CHAPITRE IX
itntolne van Dyck.
Description de plusieurs tableaux peints par Van Dyck. — Anecdote curieuse. — Faveur que Charles l*""" téuioif^Mie à l'artiste. — 11 le nomme chevalier. — Enthousiasme de l'aristocratie anglaise pour son talent. — Ses mœurs dissolues. — Il épouse Marie Huthven. — Sa lin précoce.
La chronolofrio des peintures de Van Dyck n'est pas aussi connue, aussi l)ien établie que celle des ouvrages de Ruhens. On a donc de la peine à suivre ses traces, à étudier les tbrnies diverses de son talent. On ne sait, par exemple, à quelle époque il lit le tableau si digne d'intérêt que l'on voit au musée d'Anvers et qui représente le Sauveur sur la croix, entre saint Dominique et sainte Catberine de Sienne. Un rocber placé à la base du glorieux gibet porte cette inscription :
Ne patris sui raanibus terra gravis esset, hoc saxum cruci advolvebat et huic loco donabat Anton iuR Van Dyck.
ANTOINE VAN DYCK. J?l
Elle révèle dans le peintre un sentiment de piété liliale honorable pour son père et pour lui, car ce sont les bons pères qui font les fils reconnaissants. Cette page comméniorative fut exécutée pour le maître-autel de l'église des Dominicaines, où elle resta jusqu'à la suppression du couvent par l'empereur Joseph II *. Elle est pleine de douleur. Le Christ a cessé de vivre, mais ses traits fatigués conservent l'empreinte de ses généreuses souffrances. Pale comme une lune d'hiver, sainte Catherine semble près de défaillir im pied de la croix. Une tristesse admirable est peinte sur le visage de saint Dominique. Malbeurcusement les deux tètes sont beaucoup trop petites pour les corps et de volumineuses draperies augmentent ce défaut. Les personnages n'occupent pas la moitié de la toile : des nuées, dilférents accessoires envahissent le reste. On peut dire avec certitude que Rubens n'eut pas ainsi composé ce tableau .
On ne sai( pas non plus cpiand notre artiste [)eigiiit les deux magnilicjues toiles du musce d'Anvers, (pii représentent le Christ mort et descendu de croix. L'une passe pour avoir été faite pendant son s(\jour en Italie, l'autre le fut évidemment après son retour. Le dessin et la couleur de la première trahissent riniluence de Venise : on y reujarque les teintes sombres, cliaudes et harmonieuses du Titien. Le corps du Fils de l'homme est appuyé sur le giron de sa mère, assise au pied d'une roche. Les bras étendus, elle regarde le ciel avec désespoir et a l'air d'implorer le secours divin, pour résister à ralfliction qui l'accable. Saint Jean soulève la main
1 Klle orna depuis lors la sacristie des Dominicains; les Français l'eulevèrent en 1794. Théodore \an Leriiis, Notice sur le CatafuijHC du musée d'Ancors ; Gand, 1851 .
222 ANTOINE VAN DTCK.
«zauolie du Christ cl cii montre la |)laie à un an«>e soilant des nues. Celui-ci joint les mains d'un air de profonde tristesse ; un autre envoyé caclie sa ligure et ses pleurs. Ce cadavre étant placé de côté, le spectateur le voit de lace; c'est un beau travail assurément. La vigueur, rharmonie, le noble caractère et l'habile disposition de rensend)le happent dès le premier abord.
Le goût de Kubens a jeté sur le second morceau un reflet bien visible : seulement les types sont j)lus lins, plus élégants ipic chez le maître. Une grande roche (pii surj)lombe et une partie du ciel occupent tout le haut de l'image, ce (pii est contraire aux principe? de Pierre- Paul. Nous \w, signalerons ])as cpiehpies autres dill'érences moins graves. Le Christ a bien la pesanteur et l'inerte abaiulon de la mort. Sa mère regarde h; ciel avec un sentiment de [)roronde douleur et ])arait invoquer l'assistance du juge éternel, connue dans l'icuvre précédente. Madeleine pnrte cette magnili([ue robe de soie jaune que Uubcns a coutume de draper autour d'elle. Klle baise la main du grand prophète en versant des larmes ; sur la ligure de saint Jean roulent aussi des pleurs.
