa proclamation de Cambrai : « Il est des temps oîi les intentions les plus pures ne suffisent pas pour diriger. Mon gouvernement devait faire des fautes; peut-être en a-t-il fait. L'expérience pouvait avertir; elle ne sera point ])erdue. Je prétends ajouter à cette Charte toutes les garanties qui peuvent en assurer le bienfait », on était fondé à penser c|u"il s'inspirait des sages avis de ses conseillers restés en l^^rance et jjIus avisés que les émigrés de la petite cour de Gand. A la rentrée du roi, Royer-Collard reprit ses fonctions de conseiller d'Etat. Il ne se reconnut peut-être pas aussi libre qu'il l'aurait voulu de porter la main sur l'édifice de l'Université impériale. Déjà le clergé et le parti qui s'appuyait sur le clergé attaquaient l'Université avec une passion vraiment inquiétante : il devenait plus nécessaire de la défendre que de la reformer. D'accord avec Fillustre naturaliste Georges Cuvier et le savant orientaliste Sacy, Royer-Collard institua aux lieu et place du grand maître de l'Université ce Conseil royal de l'instruction publique dont il avait eu l'idée en février 1815, et il s'en réserva la direction. Bientôt les Chambres et le public s'habituèrent à voir en lui un véritable
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ministre, et, devant l'opinion, il en eut toute la responsabilité.
C'est le moment d'exposer et d'apprécier ses vues sur l'éducation publique des classes moyennes, dont il se proposait d'établir le gouvernement.
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Un a Ml qu'au temps cJe la première Restaui-alion, Royer-CoUard, directeur de limprimerie et delà librairie sous les ordres de l'abbé de Montescpiiou. avait préparé d'accord avec son jeune ami F. Guizot, secrétaire général du ministère de l'intérieur, une ordonnance royale portant réforme du système général de l'instruction publique, tel qu'il avait été institué par l'Université impériale. En créant dixsept universités régionales, on bouleversait tout l'édifice napoléonien, et c'était là une grande concession faite au clergé et au parti politique qui obéissait à ses inspirations. Les attaques contre l'Université étaient depuis longtemps commencées dans le clergé, qui ne cessa jamais d'en rêver la destruction. En cette année même de 1814, un écrivain qui devait par son génie et son éloquence se faire un des plus grands noms du siècle, F. de Lamennais, publiait un ])amj)hl(l violent et haineux où, même après la chute
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de l'empire, il osait soutenir que l'Université, « de toutes les conceptions de Buonaparte la plus effrayante pour l'homme qui réfléchit, la plus profondément anti-sociale, en un mot la plus digne de lui », était « l'instrument exécrable d'une politique qui avait l'ignorance et la servilité du peuple français pour but, en corrompant ses mœurs, en ne lui laissant que l'espoir et le goût de la vie de caserne, en brisant tout esprit de famille, tout sentiment d'honneur et de vertu dans les âmes des enfants livrés à l'enseignement public de la débauche et de l'athéisme ».
