OIUGINKS HT PREMIERE EDUCATION
sive, car on eut beau faire, il ne se sentit jamais la vocation ecclésiastique; mais il se découvrit bien vite à lui-même une grande indépendance de caractère et de jugement, qui lui apparut comme incompatible avec un engagement dans les ordres sacrés, même au sein d'une congrégation à l'esprit large et libre, comme celle des oratoriens de la Doctrine chrétienne, et c'est ce qu'il leur déclara lui-même à Paris, dans la maison qu'ils y avaient et qu'il ne fit que traverser.
La vie du siècle l'appelait. Déjà Paris et la France commençaient à ressentir les premiers frémissements de la grande commotion politique et sociale qui approchait. Le jeune Royer ne cherchait nullement à se défendre des vives émotions de son temps. Sans s'y laisser entraîner, il ne refusait pas d'en prendre sa part. On était alors dans ces années vraiment sans pareilles où ceux qui les ont traversées ont, suivant le mot si connu de Talleyrand, connu pleinement tout le bonheur de vivre. Pour Pierre-Paul Royer, ce n'était pas seulement l'âge des longues et magnifiques espérances, c'était aussi l'âge des passions. Gomme toutes les natures sincères et complètes, il ne se flattait point d'échapper aux lois impérieuses de la nature, ni d'éteindre en lui l'ardeur des feux de la jeunesse. De vives affections s'emparèrent de son âme mobile. C'est du moins ce qu'il laissait comprendre à ses amis plus jeunes, quand il revenait, dans ses causeries de vieillard, sur cette période de sa vie, dont le souvenir ne laissait pas de le charmer.
Il résolut de s'adonner à Tétude des lois et de se
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préparer, par la connaissance technique des subtilités de la procédure, à l'exercice de la profession d'-avocat. il entra comme clerc dans l'office d'un procureur au Parlement, Royer, de Vaugency, qui était de ses parents éloignés; il sinsciivit à quelques cours particuliers de droit, suivit les audiences (lu Parlement, se fit recevoir licencié et admettre au tableau des avocats, sous le nom de Pioyer de Sompuis, pour se distinguer d'autres confrères portant le même nom. Parmi les anciens de la profession, il s'attacha surtout à suivre l'illustre Gerl)ier, dont l'éloquence, servie par un organe admirable, le transportait d'enthousiasme. C'est même sous les auspices de ce grand avocat qu il plaida sa première cause. Gerbier resta toujours pour lui l'un de ses maîtres, comme les grands écrivains de Port-Royal : rare privilège que Royer-Collard n'accordait qu'à bon escient, car on ])put dire cjue rien ne lui a tenu plus au cœur que de n'imiter personne et de ne relever que de soi-même. Il prenait plaisir à se rappeler la profonde et ineffaçable impression que lui avaient laissée les dernières audiences de la grand'chambre du Parlement dr- Paris; il parlait volontiers, dans ses causeries familières, de l'imposant asj)ect de cette grande compagnie judiciaire, de mœurs si graves et de traditions si éclairées, dont le rnle avait été si important dans notre histoire et qui, à ce moment même, amenait paises résistances la cour et le roi Louis XVI à déférer aux vœux de la nation en convoquant les Etats généraux. Les États généraux, dont on n'avait plus entendu parler depuis Richelieu! (^)uel coup d'Etat
ORIGINES ET PREMIERE EDUCATION. l")
et quel coup d'éclat! Le jeune avocat Rover était de ceux qui, dans la salle des Pas-Perdus , avec les basochiens de sa génération, réclamaient cette convocation tant désirée par la France. Il leur apparaissait, comme au pays tout entier, que c'était une ère nouvelle qui allait s'ouvrir.
A lu veille des grands événements de 1789,Royer- CoUard, jeune avocat au Parlement, homme des temps nouveaux et dont les regards étaient tournés vers l'avenir, avait toutes ses relations dans le monde des hommes du passé. De l'ancien régime il avait reconnu les ahus et le^ iniquités, discerné les causes de ruine, prévu et désiré la chute; mais il n'avait pas rompu avec l'ancienne société. Soucieux de s'ouvrir une carrière lucrative et brillante au barreau, il s'était ménagé l'appui de magistrats et d'hommes du monde en situation de protéger ses débuts. Ces personnages restaient attachés à d'anciennes convictions religieuses que Royer-Collard ne demandait pas mieux que de respecter sans s'y asservir : on voulut le retenir dans cette société qui allait bientôt disparaître; il se refusa même aux offres les plus séduisantes. C'est qu'il se sentait déjà de ce monde jeune et actif qui était tout prêt à
entrer en scène. Par sa naissance et par ses opinions, il appartenait à ce glorieux tiers-ctat, dont l'avènement, annoncé avec tant d'éclat par la brochure de l'abbé Sieyès, était prochain et inévitable; il partageait les espérances de ses contemporains, et ne songeait pas à se défendre de leur enthousiasme pour les idées nouvelles. Que de fois il a dit de cette époque inoubliable : « C'était le temps du patriotisme! » Et par là il donnait à entendre que c'était le temps où la passion du bien public dominait toutes les autres dans le cœur et l'imagination des Français.
Quelles étaient au juste ses opinions politiques à cette époque? on serait fort embarrassé de le dire. (]e n'est que de notre temps que l'on a cru pouvoir disserter doctement sur la question, toujours aussi obscure que dans le |)assé, d'une ancienne constitution du royaume de France, et prétendre après coup qu'il eût plus été sage de la réformer que de la détruire. Il est à croire que Royer-Gollard, comme la plupart de ses contemporains, ne se souciait guère de celte prétendue constitution. Jetant les reo-ards autour de lui, il voyait la noblesse, le clergé, les parlements, l'armée, toutes les institutions de la vieille France sur le point de s'écrouler, et il n'apercevait pas .avec moins de clairvoyance que de ces ruines mêmes allait surgir avec une irrésistible l)uissance toute une France nouvelle , qui serait fondée sur l'égalité, comme la vieille France l'avait été sur le privilège. Si dans la bourgeoisie d'alors il se trouva des hommes i\ vues étroites et égoïstes })our ne songer qu'à se mettre aux lieu et place de
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la noblesse dépouillée de ses biens en même temp> que de ses privilèges, ou même pour réduire toute leur ambition politique à se faufiler dans les rangs des privilégiés de l'ancien régime, on peut affirmer que Royer-Collard ne fut pas de ces hommes-là. De bonne heure, il comprit que c'était une transformation sociale bien plus qu'une réforme politique qui était réclamée par la France dans les cahiers électoraux, et que le principe de celte transformation devait être cherché bien moins dans le bouleversement de> intérêts que dans l'application au gouvernement des sociétés des grandes et nobles idées de justice ot de liberté élaborées par la |ihiloso|)hie pendant tout le dix-huitième siècle.