Pendant les cin([ années où Van Dyck étonnait ses compatriotes en multipliant les preuves de son talent supérieur, il ne laut pas croire qu'on le laissât tran- ([uille. Les flèches perdues des envieux sifflaient à ses oreilles. Mais s'ils ne l'atteignaient point au cœur, ils troublaient du moins son repos. Schut, Van Hoeck et d'autres jaloux, ses anciens camarades d'atelier, allaient partout le dénigrant. Il peignait d'une façon mesquine, à les entendre ; « il ne savait pas manier la brosse et ils lui avaient vu exécuter la poitrine d'un ange grand
coiiiiJie nature avec un petit pinceau » Le dégoût de ces tracasseries lui avait fait accepter avec empressement l'invitation du prince d'Orange. Elles le déterminèrent bientôt k quitter sa patrie.
Mais avant de s'embarquer pour Londres, il essuya une dernière mésaventure, ({ui lut loin de clianger sa résolution. Un certain évoque, nommé Antoine, lui lit dire de passer chez lui pour exécuter son portrait. Ce prélat avait des Tonnes ('olossales, qui lui eussent permis de jouer le rôle de saint Christopbe dans les célèbres processions d'Anvers. Au contraire, Van Dyck était plus grand sous le ra[)port intellectuel (|ue sous le ra|)p(>rt matériel. Il envoya au palais du prince de rKglise tout son attirail de peintre, puis il se présenta lui-même. Son bagage était resté dans une antichambre, où le porteur l'avait placé. Le noble personnage reçut le <;oloriste sans abandonner son fauteuil de velours vtîrt et ne répondit k ses conqdinKMits que par un signe de téte. Ce salut d(^ bélier vexa le grand homme, mais il dissimula son humeur et garda le silence, pour voir comment se terminerait cette farce ecclésiasti(iue. Le prêtre dévisageait l'artiste avec une sainte elfronterie, comme un pastciur habitué k régir despotiquemcint le troupeau des lidèles : inaisdans cette lutte de regards, le peintre ne lui laiss«iit aucun avantage. Il linit donc par lui adresser la parole avec l'ajnénité d'un ouïs. : «N'étes-vous pas venu, lui demanda-t-il, pouj* l'ain^ mon [)ortrait? » — Je me tiens k la disposition de votre Éminence, » repartit Van Dyck; et s'étant ollert une chaise à lui-même, il s'assit tranquillement. L'évêque attendit, le coloriste ne bou-
' C.ainpo Weyerniau, t.. , p. 302.
l'2t \M(UNK VAN n"\(;k.
^rea pas. « Mais, s'éciia le Goliath lonsiiré , poiir([iioi n'allez-vous point chercher vos instniinents? Goniptezvons que j'irai nioi-inenie? » — h (À)miue vons n'avez ])oint (^onuuaiulé à vos doincîstiques de nie les ap[)orter, je pensais, dit le peintre, (jue vous vouliez me rendre ce service. » l.r. prélat devînt du |)his ijcaii i'ou*^e cramoisi, et, s' élançant hors de sou lautenil. il vociféra dans un transport de ( ((ièic : >< Antoine, Antoine, nous n'êtes qu'un petit aspic, mais vnus renlérmez heaucoup de >enin. » l.e dessinateur se diri«rea vers la (xute : il craignait qu<' \v [)wu\ col()sse ne tomhàt sur lui et ne réci'asal de sa pesanteur hénite. Quand il l'ut près du seuil, il se nmcpia d( l'orizueilh ux diunitaire, si indigne du rang qu'il (JC( Uj>ait. rt hii ( ria d'un aii' goguenard : « Anîoims Antoine, v«mi> êtes un volumineux personnage ; jnai< vous ressrnddez à rarhre cpii produit la cannelle : l'écorco est cfi \ous cr qu'il v a <le meilleur ' .
