LA CHAMBRE INTROUVABLE
Tout en n'ayant point le goût du pouvoir, dont il redoutait les responsabilités, Royer-Collard avait l'ambition et brûlait d'impatience de prendre part aux grandes affaires, à la tribune, dans la Chambre des députés, où elles se débattent entre les chefs des partis politiques, sous les yeux de la nation. Aux élections de 1815, que le régicide Fouché, ministre du roi de France, frère de Louis XVI, avait prétendu diriger, l'ancien membre du conseil des Cinq-Cents se présenta et fut élu dans son département de la Marne. Sous le coup des calamités déchaînées par l'égoïste folie de Napoléon pendant son règne des Cent-Jours, les collèges électoraux de 1815 se montrèrent surtout soucieux d'écarter les hommes attachés aux souvenirs de la Révolution et de l'Empire, et composèrent la Chambre soit d'anciens émigrés, soit de hobereaux de campagne qui n'avaient jamais quitté leur province et n'en connaissaient pas mieux
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la France. La plupart arriveront à Paris avec la volonté de s'emparer du ])ouvoir et des emplois publics, et de s'en servir bien plus pour venger leurs propres injures de nobles vaincus et dépouillés que les injures de la royauté contrainte une fols de plus à reprendre le chemin de l'exil.
On affecta de dire que la cause royale avait succombé sous le coup d'un vaste complot : mais était-il raisonnable de croire que l'enlhousiasme qui avait soulevé les foules sur les pas de Napoléon marchant comme un triomphateur à travers la France, était le fait des machinations de quelques conspirateurs ? Non, ce que l'on voulait, c'était bel et bien le rétablissement des privilèges des nobles et des prêtres, l'abolition de la société moderne et des intérêts nouveaux créés par la Révolution, Telle fut la vraie cause des passions qui se déchaînèrent dans cette Chambre si royaliste que le roi Louis XVIII, dans la première effusion de sa joie, lui donna le nom de Chambre introuvable.
Ces passions allaient jusqu'à la fureur. Il faut écouter là-dessus le prince Albert de Broglie :
« Nous tous tant que nous sommes, écrit-il dans son étude sur Armand Carrel, qui, sans être encore bien âgés, avons passé par deux ou trois révolutions, nous avons assisté à bien des scènes violentes (et nous, hommes d aujourd'hui, que ne pourrions-nous pas dire, après les vingt-cinq années que nous venons de traverser?). Nous croyons avoir éprouvé bien des sentiments passionnés, nous nous sommes figuré souvent que nous nous haïssions cordialement les uns les autres. Eh bien! ma conviction très pro-
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fonde, qui résulte de la simple lecture du Moniteur, c'est que qui n'a pas vécu en 1815 ne sait pas ce que c'est que la passion politique. Les inimitiés des partis eurent dans cette année néfaste une intensité et une ardeur que nous ne pouvons pas même mesurer, parce que nous n'avons pas passé par les mêmes épreuves et que nous ne comprenons pas leurs griefs. La singularité de cette triste époque, c'est que, dans chacun des partis, on croyait avoir les meilleurs motifs de détester l'autre. Aussi usèrent-ils de ce droit sans scrupule et en pleine liberté de conscience. « La douleur, a dit quelque part Mme de Staël, en parlant des peines de cœur, fait la blessure; l'amour-propre y verse le venin. » Gela fut exactement vrai des maux de la France en 1815. La nation était blessée par le fer étranger. Une série de maladresses et d'impertinences, des rivalités assez sottes entre les vanités du nouveau régime et les prétentions surannées de l'ancien, vinrent enflammer cette plaie saignante, que cherchait en vain à panser le chef éclairé de la maison de Bourbon : il en résulta en peu de temps une de ces irritations nerveuses pires que les plus grands maux, qui mettent hors de sens les cerveaux les mieux constitués. »
Dans cette sorte de folie endémique, les femmes de la vieille société semblèrent plus particulièrement excitées, surtout dans les provinces du Midi. Mme de Rémusat, femme du préfet de Toulouse qui les a vues, en rapporte ce qui suit : « J'ai vu, écrit-elle, de fort jolies femmes, ce qui m'est assez égal ; de fort dévotes, ce qui ne me déplairait pas, si je comprenais leur dévotion; mais elles l'accommodent singulièrement avec
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un certain genre de vie. qui, après tout, ne m'importe guère, et avec des passions haineuses et violentes qui m'importent beaucoup, parce quelles nuisent à la tranquillité de ce pays. Je m'étonne de la capacité de leurs cœurs qui peuvent contenir à la fois tant d'amour et tant de haine. Je ne balance point à dire que ce sont elles surtout qu'il est difficile de contenir, et comme elles parlent beaucoup et crient très haut, elles ont une extrême influence. » M. Guizot raconte qu'il entendit une femme du monde, qui en temps ordinaire eût été sensée et sensible, tenir ce propos de la fille du comte de Lavalette qui avait aidé sa mère à procurer son évasion : « Petite scélérate ! » Ce fut une joie, dans le monde royaliste, quand on apprit que Ney avait été fusillé; ce fut une douleur tjuand on apj^rit que Lavalette avait échappé à la mort.
