‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 12 sur 58 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Pierre-Paul Rubens.

Voyage de Rubens en Hollande. — Ses missions diplomatiques. — La paix entre l'Angleterre et l'Espagne est conclue par lui. — Charles P*" et Philippe IV lui donnent le titre de chevalier. — Il épouse en secondes noces Hélène Fourment. — Il renonce aux affaires politiques. — Sa mort. — Caractère de ses tableaux comparés à l'esprit de son siècle.

Éprouvant l'impérieux besoin de voyager pour se distraire, Rubens tourna ses regards du côté de la Hollande. Il s'était jadis lié à Rome avec Poelenburg , pendant que celui-ci étudiait dans l'atelier d'Elzheimer. Depuis lors il était revenu voir les plaines fertiles de la Gueldre et en habitait la capitale. Le peintre flamand lui écrivit pour lui annoncer la mort de sa femme et sa prochaine arrivée. Si la douleur lui faisait choisir ce pays plutôt qu'un autre, elle le conseillait admirablement. C'est là que devraient se réfugier tous les cœurs malades, toutes les Ames dégoûtées de la vie ou torturées de secrets clia-

grins. Sous cet air lourd, au milieu de ces horizons sans grandeur, on se pénètre à plaisir du calme de la nature et du sentiment de Finsignifiance humaine. Près des flaques d'eau marécageuse où s'étend une sorte de lèpre végétale, où flotte, comme un emblème de tristesse, le cygne toujours grave et toujours silencieux, on passe en revue ses douleurs d'autrefois, on s'enivre de son propre abandon, de sa mélancolie et de la sourde conscience de ses forces inutiles. Le vent gémit dans les roseaux d'une voix douce et lamentable ; un hêtre violet réfléchit à vos pieds, sur l'eau brune, son obscur feuillage ; de loin en loin s'ouvre au milieu des nues quelque meurtrière, par où le soleil brille comme du fond d'un cachot. Les vapeurs dont l'air est nnp régné, le bétail qui broute avec nonchalance une herbe mêlée de joncs, la pale fumée de la tourbe ondoyant au-dessus des maisonnettes, tout vous invite à la patience, tout endort l'affliction et les regrets.

La première ville où entra Rubens fut Gouda, que les magnifiques vitraux de son église principale ont rendue célèbre. Joachim Sandrart s'y trouvait accidentellement. Ce fut pour lui une grande joie d'apprendre que ce maître fameux venait d'arriver. Il alla aussitôt à sa rencontre, lui témoigna son admiration et le pria de vouloir bien disposer de lui. Rubens accepta ses oflres de service et ils convinrent de parcourir ensemble la Hollande. Ils allèrent d'abord voir Jacques Bfok de Gouda, qui les reçut dans son atelier. Ce peintre jouissait alors d'une brillante réputation, que les deux artistes ne jugèrent point supérieure à son talent. Pierre-Paul dit qu'il ne connaissait en Belgique et en Hollande personne de plus habile à rendre les eftets de l'architecture

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et de la perspective * . Jacques Blok est maintenant aussi oublié que son marchand de couleurs : pauvre gloire humaine! Rubens lui acheta quelques ouvrages.

Ils se rendirent ensuite à Utrecht, où Poelenburg les festoya de son mieux, les accabla de politesses et fit tous ses efforts pour les divertir. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que le peintre emporté admira, dit-on, les œuvres patientes et méticuleuses du Hollandais. Sa manière en même temps flasque et dure ne lui répugna point. Il voulut posséder plusieurs de ses miniatures, dans lesquelles l'ivoire tient lieu de chair et une végétation factice remplace le paysage. On conçoit que Poelenburg s'estima très-honoré de cette visite ; pour en consacrer le souvenir, il exécuta un tableau où on le voyait causant dans son jardin avec son illustre ami. Rubens dessiné de profil, la tête nue, enveloppé d'un manteau écarlate, se tient devant la femme de son hôte, qui l'écoute assise sur un banc ^.

Un peintre plus distingué habitait la même ville , Gérard Honthorst, dont Sandrart avait été l'élève. Ce dernier conduisit l'Anversois chez son ancien maître. Il était occupé à peindre Diogène, qui, une lanterne en main, cherche un homme sur la grande place d'Athènes, et il avait si bien rendu ce trait de mordante raillerie que l'artiste belge fut frappé d'étonnement. Quoique l'œuvre n'eût pas reçu les derniers coups de pinceau, il en fit sur-le-champ l'acquisition. Il admirait la savante manière dont Gérard Honthorst disposait son clair-obscur, employant avec largeur et finesse la lumière et l'ombre.

Ils rendirent encore visite à Abraham Bloemaert, qui,

* Houbraken, t. II, p. 92. — Campo Weyerman, t. H, pages 175 et 176. ^ Smith, Catalogue raisonné of the works, etc., t. II, p. 34.

après de longues aventures et des malheurs de tout genre, s'était fixé dans cette ville. C'était un des doyens du métier, car il n'avait pas moins de soixante-deux ans. Rubens lui témoigna une estime respectueuse et acheta quelques-unes de ses productions. Ayant ainsi vu les différents ateliers d'Utrecht, ils se préparèrent à aller plus loin.

L'auteur de la Descente de Croix avait en effet trouvé la compagnie de Sandrart si agréable qu'il l'avait prié de ne pas le laisser continuer seul son voyage. Ils s'acheminèrent donc ensemble vers Amsterdam. Depuis la séparation de la Belgique et de la Hollande, cette reine du Zuyderzee prenait de rapides accroissements et devenait le centre du commerce néerlandais. Les deux voyageurs allèrent d'ateliers en ateliers, comme ils l'avaient fait à Utrecht. Les écoles septentrionales des Pays-Bas étaient dans toute leur verve et toute leur splendeur. Notre artiste admirait franchement leurs poétiques ouvrages, si différents des siens. Il en acheta un bon nombre , puis , au bout de quinze jours, prit la route de la Haye, où Sandrart le quitta. Pierre-Paul revint chez lui continuer ses travaux. On pense que l'infante Isabelle, veuve depuis cinq ans, l'avait chargé d'une mission secrète pour les États de Hollande, mais il n'est pas probable qu'elle eût voulu l'occuper d'affaires politiques dans un pareil moment. Ce premier voyage fut sans doute un simple voyage de consolation.

L'année suivante, la princesse le chargea en effet d'une transaction diplomatique. Le rôle était grave : il s'agissait de conclure un traité de paix entre l'Espagne et l'Angleterre. Rubens devait avoir une conférence avec l'ambassadeur de la Grande-Bretagne à la Haye, le sieur

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Ballliazar Gerbier, mais un passeport était d'abord nécessaire. Le résident le lui fit parvenir et lui assigna pour lieu de rendez-vous la ville de Delft ou celle de Rotterdam. L'artiste choisit la première et s'y trouva le 21 du mois de juillet 1627 *. « Brouillée avec l'Angleterre et peu d'accord avec l'Espagne , la France avait un grand intérêt à empêcher le rapprochement de ces deux puissances qui ne pouvaient se réunir que contre elle. Les eflbrts de Richelieu eurent donc pour objet d'y mettre obstacle, et pour cela, il offrit la paix à l'Espagne ^ » Un aussi habile joueur prenant les cartes et employant toute sa finesse à tromper ses adversaires , l'inlante et l'artiste n'obtinrent [pas grand résultat. IjO souple cardinal les environnait de feintes si nombreuses, qu'ils ne savaient plus où donner de la tête et qu'il leur en prenait des éblouissements. Une année se passa, au bout de laquelle ils furent aussi avancés que s'ils n'eussent rien fait. Rubens avait continué la négociation par lettres, mais ses lettres ne servaient pas plus que ses discours. Le roi d'Espagne voulut examiner cette correspondance, et il donna l'ordre qu'elle lui fût expédiée ^. L'archiduchesse lui objecta que personne ne pouvait la comprendre , excepté Rubens lui-même, à cause du style énigmatique et d'une foule de détails qui exigeaient un commentaire. Le 6 juillet, Phdippe IV la pria d'envoyer Rubens à Madrid avec tous ses papiers. Le grand homme partit

* Il y avait aloi's plus d'un au que la femme de Ùubens élaît morte. S^ii n'avait pas fait deux voyages en Hollande, comment peut -on supposer qu'il eût attendu si longtemps pour chercher à se distraire de sa douleur? La lettre à Poelenburg et celle du 15 juillet 1626 prouvent au contraire qu'il partit presque immédiatement.

- Emile Gachet, Lettres inédites de Rubens, p. 39.

■"^ Lettre fin roi d'Espagne à l'Infante, en date du l^^ mai 1628.

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donc pour l'Espagne au commencement du mois de septembre ou dans les derniers jours du mois d'août 1628. Le roi d'Espagne l'accueillit avec toute la faveur qu'il méritait : il avait une grande estime pour son caractère et une vive admiration pour son talent : aussi l' avaitil anobli dès l'année 1624. On lit dans les lettres patentes qui lui lurent alors expédiées : « Sçavoir faisons que nous, les choses susdites considérées, et eu esgard à la grande renommée que le suppliant a mérité et acquis par l'excellence de l'art de peinture et rare expérience en icelle, comme aussy par la science qu'il a des histoires et langues, et autres belles qualitez et parties qu'il possède, et qui le rendent digne de nostre royale faveur, avons accordé et accordons audit Pierre-Paul Rubens, à ses enfants et postérité mâles et femelles ledit titre et degré de noblesse, etc ^ » L'Infante l'avait par suite créé gentilhomme de sa chambre, titre qu'un roturier ne pouvait obtenir. Le monarque et le peintre étaient donc d'anciennes connaissances, au moins sous certains rapports. Mais leurs dialogues secrets, leurs conférences politiques, les mesures que prit le roi ne furent pas plus utiles que les démarches et les lettres du grand homme. Le cardinal de Richelieu poursuivait ses intrigues : son artificieux génie les tenait en échec et les paralysait. Rubens s'aperçut bientôt qu'il ferait mieux de peindre que de négocier. Il exécuta cinq portraits divers de Philippe IV et autant de la reine, Elisabeth de Bourbon, puis les

* Dans cet acte, les armes données à Rubens sont ainsi décrites : « Un escu parti en face, le dessus d'or à un cornet de sable, et deux quintefeuilles aux cantons percées d'or, le dessous d'azur à une fleur de lis d'or, l'heaume ouvert estreillé, les hachenients et borlet d'or et d'argent, et pour le cimier, la raesnie fleur de lis d'or. » Particularités et documents inédits sur Bidyens, par Gachnrd.

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images du duc d'Olivarez et de quelques dames et seigneurs. Il copia ensuite deux tableaux du Titien, qui ornaient la demeure royale, le Bain de Diane et V Enlèvement de Déjanire : on voulait donner les modèles au prince de Galles, qui courtisait l'Infante ; mais le mariage n'ayant pas eu lieu, et le duc de Buckingham, avec son étourderie habituelle, ayant oublié d' emporter les ouvrages offerts, l'Espagne resta maîtresse des originaux et des traductions. L'habile chef d'école peignit en outre huit morceaux étendus pour la grande salle du palais ; de ce nombre furent V Enlèvement des Sabines et la Réconciliation des Sabins et des Romains, que possède à présent l'Escurial. On cite encore parmi les tableaux qu'il fit alors un Martyre de saint André et une Adoration des Mages. Les critiques et les voyageurs qui en ont dit quelques mots, ne nous apprennent point si les maîtres espagnols ont influé sur le caractère de ces productions. Mais il est vraisemblable que Rubens fut inaccessible au delà des Pyrénées comme au delà des Alpes.

Pendant son séjour en Espagne, il écrivait à son ami Gevaerts, chargé de veiller sur son fils : Albertulum meum, ut imaginem meam, non in sacrario vel lazario, sed musée tuo habeas rogo. Amo puerum, et serio tibi, amicorum principi et musarum anlistiti, commendo, ut curam ejus, vivo me vel mortuo,juxtà cum socero et fratre Brantiis suscipias K — <c Je vous prie de placer mon petit Albert, comme mon image, non dans votre oratoire ni dans votre infirmerie, mais dans votre musée. J'aime cet enfant et je vous recommande d'une manière sérieuse, à vous le principal de mes amis, le prêtre des muses, d'en avoir le plus grand

* Lettres inédites de Rubens p. 223. Celle d'où nous tirons ce passage porte la date du 29 décembre 1628.

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soin avec mon beau-père, avec mon beau-lrère Brandi, et pendant ma vie et après ma mort. )^ On voit ipie Rubens était aussi bon père que bon époux , comme disent les épitaphes : or, il avait peur qu'Albert ne tombât dans la dévotion, crainte qui vient à l'appui de nos jugements et serait singulière chez \in peintre catholique.

Cependant la négociation tramait toujours et le printemps de l'année 1629 arrivait. Jean, duc de Bragance, qu'une heureuse conspiration plaça plus tard sur le trône de Portugal , entendant sans cesse parler du grand homme qui excitait l'admiration de toute la cour, lui témoigna le désir de le connaître et le pria de le venir voir dans sa maison de chasse de Villa- Viciosa. Rubens n'avait ni timidité, ni fausse honte : il promit de lui rendre visite sans délai. Philippe IV l'ayant autorisé à faire ce voyage, un bon nombre de cavaliers flamands et espagnols voulurent le suivre. Une troupe assez considérable de gentilshommes se mit donc en route avec lui. Quand ils approchèrent du pavillon où se tenait le futur monarque, on lui annonça que le peintre allait arriver, mais ayant derrière lui un grand cortège. Le prince ne s'attendait pas à recevoir une si nombreuse compagnie, et la dépense, l'embarras qu'elle devait lui causer, le remplissant d'inquiétude, il envoya un de ses chambellans à leur rencontre, avec ordre de leur dire que des affaires importantes l'avaient forcé de partir subitement pour Lisbonne, mais qu'il était chargé d'offrir au peintre une bourse de cinquante pistoles i le duc voulait ainsi l'indemniser de ses frais de voyage.