Telle était la passion du parti , dont F . de Lamennais traduisait la haine dans ce style forcené, qu'il n'admettait pas qu'il fût possible, même à un gouvernement ro3'aliste, de corriger les vices de l'Université impériale. « Etudier le génie de Buonaparte dans les institutions qu'il forma, disait encore le violent et fanatique écrivain, c'est sonder les noires profondeurs du crime et chercher la mesure de l'humaine perversité. » Il semble qu'on ne puisse guère aller plus loin : voici pourtant ce qu'on lit dans une lettre de F. de Lamennais à son frère Jean, en date du 6 mars 1815, presque à la veille du jour où Xapoléon allait rentrer triomphalement aux Tuileries : « Maudites soient la fille et la mère, l'ancienne et la nouvelle Université ! Maudits soient les fabricateurs de cette infernale engeance ! Maudits soient ceux qui l'ont fait naître et qui contribueront à l'élever! Maudits les chefs! Maudits les subalternes! Maudite toute cette infâme canaille! »
Puisque F. de Lamennais parle, dans celle lelli e,
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de la « nouvelle » Université, c'est qu'il veut faire allusion à l'Université réformée, telle qu'elle venait d'apparaître dans l'ordonnance du 17 février 1815, celle même que les événements ont empêché Royer- Collard d'appliquer. Mais la véhémence de son langage prouve que Lamennais comprenait que cette ordonnance, tout en renversant le système napoléonien, ne devait pas avoir pour effet d'abolir dans les esprits l'idée de l'instruction publique telle que l'avait consacrée l'Université impériale. Loin de là, on peut dire que Royer-Collard et son collaborateur sauvèrent 1 instruction par l'Etat, car le parti de la réaction ne visait pas à autre chose qu'à faire remettre ce grand service public entre les mains du clergé. Royer-Gollard, janséniste sévère, chrétien d'éducation, n'aurait jamais aduiis cette solution extrême. 11 se contenta, pour tous gages de sa déférence envers le clergé, de mettre le cardinal de Bausset à la présidence de la Commission royale d'instruction publique, ne se réservant pour luimême qu'une place dans cette Commission. Mais les exagérés du parti sentirent bien le couj) qui leur avait été porté. Dans la réalité, l'administration supérieure était seule modifiée, mais la corporation universitaire était maintenue, et c'était le principal.
Toutefois il y eut dans ces violences mêmes un avertissement pour Royer-Collard, et c'est la raison qui lui fit renoncer, lors de la seconde Restauration, à la mise à exécution de l'ordonnance de février 1815. Les dix-sept Universités régionales lui parurent sans doute une trop grande concession aux ultraroyalistes qui voulaient briser l'Université. Il l'avait
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sauvée une première fois, il s'attacha encore plus étroitement à elle, quand il devint président de la Commission royale d'instruction publique. Moins que jamais, d'ailleurs, il n'eût été possible d'abandonner cette noble institution aux colères et aux haines de ses ennemis. Dans la Chambre introuvable, la majorité était animée d'un zèle encore plus religieux que politique. Les évêques commençaient à réclamer pour l'Eglise le monopole de l'instruction et de l'éducation, en vertu de la parole évangélique : Tte et docete, et comme le clergé n'était ni assez nombreux ni assez instruit pour remplir les devoirs d'un si grand service public, on allait jusqu'à proposer de surseoir à l'entretien des collèges laïques, jusqu'au moment où l'Eglise pourrait se charger de l'enseignement dans tous les établissements scolaires de tous ordres.
« Cette proposition, dit Villemain , trouva un ardent interprète dans la Chambre, le philosophe politique, Louis de Bonald, ancien membre du conseil de l'Université impériale, autrefois suppôt du despotisme et maintenant ultramontain zélé, qui poursuivait de son inimitié l'institution dont il avait été l'un des chefs oisifs et richement dotés. La proposition du reste était bien faite pour plaire à ces provinciaux de la Chambre introuvable, gentilshommes ou non, })etits châtelains de Bretagne ou de Provence, faisant peu de cas du savoir, lui imputant la Révolution et disant qu'il n'y avait pas besoin d'apprendre à lire aux enfants pauvres, et que les fils des riches seraient toujours mieux instruits ailleurs que chez M. le curé. »