Là est le premier fond de Royer-Collard ; c est sur ce terrain solide qu'il a posé, pour ainsi dire, la pierre angulaire de l'édifice de sa vie. La destruction de l'ancien régime lui parut aussi juste que nécessaire : avant tout, c'étaient les privilèges et leurs abus qu'il fallait abolir. Assurément il était épris de liberté politique, mais l'égalité sociale allumait dans son âme une passion encore plus vive, et qui ne l'a jamais abandonné. « Nous sommes tous pairs ou peuple », dira-t-il plus tard avec une fierté toute plébéienne à ces nobles de province, entêtés de leurs préjuges de naissance, qui garniront les bancs de la droite dans les Chambres de la Restauration. « Si quelqu'un prétend être autre chose, qu'il le dise! » Personne ne releva le défi, et les derniers tenants de l'ancien régime restèrent muets. Cette haine du ])rivilège et cet amour de l'égalité se retrouvent dans le cœur de tous les Français, et. pai- ce côté comme
PENDAM I>A HKVOLLTIO.N FRANÇAISE. lU
par d'autres encore que sa carrière politique mit en lumière, Royer-Gollard est bien l'homme de son temps et de son pays. Il n'était pas de cette école anglaise qui tenta, sous l'Assemblée constituante, d'importer chez nous les institutions parlementaires de la Grande-Bretagne; il tenait pour le régime représentatif, système tout différent de la monarchie aristocratique de l'Angleterre, comme il l'a tant de fois expliqué. On le verra d'ailleurs attentif, pendant toute sa longue existence, à ne jamais se trouver en opposition fondamentale avec la France; il sera toujours de son parti, mais en même temps il ne se séparera jamais de la nation, et ce sera même la règle la plus constante de sa conduite politique.
Ce n'est donc pas seulement avec une pleine adhésion d'esprit, c'est avec l'enthousiasme des jeunes hommes de son temps que Royer-Collard se laissa entraîner aux idées nouvelles. Cet enthousiasme l'émut jusqu'à la fin comme aux premiers jours, à travers les vicissitudes des événements et des régimes si divers qui ont passé sur la France. « Vous n'avez pas vu ce que j'ai vu, disait-il volontiers lorsque l'âge de la retraite eut sonné pour lui ; on ne reverra pas ce que j'ai vu, le 14 Juillet! c'est-à-dire un peuple unanime. Unanime, entendez- vous bien? unanime ! » La prise de la Bastille fut pour lui, comme pour la France et l'Europe, comme pour le monde entier, un jour de triomphe : c'était l'ancien régime qui s'écroulait, avec ses misères et ses iniquités.
11 habitait alors un des quartiers les plus paisibles de Paris, la rue Saint-Louis-en-l'lle, et il y vivait
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de la vie couiuiuiie aux bourgeois modestes , aux petits commerçants, aux gens de rivière qui logeaient pêle-mêle dans les hautes maisons que l'on commençait de construire à cette époque. I^ien loin de dédaigner les relations quotidiennes avec ses voisins de quartier, il les cultivait au contraire soigneusement, causant avec familiarité de toutes choses et de toutes personnes, dans la compagnie de ceux qui voulaient bien l'écouter. Instruit et disert, on aimait il l'entendre commenter les faits de la journée, et, plus d'une fois, les mariniers de la Seine, qui l'attendaient à son retour dans l'île Saint-Louis, le reconduisirent jusqu'à sa porte pour prolonger des entretiens où ils trouvaient agrément et profit. C'est dans ces causeries animées qu il avait raconté les belles séances de la réunion de l'Evêché, éternel honneur de la bourgeoisie ])arisieime. l'^n intéressant des boutiquiers, des porteurs d'eau, des gens du menu peuple, pour la plupart illettrés, aux discours et aux actes des hommes (jui allaient élire la députalion de Paris aux Etats généraux, Royer-Gollard ne recherchait nullement la popularité en vue de son ambition personnelle; il se conduisait comme tous les bourgeois de son temps , qui alors ne séparaient point leur cause de celle du peuple. Ces distinctions, ces séparations n'étaient [)as connues, à un moment où l'on ne parlait que de proclamer les droits de l'homme et du citoyen, et où l'on se préparait à leur triomphe. Mais l'influence qui découle de la confiance populaire allait tout naturellement aux défenseurs des idées de li])erté et justice, et c'est ainsi que Royer-(^ollard fut nommé, dès que Paris fut
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divisé en sections pour l'élection du conseil de la Commune, représentant de la section de l'île Saint- Louis. Dans une des assemblées de la section, il avait, dit-on, prononcé un discours qui avait été fort remarqué, et l'on veut que ce soit là le commencement de sa fortune politique. 11 serait plus vrai de la chercher et de la découvrir dans ces relations de quartier que les mœurs parisiennes rendaient alors si naturelles et si fréquentes. ()uand on parle du Paris de la Révolution, il ne faut jamais oublier que, sous aucun ra|)port, ce n'était la même ville que le Paris d'aujourd'hui. La population y était moindre en nombre, jnais plus dense et plus resserrée dans un plus étroit enclos. Les éléments divers de cette population y étaient surtout plus intimement mêlés et confondus, et l'inégalité des rangs et des fortunes s'y faisait moins sentir; la grande industrie, avec ses agglomérations ouvrières, n'était pas née; toute la production se faisait dans des ateliers où le patron vivait avec ses ouvriers et ses apprentis du travail en commun et de la vieille vie de famille; le commerce n'étendait pas au loin ses relations, et bornait son ambition à des opérations sûres, avec des clients connus et transmis souvent par voie héréditaire; les professions libérales étaient exercées par des hommes éclairés, aux mœurs simples et fondées sur le respect des traditions et des anciens usages. Toute cette population d'environ sept cent mille âmes s'habituait ainsi à vivre, à penser, à se conduire, en dehors des castes privilégiées que formaient les nobles et les prêtres, d'après des principes communs qui rapprochaient
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les personnes autant que les inlérèts. Par là, les bourgeois tenaient la classe populaire, non pas sous une domination égoïste, impérieuse et blessante, mais sous la bienfaisante influence des lumières plus grandes, des bons exem[)les de tous les jours, et surtout d'un dévoùraent que l'on ne trouvait jamais en défaut. Aussi bien, le premier conseil de la Commune, élu en 1789, se trouva-t-il composé de notabilités de quartier qui apportèrent à l'Hôtel de Ville les mêmes vues et les mêmes projets, pour la défense et l'affermissement de l'ordre nouveau que la Révolution allait fonder. A ce point de vue, on ne regrettera jamais trop que les conditions de la vie moderne aient imposé aux gouvernements qui se sont succédé ces bouleversements qui continuent à transformer la capitale de la France, qui, depuis quarante ans, l'ont rendue pour ainsi dire inhabitable aux travailleurs, et qui, sous prétexte de les embellir, ont démoli les vieilles maisons de cet ancien Paris si gai, si vivant, si sociable, où ceux qui nous ont précédés, animés d'un seul el même esprit, ont fait de si grandes choses pour le bien commun des hommes.