Grande fut la surprise de toute la caravane : les seigneurs avaient peine à se rendre compte d'une impolitesse et d'une mesquinerie semblables. Un prince mon-

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trer tant d'avarice ! Mais le peintre éinineiil les tira d'allaire : « Messire, dit-il au geiitillioinme, assurez, je vous prie, le duc de mon humble respect et du plaisir que j'aurais eu à le voir. Lui ayant obéi avec tant de promptitude, je suis chagriné de ne pouvoir lui ofïrir personnellement mes hommages. Le but de ma visite n'était pas de recevoir cinquante pistoles, puis([ue j'en ai apporté mille pour les dépenses que je comptais faire à Yilla- Viciosa ' . »

Philippe IV, voyant que ses intrigues épistolaires avortaient l'une après l'autre, Ibrma le dessein d'envoyer Rubens dans la Grande-Bretagne. Mais avant son départ, il voulut lui donner une marque de satisfaction, et le nomma secrétaire de son conseil privé ^. Il faisait bien de lui accorder des honneurs, car il était si pauvre qu'il lui remit un billet pour l'archiduchesse, où il la priait de lui payer ses frais de route : il n'avait pu les solder luimême. Le 27 avril 16i9, l'artiste diplomate quitta l'Espagne, et le 12 du mois suivant, il était à Paris ^. Lors- ([u'il eut rendu compte de sa mission et montré les lettres qui l'accréditaient auprès du roi d'Angleterre , Isabelle le laissa prendre seulement trois ou quatre jours

* Michel, Campo Weyernian, etc. — Descamps a la sottise de raconler cette anecdote, comme si le fait avait eu lieu pendant le premier voyage de Rubens à Madrid, lorsque, jeune encore et peu célèbre, il y fut envoyé par le duc de Mantoue. Inutile de dire que les plagiaires ont suivi les traces de Descamps.

2 Les lettres patentes qui lui confèrent ce titre ont été publiées pour la première fois par M. Gacliard; Particularités et documents inédits sur Rubens. L'acte n'est pas daté, mais sur les comptes de la chancellerie d'Angleterre^ relatifs au séjour de Rubens à Londres, pendant les premiers mois de l'année 1630, on lit : Piere Paolo Rubens secretary and councilor of state tu the king of Spain, etc. Sa nomination était donc antérieure.

3 Lettre de Dupuy à Gevaerts, portant cette date; la première se trouve sur le billet du roi.

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do repos dans sa maison d'Anvers : elle lui ordonna ensuite de s'embarquer à Dunkerque.

Rubens se trouva donc bientôt en présence du malheureux Charles Stuart, qui devait un jour périr sous la hache du bourreau. Sa figure portait une sorte d'empreinte fatale ; avant même que les révolutions y eussent projeté leur ombre, elle offrait un caractère de tristesse et de mélancolique résignation. Dans ses yeux pleins d'une opiniâtreté invincible, on lisait comme une arrière-pensée qui le tourmentait de sombres présages. Sa tête, trop grosse pour son corps, avait l'air de ces fruits trop lourds que la moindre tempête sépare de leur branche. Le prince et l'artiste formaient un vivant contraste. Tout, chez l'un, était calme, espoir, bonheur, sérénité ; son regard, sa contenance, le son de sa voix attestaient les favorables dispositions du sort envers lui ; chez le monarque, tout respirait l'infortune, et l'on sentait, pour ainsi dire , en l'approchant, le mauvais génie attaché à ses pas.

Charles I" accueillit Rubens avec l'affabilité que le grand homme faisait généralement naître dans les cœurs, ceux des jaloux exceptés. Il lui adressa une foule de questions politiques et personnelles, et fut charmé de ses réponses. Pour profiter de son talent, pour se ménager un entretien plus libre qu'une audience officielle, il le pria de vouloir bien exécuter son portrait, lui assignant un jour et une heure. Le peintre fut exact au rendezvous; là, en traçant l'image du prince, en laissant courir son pinceau sur la toile, il reprit toute la négociation, développa toutes les circonstances de cet imbroglio diplomatique etexposa les projets du roi d'Espagne. Charles!" les trouva conformes à ses désirs : il fui alors conveun

qu'il enverrait un ambassadeur à Madrid, pendant que le roi catholique enverrait le sien à Londres, et que Ton stipulerait définitivement les clauses du traité. Le grand trésorier Cottington se rendit en Espagne et don Carlos Coloma vint en Angleterre. Rubens, après une longue suite de marches et de contre-marches, l'emportait sur l'habile tactique de Richelieu. Il fallut bien encore tergiverser quelque temps pour l'honneur des deux plénipotentiaires. Mais, malgré leur adresse, ils parvinrent au but de leur mission et, le 17 décembre 1629, la paix entre les deux couronnes fut signée. Voulant le récompenser de la part qu'il y avait prise, le roi le créa chevalier de l'Eperon d'Or, le 21 février 1630 \ et lui fit présent de la riche épée dont il s'était servi pour lui conférer ce nouveau titre. On en a plusieurs fois gravé le dessin, Michel affirme que la cérémonie eut lieu en plein parlement, mais une liste manuscrite des chevaliers institués par le monarque prouve que ce fut à Whitehall ^. Charles 1" défraya d'ailleurs pendant tout le temps de leur séjour Rubens et son beau-frère, Henri Brandt, qui l'avait accompagné ^. Là ne se borna point sa munificence : avant de le quitter, l'artiste reçut de lui une bague ornée d'un diamant et un magnifique cordon de chapeau ^. Philippe IV lui envoya pour sa part un bassin

1 Les lettres patentes sont datées du 15 décembre seulement. Le prince ajouta aux armes de Rubens un canton de gueules au lion passant d'or.

2 « Feb. 21, 1629-1630. Sir Peter-Paul Rubens, ambassador from the archdutchess at Whitehall. » Archives royales d'Angleterre. Il ne faut pas oublier que Tannée commençait alors à Pâques.

3 Les frais furent de 128 1. 11 sh. ou 3,214 francs. Le compte existe encore dans les registres de la chancellerie. Mémoires et documents inédits sur A, Van Dyck, P. P, Rubens et autres artistes contemporains, par Hookham Carpenter, p. 207.

Selon Michel, le roi aurait détaché le cordon de son propre chapeau pour l'offrir à Rubens et ce cordon aurait valu à lui seul trente mille francs;

et une aiguière d'argent, que possède encore un amateur d'Anvers. Comblé d'honneurs et de riches -cadeaux, le grand homme retourna enfin chez lui.

Mais il n'y demeura pas longtemps : la paix conclue entre les deux puissances exigeait que l'on prît certaines dispositions en faveur du commerce ; elle allait d'ailleurs redoubler, selon toute apparence, la haine de la Hollande. Isabelle jugea nécessaire d'envoyer de nouveau Rubens à Madrid, afin de s'entendre avec le roi sur ces difierents points et de lui donner le détail de ses négociations avec Charles I". Philippe IV, le duc d'Olivarez, tous les seigneurs de la cour le fêtèrent et l'accablèrent d'éloges. Le prince et le ministre ne savaient comment lui prouver leur reconnaissance pour avoir terminé une guerre désastreuse, que l'on finissait par croire interminable . Des lettres patentes du 15 juin 1630 nommèrent son fils Albert secrétaire du conseil privé, charge qu'il ne devait exercer toutefois qu'après la mort ou la démission de Pierre- Paul. Un acte du 21 août confirma le titre de chevalier qu'il tenait du roi d'Angleterre \ A ces honneurs vinrent se joindre de magnifiques présents, et la mission de Rubens étant désormais achevée, il alla se reposer de ses fatigues dans sa ville natale.

Une foule de travaux l'y appelaient depuis longtemps

mais, avec l'anneau, il ne coûta que 500 livres sterling, ou 12,500 francs. Un compte de la chancellerie le prouve péremptoirement. Hookham Carpenter, loco citato.

ï « A l'avis et favorable intercession de notre très-chère et très-aimée bonne tante, M""^ Isabelle Claire Eugénie, le dit Pierre-Paul Rubens fait et créé, faisons et créons chevalier par ces présentes, voulant et entendant qu'il soit tenu et réputé pour tel , et jouisse de toutes les prérogatives attachées à ce titre par toutes nos terres, nommément dans nos Pays-Bas , tout ainsi et en la même forme que s'il eût été fait et créé chevalier de notre propre main, etc. »

PIERRE-FAUL RUBENS.

et un dessein de la dernière importance pour son avenir le préoccupait. Malgré ses cinquante-trois ans, il était amoureux d'une jeune fille qui en avait à peine seize. Sa gloire et sa honne mine furent sans doute regardées par elle comme de suffisantes compensations. Elle était d'ailleurs sa nièce par alliance, la sœur de sa première femme, Claire Brandt, ayant épousé Daniel Fourment, homme laborieux qui prospérait dans le commerce * ; elle eut pour témoins son père et son oncle. Rubens se maria le 0 décembre 1630, à l'église Saint- Jacques ^ : sa nouvelle compagne s'appelait Hélène Fourment ^ et possédait la fraîche carnation du pays. Elle en avait d'ailleurs les habitudes tranquilles : c'était une personne bien élevée , modeste , pieuse et régulière. Elle semble avoir été fidèle au vieux Rubens ; elle lui donna cinq enfants et fut respectée par la calomnie, chose extraordinaire en Belgique. Dernier rayon de soleil éclairant la vie du grand homme, elle mêla son sourire aux pensées de plus en plus graves qui l'assiégeaient.

Pendant trois années, Rubens avait presque toujours vécu hors de chez lui; après tant de voyages, de confé-

* L'épitaphe de Jean Brandt, mort au mois de septembre 1639 et enterré dans l'église de l'abbaye Saint-Michel , constate cette parenté ; on y lisait : Liberis quatuor, turbato naturœ ordine, superstes : Henrico et iOHmm, jurisconsultis^ cœlibibus ; ïsabell^e Clarté, quarumUla Petro Paulo Rubens, Equiti, pictorum omnis œvi facile principi ; hœcDxmELi Formentio, negotiatori sedulo, nupta fuit. — Et plus loin : — Rubenii et FORMENTimepoïes, Avo Aviœque benè merentibus posuerunt. Papebrochius, Annales antwerpienses, t. IV, p. 396 et 397.

2 Le livre des mariages en fait ainsi mention :

Petrus-Paulus Rubens, Helena Fourment,

soleranisatum ipso Nicolai die 1630, cum dispensatione proclamationum et temporis clausi, coram Petro Fourment et Daniele Fourment.

3 On a défiguré ce nom de toutes les manières, mais telle en est la véritable orthographe, comme le prouvent le livre des mariages de l'église St-.lacques et la signature de la jeune personne.

renées politiques et de démarches, la tranquillité dut lui paraître délicieuse ; une jeune femme égayait sa splendide maison, et la verve de ses beaux jours ne l'avait pas abandonné. Tous ses élèves étaient devenus des artistes fameux : Antoine van Dyck, Jordaens, Snyders, Teniers, Gérard Seghers, Pierre Soutman, Juste van Egmont, Erasme Quellyn, Jean van Hoeck fixaient l'attention de l'Europe entière. Ceux qui n'avaient pas été au loin chercher fortune, l'aidaient dans ses travaux. Il eut besoin de leur secours fiHal pour une entreprise considérable, dont l'avait chargé le roi d'Angleterre. C'était une suite de peintures qui devaient orner la salle des banquets à Whitehall, neuf tableaux et un plafond. Le sujet choisi par le prince était l'histoire allégorique de Jacques P^ Rubens suivit encore cette fois la triste méthode qui fatigue le spectateur dans la galerie du Luxembourg. Des emblèmes sans charme remplacèrent la poésie de la vérité : les dieux et les déesses de l'Olympe se substituèrent aux personnages réels, qui eussent éveillé un bien autre intérêt. Voici, par exemple, comment il a disposé le second morceau. Le fils de Marie Stuart est assis sur le trône, vêtu de ses habits d'apparat. Bellone agite à sa gauche les dards brûlants de la foudre ; devant lui se traîne la Discorde, tenant en main sa torche incendiaire. Le roi se détourne avec horreur pour ne point voir ces deux furies, causes de tant de maux, et porte aftectueusement ses regards sur deux femmes qui s'embrassent, images de la Paix et de l'Abondance. A côté d'elles se tient Mercure, paralysant la Guerre, l'Envie et le Mal, en les touchant de son léthargique caducée. Deux génies, qui planent dans les airs, apportent au souverain une couronne triomphale. Ces acteurs chimériques, froids

comme les brouillards de la nuit, ne captivent guère Tintelligence, et, pour parler sans détour, on aimerait mieux autre chose.

Rubens, pendant qu'il séjournait à Londres, ne fit que tracer les esquisses des divers tableaux : il commença les peintures après son retour, et l'on croit que Jordaens y mit la main. Là, comme dans presque toutes les compositions de Pierre-Paul, domine cette exubérance de formes qui dépasse les limites de la nature. L'arbitraire des proportions égale les caprices de l'invention. En considérant ces audacieuses hyperboles, on se demande si l'auteur n'a pas été le plus fantastique des peintres. Elles lui ont fait adresser, en Allemagne, un reproche ingénieux; on a émis l'opinion qu'il avait dédaigné les difficultés morales de son art, plutôt qu'il n'avait su les vaincre. Ses goûts personnels ont été le moule dans lequel il a fondu toutes les données; son individualité s'offre partout , au lieu des caractères spéciaux que réclame le sujet ^ Cette méthode paraît plus prompte et plus facile que la méthode contraire ; le génie a cependant l'habitude de prendre ainsi l'univers entier pour miroir.

Rubens ne se hâta point de mettre en œuvre sa conception emblématique : elle l'occupa six ans d'une manière intermittente , comme le démontrent les pièces publiées par Carpenter ^, et lui fut payée 3,000 livres sterling ou 75,000 francs, ce qui, d'après son mode d'estimation, donne lieu de supposer qu'elle lui coûta un an de travaiP.

* Rathgeber, ^nna^m der niederlàndischen Malerei, Von Rubens abreise nach Italien bis auf Rembrandt' s tod, p. 3. 2 Pages 210 et suivantes.