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l^lacé à la tôte de l'Université, Rover-Collard, secondé par les amis qu'il avait appelés au Conseil roval de l'instruction publique, se montra vigilant dans la défense de l'enseignement pul)lic. 11 avait j)eu de penchant pour les réformes hâtives, se souvenant de ce qu'avait dit Louis XVllI dans son disrours du trône, qu' « auprès de l'avantage d'améliorer se trouve toujours le danger d'innover -»; mais il savait faire à propos les réformes utiles. En revanche, il était grand ami des jjonnes règles, et malgré ce qu'il y avait d'impérieux dans son langage et dans son caractère, il ne manquait pas d'une fine et souple habileté, quand il s'agissait de déjouer les attaques, la plupart du temps dissimulées sous des formes de langage hypocrites et câlines, dirigées contre les personnes et les doctrines dont il avait la protection et la garde. 11 résistait aux prêtres et à leurs amis, mais il ne dédaignait point de leur faire parfois des concessions, pour les adoucir et les calmer. Son rigorisme catholique l'entraînait même quelquefois trop loin; il n'aimait pas la liberté de penser, et se montrait trop volontiers disposé à la sacrifier, en vue de désarmer ses adversaires politiques. Sainte-Beuve rapporte à ce propos une anecdote qui dépeint Rover-Collard au naturel. Pendant c(ue Royer-Collard était président du Conseil de l'instruction ])ublique, Jouffroy, alors maître de conférences à riLcole normale, avait parlé trop librement du christianisme devant ses élèves, au nombre desquels se trouvait alors un parent de M. de Villèle. Le moment politique était des plus critiques; on était à la veille
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de l'avènement aux affaires du parti de la droite redevenu tout-puissant, et la philosophie ainsi que l'Université n'avaient guère laveur auprès des royalistes : une telle liherté de lano-ao^e connue et dénoncée compromettait l'Université au plus haut degré. Uoyer-CoUard fit venir JoufTroy, qui promit d'y mettre plus de prudence à l'avenir, et qui pourtant récidiva. Mais, interrogé de nouveau par Royer-Collard, il eul la faiblesse de nier le fait. « Celui-ci le prit alors de très haul, raconte Sainte-Beuve, et me montrant un fauteuil près de la fenêtre dans son cabinet, INI. Royer-Collard me dil un jour : « Il était assis là, « monsieur, et je Tai fait pleurer ». A ces termes de mépris qu'il employait contre Jouffro}-^, je me permis, ajoute le grand critique, malgré mon peu de familiarité avec le haut personnage, de lui dire qu'il me semblait plus que sévère pour une faute de jeunesse, déjà si ancienne. « Mais Royer-C^oUard était ainsi tout d'une pièce, dominateur sans pitié, quand il so mettait en scène aussi bien devant un seul interlocuteur que devant tout un auditoire.
Ce travers d'esprit, cpii allait jusqu'à la plus injuste dureté, ne doit pas faire oublier ses services. Royer- Collard, remplissant les fonctions de ministre de l'instruction publique, eut toujours une haute idée de ces fonctions si importantes. Chaque année, il prononçait, à la distribution des prix du concours général entre les collèges royaux de Paris, des discours qui étaient attendus comme de véritables manifestes de sa pensée et de ses projets. En 1816, tout à son idée de fonder les institutions de la France sur la royauté légitime considérée
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comme le pivot immobile et respecté autour duquel tout devait tourner dans l'Etat, il disait à ses jeunes auditeurs : « Aujourd'hui que le règne du mensonge est lini et que la légitimité du pouvoir, qui est la vérité dans le gouvernement, donne un plus libre essor à toutes les doctrines salutaires et généreuses, l'instruction publique voit sa destinée s'élever et s'agrrandir. La relig-lon lui redemande des cœurs purs et des es])rits dociles; l'Etat, des mœurs profondément monarchiques; les sciences, la philosophie, les lettres attendent d'elle un nouvel éclat et de nouveaux honneurs. Ce seront les bienfaits du prince à qui ses peuples doivent déjà tant de reconnaissance et d'amour. Il saura bien, lui qui a fait fleurir la liberté publique à l'ombre de son trône héréditaire, il saura bien appuyer sur les principes tutélaires des empires un enseignement digne des lumières du siècle, et tel que la France le réclame pour ne pas déchoir du rang glorieux qu'elle occupe entre les nations. » Quelle réponse éloquente à ces gentillâtres échappés pour un jour de leurs castels vermoulus, et qui prétendaient fonder leur prépondérance j)olitique et sociale sur l'ignorance !