Dans un autre quartier de Paris, dans la section du Théâtre-Français, qui devint bientôt la section des Cordeliers, un autre avocat champenois, du nom appelé à rester si fameux de Georges Danton, s'était fait une réputation, en commençant par des relations de voisinage, à peu près comme Royer-Collard dans l'île Saint-Louis. Il n'y a aucune parité à établir entre les deux hommes. Sauf la profession de légiste, ils n'avaient rien de commun, ni r<Hlucation, ni le
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génie. Uoycr-CoUard avait été élevé à l'école de Port-Royal, et Danton à celle des encyclopédistes. Royer-GoUard était aussi prudent que ferme dans son amour des nouveautés et des réformes; Danton était résolu à ne reculer devant rien pour assurer le triomphe d'une révolution qu'il faisait consister, selon ses propres paroles, à « mettre au-dessus ceux qui jusqu'alors avaient été au-dessous ». Royer-Gollard tenait pour une liberté réglée et contenue par toute sorle de limites , assujettie à de certaines formes inviolables; Danton, au contraire, ne se laissait arrêter par aucune barrière, dès qu'il y allait du salut du peuple et de la victoire de sa cause. Mais ces profondes différences, qui ne se sont d'ailleurs accusées que plus tard , no durent pas empêcher Royer-Gollard de deviner Danton, et même de le comprendre, sans jamais le conduire à l'excuser. De son côté, Danton avait reconnu d'inslinct tout ce qu'il y avait d'avenir dans la hauteur et la fermeté d'âme de Royer-Gollard. Il témoignait à son compatriote de Sompuis une certaine bienveillance, dont profitèrent, après les journées de Septembre, certains amis de Royer Gollard compromis dans le parli des vaincus. Danton avait même cherché à entraîner Royer-Gollard de son côté, avant que leur rupture ne devînt inévitable. « Venez avec nous, disait avec sa brusque franchise Danton à Royer-Gollard ; il faut hurler avec les loups. — Gela n'est permis qu'aux loups, répondait Royer-Gollard. — Mais vous serez dévoré. — Eh bien! je serai dévoré. — Mais vous
parlez comme un enfant G'est égal, en cas
d'alarme, venez à moi; je ferai pour vous ce que je
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pourrai. » Que Danton ait protégé indirectement Royer-Gollard contre les dangers qu'il courut un moment pendant la Révolution, c'est ce qui a été mis en doute, bien que l'on ait les plus fortes raisons de le croire. Mais que Royer-Collard n'ait pas pénétré tout ce qu'il y avait de pitié secourai)le et de sincère humanité dans les replis profonds et cachés de l àme redoutable de Danton, c'est ce qui ne peut s'admettre, quand on connaît la parole qu'il a prononcée sur le terrible ministre de la justice des derniers jours de la Législative. Gomme l'on semblait s'étonner un jour devant Royer-Collard que l'homme, chargé par ses ennemis politiques de l'effroyable responsabilité des massacres accomplis dans les prisons, bien loin d'être ce tigre à face humaine quil a élé longtemps de tradition de se représenter dans la personne de Danton avec une horreur inexprimable, eût même gardé, dans la lièvi'e de ces atroces événements, un cœur accessible à la commisération : v VA\\ quoi, disait-on, il avait donc une âme? — Une àme, monsieur? aurait répliqué Royer-Collard; dites, pour être dans le vrai, une âme magnanime! magnanime, monsieur! »
Dans le premier conseil de la Commune de Paris où fut envové Rover-Collard par les électeurs de l'île Saint-Louis, il rencontra des collègues qu'il n'oublia jamais : c'étaient Manuel, Rœderer, Condorcet, et surtout lastronome Bailly, qui fut maire de Paris, en même temps que le général La Fayette commandait la garde nationale. Royer-Collard. qui suivait la Révolution dans son cours inipétueux avec une remarquable clairvoyance, et qui disait, vers le
déclin de sa vie : « La nuit du 4 Août me transporta d'admiration; mais elle me fit réfléchir », Royer- Collard ne se détacha pas de la cause qu'il avait embrassée, même lorsqu'elle parut compromise à certains esprits timorés, qui auraient mieux fait de la défendre contre les excès dont elle leur semblait menacée que de l'abandonner à la première occasion. Le conseil de la Commune fît de lui un de ses secrétaires. 11 jouissait dans cette assemblée d'un assez grand crédit, qu'il devait à l'étendue et à la variété de ses connaissances. Condorcet le recherchait, venait s'asseoir auprès de lui, et disait à ses amis : « Figurez-vous que j'ai trouvé là un jeune homme qui sait la géométrie! » En elTet, on a déjà vu qu'au collège de Saint-Oraer, Royer-Collard, avant appris les mathématiques, s'était occupé de vérifier certaines observations astronomiques de Railly; dans les pre:iiicres heures de la Révolution, le jeune oratorien entra en relations avec le savant membre de l'Académie des sciences, et, devenus collègues, ils s'attachèrent l'un à l'autre. En politique, Rover-Gollard suivit d'abord Raillv et La Favette, mais il aima surtout Railly, à qui la Révolution devait faire une si injuste et si cruelle destinée. En 1827, Royer-GoUard fut nommé membre de l'Académie française, où il eut l'honneur de remplacer le grand géomètre Laplace ; dans son discours de réception, il eut l'occasion de citer les savants illustres qui avaient été de grands écrivains; api'ès avoir nommé Ruffon, le plus grand de tous, il en vint à citer Railly, et tout l'auditoire fut frappé de l'émotion avec laquelle il dit ces simples mots : « Railly!