^ Rubeas peignit encore pour Charles P"" un tableau symbolique représentant la Paix et la Guerre, Peace and War; un saint Georges, qui était

Les nombreuses demandes dont il était accablé, la présence d'une jeune femme et une nouvelle mission de la Régente des Pays-Bas expliquent en partie cette lenteur si opposée à ses habitudes. Il s'agissait de conclure un traité de paix entre la Belgique et la Hollande. On a fait grand bruit des relations du peintre avec les monarques et de nobles personnages ; on a beaucoup parlé de ses ambassades, de ses honneurs, de ses titres ; le chevalier Rubens semblait plus important, plus digne de l'histoire que le simple artiste, descendant d'une famille roturière et d'un épicier parvenu. Mais on ignore combien de fois sa patience fut mise à l'épreuve, combien d'outrages lui valurent ses brillantes fréquentations. L'orgueil de caste uni à la sottise ne respecte que lui-même. Une circonstance de ses nouvelles négociations fera entrevoir les injures demeurées secrètes. Le 7 décembre 1632, l'archiduchesse avait envoyé des ambassadeurs à la Haye ; le principal était Philippe d'Aremberg, duc d'Arschot, chevalier de la Toison d'Or. Des obstacles étant survenus, la princesse fit partir Rubens pour la Hollande, avec l'autorisation du roi d'Espagne. Le duc d'Arschot fut mécontent de cette préférence donnée au peintre : il exigea qu'il fût rappelé. Isabelle céda, et il s'ensuivit une correspondance entre l'artiste et le premier plénipotentiaire. Celui-ci ayant demandé à Rubens les papiers dont on l'avait pourvu, le grand homme lui répondit :

Monseigneur, « Je suis bien marri d'entendre le ressentiment que

le portrait du roi, tandis que Cléodelinde sauvée par lui était l'image de la reine ; les modèles d'une aiguière et d'un bassin, où l'on voyait le jugement de Pâris et l'histoire de Galathée.

vostre excellence a monstre sur la demande de mon passeport, car je marche de bon pied, et vous supplie de croire que je rendrai toujours bon compte de mes actions. Aussi, je proteste devant Dieu, que je n'ay eu jamais aultre charge de mes supérieurs , que de servir vostre excellence par toutes les voyes, en l'entremise de cette affaire, si nécessaire au service du roy et pour la conservation de la patrie y que j'estimerais indigne de vie celui qui pour ses intérêts particuliers y apporterait le moindre retardement. Je ne vois pas pourtant quel inconvénient en fust résulté, si j'eusse porté à la Haye et mis entre les mains de vostre excellence mes papiers, sans aucun aultre employ ou qualité que de vous rendre trèshumble service, ne désirant aultre chose en ce monde tant, que des occasions pour monstrer par effet que je suis de tout mon cœur, etc. »

Rubens avait cinquante-six ans et était dans tout l'éclat de sa gloire, quand il écrivait cette lettre timide , peu en harmonie avec la fierté de son pinceau. Son talent supérieur, les nombreux chefs-d'œuvre qu'il avait exécutés, son âge et son caractère lui donnaient droit au respect. Voici néanmoins comment le traita le duc d'Arschot :

Monsieur Rubens ,

« J'ay veu par vostre billet le marryssement que vous avez de ce que j'aurais monstré du ressentiment sur la demande de votre passeport, et que vous marchez de bon pied, et me priez de croire que vous rendrez toujours bon compte de vos actions. J'eusse bien pu obmettre de vous faire l'honneur de vous respondre, pour avoir si notablement manqué à vostre devoir de venir me Irouveron personne, sans faire le confident à m'es-

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crire ce billet, qui est bon pour personnes égales, puisque j'ay esté depuis unze heures jusques à douze heures et demie à la taverne, et y suis retourné le soir à cinq heures et demie, et vous avez eu assez de loisir pour me parler. Néantmoins je vous diray que toute rassemblée qui a esté à Bruxelles a trouvé très estrange, qu'après avoir supplié son altesse et requis le marquis d'Ayetone de vous mander , pour nous communiquer vos papiers, lesquels vous m'escrivez avoir, ce qu'ils nous promirent, au lieu de ce, vous ayez demandé un passeport ; m'important fort peu de quel pied vous marchez et quel compte vous pouvez rendre de vos actions. Tout ce que je vous puis dire, c'est que je seray bien aise que vous appreniez dorénavant comme doivent escrire à des gens de ma sorte ceux de la vostre. »

Si Ton avait dit à l'impertinent ambassadeur que lui et trente créatures de son espèce ne valaient pas même un des élèves de Rubens, il eût trouvé l'assertion révoltante et digne de tous les châtiments connus et inconnus. C'est cependant ainsi que juge l'humanité, prise en masse ; elle donnerait trois ou quatre cents ducs pour un seul Rubens : elle ne tient pas aux grands personnages et tient beaucoup aux génies créateurs.

Il ne faut pas croire du reste que ces manières insolentes fussent alors particulières à la noblesse des Pays- Bas : la noblesse française, malgré sa réputation d'aménité, allait plus loin encore. On sait que le poète Sarrazin mourut d'un coup de pincettes que le prince de Conti lui donna sur la tempe : il lui avait conseillé de renoncer à un bénéfice qui rapportait quarante mille écus de rente, pour épouser une nièce du cardinal Mazarin, qui en possédait seulement vingt-cinq mille. Quand le brutal

seigneur se trouvait sans argent, il en faisait un crime au pauvre rimeur qu'il finit par tuer * . Un autre poëte, le distrait et bizarre Santeuil, ne fut pas plus heureux chez le prince de Condé : cet aimable protecteur des lettres vida sa tabatière dans le verre de son protégé , pendant qu'il causait : le naïf auteur ne remarqua point cette espièglerie et s'empoisonna. Le duc de la Feuillade, qui dénigrait partout VËcole des femmes, ayant été raillé par Molière, lorsqu'il donna au théâtre la Critique de cette pièce, cherchait une occasion de vengeance. L'illustre comique traversa quelques jours après un appartement où le hasard avait amené le prince; celui-ci l'aborde, comme voulant échanger avec lui des politesses banales ; Molière s'incline, il le saisit par la tête, lui frotte le visage contre les boutons de son habit et le met tout en sang ^. Voilà quelle était l'urbanité si fameuse de l'aristocratie ! Dois-je rappeler les coups de bâton que le chevalier de Rohan fit appliquer à Voltaire ?

Quoique Rubens en eût été quitte pour de grossières injures, il pensa qu'une épreuve de ce genre était suffisante. Il avait d'ailleurs besoin de repos, et les vives douleurs, dont ilsoufi'rait par moments, ne lui laissaient point oublier que nul n'est affranchi des misères communes. On voit à Bruxelles un portrait du grand homme peint par Van Dyck , sans doute vers cette époque ^ Il est plein de tristesse. L'habile coloriste a la tête nue et sa chevelure éclaircie fait d'autant plus remarquer l'absence de son élégant chapeau. Ses yeux ont perdu leur vivacité, leur ferme regard : un cercle obscur

* Mémoires de Segrais, p. 51.

2 Vie de Molière écrite en 1724.

3 Chez le chevalier Van Eersel, qui a épousé une descendante de Rubens.

les entoure. Sur son front sillonné de rides, on aperçoit la trace de pensées chagrines : l'âge est venu et les soucis l'ont accompagné. Point d'existence brillante qui ne voile quelque douleur et ne nous environne à son déclin d'une sombre atmosphère, comme le jour près de finir. Rubens vieillissant et morose inspire de mélancoliques réflexions.

Une autre cause que la fatuité d'un noble personnage éloigna Rubens de la politique : le 1^' décembre 1633, l'archiduchesse Isabelle mourut et un gouverneur intérimaire, le marquis d'Aytona vint prendre sa place. Ayant perdu sa protectrice, le peintre ambassadeur ne devait plus désirer que la solitude et la paix, une solitude féconde et une paix laborieuse.

Il rentra donc dans sa ville natale, pour ne plus la quitter. Il dessinait et peignait comme autrefois : nulle tiédeur, nul engourdissement. Pareil à ces vieux saules, qui, ayant perdu tout leur bois et ne gardant qu'un reste d'écorce, poussent encore des jets magnifiques, il était plein de sève à un âge où les talents faiblissent et se décomposent. La goutte, par malheur, venait de plus en plus fréquemment suspendre ses travaux. Aussi craignait-il les grands ouvrages et n'entreprenait-il guère que des tableaux de chevalet. Ses petites toiles, si brillantes, si gaies ou si fines, datent presque toutes de cette époque. Il fît alors beaucoup de paysages : quand la vigueur de l'homme diminue, il semble redouter les agitations de la vie sociale et se tourne, avec un plaisir triste et doux, vers cette immense nature, au sein de laquelle il doit bientôt s'abîmer.

Dans les premiers mois de l'année 1635, il prit part, comme artiste, à une solennité publique. Ferdinand,

176 riEUKE-l'AUL liUBENS.

frère de Philippe IV, chargé du gouvernement des Pays- . Bas, allait faire son entrée à Anvers. On voulut célébrer pompeusement sa venue et on pria Rubens de dessiner les arcs de triomphe sous lesquels il devait passer. Il ne fallait pas moins de onze compositions. Le peintre y laissa en pleine liberté sa manie allégorique, et Michel est assez ingénu pour décrire l'un après l'autre tous les emblèmes. Nous nous garderons de l'imiter. Non pas que le talent de Rubens l'eut abandonné dans cette occasion solennelle : quelques-unes de ses allégories sont magnifiques, notamment celle de la Guerre qui sort du temple de Janus. Mais comme ces rapides esquisses ont été gravées par Van ïhulden, nous aimons mieux y renvoyer le lecteur ^ .

Le prince arriva enfin : il eut le plaisir d'admirer les fastidieux symboles et alla entendre le Te Deum à f église Notre-Dame. Au milieu de la cavalcade et pendant les fêtes qui suivirent, les personnages les plus importants lui furent présentés : Rubens seul ne se montrait pas. Ferdinand surpris en demanda le motif : on lui dit que le peintre était malade de la goutte et retenu au lit. Cette fâcheuse nouvelle lui inspira le dessein de le visiter : il le connaissait depuis longtemps, car il Favait vu en Espagne et à la cour de Bruxelles. La douleur n'ayant pas affaibli la mémoire de Rubens, ni énervé son esprit, le gouverneur fut enchanté de sa conversation : il ne le

1 Voici le titre de l'ouvrage : Pompa introitus honori Ferdinandi Austriaci Hispan. Infanti etc XV kal. maii anno MDCXXXV. Arcus, pegmata iconesque a Pet. Paulo Rubenio inventas et delineatas, inscriptionibus ornabat et conimentariis illustrabat Casperius (ievartus. Iconuni tabulas ex Aichetypis Rubenianis delineavit et sculpsit Tlieod. a Thulden, Antvi^erpiœ, apud Joannem Meursium. — Certains exemplaires sont datés de 1641, les autres de 1642.

NERRE-rACL RUBENS. 177

quitta point sans peine et, avant de partir, examina sa galerie de tableaux, ses statues, bustes, médailles et pierres gravées

Au mois de décembre 1635, il expédia en Angleterre l'histoire allégorique de Jacques I", qu'il venait de finir. Commencée à la prière du roi Charles, il fallait bien la terminer. Mais la lenteur du grand homme montre à quel point ces vastes productions le fatiguaient et lui étaient alors antipathiques.

Son dernier morceau fut un de ses chefs-d'œuvre. En 1636, George Geldorp, peintre des Pays-Bas fixé à Londres , lui écrivit pour lui demander un tableau d'autel. Rubens le pria de lui donner quelques explications : il s'étonnait de ce qu'une pareille commande lui fût adressée d'un royaume protestant. Geldorp ayant répondu que l'ouvrage était destiné au fameux Jabach, amateur de Cologne, le grand peintre lui écrivit :

Anvers, le 25 juillet 1637.

Monsieur,

« J'ai entre les mains votre honorée lettre du dernier juillet, qui dissipe tous mes doutes, car je ne pouvais m' imaginer à quelle occasion on avait besoin à Londres d'un tableau d'autel. Pour ce qui est du temps, il me faudrait un an et demi, atin de pouvoir servir votre ami sans gêne ni incommodité. Pour ce qui est du sujet, il

1 (( Cette visite peu commune ne fut pas la première de ce genre que reçut le chevalier Rubens, nous dit Michel, puisque au mois de juin de Tannée 1625, l'archiduchesse Isabelle l'honora de sa présence à Anvers, à son retour de Breda, accompagnée de son premier ministre et généralissime, le marquis de Spinola, et du prince Sigismond de Pologne. — Marie de Médicis, exilée de France et passant par Anvers en 1631, ne put se dispenser de l'aller voir dans son atelier, pour s'entretenir encore avec lui et examiner son panthéon. » Histoire de Rubens, pages 247 et 248.

conviendrait de le choisir d'après la grandeur du tableau ; car il y a des sujets qui se traitent mieux dans un grand espace et d'autres qui demandent line proportion moyenne ou plus petite. Si pourtant je pouvais choisir ou désirer un sujet à mon goût, relativement à saint Pierre, je prendrais son crucifiement, où on lui mit les pieds en haut. Il me semble que cela donnerait moyen de faire quelque chose d'extraordinaire. Du reste, j'en laisse le choix à celui qui doit le payer et jusqu'à ce que nous ayons vu quelle sera la dimension du tableau. J'ai une grande afTectioh pour la ville de Cologne, où j'ai été élevé jusqu'à l'âge de dix ans, et bien des fois, depuis tant d'années, j'ai eu le désir de la revoir. Cependant je crains que les difficultés de notre temps et mes occupations ne m'empêchent de contenter ce désir et beaucoup d'autres. Je sollicite donc de tout mon cœur vos bonnes grâces, etc. *. »

On voit par cette lettre que Rubens ne se hâtait point de répondre à celles qu'il recevait, puisqu'il laissa écouler une année entière avant de l'écrire. Geldorp eut le temps d'exercer sa patience. Au mois de mars 1638, il pria un de ses amis, le sieur Lemens, de s'informer et de lui dire où en était la peinture. Rubens satisfit luimême sa curiosité, le 2 avril.

Monsieur,

(( Ayant appris de M. Lemens, qu'il vous serait agréable de savoir à quel point en est l'ouvrage que j'ai entrepris, par votre ordre, pour un de vos amis de Cologne, je m'empresse de vous faire savoir qu'il est déjà

' Émile Cachet, Lettres inédites de Pierre-Paul Rubens, pages 275 et 276.

PIERRE-PAUL RtJBENS. 179

avancé, et j'ai même l'espoir que ce sera un des meilleurs travaux sortis de ma main. Vous pouvez en écrire hardiment à votre ami. Cependant, je n'aimerais pas qu'on me pressât pour le terminer : je prie même qu'on laisse cela à ma disposition et à ma commodité, pour que je puisse l'achever à mon aise, tant je trouve dans le sujet de ce tableau plus de charme que dans tous ceux dont je m'occupe, bien que je sois accablé d'ouvrage. Je n'ai pas écrit à votre ami de Cologne, parce que je n'ai dans cette ville aucune connaissance, et il me semble qu'il vaut mieux le faire par votre entremise. Je sollicite donc de tout mon cœur vos bonnes grâces, etc. ^»

Rubens tarda si bien , prit si bien son temps , que la mort trouva la peinture chez lui, terminée mais non livrée. Elle fut acquise pour le sieur Jabach, à la vente qui eut lieu dans le logis du grand homme, après son décès. L'artiste expéditif s'était enfin laissé devancer. Le tableau fut offert en don à l'église Saint-Pierre, où on le voit encore. Il est plein de jeunesse, de verve et de fermeté : aucun indice ne trahit sur cette page les défaillances habituelles de la vieillesse. A gauche du saint, un bourreau agenouillé s'occupe à fixer la croix dans le sol : un deuxième, placé à droite, supporte la main gauche du martyr : trois autres lient ses pieds et les clouent. L'attitude insolite du patient, les veines gonflées de sa poitrine et de sa tête, les étranges effets de la lumière qui tombe sur sa figure renversée, les passions qui l'agitent, les efforts des tourmenteurs et leurs postures sont rendus avec une puissance, un bonheur étonnants. Jamais Rubens ne s'était montré plus digne de sa gloire. Comme

* Lettres inédites, etc., pages 279 et 280.

i^O PIERRE-PAUL RIIBKNS.

le motif lui plaisait, il a en outre terminé ce tableau avec un grand soin : les contours sont très-nets et l'on admire la tinesse de la couleur.