En 1817, le gros péril est passé. Royer-Collard peut s'expliquer plus librement.
« Les malheurs publics s'éloignent, dit-il dans le plus beau langage, et les études se raniment et réparent leurs pertes. En même temps que les études fleurissent, les saines doctrines, ramenées dans l'instruction qu'elles vivifient, pénètrent insensiblement dans les cœurs; l'obéissance, qui en est l'âme, devient une habitude qui sera elle-même le principe
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de l'ordre. Précieuse alliance de réducation el de l'instruction , hors de laquelle celle-ci ne serait qu'un instrument de ruine! Les moeurs naissent de l'éducation ; l'éducation seule les crée et les perpétue, parce que seule elle enseigne véritablement le devoir en le réduisant en pratique. Les lois qui |)résident à l'éducation sont invariables comme le but qu'elle se propose; mais pour atteindre ce but avec certitude, la prudence l'avertit de consulter le temps, d'obéir aux progrès des choses, de participer aux lumières dont s'enrichit la société. Doit-elle répondre tout à coup à un nouvel état du monde ? Pour d'autres lois, pour d'autres mœurs, d'autres dangers, elle se hâte de fortifier les esprits et les âmes. Ce qui convenait auparavant ne suffit plus; l'imitation opiniâtre du passé tromperait l'espérance de diriger l'avenir : l'avenir est tout entier dans le présent. »
Ces vérités morales sont de toutes les époques et applicables sous tous les régimes. Exposées avec tant d'autorité, elles établissent que Royer-Collard n'était pas l'homme d'esprit absolu, étroit, fernjé à toute idée de transformation et de progrès que l'on s'est plu trop souvent à présenter comme une sorte de type du conservateur endurci et réfractaire : c'était une forte et noble intelligence, avec des préjugés d'école rachetés par de hautes et larges vues générales.
En 1818, il explique les réformes qu'il a faites, et dit comment il a cru devoir compléter le système des études de l'enseignement secondaire :
« Les études elles-mêmes s'agrandissent; elles ne
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resteront pas au-dessous de nos institutions et de nos besoins. Les lettres latines n'ont point décliné, les lettres grecques, source abondante du beau et tlu vrai, sont j)lus cultivées qu'elles ne le furent jamais; au sein des unes et des autres s'élève l'enseignement spécial de l'histoire, complément nécessaire de Tinstruction classique, qui doit embrasser aujourd'hui, avec la connaissance de notre monde, le sort des générations humaines dans le cours des âges. La philosophie, ramenée dans les hautes écoles, y introduit un demi-siècle de travaux ignorés ou négligés durant les longs jours de son exil; les esprits sont attentifs à ses leçons. Le pays qui a donné Descartes à l'Europe ne repoussera point le flambeau allumé par ce grand homme. Sans la pliilosoj>hi<', il n'y a ni littérature, ni science véritable ; si de pernicieuses doctrines se sont élevées sous son nom, c'est à elle, non à l'ignorance, qu'il appartient de les combattre, à elle seule qu'il est réservé de les détruire. En matière d'opinion, tout ce qui est funeste est faux, tout ce qui est salutaire est vrai : ainsi l'a voulu la Providence équitable. La pensée a maintenant retrouvé, dans les épreuves de l'analyse, sa sublime origine, la morale son autorité, l'homme ses destinées immortelles. L'anarchie est vaincue dans la sphère de l'entendement comme dans celle tie la politique; partout la raison a reconquis, avec les doctrines sociales, la dio-nité de la nature humaine.