Quel nom douloureux je prononce! » Et comme on lui demandait la cause de cette émotion : « Les larmes me sont venues aux yeux, dit-il, quand j'ai nommé Bailly. Je sais bien qu'il n'est pas un grand écrivain, mais j'ai été heureux de pouvoir, après trente-cinq ans, rendre cet hommage à sa mémoire. Ce nom me rappelle toutes les plus grandes et les meilleures émotions de ma vie. » Ainsi Royer-Collard n'a désavoué à aucun moment la part qu'il avait prise à l'œuvre de 1789; il en a constamment honoré les principes, et s'il a condamné et détesté certains actes de la Piévolution, il n'a jamais manqué de se lever pour en défendre les résultats.
Après Bailly, Pétion fut maire, et Royer-GoUard continua d'être secrétaire du conseil de la Commune. Il ne quitta cette assemblée qu'après le 10 Août, et il fut remplacé dans ses fonctions par Tallien, ce qui lui faisait dire avec enjoùment plus tard qu'il avait eu l'honneur d'être le prédécesseur de Tallien, l'élégant et sanguinaire coryphée de la réaction de Thermidor. Royer-Collard revint dans son quartier de l'île Saint-Louis, où il retrouva la confiance de ses voisins et de ses électeurs. Il aimait, comme par le passé, à les renseigner sur les personnages et les faits de la politique courante, ne cessant pas de les entretenir dans les voies de la modération, sans les détourner de leurs affections et de leurs devoirs envers la France en train d'enfanter un monde nouveau, et donnant ainsi l'exemple de cette sage et courageuse direction que les aînés des classes moyennes n'auraient jamais dû abdiquer.
Royer-Collard se montre dès lors tel qu'il sera
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toute sa vie, plus soucieux d'exercer autour de lui la juste influence de la raison que jaloux de détenir le pouvoir. Il fallait que son autorité dans sa section fût bien grande, pour lui mériter le mandat si honorable qu'il obtint et remplit, le jour où il lut, à la barre de la Convention, au mois de mai 1793, une adresse qui avait reçu l'adhésion des sections de la Butte des moulins et de la Bibliothèque, dévouées, comme l'était la section de la Fraternité ou de l'île Saint-Louis, à la politique modérée des Girondins. Ce parti venait de reprendre la majorité dans la Convention , et cependant on n'était qu'à trois semaines du 31 Mai, jour de la fatale proscription! Royer-Collard ne craignit pas d'avertir la Convention nationale et de la mettre en garde contre le funeste esprit de suspicion qui allait la décimer : « Nous ne connaissons dans la Convention que la Convention elle-même, osa-t-il dire. Nous la défendrons contre ceux qui, sous le masque du patriotisme,
veulent tuer la liberté Que le sceptre sanglant de
l'anarchie soit brisé, que le règne des lois commence, et qu'une constitution fondée sur les bases de l'égalité et de la liberté fasse triompher la souveraineté an peuple! » Royer-Collard fut couvert d'applaudissements clans la Convention; malheureusement les conseils qu'il apportait ne furent pas suivis. Les Girondins laissèrent échapper les dernières chances qui leur restaient de se sauver en gouvernant. Après le 31 Mai, le jeune orateur de la section de la Fraternité dut songer à sauvegarder sa liberté et sa vie. Il se réfugia dans son village de Sorapuis. Son père venait d'y mourir et il reprit ses travaux inter-
rompus; mais, en ces temps de délation, il y avait des précautions à prendre.
Sans trop s'émouvoir des périls que pouvait courir son fils, sa mère, Mme Angélique Royer, fit venir cette jeune servante aj)pelée Marie-Jeanne, celle même qui lisait tous les jours pour s'édifier les livres de ces messieurs de Port-Royal, et lui dit : a Vous vous tiendrez tous les jours à l'étage le plus élevé de la maison, et vous nous avertirez si vous apercevez de loin quelque danger. Vous, dit-elle à un autre domestique, vous aurez un cheval toujours sellé, que vous monterez de temps en temps pour détourner les soupçons, et vous, mon fils, vous irez travailler aux champs; vous partirez avant le jour et ne reviendrez qu'à la nuit. » Ces mesures arrêtées, Royer-Gollard suivit exactement les prescri|)tions de sa mère. Il allait chaque jour prendre sa part des travaux de la campagne, distribués chaque matin entre les valets de ferme par Mme Royer après la prière dite en commun. On a rapporté que, de toutes les coutumes des gens de Sompuis, l'une de celles que Royer-Gollard adoi)ta le plus vite fut celle de lire en poussant la charrue. Il y a lieu de présumer qu'il mêlait à ses lectures des méditations personnelles sur les événements qui se pressaient de })lus en plus terribles autour de lui. La dernière fois qu'il avait vu la Convention, elle était déjà sous les menaces du dehors qui arrivaient jusqu'à elle comme les premiers bruits de la ])lus effroyable tempête populaire. Il ne doutait pas de la légitimilê de la Révolution, mais il commençait à douter de rétablissement d'un gouvernement libre. Mme Rovei-,
aux heures les plus alarmantes, n'avait pas cessé de faire preuve du plus courageux sang-froid. Les dimanches, elle lisait elle-même les offices à tous ses serviteurs et aux gens du village qui venaient se réunir dans la cour de sa ferme. Un tel spectacle ne pouvait manquer d'attirer l'attention des hommes du parti alors triomphant. On voyait, dans cette pieuse pratique, une sorte de bravade, et l'on ne pensait pas qu'elle échappât longtemps à l'impunité, car il y avait à cette sombre époque un certain citoyen Héry. procureur syndic du district de \ itry-le-François, qui s'était précisément fait connaître et redouter par l'ardeur de son fanatisme contre les prêtres.