Cependant (Charles I". giand amateur de j>eintui*e, désirait a|)peler et lixer N an l)y( k m Angleterre. Il avait alor> |)oui' |)n,Mnier ministre le comte d'Arundel, ([ui connaiss.iit ri j)rnt<'gr;iit dejjuis longtemps Tclève de Ruhens. l n [)ortrait de îNicfdas Lanière, maître de cha- [x'Ile de Sa Majesté, fait j)ar l'artiste à Anvers, augfueuta le désir du prince. Sir Kndimion Porter, genlilliomuH.' de sa chand)i'e, lui avait donné une autre toile de Yan Dyck, ligurant Aiinide et Renaud. Le favori du mo-
• CaiJipo Weycrinaii, t. l*-', p. oOîi et sui\ . L'aiileur hollandais nomme cet individu Antoine Triest : il coramet par là une erreur évidente, car Van Dyck a non-seulement peint le portrait du judicieux évêque de Gand, mais il l'a en outre gra\é. (tétait un habile connaisseur en peinture. Kubens avait exécuté pour lui le Massacre des Innocents et la Conversion de saint Paul. Duquesnoy lit son buste et son mausolée. L'anecdote de Campo Weyerman ne m'inspire donc pas grande confiance, mais je l'ai rapportée afin qu'on ne me reprochât pas de l'avoir omise.
VMOINE VAN DYCk. *2'JÔ
iiarque pria donc l'habile portraitiste de venir dans la Grande-Bretagne. Il y arriva en 1032, à la lin de mars ou au commencement d'avril, et fut reçu par le roi de la manière la plus flatteuse. Il lui donna d'abord pour séjour la maison d'Edouard Norgate, protégé du comte d'Arundel, <.'t voulut que toutes ses dépenses fussent à sa charge * .
(( Son envie de loger conlnrlablrnicnt l<* grand homme est prouvée, dit Carpenter, par une pièce (jue l'on garde aux archives de l'Etat et qui lui écrite sous sa dictée par sir François Windebanke : elle est intitulée : «< Cfwses à faire. » On y trouve cette note : <( Parler à Inujo Jones d'une maison pour Van Dyrh. » Ou lui assigna bientôt des Mpparicinenis à HlacklViars, <'t uiir résidence ('haiu|)olrc à Elthani, dans le comté de Kenl. Le nui voul.iil eiilin le dédomuiager de ses longues tribulations.
L'élégance aristocraticpie de Van l)v( k , les termes choisis dont il se servait et ses uni nis dis|ii|MU('Ms pl.iisaient au monarcpie. Il bii niniilra ^iii-lr-rh.imj) une faveur peu ordinaire, (.ir il n'a\ait pas moins de sympathie pour riiomme (|iie j)(Mir riii'li^te. ScMiveiil il (|uiltait dans sa banpie le j>al;iis de Whitehall et s'en allait oublier piès du peinlie les graNes ([uestion^ de la p(»lili<pie. Sou esprit se ciluiail (le\iin( les scènes li.UKjuilles imitées [)ar le pinceau. Il evantinail d'un < i il .illcnlir le travail du glorieux banni. Là du moins les passions des hounnes n'étaient ])lus juenacantes : elles ne servaient ([u'à inspirer le génie et i)rcnaient un caractère de grandeur poétique, de sublime désintéressement. La douce
* Ce fait est constaté par un acte sous sein;^ privé, qui porte la date dtv 21 mai 16.32. Voyez J/ÔHoircs et documents inédits uir Antoine von Dijcliy par Iloukhani Carpcnlcr,
:^:*ti AMoiM'; va.n dvck.
lumière de l'atelier semblait encore les rendre plus
pures.