Pendant qu'il exécutait ses derniers ouvrages, des attaques de goutte réitérées lui donnaient le pressentiment qu'il ne tarderait pas à mourir. On le trouve exprimé dans la lettre suivante, par laquelle il remerciait le fameux statuaire François Duquesnoy de certains présents qu'il lui avait expédiés de Rome :

Cher ami,

« Je ne puis vous exprimer les obligations que je vous ai pour les modèles que vous m'avez envoyés, ainsi que pour les plâtres de ces deux enfants admirables, dont vous avez orné l'épitaphe de M. Van HufTel, dans l'église de l'Anima. Ce n'est point l'art, c'est la nature même que l'on remarque dans ce marbre ainsi attendri et plein de vie. Que dirai-je des applaudissements universels et bien mérités que vous attire la statue de saint André , que l'on vient de découvrir? Votre gloire et votre célébrité, mon cher ami, rejaillissent sur notre nation entière. Si mon âge et une goutte funeste qui me dévore, ne me retenaient ici, je partirais à Finstant et irais admirer de mes propres yeux des choses si dignes d'admiration. Mais, puisque je ne me puis procurer cette satisfaction, j'espère du moins avoir celle de vous revoir incessamment parmi nous : et je ne doute pas que notre chère patrie ne se glorifie un jour des ouvrages dont vous l'aurez ornée. Plût au ciel que cela arrive avant que la mort, qui va bientôt me fermer les yeux pour jamais, me prive du plaisir inexprimable de contempler les merveilles

PIERRE-PAUL RUBENS. Igl

qu'exécute cette main habile, que je baise du phis profond de mon cœur * î

» Voire très-afîectionné et irès-obligô serviteur, » PlETRO PaUOLO RlîBENS.

» D'Anvers, le 17 avril 1640» »

Rubens ne se trompait pas en déclarant sa mort prochaine. Le 30 du mois suivant un accès de goutte remontée mit fin à son existence. Il était âgé de 62 ans et 11 mois. On l'enterra en grande pompe dans l'église Saint- Jacques, sa paroisse. Devant le cercueil marchaient le clergé de cette dernière et le chapitre de la cathédrale; puis venaient les ordres mendiants, avec leur costume grave et pittoresque. A droite et à gauche s'avançaient soixante orphelins, tenant tous un flambeau allumé. Derrière le corps on voyait la famille du grand homme, la magistrature , l'académie des peintres, une partie de la noblesse, des commerçants et de riches bourgeois. La population entière formait la haie sur leur passage.

Dans l'église, le chœur était tendu de velours uoir depuis le haut des voiites jusqu'au sol, et on avait paré l'autel de la même manière. Un cénotaphe occupait le milieu de l'enceinte réservée. Les musiciens de Notre- Dame jouèrent pendant toute la messe, accompagnant les psaumes funèbres et le Dies irœ. On déposa ensuite la bière dans le caveau des Fourment. Le catafalque resta six semaines debout et six cierges brûlèrent continuelle-

» Cette lettre a été publiée par Michel, p. 257, et par Smil, p. 436. L'original, écrit en français, appartenait en 1761 au prince de Gallitzin, ambassadeur de Russie auprès des élals généraux de Holiiiiide : le comlp de Cnbentzell la lui nvni{ donnée.

ment alentour ^ En reconnaissance des honneurs que Ton s'était empressé de rendre au peintre illustre, sa veuve fit remettre plusieurs sommes aux magistrats, aux deux chapitres, aux ordres mendiants et à l'académie des peintres.

Ayant sollicité la permission de bâtir une chapelle derrière le chœur de l'église Saint- Jacques, l'évêque et la régence l'y autorisèrent le 14 mars 1642, et elle fit construire la tombe où repose maintenant la dépouille du célèbre artiste. Sa pierre sépulcrale est placée devant un autel que décore un de ses tableaux. Il représente la Vierge assise avec l'enfant Jésus , sous un berceau de feuillages. Devant eux saint Bonaventure s'agenouille et adore le Fils de l'homme. Au second plan, paraissent trois femmes, ayant près d'elles saint George, qui, revêtu d'une brillante armure, porte une bannière à la main et foule sous ses pieds le dragon vaincu. Derrière la Vierge, on aperçoit saint Jérôme dans la même attitude que saint Bonaventure : il tient un livre ouvert. Quatre anges planent au-dessus du groupe principal, offrant aux divins personnages une couronne de fleurs et des branches de palmier. La tradition affirme, non sans vraisemblance, que ce morceau représente toute la famille de l'artiste :

1 Dans Tobituaire de l'église St-Jacques on lit la note suivante, que nous traduisons du flamand :

« Item, le 2, a été célébré le service de messire Pierre-Paul Rubens, enterré dans le caveau du sieur Fourment et mort trois jours auparavant. Les messieurs ont contribué tous ensemble aux frais de transport et la quête a produit 9 gros 10 sous. Le convoi a eu lieu le 2 juin, avec soixante flambeaux ornés de croix de satin rouge et la musique de Notre-Dame. Nous avons chanté le Miserere avant la messe, puis le Dies irœ et d'autres psaumes, il a été exposé six semaines avec six cierges. Les frais de l'église, fixés d'abord à six livres , se sont montés à 09 gros 3 sous, qui ont été payés. »

Quelques passages de cette note sont mal écrits et très-obscurs ; nous les avons traduits de notre mieux.

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saint Georges a les traits de Rubens, Marthe et Madeleine nous offrent ceux d'Isabelle Brandt et d'Hélène Fourment : une autre sainte serait l'effigie d'une prétendue maîtresse, M"^ Lunden ; saint Jérôme nous met devant les yeux l'image du père de l'artiste et un ange celle d'un de ses fils. Le peintre n'a guère exécuté d' œuvre plus moelleuse et plus charmante : le coloris joint une vivacité peu ordinaire à une finesse incomparable. C'est avec un goût digne d'éloges que l'on a choisi cette toile pour figurer sur la tombe de l'artiste. Placée dans la chapelle funèbre, comme une preuve exquise de son génie, elle éveille l'admiration et augmente l'attendrissement du spectateur.

Gevaerts, l'ami intime de Rubens, avait composé son épitaphe ; mais on négligea d'en parer la pierre sépulcrale pendant plus d'un siècle. Ce fut dans l'année 1755 seulement que Jean -Baptiste van Parys, chanoine de l'église Saint-Jacques et petit-neveu de l'homme illustre par sa grand'mère , eut la piété de l'y faire inscrire * . Nous la traduisons :

Ici repose Pierre-Paul Rubens, chevalier, et seigneur de Steen, fils de Jean Rubens, sénateur de cette ville. Doué de talents merveilleux, très-docte et versé dans l'histoire ancienne, connaissant tous les arts libéraux et les secrets de la politesse , il mérita principalement d'être déclaré FApelle de son siècle et de tous les âges. 11 se concilia les bonnes grâces des monarques et des hommes supérieurs. Philippe IV, roi d'Espagne et des Indes, le nomma secrétaire de son conseil privé, et l'envoya dans la Grande-Bretagne, en 1629, auprès du roi Charles P'".

i Michel, p. 269 et 270. — Smit donne à la p. 364 de son livre le tableau

généalogique de la famille Rubens.

Il eut le bonheur et la gloire de poser les bases {l'une paix bientôt conclue entre les deux souverains. Il mourut Tan du salut 1640, le 30 mai, âgé de 64 ans i.

Lorsque Rubens cessa de vivre, sa femme était enceinte de trois semaines seulement : elle accoucha le 3 février 16il de Constance-Albertine, qui devint plus tard religieuse au monastère de la Cambre, près de Bruxelles. La veuve qui mettait au monde cette fille posthume, n'était elle-même âgée que de 26 ans. Elle se trouvait trop jeune pour rester fidèle à la mémoire du grand homme, et elle épousa Jean-Baptiste Broeckhoven, chevalier de Saint- Jacques, baron de Bergeyck, envoyé extraordinaire en Angleterre, qui fut créé comte par Charles II et joua dans la diplomatie de l'époque un rôle assez brillant. Hélène oublia Rubens près de lui.

Trois jours avant sa mort, le 27 mai, l'illustre dessinateur avait fait son testament, que le notaire Toussaint Gayot rédigea devant témoins. Il y ordonne de saisir une occasion favorable pour vendre publiquement, ou de la main à la main, ses tableaux, statues, médailles et autres

* Rubens n'avait, le jour de sa mort, que 62 ans et i 1 mois, comme nous l'avons dit : il est bizarre que Gevaerts se soit trompé sur l'âge du défunt en écrivant son épitaphe, dont voici le texte : « Petrus-Paulus Rubenius, eques, Joannis, hujus urbis senatoris filius, Steenii toparcha, hic situs est, qui inter CfCteras, quibus ad miraculum excelluit, doctrine, historiée prisca), omniumque bonarum artium et elegantiarum dotes, non sui tantum sfcculi, sed et omnis œvi, Apelles dici meruit, atque ad Regum, principumque virorum amicitias gradum sibi fecit. A Philippo quarto, Hispaniarum Indiarumque rege, inter sanctions consilii scribas adscitus et ad Carolum I, Magna:' Britannige regem, anno 1629 delegatus, pacis inter eosdem Principes mox initœ fundamenta féliciter posuit. Obiitanno salutis 1640, 30 maii, aetatis 64.

Hoc monumentum a clarissimo Gevartio olim Petro Paulo Rubenio consecratum, a posteris hue usque neglectum, Rubenianâ slirpe masculina jam Inde extinctâ hoc anno M.DCC.LV. poni curavit R. D. Joannes Bapt'. Jacobus de Parys, hujus insignis Ecclesi(ç Canonicus, ex matre et avia Ruhenià nepos. R. I. P. »

curiosités : François Sneyers , Jean Wildens et Jacques Moeremans donneront leur avis à cet égard. Mais on aura soin de réserver les portraits du testateur et de ses femmes, puis de les remettre aux enfants de l'une et de l'autre. Hélène Fourment aura en outre, sans rien payer, la toile connue sous le nom de la Petite Pelisse. Les dessins faits ou recueillis par le testateur devront être conservés pour celui de ses fils qui voudrait cultiver la peinture, ou, si cette clause ne se trouve point remplie, pour celle de ses filles qui épouserait un peintre célèbre : on attendra ainsi jusqu'à ce que le plus jeune de ses enfants ait accompli sa dix-huitième année. Dans le cas où nul d'entre eux n'aurait le droit de réclamer cette succession particulière, on pourra la vendre comme les autres biens et en distribuer le prix de la même façon

L'héritage du peintre était considérable. On trouva dans son cabinet six chaînes d'or, auxquelles étaient appendues autant de médailles, présents de divers monarques : le cordon de chapeau garni de diamants, qu'il tenait du roi d'Angleterre, plusieurs bagues de grande valeur et d'autres bijoux précieux, qui tous lui avaient été offerts par des souverains et des souveraines. Mais ces dons avaient bien moins d'importance que sa galerie de tableaux : elle se composait de 319 peintures, parmi lesquelles il y en avait 93 de sa main. Ce serait de nos jours une collection royale. On y admirait dix toiles de Titien, six Paul Yéronèse, six Tintoret, douze morceaux de Breugbel le vieux, dix d'Antoine van Dyck, neuf de Saftleven et dix-sept d'Adrien Brauwer. Elle contenait aussi, chose remarquable ! vingts portraits du Titien

' Smit, p. 459, donne le texte flamand de cet, acte.

copiés par Rubens. Ces œuvres merveilleuses, où l'idéal lutte puissamment contre le réel, l'avaient beaucoup frappé ; pour les étudier de plus près, il en fit de savantes reproductions. Je passe sous silence les bustes, les statues, les ivoires, les médailles, les coupes d'agathe et les autres raretés.

Plusieurs toiles n'avaient pas été mises sur le catalogue. La veuve se proposait même de ne point les laisser voir (( par modestie et scrupule, nous dit Micbel dans son style barbare, pour les grandes nudités des figures dont elles étaient composées, craignant de scandaliser les yeux et les cœurs cbastes, par des objets piquant la sensualité, et égaux à la plus belle nature, qui par des con~ templations indécentes auraient pu blesser la pureté de l'âme. Même elle cacba ces pièces dans une place retirée de sa maison et se laissa tenter du projet de les sacrifier au feu ; les deux plus éclatantes de ces pièces étaient un bain de Diane, dont les figures étaient plus que deminature , l'autre de hauteur humaine représentait les trois Grâces. » C'est ainsi que l'on écrivait le français en Belgique, à la fin du siècle dernier.

Mais la chaste veuve se laissa tenter par le cardinal de Richelieu ; elle lui céda pour trois mille écus la Diane au bain; Tacquéreur trouva la peinture si belle qu'il fit offrir à la vertueuse douairière une montre d'or garnie de diamants. Les trois Grâces passèrent dans la collection de Charles I".

La vente de tous ces objets réunis donna une somme de 280,000 florins, argent de Brabant, ou 507,948 liv.

Le fils aîné de Rubens, cet Albert dont nous avons déjà parlé, qu'il recommandait si affectueusement à Gevaerts, hérita du goût de son père pour l'étude, mais

non de son génie pittoresque. Nommé sécrétaire du Conseil privé par F archiduc Léopold, il borna là son ambition : il aimait avant tout le calme, les livres et Fentretien des savants. L'archéologie semble avoir été son occupation favorite. Aussi écrivit-il un mémoire sur le célèbre camée figurant Fapothéose de Tibère, reçu dans F Olympe par Auguste : Pierre-Paul avait fait exécuter des planches pour cet ouvrage, car on en trouva six chez lui après sa mort, représentant vingt et une pierres sculptées, parmi lesquelles on remarquait celle que nous venons de décrire. Albert rédigea encore un traité sur les costumes des anciens et sur le laticlave. Ses cousins-germains paternels, Philippe Rubens le fils et Gaspard Gevaerts publièrent ces deux morceaux, imprimés en 1665 dans F établissement du fameux Plan tin. Albert expira de douleur, à la suite d'un cruel accident. Son fils, qui donnait les plus belles espérances et qu'il aimait beaucoup, ayant été mordu par une petite chienne enragée, mourut à la fleur de l'âge. Le malheureux père fut incapable de supporter cette catastrophe. On F enterra bientôt près du grand Rubens, dans l'église Saint- Jacques, et l'on grava sur sa pierre sépulcrale :

Ci-git Albert Rubens, fils de Pierre-Paul, qui siégeait dans le conseil privé du roi catholique; personne ne connaissait mieux que lui toute la littérature des belles époques , l'histoire grecque et romaine, les antiquités. Il mourut au milieu de sa carrière, l'an du salut MDCLVII, aux calendes d'octobre, âgé de XLIII ans.