Un jour, peu de temps après l'arrivée de Royer- Collard à Sompuis, Héry se présenta pour visiter Mme Royer, que tous ceux qui l'approchaient se plaisaient à entourer d'un respect qui allait jusqu'à la vénération. Il trouva Mme Royer travaillant à quelque ouvrage de ses mains, au milieu de femmes de sa famille qui écoutaient, suivant la coutume de la maison, une lecture de piété, dans une vaste salle dont les murs n'étaient décorés que par deux grands crucifix d'ivoire et d'ébène qu'il était impossible de ne pas voir. Aussi le premier mot de Héry fut-il pour dire : « Gomment! madame, c'est bien contre-révolutionnaire ce que vous avez là, suspendu à votre muraille ! Ne savez-vous pas que je suis Héry, le procureur syndic de Vitry, l'ennemi des prêtres? Quel malheur que la superstition gâte votre esprit! Vous seriez une Gornélie! » Dissimulant les inquiétudes qu'elle avait au sujet de son fils, Mme Angéli([ue Royer répondit que ces crucifix
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avaient recueilli les derniers soupirs de tous ceux de sa race, qu'elle aimait à vivre sous leur inspiration et leur protection, et qu'elle était j)rête à mourir plutôt que de s'en séparer. Cette tranquillité d'àme frappa vivement Héry, déjà tout ému de la })aisible simplicité de cet intérieur, où les orages du dehors ne semblaient pas pénétrer. Il sentit llécliir en lui là rigueur de sa passion révolutionnaire. Peut-être avait-il appris directement par Danton lui-même l'intérêt que le formidable tribun portait de longue date à Pierre-Paul Roj-er, son jeune confrère de Sompuis; peut-être demeura-t-il stupéfait de la majesté si calme de Mme Rover, au point d'en être « corrompu », comme il le dit plus tard lui-même : toujours est-il que, changeant tout il coup de ton, il dit à son interlocutrice : « Il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de votre fds. J'ai des ordres sévères, je sais qu'il est ici, ce qu'il fait, à quelle heure il sort pour aller travailler, et comment il rentre, sa besogne faite. Je venais pour lui, sans bien savoir à quel parti je m'arrêterais à son égard. Comme il est gravement compromis, il m'est impossible de le cacher, de le défendre; je ne jmis faire que l'ignorer. Je vais l'attendre, et nous verrons. » Le jeune homme revint, comme de coutume, à la nuit tombée, et il se trouva en présence de Héry : « Tu es bien exposé, lui dit dès l'abord le procureur syndic, et je n'ai pas envie de me perdre pour toi; mais après ce que j'ai vu de ta mère, c'est par respect pour elle que je te sauverai, en disant que je n'ai paspu te trouver. » En effet, Héry écrivit, à ce qu'il paraît, plusieurs fois à Paris : « Bien certaine-
ment le citoyen Rover que vous me signalez n'est pas dans le district de Vitry. » Le temps s'écoula; survint le 9 Thermidor; Royer-Collard put enfin sortir de la cachette où il avait dû se réfugier, de l'avis même de Héry, pour n'avoir pas voulu se coiffer du bonnet rouge.
La tempête passée, Royer-Gollard continua de demeurer à Sompuis, tout occupé des travaux de son exj)loitation. Ce n'était pas une raison pour lui de nésrliser aucun des devoirs d'un citoven actif et éclairé, parmi ses compatriotes qui le considéraient et qui l'aimaient. C'est pour leur rendre service qu'il rédigea, au nom de la municipalité de Sompuis, une protestation contre un abus criant de la loi sur les réquisitions commis au préjudice de cette commune. L'administration du département de la Marne avait imposé aux habitants de Sompuis l'obligation de conduire à Metz un convoi de munitions d'armes et, en outre, d'acquitter les frais de la force armée qui avait été employée pour contraindre les récalcitrants à l'obéissance.
En premier lieu, R^oyer-Collard s'élevait contre le principe même des réquisitions, qu'il considérait comme de véritables attentats à la liberté des personnes et au respect des pro[)riétés. Toutefois ce n'était là qu'une thèse d'école, car le protestataire reconnaissait lui-même que ses concitoyens n'hésiteraient pas à sacrifier leurs réclamations même fondées à l'intérêt général, ce qui est, à vrai dire, la justification de tontes réquisitions qui ne vont pas jusqu'à l'abus. Mais en second lieu il réclamait contre l'imposition des frais de la force armée, qu'il
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dénonçait comme une habitude révolutionnaire à laquelle le temps était venu de renoncer, marquant ainsi la fin d'une période politique où la violence l'avait trop souvent emporté sur la légalité, et déclarant que les lois révolutionnaires devaient cesser d'être en vigueur.
Il ne se contenta point de rédiger et de signer cette pétition au nom des habitants de la commune de Sompuis. Gomme elle avait été frappée de blâme par M. de Branges, administrateur de la Marne, il voulut la défendre, dans un autre écrit qu'il fit distribuer dans toute la contrée, et où il reprenait toute la question des réquisitions, au point de vue des principes généraux du droit, et s'efforçait de démontrer que les réquisitions sont inconciliables avec le régime constitutionnel; qu'il n'était pas possible, pour les autoriser ou les justifier, de recourir aux lois révolutionnaires; enfin, que si le droit de réquisition était admis ou subi, les conséquences à en déduire dépendaient non de l'administration, mais de l'autorité judiciaire.
Cet écrit portait pour épigraphe : « Je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions » J.-J. Rousseau . La dialectique pressante, l'éloquente énergie, le style nerveux de Royer-Collard ne doivent pas faire illusion : son action dans cette circonstance valait mieux que son écrit. D'abord, il donnait un bon exemple de courage civique. Il se levait seul pour protester contre un acte de l'administration qui lui paraissait arbitraire, et cette protestation isolée, il l'élevait à la hauteur d'une véritable leçon de politique générale. « G est moi, monsieur,
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disait-il à M. de Branges, qui ai rédigé la déclaration des cultivateurs de Sompuis, j'en avoue les conséquences, je consens à encourir seul la responsabilité qui y est attachée. » Il n'y a de liberté politique dans un pays de démocratie qu'autant que le plus humble comme le plus considérable des citoyens se montre toujours prêt à la défendre. La résistance à l'arbitraire n'est pas aussi difficile qu'on le croit communément : il y suffit d'un peu de ce courage civil, qui honore si grandement les individus et les nations qui le possèdent. Mais les Français sont malheureusement plus disposés à risquer leur vie dans les hasards d'une mêlée révolutionnaire qu'à défendre leurs droits avec patience et résolution : c'est ce que remarquait judicieusement lord Ghesterfield, quand il disait à Montesquieu : « Vous autres Français, vous faites des barricades et vous ne savez pas élever des barrières ». Royer-GoUard cherchait à élever une barrière, en protestant contre un abus de l'autorité. Les temps étaient redevenus assez calmes, pour qu'il ne courût pas grand danger à se porter ainsi en avant, mais c'est le fait seul d'élever la voix, qui est méritoire en pareille occasion.