Au bout de trois mois, le 5 juillet 1632, le prince nomma l'artiste llamand ('bevalier. 11 lui lit en outre présent d'une cbaine d'or à la(|uelle était suspendu son portrait environné de diamants. L'habile coloriste avait déjà peint le monarque en pied, ayant près de lui l'héritier du trône et la Ueine, qui tient dans ses bras la princesse Marie : cette œuvre excellente orne le château de Windsor. Il avait même exécuté une autre image en pied du roi et une eltigie moins grande de la reine.
Van Dyck eut toujours la passion des héros et des tyrans, un goût très-vif pour les plaisirs de l'amour. Dès son arrivée à Londres, il se laissa exalter par les belles formes de Lady Venetia, femme de son ami et ])rotecteur, sir Renelm Oigby. Quatre fois dans une seule année, cet admirable modèle communiqua ses enchantements à son pinceau. Une des toiles nous l'oUre sous les attributs de la Prudence, et mérite le nom de chef-d'œuvre V Lady Venetia mourut subitement le 1" mai 1633. L'artiste voulut encore la peindre sur son lit funèbre. Il lui donna l'expression d'un tranquille sommeil : sa pâleur dénote seule qu'elle n'est plus de ce monde. A côté d'elle se trouve une rose fanée, emblème de sa grâce et de sa fragile existence. Pour l'impassible nature, la ileur qui vit un jour, loin de tous les regards, et la femme que le poète adore, ont absolument le même prix.
Pendant les deux premières années que Van Dyck passa en Angleterre, le Roi fit, pour ainsi dire, un usage
' Lllcestau château de Windsor.
AMOINK VAN UV(Jk. 5^7
continuel de son pinceau Il lui accorda, le 17 octobre 1<^33, une pension annuelle de deux cents livres sterling. L'exemple de Charles entraîna toute la noblesse : on rechercha l'honneur d'être peint par l'artiste et de le protéger. Cette affluence pei niit au grand homme de vivre dans le luxe et les plaisirs. « Accoutumé de bonne heure à voir le l'aste que déployait Rubens, ayant habité, pendant son séjour en Italie, les palais des nobles amateurs, il en avait gardé une secrète afléction pour toutes les jouissances de la richesse et de la vanité. Lorsqu'il était à Rome, il menait déjà si grand train et portait im si brillant costume, qu'on le nommait d'ordinaire : // pittore cavaiteresco n '\ Les seigneurs, qui se pressaient maintenant à sa porte, lui fournirent les moyens d'étaler un bien autre équipage. Il tenait table ouverte pour ses amis et pour les personnes dont il copiait la tigure. De nombreux domestiques, des carrosses, des chevaux, lui donnaient l'apparence d'un prince. Sa toilette, son ameublement, tous les détails de son intérieur étaient en proportion. Il rivalisait tièrement avec les ducs et les lords. On trouvait chez lui des musiciens et des chanteurs, qui égayaient ses modèles et ses convives ^. Ce fut bientôt une nécessité pour les élégants d'aller voir son atelier. Le monarque lui-même lui rendait l'réquenunent visite.
Mais une dépense qui égalait à elle seule toutes les autres, c'étaient ses libéralités en amour. Ses maîtresses *
1 Les paiements indiqués sur les registres de la trésorerie constatent ce fait.
2 Carpenter, p. 36.
Campo Weyerman, t. l", p. 308.
'*Une d'entre elle^^, Marguerite Lemon, paraît avoir été une femme d'une grande distinction, Van Dyck fit son portrait, (pie Hollar, Gaywood , Lomnielin et Marin ont gravé. Hookham Corpcnter.
228 AMOLNE VAN OHik.
puisaient liaidimcnt dans sa bourse, et les lois du bcui Ion lui défendaient de compter avec elles. Sa nature voluptueuse l'en eut d'ailleurs empêché. Sentant sa faiblesse, il a peint plusieurs lois le dramatique épisode de Samson livré aux Pliilistins et l'aventure moins cruelle de Henaud.