Ce double décès accabla tellement sa femme qu'elle succomba peu de temps après. On l'enterra sous la même pierre, où l'on grava son épitaphe à la suite de la précédente :

Dame Clara van der Mont, malade dn regret d'avoir perdu son mari, lui ayant à peine survécu un mois, repose à jamais dans cette chapelle de pieuse fondation : elle mourut âgée de XXXIX ans. Reguiescat inpace

Outre son histoire, Pierre-Paul a sa légende, comme tous les grands hommes ; on en trouve quelques épisodes dans Campo Weyerman. A une des kermesses de sa ville natale, rapporte le biographe, vint un dompteur d'animaux qui possédait un magnifique lion, avec lequel il jouait, luttait et faisait divers tours. Le grand peintre ayant eu le désir de voir ce tyran des solitudes africaines, le trouva si rare dans son espèce, qu'il pria son conducteur de l'amener chez lui, pour qu'il le dessinât dans plusieurs postures. Comme il était occupé de cette besogne , l'animal se mit à bâiller et à tordre sa langue d'un manière tellement pittoresque et singulière, que Rubens se hâta d'en prendre une esquisse, voulant ainsi le retracer quand il composerait un de ses tableaux de chasse. Pendant qu'il crayonnait, il demanda au bateleur s'il ne pourrait pas faire exécuter à sa bête le même mouvement et lui promit une bonne récompense. Le maître du lion le chatouilla sous la mâchoire et il ouvrit de nouveau sa terrible gueule. Mais ayant répété l'épreuve trop souvent , le quadrupède impatienté lui lança des regards effroyables. Son cornac dit alors à Rubens qu'il serait dangereux de continuer cet exercice, que son lion était fier comme un noble castillan et gardait le ressentiment d'un outrage comme un inquisiteur; il ne fallait point s'exposer à ses vengeances. Cette observation effraya Rubens ; il quitta son chevalet, déposa ses esquisses

1 Papebrochius, Annales aniwerpienses , t. ÏV, p. 405 et 406. — Jean Çhifflet, De Aquensi Virq'me dix.sertn(io.

2 Mirlir^l, p. 29^1.

PlERRfi-PAL'L RUBENS. 189

dans une chambre voisine et fit remettre au bateleur le salaire convenu, le priant d'emmener sa bête le plus tôt possible.

Mais la fantaisie de l'artiste devait causer la mort du pauvre diable. Il conduisit à Bruges le superbe animal, qui lui gardait rancune de ses familiarités. Un grand nombre de spectateurs étant un jour entrés dans la cabane, le propriétaire, ravi de cette affluence inattendue, exécuta ses prouesses avec moins de circonspection que d'habitude. Tout à coup le lion s'emporte, renverse son maître, et le tenant sous lui, la griffe ouverte, lui montre les dents d'une manière formidable. L'homme cherche adroitement à se lever et à s'enfuir, mais le lion lui appuyant ses pattes antérieures sur la poitrine, le presse au point de lui couper la respiration. Une sueur froide lui baigna tout le corps ; il n'eut que la force de prier à voix basse une personne d'aller quérir aussi vite que possible un morceau de chair crue. La viande étant apportée, le lion ne daigna pas même y jeter les yeux. Un savant de la troupe dit alors qu'il fallait placer un coq devant l'animal frénétique, le cri du coq le remplissavnt de terreur. Ce moyen échoua comme le premier. Pour dernière ressource, le nomade entrepreneur de spectacles conjura les assistants de se procurer deux arquebuses et de viser le lion à la tête, qu'autrement il allait étouffer ou être dévoré. On perça en effet le monstre de deux balles, mais à peine eut-il senti la blessure qu'il arracha l'épaule et le bras gauche du bateleur, puis , poussant un cri effroyable , tomba mort sur le cadavre de sa victime.

Si cette anecdote n'est point fausse, elle achève de démontrer ce que prouvent d'ailleurs les chasses de Ru-

bens, qu'il étudiait fidèlement les animaux d'après nature.

Pour donner de lui une idée complète, il est nécessaire de montrer ses corrélations avec son époque, avec l'esprit général qui la vivifiait \ Deux tendances dominantes se manifestent en Europe au xvn® siècle, dans ce coin du monde qui est souvent pour nous le monde entier. L'intelligence humaine, lasse du sombre moyen âge, se tourne vers les riantes cimes de l'Olympe et les mers étincelantes de la Grèce ; elle contemple avec joie les poétiques lointains de l'Hellade. Savants, littérateurs, philosophes, restent perdus au milieu de cette vision. Imitant l'exemple donné par le siècle antérieur, ils fouillent les textes comme une poussière d'où la vie doit sortir. Les poètes de Louis XÏIl et de Louis XIV cherchent l'inspiration sous les platanes, sous les oliviers de la Grèce. La France et l'Italie s'abandonnent surtout à ce curieux amour, à cette violente adoration de la sibylle antique.

Mais tandis que les uns, sortant de l'église, descendent dans les tombeaux, pour demander aux peuples morts la science et le génie, les autres interrogent la nature, cette mère puissante qui inspirait les grands penseurs défunts et qui doit inspirer les vivants. Elle seule renferme le secret de toutes choses : l'intelligence la plus

^ M. Waagen a publié un travail sur Rubens, qui jouit en Allemagne d'une grande réputation (Ueber den maler P. P. Rubens, Historisches taschenbuchj 1833). Nous n'avons pu nous procurer cette belle étude qui fait partie d'une collection historique. S'il faut l'avouer d'ailleurs, nous ne l'avons pas cherchée avec beaucoup de zèle : nous avions peur de nous laisser influencer par l'habile critique. Un homme tel que Rubens offre matière à des considérations sans nombre : chaque auteur doit avant tout donner ses propres jugements. Des faits précieux ont en outre été découverts depuis l'époque où parut la monographie de M. Waagen.

profonde, les systèmes les plus vastes ne sont que de faibles lueurs éclairant quelques atomes, quand on les compare à l'Etre universel dont les attributs infinis remplissent et décorent l'immensité. Malheur aux nations qui se détournent de cette inépuisable source, qui veulent tirer de phrases nécessairement restreintes la solution des problèmes éternels ! Le savoir humain est un ilot toujours mouvant; il bat sans cesse de nouvelles plages et rien ne peut limiter ni suspendre cette marée continue. Pour s'arrêter, il faudrait qu'elle eût envahi l'espace incommensurable. Or, ce but de nos désirs, de nos efforts, nous ne l'atteindrons jamais.

Les esprits les plus vigoureux du xvi^ et du xvif siècles , se précipitèrent donc avec joie dans l'océan de la nature. Télésio, Campanella, Bacon, Galilée, Descartes , Gassendi , Newton et Locke , cherchèrent au sein même du grand tout le mot de l'énigme générale et des énigmes particulières. Un homme plus robuste encore s'enivra d'une si belle étude. Le juif Spinosa , compatriote de Moïse et du Christ, dédaignant toutes les traditions, toutes les inventions philosophiques ou religieuses, aborda sans détour la substance unique, dont le monde lui paraît la forme et non point l'ouvrage. Rubens fut le poète plastique de cette évolution intellectuelle, qui n'eut pas de poète littéraire. La nature le plongea aussi dans une ébriété puissante. Il l'adora, il la peignit sous ses faces les plus diverses. Il ne crut point devoir choisir entre ses manifestations, puisqu'elle ne les choisit point elle-même. Comme elle laisse fatalement déborder la vie de ses abîmes, le peintre laissa déborder sa force créatrice. Elle engendra un magnifique univers, plein de contrastes, de variété, de splendeur

td'2 IMEUUE-l'AUL ULÎBEKS.

et de ténèbres, image de l'univers qui nous entoure et mêle la joie à l'inquiétude, la séduction à la terreur.

N, B. Je dois mettre les lecteurs en garde contre un livre apocryphe, imprimé à Bruxelles et ayant pour titre : Les leçons de Pierre-Paul Riibens, extraites d'une correspondance inédite entre ce grand artiste et Ch. Reg. d'Vrsel, abbé de Gembloux, par J. F. Boussard (1838, 1 vol. grand in-8°). Cette correspondance imaginaire n'offre aucun intérêt, non plus (jue les Voyages de Bubens, autre fiction du même auteur. Je dois encore, bien malgré moi, protester contre V Histoire des Peintres de toutes les écoles, publiée sous le nom de M. Charles Blanc. Les quatre livraisons sur Rubens ne sont guère qu'un abrégé de mon travail; on s'y est servi de mes recherches, de mes indications; mes idées, mes jugements y sont reproduits, de même ([ue mes remar([ues sur le caractère de Rubens, en désaccord avec celui de ses œuvres, et mes inductions sur le caractère de sa mère, inductions que viennent de confirmer les pièces mises au jour par M. Bakliuizen : je n'ai eu besoin de les modifier en aucune manière, comme il est facile de le constater. Or, le collaborateur de M. Charles Blanc cite, dans le texte et dans les notes, tons les auteurs auxquels il n'emprunte rien et ne me mentionne pas. Ce silence m'imposait l'obligation de réclamer, car ïHisloiredes Peintres étant très-répandue, à cause des images qui l'accompagnent, on pourrait croire que je suis le maraudeur.

mmm vin.

Autoiiie %uii Uyck,

Érection de croix, par Van Dyck. — Caractères qui le distinguent do Kuheus. — Sa naissance à Anvers. — Son talent se développe de bonne heure. — Il passe cinq ans en Italie. — Fausse position dans laquelle il se trouve ;« son retour. Ses ouvrages n'ont point de succès. — Il voyage en Hollande, puis quitte son pays pour l'Angleterre.

Derrière le maître autel de l'é^ilise iNolre-Dainc , à Courlray, tout au lond de l'abside, se trouve un des plus admirables chefs-d'œuvre que la peinture ait jamais produits. Le tableau ligure l'érection de croix : l'instrument funeste, à demi soulevé, occupe diagonalement la toile. Il se détache sur un fond nuageux, dont la mélancolie sied bien au caractère de la scène; les vapeurs néfastes ne laissent pas entrevoir un coin du firmament. Le Rédempteur est cloué au gibet (jue dressent des hommes vigoureux. Ses traits n'expriment ni la résignation, ni le dévouement, ni la charité : une amère et poignante douleur les anime seule. T^e martyr n'accepte pas son sup-

t94 AMOhXE VAN DYCK.

plice; il lève vers le ciel des yeux pleins de reproches, pleins d'une muette ironie et de funèbres questions. Son paie visage, sa barbe et ses cheveux noirs augmentent l'énergie de ce dramatique appel aux principes de la justice. Quoique lixé au bois sanglant , le Christ a une attitude majestueuse; la couronne d'épines entoure son front comme un diadème royal. Son corps svelte et nerveux, d'éléganles })roportions, se distingue aussi parquelque chose d'héroïque. C'est l'innocent qui demande compte à Dieu de ses tortures, qui proteste de toutes ses forces contre rini([uité dont il est victime. Byron n'eut pas conçu différemment le type du malheur immérité. De cette bouche noble et fière, on croit entendre sortir le cri de tous les opprimés (pii, depuis les époques les plus lointaines, ont payé de leur vie ou de leurs souflrances la gloire et le bonlieur de l'humanité. Sacrifice éternel, qui trouble la conscience, jette l'esprit dans le doute, et soulève au fond des cœurs de sinistres problèmes I J^a vigueur morale, dont la tète de Jésus porte l'empreinte, est si grande qu'elle produit un effet sublime. Il semble que rien ne doive tenir contre elle, contre cette force intime de la justice. La taille athlétique des bourreaux, leurs violents efforts paraissent mesquins auprès d'une telle puissance. L'exécution est digne de la pensée : on ne saurait porter plus loin la finesse, l'éclat et l'harmonie de la couleur. Ce morceau doit compter à la fois parmi les chefs-d'œuvre de la peinture et parmi les chefs-d'œuvre du maître, Antoine van Dyck. Les costumes seuls ne sont pas très-heureux ^ .

V Érection de Croix marque la différence qui existe

1 U faut dire aussi qu'ua des bourreaux, vu par derrière, semble n'avoir que des cheveux et êue dépourvu de crâne.

ANTOINE VAN DYCK. î95

entre le génie de Rubens et celui de Van Dyek. La nature av ait donné à l'élève un sentiment plus poétique, dans la signification idéale de ce mot. Rubens brillait surtout par la magnificence de l'exécution, par l'habileté du pinceau et par son talent de compositeur : il ne sortait guère du monde réel pour s'élancer dans le monde de l'intelligence. Il est rare que ses tableaux lassent penser, qu'ils ouvrent au spectateur une issue vers les champs sans bornes de la réflexion. Les toiles de Van Dyck unissent fréquemment la poésie à la beauté plasticjue. L'œuvre tout entière n'est pas dans ce que les yeux aperçoivent. La peinture prise en elle-même ne forme, pour ainsi dire, qu'un voile transparent derrière lequel brillent de lointaines perspectives. L'àme s'y égare avec joie, heureuse de sonder ce vaste horizon, qui se présente à elle comme son domaine exclusif.

Le travail matériel est d'ailleurs plus suave, j)lus liar'monieux que chez Rubens. Les types ont j)lus d'élégance, les poses plus de noblesse. Une vive sensibilité, qui parcourt toute la progression de l'élégie au drame, exalte ou attendrit les figures. L'ensemble et les détails portent le caractère d'une nature distinguée.

Si c'étaient là les seules différences qui séparent ces deux grands hommes, le second éclipserait le premier. Mais il y a entre eux les mêmes rapports qu'entre Van Eyck et Hemling. Comme Jean de Bruges, Pierre-Paul a inventé la manière employée par son successeur. Au milieu des éléments sans nombre que lui otTrait le monde externe, il a choisi ou philot il s'est involontairement assimilé ceux qui convenaient le mieux à son génie. Une affinité secrète préparait cette union. Il a en outre donné aux matériaux ainsi recueillis une forme spéciale, et ils

196 am'oim: va\ dma.

étaient susceptibles de mille combinaisons diverses. Son talent a donc été un moule dans lequel ils se sont fondus. Sous l'un et l'autre aspects, son style lui appartient en propre; il l'a créé, tiré de sa substance. Van Dyck s'est emparé de ce brillant produit et l'a modilié selon son goiit. Aux (raits les plus éner<ïiques, il a substitué des formes plus douces, qui cliarment et séduisent au lieu d'étonner et de frapper. Van Eyck et Uubens avaient construit de spacieuses catbédrales , pleines d'une austère grandeui' : il n'y pénétrait qu'un jour sombre, qui portait im recueillement. Ilending et Van Dyck ont égayé l'édilice; ils en ont cban<.çé la décoration, pour la rendre moins sévère; ils vont fait entrer les rayons du soleil. Mais la majesté ])reniière <i disparu : on ne la retrouve que de loin en loin, dans l'ondjre des chapelles ou des voûtes sépulcrales.