« C'est la raison, étendant incessamment son empire, qui relève enfin l'instruction primaire de l'abaissement où elle languissait oubliée. Le zèle
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qui la propage honorera le temps où nous vivons, plus encore que ne peut le faire l'étonnante perfection de ses méthodes. De jour en jour, nous voyons l'œuvre de la bonté divine s'accomplir; les facultés ilont elle a doué sa créature, affranchies d'une injuste captivité, entrent en possession de leur noble héritage. Il sera donné à tous de lire la parole de Dieu, de communiquer avec le souverain par l'intelligence des lois que dicte sa sagesse. Mieux les lois seront comprises, plus elles seront respectées. L'ordre est en péril aussi longtemps qu'il est un mystère; les lumières ne servent pas moins à obéir qu'à commander. »
Cette conception de la philosophie, avec un but politique et social pour raison d'être et pour fin, diffère sensiblement de la pure philosophie, celle plus moderne qui se considère comme la science de la recherche obstinée et patiente de la vérité, partout où notre intelligence peut l'atteindre, et de la vérité en soi et pour soi, quelles que soient les conséquences qu'on en tire. Ici apparaît bien ce haut s])irilualisme essentiellement dominateur et dogmatique, et que l'on ))ourrait appeler la dictature de la raison. Mais cette glorification même de la raison est ce qu'il y a de plus frappant et, si l'on me permet de le dire, ce qu'il y a de plus utile dans ce discours : c'est dans un temps et dans un milieu où la raison humaine avait à lutter contre ses ennemis les plus acharnés que parlait Royer-GoUard; il prenait son parti, il volait à sa défense, et c'était un grand service qu'il rendait à son pays et à l'humanité.
On vient de voir qu'au nom de la raison « qui
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étend incessamment son empire )> il avait fait part à son auditoire de ses projets relatifs à l'extension de l'instruction primaire. 11 convient de rappeler ce qu'a été longtemps l'instruction primaire en France, pour se rendre compte de ce qu'il y avait de neuf et de hardi dans le langage de Royer-Collard, j^arlant dans une solennité toute bourgeoise comme la distribution des prix du concours général, devant des instituteurs primaires qu'il avait convoqués tout exprès pour l'entendre et les exciter à l'espérance. Sous le premier Enij)ire, il n'y avait pas de chapitre spécial à l'instruction publique dans le budget général des dépenses. C'est à grand peine qu'on est parvenu à découvrir dans les comptes de 1800 une somme de 4 250 francs donnés au noviciat des Frères de la doctrine chrétienne, et encore cette somme est-elle noyée dans les dépenses du service des cultes. En 1816, sous l'administration de Rover- Collard, le roi Louis XVIII. en témoignage de ses sympathies pour l'instruction et l'éducation des classes populaires, accorde 50 000 francs sur sa cassette pour encourager l'emploi des bons livres et pour aider à la recherche des bonnes méthodes. Cette question des méthodes paraît avoir occupé fortement l'esprit de Royer-Collard. La Société pour l'instruction élémentaire venait d'être fondée, et l'un de ses premiers soins avait été d'adopter, pour l'introduire dans les écoles quelle couvrait de son patronage, la méthode dite de l'enseignement mutuel, récemment réinventée en Angleterre, car il paraît bien que cette méthode a été connue et pratiquée en France avant de lètre nulle part, par Rollin qui en