La violence des partis était si forte que Royer- Gollard lui-même parut un moment impuissant à se soustraire à leur tyrannie. Soit que les hommes de la seconde Restauration l'eussent trouvé tiède et trop mesuré dans l'expression de ses sentiments royalistes, soit que la contagion du mal, qui affligeait cette époque néfaste, l'eût gagné comme les autres, on ne peut guère expliquer que par une sorte de souci de donner des gages aux triomphateurs du jour la mission qu'il accepta en même temps que Georges Cuvier, son collègue au Conseil d'Etat, de défendre, devant la Chambre des députés, le projet de loi sur les cours prévôtales. La Charte avait fait la promesse imprudente de rétablir cette juridiction exceptionnelle, triste réminiscence de l'ancien régime.
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Royer-Collard eut la chance de n'avoir pas à parler dans cette affaire. Mais il eût mieux fait de ne point s'y compromettre et de gcner tout le parti libéral par sa présence sur les bancs du gouvernement. Ce n'est que plus tard, après l'assassinat du duc de Berry, au moment où l'on discutait des lois de réaction, que Royer-Gollard prononça ces admirables paroles : a Les lois d'exception sont des emprunts usuraires qui ruinent le pouvoir, alors même qu'ils semblent l'enrichir ». C'était une vérité bonne à dire, aussi bien en 1815 que cinq ans plus tard; mais peut-être Royer-Collard avait-il besoin de passer par la pénible épreuve de la contre-révolution pour en être convaincu, et l'on ne peut que regretter pour lui sa tentative de se disculper, en alléguant qu'il fallait bien faire la part du feu et se résigner à de certains maux pour en éviter de plus grands ; c'est une page que l'on voudrait arracher de sa vie.
Heureusement, il prit une revanche éclatante dans la discussion de la proposition déposée par Hyde de Neuville et portant que le nombre des tribunaux serait réduit et que les juges ne seraient inamovibles qu'après un an à compter de leur installation. Le discours de Royer-GolIard sur l'inamovibilité de la magistrature est resté classique. Aucun autre n'a été plus souvent invoqué, plus souvent cité, et l'on peut dire qu'il fait autorité dans la matière. C'est vainement que l'on a essayé de le réfuter : dès que l'on admet que la nomination des juges appartient soit au pouvoir législatif, soit au pouvoir exécutif, l'inamovibilité devient nécessairement le principe et la garantie de l'indépendance du pouvoir judiciaire.
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Dans le système de la mao-istrature élective, si l'on veut assurer celte indépendance nécessaire, il faut chercher d'autres moyens qui sont encore à trouver, et c'est pourquoi l'élection des juges a été jusqu'à présent écartée. La célèbre prosopopée : « Organe de la loi, soyez impassible comme elle. Toutes les passions frémiront autour de vous; qu'elles ne troublent jamais votre ame «, etc., et la réponse du magistrat demandant lui-même l'inamovibilité pour se sentir protégé contre sa propre faiblesse, reviennent à tous les esprits, aussitôt que se présentent ces questions. Mais que d'autres vérités politiques et sociales ne renferment pas cette harangue ! C'est le premier de ces discours de doctrine, par où Royer- CoUard a commencé l'éducation de ces classes moyennes qu'il poussait au gouvernement de la France. Avec une autorité mag^istrale il a enseigné à la bourgeoisie de son temps, et c'est une leçon que doit retenir notre démocratie, qu'un peuple qui veut être libre ne doit jamais, sous aucun prétexte, livrer la justice à un pouvoir politique, indiquant ainsi qu'il y a des ])rincipes supérieurs, à la domination desquels nulle société civilisée ne saurait échapper.
Royer - CoUard ne fut ni moins vigoureux ni moins éloquent dans la discussion de la loi d'amnistie, présentée par le ministère du duc de Richelieu comme pour effacer la sinistre impression produite par l'exécution du maréchal Ney. C'est la même hauteur de vues, avec plus de force et plus d'éclat dans les formes du langage. « Il en est de l'amnistie comme de la justice », dit-il à la Chambre introu-