Un autre avantage de Rubens et de Jean van Eyck, c'est leur profonde unité. Pendant toute leur carrière, ils sont restés les mêmes : nulle forine disparate ne trouble et n'altère leur œuvre. Leur talent est comme une statue d'or pur et sans alliage. Nous avons vu que le séjour de Rubens en Italie n'exerça aucune influence sur sa manière. Il n'en fut pas ainsi de Van Dyck; on trouve des tableaux de lui qu'on prendrait pour des Corrége, des Titien ou des Paul Veronèse. Avant son départ, quand il ne suivait point les traces de son maître , il se rapprochait de Pierre Pourbus et de l'école brugeoise : après son retour, il se laissa le plus souvent guider par Rubens. Il a varié selon l'âge, les circonstances et les lieux * . Ses tableaux occasionnent beaucoup de méprises :

1 L'iiieenilude et la mobilité de Van Dyck ont embarrassé les graveurs,

on se trompe en cherchant à reconnaître au style lesquels sont de sa main. Sous ce rapport, Hemlino éclipse luimême Van Dyck. Il n'a eu qu'un modèle et ne s'est pas aventure) dans mille routes sinueuses.

Antoine ne fut pourtant pas ce qu'on nomme d'ordinaire un imitateur. Sa puissante conformation ne lui permettait pas de jouer ce rôle subalterne. Dans tous ses ouvrages se trahit la fécondité morale d'un homme d'élite. Il a subi des influences, sans doute, uiais non point d'une manière passive. Il porte avec grâce le costume étranger qu'il adopte, et souvent encore il le délaisse pour s'offrir à nous tel que la nature l'avait créé, libre, fier et imposant. L'Érection de croix présente tous les ca ractères du génie.

Antoine van Dyck, le plus idéal des peintres flamands, naquit à Anvers, le 22 mars 1599, de Marie Ku])ers on Ruperis , seconde femme de François van Dyck, son père Tous deux étaient de Bois-le-Duc Le mari exer-

et ses peintures ont ét<; généralement très-mal reproduites p.ir le burin. L'unité dellubens a au contraire aidé ses graveurs à se former une manière qui exprime parfaitement son style : il a rendu ses interprètes dignes de lui.

1 On a cru à tort qu'il était né de Jean van Dyck et de (lornélie Kersboom. lin descendant de notre artiste, du coté des femmes, a communi(jné cette rectification au scrupuleux Van Immerzeel. Voyez son dictionnaire, t. ]"y p. 219. Van Dyck fut baptisé le 23 mar-^, à l'église Notre-Dame.

2 Sans contester ouvertement cette origine hollandaise, le Catalogue «lu musée d'Anvers tûchede prouver par insinuation que Van Dyck était de race flamande. Son nom reparaît souvent sur le Liggerc ou registre de la corporation de Saint-Luc. Dès l'année 15'i6, on y voit figurer un Tuenken (Antoine) van Dyck, comme disciple de Jean van Cleve; le même peintre fut reçu à la maîtrise en i55G. Voici les autres désignations que renferme le mémorial artistique : — 1598, Seser (César?) van Dyck, élève d'Adam van Noort, pour le portrait; 1630-1631, Antonio van Dyc (sic) ayatJt donné sa parole de se présenter pour être reçu frnnc-maUre, mais étant changé d'avis, fait cadeau à la ghilde d'une somme de 9 florins ; 1633-1634, André van Dyck, peintre, et Daniel van Dyck, peintre, sont reçus francs-maîtres. Le Bussenboeck ou livre de l'association de secours mutuels, fondée par les artistes anversois, nous enseigne que le premier fut admis le 8 juillet, le second le 25 septem-

(;ait la profession de peintre sur verre, non sans habileté; les vitraux passant alors de mode, il se livra au commerce des toiles et se procura ainsi une brillante forlune. La mère de notre artiste semble avoir été une femme de goiit : elle s'élait rendue presque célèbre par ses travaux à l'aiguille. On admirait beaucoup un tour de cheminée, où elle avait brodé avec de la soie multicolore l'histoire de Suzanne : les contours en étaient très-nets et les teintes finement mélangées. Des rameaux entrelacés avec art formaient la bordure. On dit qu'elle y travailla d'une manière assidue pendant sa grossesse. Les nombi'euses affaires de François van Dyck l'empêchaient d'instruire lui-même son fils : Marie Rupers se chargea de ce soin et apprit au jeune Antoine les premiers éléments de l'art qui devait le rendre illustre.

On le mit ensuite chez Henri van Baelen, l'ancien condisciple de Uubens dans l'atelier d'Adam van Noorf. Ce fut en KilO, selon les registres de l'académie d'Anvers. Mais la supériorité du chef de la grande école flamande ne pouvait échapper aux regards chaque jour plus pénétrants du jeune Yan Dyck. Il fit si bien que Pierre- Paul l'admit au nombre de ses élèves. Il recevait depuis cinq ans les leçons de Van Baelen dont il garda longtemps la manière.

Van Dyck montra bientôt de quoi il était capable, et Rubens ne tarda point à concevoir de lui la plus haute idée. Il le surveilla d'une façon toute particulière. C'était lui qu'il chargeait de dessiner en petit les tableaux

bre 1634. — Ce nom, du reste, signifiant De la Digue, est très-répandu dans un pays où les rivières et les fleuves coulent entre des jetées, oii de nombreuses digues contiennent la mer.

' Hookham Carpenter, p. 7.

qu'il voulait faire graver. Une anecdote prouve d'ailleurs son estime pour le puissant néophyte.

Quand Rubens avait terminé sa tache journalière, on sait qu'il montait à cheval et s'en allait dans la campagne délasser son esprit, chercher de nouvelles inspirations. Ses élèves, profitant de son absence, tâchaient de voir les compositions qu'il était en train d'exécuter : ils séduisaient à force d'instances, ou à l'aide d'une cotisation, le vieux domestique Valveken, gardien du sanctuaire. Un jour qu'ils se pressaient autour d'un morceau fraichement peint, l'un d'eux, le jeune Diepenbeck, fut poussé par les autres sur la toile et en effaça une partie, le bras et le menton d'une Vierge. A l'aspect du désastre, la consternation gagne la folle troupe : on délibère, on avise aux moyens de réparer l'accident. — « Van Dyck est le plus habile d'entre nous, dit Jean van Hoeck : il faut le charger de cette difiicile opération. » Van Dyck employa de son mieux les deux ou trois heures de jour qui restaient, et le lendemain, lorsque Rubens examina son ouvrage, il y fut d'abord trompé : (( Voilà, dit-il, un bras et un menton qui ne sont pas ce que j'ai fait hier de plus mal. » Il reconnut ensuite qu'une main étrangère avait touché à son tableau, mais l'anecdote le divei titel il pardonna de grand cœur aux espiègles ^

Dès l'année 1618, Van Dyck fut reçu franc-maître à l'a-

* Descamps affirme que ce tableau était la fameuse Descente de Croix. C'est une erreur par trop grossière. La Descente de Croix fut livrée au serment des arquebusiers en 1G12. Van Dyck avait alors treize ans et n'aurait pu être de force à tromper Rubens, chez lequel il n'entra d'ailleurs que trois ans plus tard. L'auteur n'en continue pas moins, avec une étourderie et un aplomb surprenants : « C'est l'époque où l'on prétend que Rubens, ayant conçu une jalousie extrême contre cet illustre élève, lui conseilla de faire le portrait et d'abandonner l'histoire. » Rubens jaloux d'un gamin de treize ans ! la belle anecdote ! Il est inutile de dire que tous les spéculateurs en littérature l'ont fidèlement copiée.

eadémie d'Anvers el nul peintre sans doute n'avait obtenu si jeune cet honneur. La même année il entra dans Fassociation de secours mutuels , fondée par les artistes de sa ville natale. Avant qu'il eût quitté l'atelier de Rubens, il jouissait d'une réputation assez grande. Deux pièces en font foi. La première est l'acte passé entre les jésuites d'Anvers et Rubens, le 29 mars t()2(), })our la décoration de leur église. On y stipule que le grand homme, après avoir dessiné lui-même les esquisses des -iO tableaux, pourra les faire exécuter par Van Dyck et ses autres élèves, sauf à les retoucher et à les terminer ^. Antoine est le seul disciple que nommeni les révérends pères. Une lettre écrite d'Anvers h Thomas Arundel, le 17 juillet 1620, par un agent du comte, renferme le second témoignage. On y lit ces phrases importantes : « Van Dyck habite avec Rubens, et ses ouvrages commencent à être presque aussi estimés que ceux de son maître. C'est un jeune homme de vingt à vingt-deux ans. Son père et sa mère sont Irès-riches : on kii fera donc malaisément quitter la ville, d'autant plus que la fortune acquise par Rubens est pour lui un motif d'y rester ^ » On avait donc, dès cette époque, une si haute opinion de notre artiste, qu'un célèbre amateur désirait l'attirer dans la Grande-Rretagne.

Il ne réussit pas immédiatement, mais quelques mois plus tard, pendant le séjour de Rubens en France, Van Dyck se laissa tenter. On pense que sir Dudley (larleton, ambassadeur d'Angleterre dans les Provinces-Unies, ne

» Registres de l'Acadéraie, cités par M. Mois.

2 Nouvelles recherches sur P.-P. Rubens, par M. Reiffenberg.

3 Hookliam Carpenter, p. 10 et 11. — Histoire et antiquités du rhàleaii et de la ville d'Aruiidel, par A. Tierny; 2« vol. p. 489 et 490.

lut pas étranger à cette résolution. Van Dyck semble être arrivé à Londres avec une députation des États, en janvier 1621. On a très-peu de détails sur cette première excursion de l'artiste au bord de la Tamise. Le 16 février, il reçut deux mille cinq cents francs de Charles I", pour un service spécial par lui rendu au monarque ^ Le '28, on lui donna un passeport : la note qui le concerne dans les registres de F échiquier est fort singulière : Un passeport pour Antoine van Dyck, serviteur de Sa Majesté, afin qu'il voyage pendant huit mois, en ayant obtenu la permission. Ainsi déclaré par le comte d'Arundel. » On voit que l'artiste avait dès lors contracté un engagement envers le prince : il ne se fixa néanmoins dans la Grande-Bretagne que onze ans plus tard.

Peu de temps après son retour à Anvers, il partit pour l'Italie sur le conseil de Rubens. On a prétendu que le maître avait ainsi voulu éloigner un disciple dont il était jaloux. Le même sentiment lui aurait fait exciter le jeune peintre h se livrer de préférence au portrait. Cette version m'a tout l'air d'une sottise et d'une caUunnie. Remarquons d'abord que Rubens avait la plus haute opinion des artistes qui ont su reproduire d'une manière exquise la face humaine. On trouva dans son domicile, après sa mort, vingt portraits du Titien copiés par lui. Cela prouve qu'il attachait une grande importance à ce genre, où le peintre lutte directement contre la nature. Quant au voyage d'Italie, Rubens devait le croire nécessaire, puisqu'il était resté lui-même plus de huit années sous l'ardent soleil de la péninsule. Leurs adieux prouvent d'ailleurs que la plus grande (cordialité

» Hookham Carpenter, p. 12 ; extrait des reg^istres de réchiquier.

les unissait. Van Dyck offrit à son maître un portrait de sa femme, un Ecce liomo et un Christ au jardin des Oliviers, dans le moment où on le fait captif, a Ce morceau, dit Campo Weyerman, était admirablement dessiné, royalement peint et très-naturellement éclairé ()ar la lueur des torches. » Rubens en décora la cheminée de sa plus belle salle et en expliquait aux visiteurs les nombreux mérites. Pour témoigner à Fauteur sa reconnaissance, il lui donna le meilleui* cheval de ses écuries ^ Le maître et l'élève se pressèrent la main, et le jeune homme s'en alla tout rêveur.

Pendant qu'il cheminait sur l'ancienne route qui conduit d'Anvers à Bruxelles et laisse parfois découvrir de grands points de vue, il atteignit le fond d'une vallée, où se groupaient quelques chaumières, et fit une halte. Il était près du hameau de Saventhem ; or, dans le hameau se trouvait la demeure champêtre d'une jeune personne de la cour, nommée Anna van Ophem. Isabelle lui avait confié une charge peu poétique, la surveillance de ses chiens '\ Mais ce n'était sans doute qu'un titre honorifique, et la gracieuse jouvencelle ne s'occupait probablement des limiers de l'archiduchesse que pour les flatter ou les menacer de sa cravache. Quoiqu'il en soit. Van Dyck l'avait vue et désirait la voir encore. Tournant sur la gauche, il prit une route de traverse que bordaient de magnifiques herbages. Un petit ruisseau y distribue la fraîcheur et la vie : le tic-tac d'un moulin et le bruit de l'eau qui tombe en écumant annonce par intervalles qu'il a plus d'une utilité. Au bout de dix minutes, Van Dyck frappait à la porte d'Anna. La belle

1 Campo Weyerman, t. V^, p. 298.

^ Mensaert, Le Peintre amateur et curieux^ t. P*", p. 195.

ermite lui parut encore embellie. Elle ne le jugea pas d'une manière moins favorable. Van Dyck était alors un charmant cavalier, bien digne de fixer les regards des dames. Son élégante tournure, ses traits fins et suaves, ses légères moustaches, ses épaules bien dessinées, sa chevelure blonde, formant des boucles naturelles, le destinaient à inspirer des caprices. L'histoire ne dit pas comment la jeune personne le reçut ; mais il est certain qu'elle ne fut pas cruelle envers lui. Dans cette retraite si poétique, où l'on n'entendait que l'uniforme chanson de la mésange et les savantes mélodies du rossignol, où le soleil n'éclairait que de gracieux tableaux, où la lumière de la lune ruisselait, comme un brillant fluide, sur la chevelure des saules pleureurs, tout conseillait l'amour, tout inspirait la tendresse, et l'haleine embaumée des prairies et le silence de la campagne. Van Dyck ne songea plus à continuer sa route : il mit au vert le destrier qu'il tenait de Rubens et erra le long des coteaux, sous les ombrages discrets, dans l'herbe en fleurs, avec sa jolie maîtresse. Quand la nature, si souvent contrariée, a uni deux êtres sympathiques, deux cœurs faits l'un pour l'autre, il semble qu'elle jouisse de leur enchantement. Elle boit comme eux à la coupe magique et les entoure d'illusions qui la rendent elle-même plus belle.