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parle dans son Traite des Eludes et même par Mme de Maintenon qui l'avait essayée à Saint-Cyr. Cette méthode qui poussait au développement de l'instruction, en formant des maîtres, en suscitant et en développant la vocation d'instituteurs chez des petits garçons de dix à treize ans, fut envisagée par l'Église avec un sentiment de défiance profonde. Comment l'Église, qui se croit dépositaire de toute autorité, aurait-elle pu admettre une méthode qui a pour effet de conférer une certaine part d'autorité et de commander le respect qui s'y attache, à de jeunes enfants de quinze ans au plus? X'était-ce pas ébranler les bases mêmes de la société ? L'invention de l'école mutuelle parut une invention révolutionnaire; aussi, chaque année, en discutant le misérable budget de l'instruction primaire, on attaquait cette méthode. Sans prendre ouvertement parti pour l'enseignement mutuel, Pioyer-Collard contesta la prétention du clergé à se faire le juge des méthodes d'instruction comme il se fait le juge des dogmes, et s il consentit à reconnaître que l'esprit de parti s'était glissé dans une question où il n'avait rien à faire, ce fut pour dire qu'à ce parti un autre parti avait répondu : « Soyons de bonne foi et allons au fond des choses. Il y a des personnes d'ailleurs respectables qui croient que l'ignorance est bonne, qu'elle dispose les classes inférieures au respect et à la soumission, qu'elle les rend plus faciles à gouverner, en un mot qu'elle est un principe d'ordre. (Voix à droite : on ne dit pas cela!) Si je ne l'entends pas dire en ce moment, je l'ai souvent lu. Quand j'entends ces choses ou que je les lis, j'avoue que je
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serais tenté de demander s'il y a deux espèces humaines [Vive sensation). Mais je traduis autrement la question. Tout se tient dans la composition et l'état des sociétés. Veuillez y réfléchir. L'aisance amène l'instruction; l'ignorance est compagne delà misère. Pour qu'un peuple soit ignorant, il faut qu'il soit misérable, et pour l'abrulir. il faut l'appauvrir. » La droite bondissait de colère sous les coups de fouet, tandis que la gauche applaudissait; mais le budget de l'instruction primaire restait toujours aussi mal doté. Seule la démocratie contractait envers le grand esprit qui défendait ses droits une dette de gratitude qu'elle ne doit point rougir de payer à travers les âges et malgré la différence des temps ^
R-oyer-Gollard disait, en 1819, au concours général : « Un pays qui jouit de la liberté politique, place ses écoles au rang de ses institutions. Les écoles publiques appartiennent à l'État. »
C'était sa conception même de l'enseignement national et de l'Université, instituée pour le distribuer par l'intermédiaire des écoles, car il distinguait entre les écoles et l'Université :
« L'Université, disait-il, n'a point précédé les
1. Ce dist:oui>s de Ruyer-Collard rapijelle les paroles de Mirabeau, si vraies dans leur terrible énergie : « Ceux qui veulent que le paysan ne sache ni lire ni écrire se sont fait sans doute un patrimoine de son ignorance. Et leurs motifs ne sont pas difficiles à apprécier. Mais ils ne savent pas que lorsqu'on fait de l'homme une bète brute, l'on s'expose à le voir à chaque instant se transformer en bète féroce : sans liimii'i-ts, point de morale! Mais ù qui impnrte-t-il donc de les répandre, si ce n'est aux riches '.' ,>
écoles qui composent le système actuel de notre instruction publique, elle n'est pas même née avec elles; ce sont les écoles qui l'ont précédée. Elle est >;urvenue et leur a été imposée après coup, tout à la fois comme une forme propre à les rallier en un corps unique et comme un pouvoir destiné à les régir. Elle ne possède aucune école, mais elle les gouverne toutes par une action plus ou moins directe, plus ou moins étendue : il n'y a aucun établissement qui ne soit placé sous sa surveillance. Elle exerce cette surveillance selon des règles déterminées par des fonctionnaires revêtus de son autorité. »
Mais cette autorité, d'où émane-t-elle, d'où dérivet-elle?
De la source unique de toute autorité dans l'État, (le l'autorité du roi.