Prcs([ue toutes les grandes salles des châteaux d'Anj^leterre furent bientôt peuplées de ses iuïages. Les portraits (pi'il ht alors, pendant les premières années de son séjour, pa>sriit \uhii' être Ic.'s meilleurs : la verve et le soin, l'expression et les qualités matérielles s'y trouvent réunis. Mais peu à peu il [)rit l'halutudede travailler plus rapidement. De Piles nous donne sur ses procédés de si curieux détails cpie nous (b'vons lianscrii-e \r passajjje : u Le fameux Jabach , connu de Ions les amateurs des beaux arts, (pii était ami de Van Dyck et lui avait fait l'aiit' Irois lois xhi puilrail, m'a conté qu'un jour, parlant à ( c [)eintr(* du peu de temps (ju'il mettait à faire ses portraits, il loi répondit ipi'au commencement il avait beaucoup travaillé et beaucoup peiné ses ouvrages, pour sa ré[)ulation et [)our ap[)rendre à les faire vite daiis un tcm[)s où il liavaillail pour sa cuisine. Voici quelle conduite il m'a dit (pie Van Dyck tenait ordinairement : il donnait jour et heure aux personnes qu'il devait peindre et ne travaillait jamais plus d'une heure par fois à cliaque portrait, soit à ébaucher, soit à finir, et son horloge l'avertissant de l'heure, il se levait et faisait la révérence à la personne, comme {)our lui dire que c'en était assez pour ce jour-là, et convenait avec elle d'un autre jour et d'une autre heure : après quoi son valet de chambre lui venait nettoyer ses pinceaux et lui préparer une autre palette, pendant qu'il recevait une autre per-
sonne à qui il avait donné heure. Il travaillait ainsi à plusieurs portraits en un même jour, avec une vitesse extraordinaire. Après avoir légèrement ébauché un portrait, il faisait mettre la personne dans l'attitude qu'il avait auparavant méditée, et avec du j)apier iiv\s et des crayons blancs et noirs, il dessinait en un quart d'heure sa taille et ses habits, qu'il disposait d'une manière «grande et avec un goût exquis. H donnait ensuite ce dessin à d'habiles gens qu'il avait chez lui, j)uur 1(3 peindre d'après les habits mêmes que les personnes avaient envoyés exprès, à la prière de Van Dyck. Les élèves ayant lait d'après nature ce (ju'ils pouvaient aux dra])eries, il passait légèrement dessus et y mettait en très-peu de temps, par son intelligence, l'art et la vérité que nous y admirons. Pour ce qui est des mains, il avait des personnes à ses gages, de l'un et de l'autre sexe, (pii lui servaient de modèles *. » Il retenait souvent à dîner ses clients aristocratiques, alin de mieux étudier leur j>hysionomie et de retoucher leur portrait dans une dernière séance, lorsque leur visage était encore animé par la joie du festin .
Quelle que fut son activité, il ii'anrail {mi l'aire sml les nombreux travaux (ju'on lui dcuiandait. Trois élèves d'un talent reuiarcpiable dcviiirciU ses collaborateurs. Le |)remier, (jui passer pour être né à l)unker({U(! et se nommait Jean de Reyn, avait été formé par lui-même dans son atelier d'Anvers. Il l'ac-compagna en Angleterre comme son aide lidèle et y resta jusqu'à la mort du grand peintre. C'était un de ces hommes de talent si timides, qu'ils ont toujours besoin d'un ])atron. David Beek ,
* De Piles, Cour'i de peinture par principes ; Pari»^, 1708; pages 2^)1 et suivantes.
quoique né en Jf)21 , l'ondit quelques services à Antoine*; la nature lui avait donne un talent facile et rapide, qui se développa de bonne heure, (lliarles 1" lui dit un jour : « Parhleu, Ikek, je crois (jue vous pourriez peindre à cheval et en courant la poste ^ ! » Un nonnné Jacques Gandy, plus habile que fameux, le seconda encore de son pinceau. Ses portraits sont presque aussi beaux que ceux de Van Dyck lui-niènie. l^e marquis d'Orniond l'ayant emmené en Irlande, sa <^doire s'est enfouie dans les châteaux de celte lie peu visitée.