Au mois davril 17**7, Royer-Collard dont le nom élait devenu populaire, dans le département de la Marne, après sa lettre sur les réquisitions, fut élu député au conseil des Cinq-Cents, lors du deuxième renouvellement partiel de cette assemblée. Pendant plus de quarante ans il obtint des électeurs de son pays d'origine et de leurs enfants le même mandat de confiance, témoignage bien rare et qui n'en est que plus admirable de la fidèle et affectueuse considération qui ne cessa de l'entourer.
Voici comment il parla pour la première fois à ses concitoyens :
« J'accepte les fonctions de député du département de la Marne au conseil des Cinq-Cents; je les accepte avec le sentiment profond des obligations que je contracte : vivre pour vous servir, mourir pour vous défendre, c'est le devoir et la gloire de vos représentants. Mes principes sont connus; ils
sont les vôtres et ceux de tous les hommes de bien qui, à l'ombre de la paix et de la constitution de l'an IIÏ, espèrent et veulent le retour de l'ordre, de la justice et de la vraie liberté; la restauration de la morale i*eplacée sur ses antiques fondements, la proscription définitive et absolue du monstre révolutionnaire.
« Puissé-je, par le dévoûment de toutes mes facultés, concourir au salut de la France et au bonheur de mes concitoyens! Puissé-je aussi mériter et conserver leur estime jusqu'à la un de ma carrière, et mériter leurs suffrages! »
Il est impossible de ne point voir dans cette lettre à ses électeurs, la résolution parfaitement arrêtée dans l'esprit de Royer-Collard de se joindre à tous ceux qui se proposaient non seulement d'arrêter la Révolution déjà enrayée dans son cours, mais de la refouler. Sans prendre parti contre les institutions républicaines, il distinguait déjà entre l'esprit libéral et l'esprit révolutionnaire, et l'on peut dire que personne n'a plus travaillé que lui à les séparer, en les opposant constamment l'un à l'autre. C'est très sincèrement, on doit le croire, que Royer-Gollard se montrait disposé, comme tant d'autres honnêtes gens appartenant à l'élite des classes mo3^ennes, à s'accommoder de la Constitution de l'an III, car il ne jugeait pas que l'opposition monarchique, qui commençait à se manifester dans les deux conseils des Cinq-Cents et des Anciens, fût assez forte par le nombre ni assez puissante par la popularité, pour l'emporter sur le gouvernement du Directoire et renverser la République.
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Dans différents voyages à Paris qu'il avait faits avant son élection, il avait été mis en rapports directs avec plusieurs membres importants de la réunion de l'hôtel de Clichy, rue Neuve des Petits- Champs. Or, dans ces conciliabules fort animés, il n'avait rencontré qu'un petit nombre d'hommes enclins ou décidés à tenter la restauration de la royauté. Il bornait donc ses vues à concourir à l'établissement d'un régime politique en harmonie avec les vœux de la France avide de repos après tant de secousses violentes.
C'était d'ailleurs le temps où les intérêts nouveaux, créés par la Piévolution, cherchaient à s'affermir dans la tranquillité générale. Ceux des Français dont la })osition sociale s'était toute transformée au milieu des bouleversements opérés dans les ])ropriétés publiques et jDrivées, ne demandaient pas mieux que de s'arranger du gouvernement faible, mais modéré, facile et coulant au point d'être accusé de connivence avec l'immoralité qui avait succédé à la terrible dictature de la Convention. La tribune était libre, et la presse pouvait tout dire. Le premier usage que l'on fît de la faculté reconnue à tous d'écrire et de parler tourna contre le Directoire. Suivant la fine remarque de Mme de Staël, le parti royaliste des deux Conseils, et surtout les monarchistes du dehors qui s'essayaient à conspirer, invoquait les principes républicains et réclamait toutes les libertés, surtout celle de saper la République dans ses fondements. Le parti de la Révolution, au contraire, loin de se servir des libertés que finalement elle avait assurées à la France nouvelle pour
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protéger son gouvernement et défendre ses conquêtes, demandait un pouvoir fort et capable de les sauvegarder : il paraissait ainsi désavouer ses propres principes, et il en laissait le bénéfice à ses ennemis. L'arme des minorités, c'est la liberté pour conquérir la justice. Les vainqueurs n'ont aucun intérêt à laisser la minorité se saisir de cette arme, et c'est par d'autres voies que celles de la compression qu'ils doivent aller à leur but, qui est la paix civile par la satisfaction des intérêts légitimes, au sein d'une réconciliation générale.
C'est déjà mauvais signe quand les partis de réaction empruntent hypocritement pour couvrir leurs desseins le langage de la liberté, et s'en servent pour accabler ceux dont la liberté même est le principe et la vie; c'est un symptôme plus alarmant encore quand ceux qui auraient tout intérêt à s'appuyer sur les grandes idées d'ordre et de justice semblent les renier, pour se confiner dans les préoccupations de leurs intérêts matériels. Que les bénéficiaires immédiats de la Révolution française aient commis cette faute politique, on n'en peut guère douter, puisque c'est là ce que l'on a désigné sous le nom de corruption du temps du Directoire. En tout cas, c'est l'honneur de Royer-GoUard d'être entré dans le conseil des Cinq-Cents avec le souci noble et rare de restaurer la morale dans la politique et d'appeler la liberté au secours de la paix à rétablir dans les esprits et dans les cœurs.