« C'est l'autorité du roi que l'Université exerce; c'est pour lui, en son nom, et sous ses ordres qu'elle dirige l'instruction dans tout le royaume, donne des maîtres à la jeunesse, et règle l'enseignement et la discipline de toutes les écoles, et même de ces maisons particulières qu'on cessera peut-être de célébrer, quand on saura (qu'elles sont renfermées dans son enceinte et qu'elles vivent sous son influence et sous ses lois. L'Université a donc le monopole de l'éducation, à peu près comme les tribunaux ont le monopole de la justice ou l'armée celui de la force publique. »
Ainsi Royer-CoUard poussait aussi loin que possible les droits de l'État enseignant, puisqu'il allait jusqu'à faire rentrer dans le domaine de TUniversilé
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les collèges et les écoles qui prétendaient s'y soustraire, y compris les petits séminaires qui, dès cette époque, étaient des établissements d'instruction secondaire, bien que l'on contraignît leurs élèves à reYêtir le costume ecclésiastique. Quand Royer- Collard demandait à gouverner, selon sa conception de ri7niversité distincte des écoles, tous les établissements d'instruction publique, quel que fût le caractère de leurs maîtres et professeurs, ce n'était pas, je le suppose, avec l'intention de les opprimer dans leur conscience et de les courber sous un ioug inlolérable et détesté ; non, c'est qu'il lui apparaissait que l'enseignement public, comme la justice, comme la sécurité nationale, sont des fonctions qui doivent être exclusivement réservées aux pouvoirs publics. Est-ce que, sous prétexte de liberté individuelle ou de liberté du père de famille, quelqu'un de sensé souche à constituer des tribunaux, des magistrats en dehors de ceux de l'Etat et qui prononcent leurs jugements au nom de la société tout entière? De même, pour l'armée : qu'arriverait-il si quelques utopistes, réfractaires à toute idée de service en commun, s'avisaient de demander que par respect de la liberté intégrale du citoyen en leurs j^ersonnes on ne les empêchât point de faire eux-mêmes à leur guise leur propre éducation militaire? La société devrait-elle s'incliner devant leurs prétentions? Personne n'oserait le soutenir. C'est cependant ce qu'ont osé faire le clergé et le parti catholique, en réclamant la prétendue liberté de l'enseignement, et la victoire a couronné leurs efforts. Mais au temps de Rover- Collard, cette liberté fameuse, qui,
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pour le dire en passant, brille par son absence dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, était inconnue ou méconnue, comme l'on voudra : en tout cas, voici ce qu'en pensait le grand orateur de la Restauration.
« L'Université, disait-il, n'est autre chose que le gouvernement appliqué à la direction universelle de l'instruction publique, aux collèges des villes comme à ceux de l'Etat, aux institutions particulières comme aux collèges; aux écoles des campagnes comme aux facultés de théologie, de droit et de médecine. L'Université a été élevée sur cette base fondamentale, que l'institution et l'éducation publiques appartiennent à l'Etat et sont sous la direction supérieure du roi. 11 faut renverser cette maxime, ou en respecter les conséquences , et pour la renverser, il faut l'attaquer de front ; il faut prouver que l'instruction publique, et avec elle les doctrines religieuses, philosophiques et politiques qui en sont l'àme, sont hors des intérêts généraux de la société; qu'elles entrent naturellement dans le commerce comme les besoins privés, qu'elles appartiennent à l'industrie comme la fabrication des étoffes ; ou bien peut-être qu'elles forment l'apanage indépendant de quelque puissance particulière qui aurait le privilège de donner ses lois à la puissance publique. »
Une conception toute différente de celle-là, sans avoir la même valeur intrinsèque, a fini par prévaloir dans la lutte des partis comme dans les mœurs générales. L'Etat a consenti à partager son monopole avec l'Eglise et les congrégations enseignantes :
U'i ItOVEIl-COLLAliD.
c'est le principe de la sécularisation totale de l'instruction et de léducation publiques dans la société moderne qui a payé les frais de cette longue guerre. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Ce procès difficile n*est pas encore vidé. Mais ce qui est fait est fait, et la sagesse politique conseille peut-être de ne pas remettre en question ce qui est accompli. Fata viam invenient ! La liberté de Tesprit humain demeure intacte, et c'est tout ce qu'il faut; mais quiconque voudra étudier de bonne foi les idées de Royer- Collard sur l'instruction publique reconnaîtra qu'elles ne furent point sans quelque grandeur.