Mais leur secours ne suflil pas au piodij^ue Flamand pour soutenir son luxe royal. Les jj^uinées passaient à travers ses doi;j:ts, comme à travers les mailles d'un hlet. Un jour qu'il était en train de |)eindre Charles P% le roi causant avec le comte d'Arundel du mauvais état de ses linances, remanjua (jue l'artiste r('(!outait de toute sou attention. « VA vous, chevalier, lui dit-il (în souriant, connaissez-vous l'embarras de chercher (juehjues mille livres?» — « Oui, sire, rej)artit Van Dyck; lorsqu'on tient table ouverte pour ses amis et qu'on ne ferme jamais sa bourse h ses maîtresses, on fait souvent connaissance avec le fond de son tiroir ^ »
Le travail n'étant pas assez [)roduclif au gré de ses désirs, de son avidité insatiable, il voulut tirer d'une autre source l'argent qui lui manquait. Pendant que Rubens était à Londres, un alchimiste nommé Brendel vint le trouver et lui ollrit la moitié des immenses trésors qu'il allait bientôt ac(juérir, s'il voulait seulement lui faire faire un laboratoire et l'aider dans ses recher-
1 11 n'a\aitque vingt ans, lorsque Van Dyok termina sa carrière.
2 Campo Weyerman, t. Il, p. 171.
3 Campo Weyerman, t. V^, p. 312.
ches. Mais le- fin diplomate no se laissa pas sédirire. 11 ouvrit la porte de son atelier, montra au eliarlatan ses ouvrages et lui dit d'un ton moqueur : « Vous venez trop tard, mon brave homme ; il y a longtemps que j'ai découvert la pierre pliilosophale. Ma palette et mes pinceaux valent mieux que votre secret. » Van Dyck ne fut pas aussi sage. Il devint la dupe des chimistes polonais, des vagabonds allemands et des liions italiens : c'était dans cette noble société qu'il travaillait au grand-œuvre! Ses gains légitimes s'évanouissaient en fumée, ou allaient garnir les poches des mécréants. Les vapeurs malsaines des fourneaux minaient sa constitution peu robuste.
J)e toutes les passions nuiuvaises, la cu|)i(lite est celle qui dégrade le f)lus les hommes. Elle linit par conimuni(pierà Van Dyck, le peintre élégant, une sorte de platitude bourgeoise. Comme il exécutait un jour le poi liait de Henriette de France et copiait ses belles mains avec une allenlion toute particulière, la princesse lui demanda pour (juel molif il les soignait plus que son visage : « Parce que j'attends de ces mains admirables, dit l'artiste, une récompense généreuse et digne de leur perfection. » Descamps trouve cette réponse charmante!
Van Dyck aimait lady Stanhope, qui était amoureuse d'un autre. Il lit son poiirail rt l'accabla de ses galanteries pendant l'ouvrage. Mais quand il fallut le j)ayer, il entra en dispute avec elle, et lui déclara que si elle ne lui donnait point la somme demandée, il enverrait le tableau à un acheteur moins parcimonieux. Un bouti- ([uier ne se fût pas autrement conduit.
La débauche, le goût du luxe et l'alchimie ne ravalaient pas seulement son caractère , ils allaiblissaient de jour en jour son organisation. Pour subvenir aux dé-
penses de son lil)orlina*io et de ses divertissements noetiirnes, il linissait d'épuiser ses forces j)ar nn labeur trop soutenu. Deux ])ortraits, où il s'est peint Jui-niènie, causent au spectateur une profoiul(^ émotion. L'un nous le montre Irais, souriant, vermeil, portant dans son rejïai'd les espérances de la jeiinessi^ D'épais cheveux blonds entourent son eléj;ant visa^^e. Ln ïmhh) <luvet omhre à peine sa lèvre su|)érieure. ]j\ peinture» même est frrasse, rose, brillante, a uîie sorte de ])hysionomie printanière. Il est là devant nous, dans toute sa ])uissance, riiomme de talent auquel les orages, les folles passions ri les tristesses de la vie; n'ont rien fait perdre encore des ressources que la nature octroie à ses favoris, pour Icui' bonheur et pour leur j^loire.