Le député de la Marne ne voulut pas courir, dès les premiers jours de son entrée dans le Conseil, les chances d'un début trop hâtif à la tribune. Il portait
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en lui tous les instincts de la grande éloquence délibérative ; il savait, sans l'avoir appris par une longue expérience personnelle, qu'un véritable orateur politique ne peut prétendre à exercer quelque influence qu'autant qu'il sait exprimer des idées déjà et confusément répandues dans son auditoire, et que son rôle consiste précisément à les lui révéler; il n'ignorait pas non plus que, pour produire de l'effet dans une assemblée, il faut y avoir des amis dont les encouragements et môme les applaudissements sont nécessaires; enfin, il connaissait le prix du temps, de la patience, estimant avec raison qu'il vaut mieux ne point se presser, si l'on ne veut pas avoir l'air de s'imposer.
Il prit place au milieu d'un groupe d'hommes avec qui, sans être en pleine et entière conformité de vues, il se sentait de certaines affinités d'intelligence et de volonté : celaient d'anciens membres de l'Assemblée législative, rentrés dans l'arène parlementaire, après les grands orages de la Convention : Pastoret, Barbé-Marbois, Vaublanc et Corbière, qu'il devait retrouver plus tard et combattre sous la R.estauration, Quatremère de Quincy, érudit aimable et profond, qui de son propre aveu lui apprit beaucoup, ce €|ui n'est pas un mince titre d'honneur, et enfin l'aimable et généreux Camille Jordan, député de Lyon, qu'il aima de la plus tendre affection jusqu'au tombeau et dont la mort prématurée lui inspira les plus touchantes paroles qu'il ait jamais prononcées.
Il attendait une occasion. Elle ne fut pas longue à venir.
Les députés aux Cinq-Cents élus au second renouvellement arrivaient pour la plupart, comme Royer-GoUard lui-même, avec la volonté d'effacer progressivement les souvenirs de la période conventionnelle, en éliminant les hommes, en abolissant les lois de cette époque qu'il était devenu à la mode de décrier et de détester. Au nombre des questions les plus importantes dont ces nouveaux venus dans la vie publique brûlaient de s'occuper étaient les lois sur les cultes et sur les prêtres. Non pas que les hommes de cette époque, même ceux qui réclamaient avec plus de fracas que les autres ce que, dans une autre période de réaction, on a nommé le rétablissement de l'ordre moral, fussent plus particulièrement religieux : mais c'était déjà le caractère des débats relatifs aux affaires des cultes d'exciter les plus ardentes l)assions dans les assemblées. On peut même considérer que, dès ce temps-là, le catholicisme en France a eu cette destinée, à jamais regrettable aux yeux de quiconque professe le respect du sentiment religieux, de servir de masque à toute une politique réactionnaire. Mais à cette époque on voyait assez clair dans ce jeu qui depuis s'est fort embrouillé, tout en ne cessant pas de favoriser la même tactique des partis, dans leurs luttes sans cesse renaissantes. Les questions religieuses furent ainsi choisies dans les deux Conseils pour terrain d'attaque contre le Directoire. Aux Anciens, Portails, le futur ministre des cultes du premier Empire, déjà remarqué pour sa sollicitude en faveur des émigrés et des nobles, prit la défense des prêtres non assermentés que l'on accusait d'être des fauteurs de contre-révolution.
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Aux Cinq-Cents, le jeune Camille Jordan, encore tout ému, dans l'ardeur de ses vingt-six ans, des excès qu'il avait vu commettre à Lyon, fut nommé ra})porteur de la commission chargée d'examiner les lois en vigueur sur la police des cultes et de proposer les modifications que les circonstances semblaient imposer. Son rap))ort, qui consista surtout dans un discours enflammé d'où est née sa réputation d'orateur, exposait des principes justes, encore qu ils fussent exprimés avec une emphase dangereuse. Comme le dit M. Thiers, « employait-on les véritables formes, choisissait-on le véritable moment, pour présenter de semblables réclamations? Si, au lieu d'en faire l'un des griefs du grand procès intenté au Directoire, on eût attendu un moment plus convenable, donné aux passions le temps de se calmer, au gouvernement celui de se rassurer, on aurait infailliblement obtenu les concessions désirées. Mais par cela seul que les contre-révolutionnaires en faisaient une condition, les patriotes s'y opposaient; car on veut toujours le contraire de ce que veut son ennemi. En entendant le son des cloches, les patriotes auraient cru entendre le tocsin de la contre-révolution. Ils avaient leurs passions composées d'erreurs , de craintes, de haines, qu'il fallait aussi comprendre et ménager. Le rapport de Camille Jordan fit une sensation extraordinaire, car il touchait aux ressentiments les plus vifs et les plus profonds. Il fut l'acte le plus frappant et le plus dangereux des Clichyens, quoique au fond le plus fondé. Les patriotes y répondirent mal, en disant que l'on proposait de récompenser la violation des lois par l'abrogation
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des lois violées. 11 faut en effet abroger les lois inexécutables. »
Royer-Collard eut une grande part dans cet « acte dangereux » de la faction des Clichyens. Il prononça, dans la discussion du rapport de Camille Jordan, Tunique discours qui ait marqué son court passage dans le conseil des Cinq-Cents, et qui n'obtint pas un retentissement moins considérable que le rapport de son jeune collègue. C'est à proprement parler son premier discours politique : il est déjà de la plus grande manière de cet orateur, appelé à devenir unique en son genre dans nos assemblées; on y trouve ces généralisations hardies et puissantes, ces larges et belles formules, cette force dans la raison et cet éclat dans la magnificence du langage, qui font des productions oratoires de M. Royer-Collard de véritables chefs-d'œuvre littéraires.
11 s'était placé, dès son début, sur un terrain inexpugnable, l'article 354 de la Constitution de l'an m, lequel portait : « Nul ne peut être empêché d'exercer, en se conformant aux lois, le culte qu'il s'est choisi. Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d'aucun culte. La République n'en salarie aucun. »
En matière de cultes, liberté pour l'individu, abstention de l'Etat : voilà le droit nouveau, proclamé par la Révolution. Royer-Collard en déduisait l'obligation pour l'Etat de n'imposer l'injustice d'aucune gêne particulière aux prêtres catholiques, ministres d'un culte librement choisi par un certain nombre de citoyens.
Ce n'était pas qu'il n'aperçût jusque dans leurs dernières conséquences les conclusions logiques où
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pouvaient entraîner les a])plications de détail de ce droit nouveau, et qu'il ne les craignît pour la France.