Dans ses moments de voluptueuse langueur, notre artiste reprenait le pinceau. Anna lui avait demandé deux peintures pour l'église de Saventhem, et, ne lui refusant rien, ne pouvait essuyer un refus. Le premier tableau montra aux paysans charmés une Sainte Famille. La Vierge était le portrait de l'aimable châtelaine ; on éprouvait le désir de lui adresser les paroles de Gabriel :

a Je VOUS saine, Marie, pleine de grâce; soyez bénie entre toutes les femmes. » Les auteurs qui ont vu ce panneau, maintenant détruit S s'accordent pour dire que la jeune personne méritait raffection du peintre, et qu'ils se fussent laissé prendre à un aussi agréable piège. Le second morceau existe encore : il figure saint Martin donnant la moitié de son manteau à un pauvre. C'est une admirable production. Chose étonnante ! le travail ne rappelle en aucune manière le style de Rubens. Il procède directement de son premier maître, Van Baelen, et du xvp siècle. On y admire la fine couleur, les lignes arrêtées de cette époque, mais il offre un bien autre caractère. L'idéal, la grâce et l'économie de Raphaël y tiennent lieu des qualités violentes du célèbre maître anversois. Comme chez Raphaël, la timidité du Perugin s'unit à une science plus grande, on retrouve dans ce tableau la charmante et naïve modération de Hemling, jointe à une plus grande liberté, à une expérience plus parfaite. Saint Martin, couvert d'une brillante armure, est assis sur un beau cheval blanc, le cheval même de Van Dyck. Il tient d'une main son épée nue, de l'autre un coin du manteau. L'élégance de son attitude, la délicatesse de ses traits, le bon goût de son ajustement, de la toque et de la plume qui ornent sa tête, sont au-dessus de tous les éloges. Le mendiant principal tire l'autre coin du morceau d'étoffe : la hardiesse et la vigueur de sa pose , de son torse, de sa musculature, n'auraient pu être poussées plus loin. Le second men-

» Félibien, t. II, p. 223. — Campo Weyerman, t, I", p. 298. — - Mensaerl prétend « que ce tableau fut emporté par des fourrageurs français, du temps des guerres dans le pays; que même ils en avaient fait des sacs pour mettre de l'avoine. » Cette dernière allégation ne me paraît pas vraisemblable, car le saint Martin étant sur bois, l'ouvrage correspondant devait l'être aussi.

AiMUlJNE VAN ÛY(Jlv. 205

diaiit a le front ceint d'un bandeau de malade, par-dessous lequel il lance au jeune guerrier un coup d'œil liaineux et féroce, où est peinte l'envie. Derrière le saint, un écuyer à cheval montre sa tête noble et expressive. L'homme qui a exécuté ce morceau n'avait besoin de voir ni Rome, ni Florence, ni Venise; toutes les qualités des maîtres italiens, il les possédait, et il fût demeuré plus original, s'il n'avait pas traversé les Alpes.

Malheureusement Rubens n'était pas de cet avis : le séjour de son disciple à Saventhem l'inquiétait et le chagrinait. Il le croyait perdu entre les bras de son Armide. Aussi employa-t-il tous les moyens pour l'éloigner de l'enchanteresse. Il stimula sa curiosité, son ambition : il lui envoya un certain chevalier Nanni, comme Godefroi de Bouillon avait expédié Ubalde à Renaud, et Yan Dyck se laissa fléchir. Il partit avec le messager de Rubens, quittant l'amour pour la gloire et ne comprenant point le triste échange qu'il faisait.

Par la suite il revit l'aimable délaissée : mais l'ivresse du cœur ne l'inspirait plus. La poésie étant donc absente, il la représenta au milieu des chiens qu'elle surveillait; au-dessous de chacun d'eux se trouvait le nom de l'animal. En 1763 , on voyait encore ce tableau près de Bruxelles, au château de Tervueren

Le saint Martin qui orne encore l'autel de la petite église où r avait placé Van Dyck, courut lui-même de grands périls. Vers 1750, le curé de la paroisse et ses acolytes eurent la belle idée de le vendre h un M. Hoef, de La Haye, pour la somme de 4,000 florins, argent de

* Mensaert, Le Peintre amatéur et curieux, 1'^ partie, p. 161.

Brabant, et cela sans avoir ol)tenu la permission du seigneur, le comte de Ronigseck, non plus que Tassentiment du conseil municipal et des villageois ; mais les paysans sauvèrent le tableau. Quand ils surent qu'on l'avait détaché, qu'on l'avait même déjà emballé, ils accoururent avec des arbalètes, des faux, des gourdins et des fourches, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, tous prêts à livrer bataille. L'acheteur ayant pris la fuite, les uns le poursuivirent, pendant que les autres cernaient l'église. Le délinquant fut obligé de passer dans la haie qui entourait le jardin du curé, puis de gagner Bruxelles à travers champs. Le tableau resta au pouvoir des insurgés : le conseil municipal étant alors réuni, tança énergiquement le prêtre et ses complices. On réintégra le chef-d'œuvre sur l'autel d'une manière triomphale V

Plus tard, en 1806, lorsque les Français le voulurent enlever , on n'osa point commencer l'opération avant (|u'un renfort de troupes fut arrivé de Bruxelles, pour protéger les spoliateurs. Le saint Martin orna le Louvre jusqu'en 1815 : il fut alors rendu aux villageois, qui méritaient bien de le garder ^. Il y a deux ou trois ans, un riche Américain avait offert cent mille francs à des personnes peu scrupuleuses pour en obtenir la possession d'une manière quelconque ; elles tâchèrent de le dérober pendant la nuit. Mais des chiens donnèrent l'éveil : les fripons n'eurent que le temps de se sauver. Depuis ce temps, un gardien couche dans l'église ^. On voit que le peuple, en Belgique, n'est pas insensible au charme

1 Michel, Histoire de Rubens, p. 187.

2 Hookham Carpenter, p. 162.

^ Je liens ce fait des villageois eux-mêmes.

des beaux-arts, ni indiffèrent à la gloire nationale.

Van Dyck cependant finit par traverser les Alpes : de leurs neigeux sommets il descendit tout droit aux lagunes vénitiennes. Dans la cité des doges, il ne s'occupa que de perfectionner son talent, d'analyser les secrets principes des Bellini, des Titien, des Giorgione et des Paul Véronèse. Il continua ces études fécondes aussi lonotemps que le lui permit sa bourse ; puis il alla travailler à Gênes. Il se rappelait sans doute le brillant accueil fait à Rubens par les familles aristocratiques de cette ville opulente. Il n'y fut pas moins bien reçu et l'on employa immédiatement son pinceau. Les Balbi, les Spinola, les Raggi, les Pallavicino,les Brignole voulurent qu'il retraçât leur image : on trouve encore aujourd'hui dans leurs palais un grand nombre de ces morceaux L'inspiration, qui manquait aux portraitistes du xvi* siècle, abonde chez Van Dyck. Une noblesse idéale transfigure ses personnages. On dirait qu'ils forment une race à part et n'ont de l'humanité que ses vertus et ses talents. Quels traits pleins de finesse, de distinction ! Quel air pensif et réservé, sans hauteur ni dédain ! Quelles poses faciles et chevaleresques ! Ne semble-t-il pas que ces héros , ces princes, ces mignons du sort n'aient jamais connu, ne connaîtront jamais les disgrâces de la vie, les humiliations de l'expérience? Un artilice ingénieux augmente leur caractère de dignité. Ils portent des costumes noirs on très-sombres, sur lesquels se détachent seule-

' Voici rénumération de quelques-uns, pour ceux qui voudraient les étudier sur place : « les portraits équestres de Giulio Brignole et de Paolo Balbi : celui du doge Pallavicino dans sou costume d'ambassadeur auprès du Saint- Père ; Spinola, couvert de sou armure d'acier poli ; l'image d'un jeune homme de la famille impériale, tableau acheté par Christine de Suède et qui était exposé à Rome, lors du séjour de Bellori dans cette ville. » BeWor'i, Vite dei PUtori, 4 vol. Genève, 1674. — Ilookham Carpenter, p. 18.

ment les guipures de leur linge et la blancheur de leurs mains. L'attention se concentre uniquement sur ces belles mains et sur la physionomie ; les corps semblent disparaître. Les organes qui expriment l'intelligence, brillent aux dépens de ceux où règne la matière. Cela seul suffit pour communiquer à l'individu quelque chose de noble et d'idéal. Les païens faisaient justement le contraire. Le peintre Joshua Reynolds le remarque dans un de ses discours plus femeux que précieux : « Les sculpteurs anciens , dit-il , négligeaient de donner même l'expression générale des passions aux traits de leurs statues : le groupe des Boxeurs en est une preuve curieuse; ils se livrent le combat le plus animé d'un air parfaitement calme. Il ne faudrait point imiter une pareille contradiction : pourquoi en effet l'expression du visage ne correspondrait-elle pas à l'attitude et aux mouvements du corps ? Si nous mentionnons ce défaut, c'est pour montrer qu'il avait sa source dans une habitude de négliger ce que l'on considérait alors comme relativement sans importance » Ainsi, jusque dans les portraits de Van Dyck, jusque dans la reproduction d'un njodèle particulier, l'influence du dogme chrétien se manifeste.

Ses images de femmes, moins nombreuses que ses portraits d'hommes, me semblent aussi moins heureuses.

Lorsqu'il eut passé quelque temps à Gênes, Yan Dyck prit le chemin de Rome. Il voulait enfin voir ce glorieux atelier , où une école si habile avait produit tant de

• sir Joshua lleynolds, Discourses on painUnrjj vol. îl, p. 44. — Nous avons rioiis-inême exprimé une opinion analogue, niais bien plus générale, dans le premier volume de notre Histoire de la peinture flamande et hollandaise, pages 174 et 175. Mais nous ne sommes point fâché de citer en passant une autorité. Les noms valent mieux que des raisons pour la plupart des hommes.

ANTOINE VAN DYCk. 209

chefs-d'œuvre. Le cardinal Bentivoglio , qui avait été jadis nonce du Saint -Père en Flandre et avait conçu pour les habitants une vive affection, le pria de se loger dans son palais. Il lui demanda ensuite un épisode de la Passion, éternelle histoire du peuple et des hommes de génie, que les classes privilégiées martyrisent tour à tour. Le prélat lui ht en outre faire son portrait : ce dernier tableau, qui orne maintenant la galerie de Florence, y excite une admiration unanime et passe pour un de ses meilleurs ouvrages. Deux morceaux religieux, V Ascension et VAdO" ration des Mages, placés actuellement dans le palais pontifical de Monte-Cavallo, datent aussi de cette époque \ Van Dyck aurait peut-être longtemps résidé au bord du Tibre, sans une circonstance fâcheuse qui l'en éloigna. Les artistes flamands qui habitaient la ville éternelle y formaient une sorte de colonie dépravée. Des témoignages contemporains et irréfragables nous ont appris quelles étaient leurs mœurs. Ils cherchaient les grandes pensées au fond des bouteilles et les sentiments délicats sous les rideaux des courtisanes : l'ivrognerie et la luxure leur paraissaient les plus puissantes des muses. C'étaient les débris d'une école agonisante , ({ui allait expirer ivre-morte. Le jeune peintre appartenait a l'école nouvelle, sobre, fière et distinguée. H dédaigna les grossiers plaisirs de ses compatriotes et ne voulut point hanter les cabarets. On le trouva orgueilleux, suffisant, détestable. La nature, comme une fée bienveillante, lui avait d'ailleurs octroyé dans son berceau des dons maguifiques. S'il buvait moins, il peignait beaucoup mieux que ses

1 II faut en dire autant des portraits de sir Robert Shirley et de son épouse, aujourd'hui à Petworth, et de plusieurs tableaux qu'on voit à Rome dans les palais Braschi, Colonna, Corsini et aulres,

prétendus eoiirières : l'envie néerlandaise augmenta la haine qu'ils lui portaient. Une cabale ne tarda point à s'organiser; on le décria partout, on le chagrina, on l'insulta. Les vils moyens que Ton employait contre lui le dégoûtèrent : il prit sagement la résolution de partir. Un de ses biographes dit à ce propos : « On doit regretter ({u'il n'ait point eu assez de caractère pour soutenir les attaques des ennemis de sa gloire, et qu'il se soit ému de leurs accusations au point d'abandonner la ville et de retourner à Gènes » Mais qu'aurait-il pu gagner dans un pareil conllit ? Ne valait-il pas mieux fuir la lutte et penser comme le poète :

Allez donc, eunernis de son nom ! foule vaine ! Autour de son génie épuisez votre haleine ! Recommencez toujours ! ni trêve, ni remord. Allez, recommencez, veillez, et sans relâche Roulez votre rocher, refaites votre tache, Envieux!... lui poëte, il chante, il rêve, il dort.

Votre voix qui s'aiguise et vibre comme un glaive, West qu'une voix de plus dans le bruit qu'il soulève. La gloire est un concert de mille échos épars, Chœurs de démons, accords divins, chants angéliques, Pareil au bruit que font dans les places publiques Une multitude de chars.

Le nouveau séjour du peintre flamand dans la ville maritime fut de courte durée. Il passa bientôt en Sicile, ayant pour compagnon le chevalier Vanni. Philibert de Savoie, qui exerçait la vice-royauté de l'île, le reçut à Palerme et lui lit l'aire son portrait. Une tradition écossaise prétend qu'un homme sur le point de mourir voit son propre fantôme lui apparaître : l'image exécutée sous les yeux du prince sembla jouer à son égard le rôle du

Hookliam Carpenter, p. 19.

spectre menaçant . Le mystérieux réseau de Ja ])esle enveloppa la Sicile , et le gouverneur expira comme les plus pauvres insulaires. Sans s'armer d'un courage inutile, Van Dyck prit la fuite. Il emportait un grand tableau (pi'il avait commencé pour la chapelle de la coniVérie du Rosaire : il le Unit à Gênes et l'expédia aux religieux associés.

Nous ne suivrons point l'artiste belge dans ses nombreuses pérégrinations, à Turin, à Florence, à Milan, à J3rescia. Partout il laissait des traces de son passage, traces brillantes et Iragiles, (jue le temps respecte encore, mais ([u'il ed'acera quelque jour de son pied souverain.

Antoine était depuis cinq ans hors de sa patrie et désirait naturellement la revoir. Il songeait à cette maison de la Courte-rue-Neuve ^ où il avait pour la première Ibis vu la lumière, oii il avait passé son enfance. Il rentra dans son pays à la fin de l'année 162(). On le reçut d'une manière en môme temps flatteuse et cliagrinante. On avait conservé de lui une haute opinion ; le bruit de la gloire qu'il avait acquise pendant ses voyages était sans doute parvenu au bord de l'Escaut : les Flamands lui montrèrent donc les meilleures dispositions. Us ne croyaient point toutefois qu'il pût égaler Rubens et ne lui assignaient dans leur estime qu'une place subalterne. Pierre-Paul jouissait alors d'une renommée immense, qui devait nuire à tous ses disciples et à tous ses con-

» Elle existe encore et fait partie de la troisième section, a" 300. 31. Vau Lerius conteste l'exactitude de celte indication, due à M. Van Griinbergen. Il prétend pouvoir aflirmer, de la manière la plus positive, qu'Antoine van Dyck est venu au monde dans la maison appelée uden Berendans (la danse des ours), située aen de )';rer6' Brug (au Pont de Fer), près du vieux marché aux grains, presque en face de Tancien hôtel de ville. Cette maison est marquée aujourd'hui section f^, 739. » Notice sur le Catalogue du musée d'Anvers^ p. 43 et 44.

currents. La bonté du grand homme atténuait seule les efléts de son propre génie.