« C'est de la législation américaine, disait-il, que nous avons emprunté la plupart de nos maximes, sans prévoir peut-être assez la prodigieuse différence de l'application qu'elles subissent parmi nous. Là, une multitude de sectes éparses sur un vaste territoire s'entremêlent en quelque sorte dans chaque cité et jusque dans le sein des familles. Ici, trois religions à peine se partagent une population de vingt-six millions d'hommes, et, dans ce partage excessivement inégal, la religion catholique rallie sous ses antiques bannières les sept huitièmes des Français. Elle a survécu à la monarchie dont elle avait précédé la naissance; elle a triomphé des attaques qui lui ont été livrées par la tyrannie révolutionnaire. Transmise à la génération présente par l'éducation domestique et par l'enseignement public, la persuasion et l'habitude en ont gravé l'inefl'açable empreinte dans les cœurs. C'est cette religion qui est la base de la morale j)opulaire, c'est elle qui sanctionne les devoirs qui lient les citoyens entre eux et les corps de l'Etat. Ebranlée pendant quelque temps par cet esprit de discussion et de subtilité (^ui atteste moins peut-être les lumières de la civilisation que la corruption des mœurs et l'avilissement des caractères, elle a poussé de nouvelles et profondes racines dans le sol fertile de la persécution. » Tout était nouveau dans un pareil langage, après les temps que la France venait de traverser, et moins de quatre ans après la déprêtrisation, le culte
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de la Raison clans Xotre-Dame et la fête solennelle de l'Etre suprême célébrée par Robespierre avec une gravité digne du pontife d'une religion nouvelle. Mais voici qui était encore plus hardi, et tranchant dans le vif de la question.
« Vous ne voulez pas détruire le catholicisme en France, parce que vous n'èles pas d'absurdes tyrans; vous ne le devez pas, parce que le culte catholique est, comme tous les autres, sous la garantie de la Constitution. Je me hâte d'affirmer que vous ne le pouvez pas. La destruction du catholicisme ne pourrait s'opérer que de deux manières, ou par l'anéantissement de tout principe religieux, ou par l'établissement d'une religion nouvelle, qui deviendrait aussi la religion de la majorité. Ce n'est pas à des législateurs éclairés qu'il est besoin de redire que jamais, non jamais, ils ne donneront le change au plus impérieux besoin de la multitude, le besoin de croire, de s'étendre dans l'avenir, d'étendre ses espérances et ses craintes au delà des bornes du monde physique et de la vie humaine.
« Et si les principes religieux sont inhérents à notre nature, en telle sorte que nous ne puissions pas, même par la pensée, en séparer l'existence des sociétés civiles, où est-elle la religion plus digne que la religion catholique de la protection des lois et prête à s'élever triomphante sur ses ruines? O vous qui, dans la profondeur de votre ineptie, prétendiez substituer aux dogmes d'une religion que dix-huit siècles ont couverte de leur vénérable poussière je ne sais quelles niaiseries philosophiques, savez-vous ce que c'est qu'une religion? Avez-
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VOUS dénombré, selon la magnifique expression de Montesquieu, les innombrables fils par lesquels elle vous attache. Mais non, c'est un but bien différent qui vous attire, vous laissez apercevoir qu'il s'agit par vous de rallier une secte politique — >'
Par ce dernier mot, R.oyer-Collard rentrait dans la politique, et dans sa péroraison il marqua d'un irait })rotond le caractère qu'il avait voulu donner à son intervention, en disant : « Représentants du peuple, entre tous les moyens d'action que vous a confiés sa volonté souveraine, c'est à la justice que vous accorderez la préférence. Gardiens de Tordre social, c'est la justice que vous placerez entre les intérêts discords et les passions rivales; hommes d'État, vous vous emparerez encore de la justice comme du plus profond des artifices et de la plus savante des combinaisons politiques. Par elle vous pacifierez le présent et vous conjurerez l'avenir : par elle vous relèverez l'opprimé, vous épouvanterez l'oppresseur. Aux cris féroces de la démagogie invoquant l'audace et j)uis l'audace et encore l'audace, représentants du peuple, vous répondrez enfin par ce cri consolateur et vainqueur qui retentira dans toute la France : la justice et puis la justice et encore la justice! »
Sainte-Beuve avait été vivement frappé de cette péroraison véhémente. Il n'y voulait pas voir un coup heureux d'éloquence, il la jugeait profondément méditée dans le silence du cabinet et apportée à la tribune par un homme politique de trente-quatre ans qui tenait à bien indiquer, dès ses premiers pas dans la carrière, quelle ligne il entendait suivre. En
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reprenant dans sa forme, pour lui donner un tout autre esprit, la parole la plus hardie du plus puissant des tribuns de la Révolution, de ce Danton en qui sa clairvoyance avait reconnu un vrai génie politique, Royer-Gollard, selon Sainte-Beuve, prenait un engagement et prêtait un serment qu'il a tenus tous les deux.
Six semaines après les débats sur les affaires des cultes dans les Conseils eut lieu le coup de force de Fructidor. Des soldats commandés par le pouvoir civil attentèrent à l'inviolabilité, nécessaire en tout pays libre, des représentants de la nation; plus de cinquante membres des deux Conseils furent arrêtés et déportés dans les marais meurtriers de Cayenne; le Directoire s'épura lui-même, en éliminant quelques-uns de ses membres, et les élections de 1797 furent annulées. De ce nombre était celle de Royer- Collard dans la Marne, et parmi les victimes de cet acte de violence il comptait ses deux amis les plus intimes, Camille Jordan et Quatremère de Quincy, sans parler de Barbé-Marbois et de quelques autres.
Telle fut la cause de la rupture irréparable et définitive de Royer-Collard avec le parti de la Révolution française : Fructidor lui parut un de ces attentats à la fois iniques et ineptes, par lesquels, en se laissant glisser jusqu'au crime, se perdent les meilleures causes. Ce qu'il y a de certain, c'est que Fructidor fut un grand malheur pour la liberté, que les auteurs de ce coup de force croyaient très sincèrement défendre contre ses plus perfides ennemis. Dès que l'armée prend parti dans les querelles politiques d'un peuple qui aspire à vivre libre, on peul dire
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avec raison que tout est perdu; mais quand l'armée se tourne contre ceux que la nation a chargés de parler et de ])enser en son nom, c'est le crime irrémissible. Fructidor annonçait Brumaire. Royer-Collard jugea qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui dans les voies où l'on allait jeter la France et il se retira de la vie publique.