Le plus habile de ses élèves commença par vendre fort mal ses tableaux : c'était à peine s'il gagnait de quoi vivre. David Teniers le père le rencontre un jour dans la rue et lui témoigne le plaisir qu'il en éprouve.

— Eh bieni lui dit-il, comment vont les alïaires? Commence-t-on à goûter vos ouvrages ? Vous faites-vous des pratiques?

— Je n'ai guère eu le temps de me former une clientèle, lui répliqua Antoine; j'arrive seulement d'Italie. Mais on pourrait néanmoins me traiter avec plus d'égards. Vous avez vu ce gros brasseur, qui vient de passer devant nous? Je lui ai offert de copier sa lourde figure pour deux pistoles et il m'a ri au nez, en me disant que je lui demandais trop cher. Si le vent ne tourne point, je vous assure que je ne ferai pas long séjour dans la ville ^

Un membre de la confrérie de la Vierge, à ïermonde, le chargea vers la même époque de peindre une Sainte Famille pour l'autel de la congrégation, dans l'église Notre-Dame. Van Dyck exécuta une œuvre de premier ordre. A droite, la mère du Sauveur était assise, tenant son tils sur ses genoux ; près de Mai'ie, on apercevait saint Joseph. Un pâtre prosterné rendait hommage au divin enfant ; deux autres bergers et une bergère lui offraient des œufs, pendant que trois anges, baignés d'une lumière surnaturelle, planaient dans le haut de la toile. La beauté, la fraîcheur du coloris égalaient la verve et la

* Mensaert, qui rapporte cette anecdote (t. H, p. 17), prétend que la rencontre de Teniers et de Van Dyck eut lieu ù Bruxelles. Comme les deux peintres habitaient Anvers, ce doit être une erreur lopo^n-aphique.

pureté du dessin. Le commettant, qui avait promis quatre cents florins à l'artiste, fut charmé du tableau ; mais ses collègues en trouvèrent le prix excessif et ne voulurent pas le payer. Grande fut la consternation de Van Dyck, alors peu fourni d'argent. Il pria le confrère de garder le tableau pour son compte et lui offrit en revanche de peindre gratuitement son portrait. Un siècle et demi plus tard, on voyait encore cette image chez les héritiers du modèle, qui en refusèrent maintes fois quatre cents florins. L'Adoration des bergers ornait l'autel de la congrégation, à laquelle le propriétaire l'avait léguée par son testament, quoiqu'elle ne se fut point montrée digne d'une telle faveur*.

Antoine van Dyck éprouvait donc tous les chagrins, toutes les avanies que l'on prodigue aux débutants, lorsque le public, épris de quelques hommes fameux, est aveugle pour leurs compétiteurs. Il s'en plaignit à Rubens lui-même, la principale cause de son infortune. Le lendemain Pierre-Paul entra dans son atelier, lui parla d'une manière affectueuse et , pour le tirer de peine, lui acheta immédiatement toutes les compositions qu'il avait terminées ^.

Houbraken, et après lui Descamps, rapportent que le chef de l'école anversoise poussa plus loin la bienveillance, qu'il offrit au jeune homme sa fille aînée en mariage, mais que l'amour de Van Dyck pour la mère l'empêcha d'accepter. Ce qui rend cette anecdote souverainement curieuse, c'est que Rubens n'avait pas alors de fille, sa première femme, Isabelle Brandt, ne lui ayant donné que deux fils, Albert et Nicolas. Isabelle d'ailleurs

* Mensaert, Le Peintre amateur et curieux, p. 42 et suivantes. ^ Michel, Histoire de Rubem, p. 159.

était morte depuis le mois de juillet 1626, et la passion de Van Dyck, en le supposant épris d'elle, aurait été bien innocente. Elle ne pouvait mettre en danger la vertu de la dame.

A la lin cependant les moines Augustins d'Anvers chargèrent notre artiste d'exécuter un tableau pour le rnaître-autel de leur église Van Dyck fit une ot^ivrc d'une gi'ando majesté. Elle représente saint Augustin en extase et soutenu par deux anges, qui lui montrent le ciel, où apparaissent les trois personnes divines et une foule de chérubins : sainte Monique, mère de Tagonisant, se tient près de lui. La robe claire du philosophe catholique formait le centre du tableau ; or, la règle des Augustins leur prescrit de porter des robes noires. Le prieur exigea que le vêtement du saint fût assombri. «On ne reconnaîtra jamais, dit-il au peintre, le fondateur de notre ordre; ou noircissez-moi ce vêtement, ou gardez votre tableau. » L'artiste maudit sans doute la nécessité qui le forçait de détériorer son œuvre, mais il se résigna. Il n'en fut pourtant pas quitte à si bon marché. Quand l'heure vint de payer son travail, les moines prétendirent que leur caisse était vide et lui annoncèrent qu'il fallait, bon gré malgré, attendre un moment plus favorable. Antoine rongea son frein. Pour obtenir la somme qui lui était due, il exécuta un crucilix admirable et le donna aux bons pères, en souvenir de leur honnêteté ^. Ils lui remirent alors 600 florins ^ Un

1 En 1628.

2 Campo Weyermaa, t. P% p. 301 et suivantes.

3 On a trouvé sur les registres du couvent la note que voici : « 1628. Hoc

anno promirata est pictura admodum, elegans^ sancti Augustini in extasi contemplantis divina attributa, a domino van Dyck depicta. Constitit 600 florenis.

siècle après, le monastère ayant vendu le Christ, ce tableau seul rapporta à Ja maison une somme bien plus considérable.

Yan Dyck historia encore vers la même époque une toile qui devait être placée dans l'église Saint-Michel , à Gand, et une autre destinée aux Récollets de Matines. La première figure un épisode de la Passion, mais de nombreux repeints lui ont enlevé presque toute sa valeur. La seconde, qui est infiniment mieux conservée, orne la cathédrale de Saint-Rombaud. Elle a pour su jet le Christ entre les deux larrons. La lumière la plus vive éclaire le magnifique torse de Jésus. Une bouffissure inconvenante dépare les traits : les joues grasses ont un air lymphatique et malsain. La tête manque par suite de dignité, ce qui est un grave défaut. Le peintre a donné aux voleurs des attitudes énergiques, où il a pu faire briller son adresse. Le bon larron envisage le Christ avec une expression douce et pieuse, le mauvais se détourne d'une manière très-dramatique. Les plus belles figures sont celles de la Yierge et de saint Jean : mais l'excès de la douleur ôte à celui-ci toute noblesse ; il roule des yeux égarés sous des paupières sanglantes. La Yierge, d'un ton gris de lin qui rappelle Murillo, se livre à une touchante douleur : il est seulement fâcheux que ses lèvres noires dépassent aussi la vraisemblance. Au pied de la croix, sur la gauche, on aperçoit les têtes de deux hommes qui gravissent la pente cachée de la montagne, absolument comme dans le tableau de Rubens que possède le musée d'Anvers et qui représente le même sujet. L'élève toutefois n'a point égalé le maître * .

* M. Morissens a dernièrement restauré cette toile de la manière la plus habile, en ménageant la couleur avec un soin tout particulier.

Cepondaul Kubens, occupé de ses missions diplomatiques et voyageant presque sans relâche en Hollande, en Angleterre et en Espagne, laissait le champ libre à son jeune rival. Aussi les commandes et les gens curieux de lui faire reproduire leurs traits vinrent -ils bientôt se disputer les magiques ressources de son talent. Il peignit en deux ou trois années plus de trente productions pour les églises et pour d'autres monuments publics. Une foule de grands personnages posèrent aussi devant lui. Ce fut alors qu'il copia les figures historiques de l'archiduchesse Isabelle, du cardinal Infant, de Marie de Médicis et de Gaston, duc d'Orléans, qui fuyaient la colère de Richelieu : le prince Thomas, le duc d'Aremberg, le duc d'Alva, Antoine Triest, évêque de Gand, l'abbé Scaglia, augmentèrent cette troupe illustre. Van Dyck y ajouta presque tous les hommes fameux de son époque, guerriers, poètes, savants, historiens et artistes. Ferdinand II , Gustave-Adolphe , Wallenstein , Tilly, Papenhein se trouvent dans le nombre, et Ton suppose que l'artiste avait fait une excursion en Allemagne pour peindre leurs effigies.

Frédérick de Nassau, prince d'Orange, l'appela en Hollande, où il habitait le plus charmant séjour des Pays- Bas, la gracieuse ville de la Haye. Le peintre dut admirer les antiques ombrages de la promenade nommée Le Bois, reste des vieilles forets néerlandaises, la sauvage tristesse des dunes et les gais canaux de la cité pittoresque, bordés de tilleuls verts, de maisons rouges et de nombreux navires, dressant leurs mâts plus haut que les toitures. Il fit les portraits du prince, de la princesse, de leur famille et d'autres personnes éminentes ^ .

^ De Piles assure que Van Dyck, sollicité par le cardinal de Richelieu, vint

Pendant qu'il était en Hollande, le désir lui prit de voir le célèbre François Hais. Il crut le trouver chez lui et alla frapper à sa porte. Mais l'artiste aimait mieux le tintamarre, la fumée des cabarets et les grosses couleurs des servantes joufflues que la sobre et calme retraite de l'atelier. On finit par le découvrir dans l'arrière -salle d'une tabagie, où il supputait philosophiquement combien de verres renferme une bouteille, (c Un beau monsieur vous demande, » lui dit-on. Il avala une dernière gorgée pour ne pas mourir de soif en chemin et se dirigea lentement vers sa demeure. Antoine, le voyant paraître après une longue attente , lui dit qu'il était un amateur étranger, que sa réputation lui avait inspiré le désir de se faire peindre par lui, mais qu'il ne pouvait rester plus de deux heures. — « Je prendrai mes mesures en conséquence, » repartit François. Il saisit la première toile qui se trouva sous sa main, arrangea en toute hâte sa palette et attaqua le travail comme un soldat qui monte sur la brèche. Les coups de pinceau pleuvaient, l'image se dessinait comme par enchantement. — « Ayez la complaisance de vous lever, dit bientôt le joyeux artiste, et de regarder votre portrait. » — Van Dyck lui donna les plus grands éloges et se mit à causer sans façon avec lui, ayant soin de n'employer aucune expression technique. — « La peinture, lui dit-il au bout de quelque temps, me paraît une chose bien facile. J'ai envie d'essayer ce que je pourrais faire. » — Il prit donc une toile, le Hollandais s'assit à son tour, et Van Dyck trempa son pinceau dans la couleur. Il expédia la tâche aussi rapi-

en France peu de temps après; mais Félibien ne mentionne pas ce voyage, et De Piles est un si pauvre historien, que son affirmation dénuée de preuves ne mérite aucune confiance.

dément que François Hais lui-même. Le dernier s'étonnait de ce qu'un novice maniât le pinceau avec tant d'agilité. Ce fut bien autre chose quand l'artiste flamand lui montra son œuvre. Il n'y eut pas plutôt jeté les yeux qu'il s'écria : « Vous êtes certainement Van Dyck : lui seul est capable de travailler ainsi. » Et lui sautant au cou, il lui témoigna son plaisir d'une manièi'o cordiale et rustique.

Van Dyck fit emporter son image et donna aux enfants du peintre ivrogne quelques pièces de dix florins. Les marmots ne les gardèrent pas longtemps ; le père se hâta de les mettre à l'abri dans sa poche, puis alla oublier son talent auprès d'une canette et se griser en l'honneur du généreux Anversois. Il était si content de son sort, qu'il avait refusé de le suivre à Londres ^

Un des derniers morceaux que notre artiste exécuta avant de partir pour l'Angleterre fut V Erection de Croix que l'on admire à Courtray. Les chanoines de l'église Saint-Martin, qui l'avaient demandé au grand homme, passaient pour n'avoir point su l'apprécier. Une lettre de Van Dyck lui-même prouve que l'anedocte est complètement fausse. J'en ai parlé dans la préface du quatrième volume de mon Histoire de la Peinture flamande et hollandaise : je vais maintenant la traduire.

Anvers, 20 mai 1631.

Monsieur Braye,

Votre agréable lettre du 13 de ce mois et les douze petites gaufres m'ont été tidèlement remises; j'ai reçu aussi de M. Marcus van Woonsel la somme de cent livres

* Campo Weyermaii, p. 353 et 354. — Mensaert, Le Peintre amateur et curieux f t. H, p. 17.

flamandes (600 florins) pour le tableau que vous m'aviez commandé ; je vous remercie de ce double envoi. J'avais à cœur de vous satisfaire, et j'apprends avec plaisir que j'ai réussi, que le doyen et les autres chanoines ne sont pas moins contents de mon œuvre. Vous me demandez, comme souvenir, l'esquisse de ce morceau ; je ne veux point vous la refuser, quoique assurément, je n'accordasse le même avantage à nul autre. Je l'ai donc envoyée à M. Van Woonsel , afin qu'il vous la transmette ; sur quoi je finis, me tenant prêt à vous servir selon mes forces, vous priant d'agréer mes salutations cordiales et mes vœux pour que le ciel vous donne une vie longue et fortunée \

Votre humble serviteur,

Antoine van Dyck.

Les termes de cette missive montrent suffisamment que Van Dyck n'eut pas besoin de se quereller avec les chanoines et de leur dire qu'ils étaient des ânes. Les seuls ânes, dans cette affaire, ce sont les compilateurs qui prennent le nom d'historiens.

1 Croirait-on que cette pièce a donné lieu à une sorte de plagiat? Elle avait été découverte par M. De Bast, avec plusieurs autres lettres du chanoine Braye, de Marcus van Woonsel et de Van Dyck, relatives au même sujet : M. De Bast publia celle-ci une première fois dans le 3® volume des Annales Belgiques^ et une seconde fois dans le Messager des arts et des sciences, année 1825, p. 175. Un escamoteur littéraire eut pourtant l'audace de copier la missive et de l'insérer dans le bulletin de l'Académie archéologique d'Anvers, comme s'il avait fait lui-même la trouvaille. M. Ilymans s'est laissé prendre au piège et a innocemment reproduit le mensonge dans sa traduction de Carpenter.

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