Sur l'autre ])(U"trait, le charme juvénile a disparu^. L'œil, nai^uère si vif et si doux, est terne comme le désenchantement : des y)aupières rouj^eatres et fatiguées enveloppent une ]>runel|e mate. Où est -il ce regard joveux et plein d'attraction, (pii nous avait d'abord séduits ? Il paraît, hélas! considérer l'avenir comme un sol arid(\ connue nn délilé sans issue. La maigreur des joues, le front soucieux, la teinte maladive de la peau trahissent les ravages d'une existence à la fois labori(Mise et tourmentée. La chevelure n'a plus son éclat , son abondance première ; elle s'est raréfiée avec les ans, elle a perdu son lustre et atteste par sa confusion les mœurs désordonnées du peintre. Une chemise et une veste de velours, sur laquelle pend une chaîne, composent tout son costume. On en remarque la négligence et la distinction : c'est le déshabillé coquet d'un homme du
» Celle image se trouve à Florence.
2 On le voit au musée du Louvre.
monde, après une nuit voluptueuse. Autour de l'image flotte une vapeur d'or et le tableau a un aspect radieux. C'est comme le génie du peintre illuminant les ruines de sa constitution délabrée, formant un crépuscule poétique à ses jours sur le déclin. Oh ! s'il avait pu revoir alors la tête sereine tracée vingt ans auparavant ! De cpiel eflroi l'eût pénétré une si cruelle luétamorpliose! Quelles réflexions améres lui eût inspirées la l'orinidable puissance qui, avant d'exécuter riiomiiie, le mutile peu à peu et lui arrache la vie lambeau par lambeau !
Ce fut vers cette époque cependant qu'il mit au jour une de ses productions les ])lus belles, les ])lus extraordinaires. Je veux ])arlerdu mai^^nilicjne portrait de Cliarles Stuart, qui orne la collection du Louvre Il semble que le monarque se soit perdu à la chasse et que fatigué d'une longue course, ignorant oii il se trouve, il soit descendu de cheval. Derrière lui deux pages tiennent la noble bête. Les derniers arbres d(^ la forêt projettent leur ombre sur ce groupe. On aperçoit au loin bs Ilots d'une mer trancpiille, où un navin^ fuit à pleines voiles. l>es traits du malheureux souverain expriment cette faiblesse morale et ce courage guciiicr, «pii form<ilrn( cfi lui nu mélange si intéressanl. Il regai'de le spectateur, dans une attitude exquise, la main droite sur le pounueau d'une grande canne, la main gauche sur la hanche. On dirait (pie le peintre a prévu la fuite du monarque et les heures d'angoisse (ju'il devait passer au bord du détroit, cherchant des yeux un vaisseau libérateur qui pût le conduire en France. Hélas! les vents l'emportent, cet
* Le mémoire qui le mentionne fut présenté au roi par Van Dyck à la lin (le l'année 1638. Le peintre en demandait deux cents livres et n'en obtint que cent, Charles étant alors forcé de faire de-N économies.
espoir suprême ! Les voiles s'amoindrissent et vont bientôt disparaître dans la brume de l'borizon
En dépit de son sujet, ce travail a l'importance (l'un morceau d'histoire : les années ont sulli d'ailleurs pour changer son caractère primitif.
Entraîné par son amour de l'or, Van Dyck n'exécuta guère que des eftîgies, pendant qu'il habitait la Grande- Bretagne. 11 composa seulement neuf ou dix peintures d'un autre genre ' : dans plusieurs même les personnages n'étaient (jue des portraits entourés d'attributs ou ornés de costumes historiques. Les tableaux de Rubens, qui couronnaient la salle des banquets à Whitehall, faisaient naître en lui une émulation et un regret bien légitimes. Il aurait voulu entreprendre aussi quelque (euvre étendue et imposante. Il ollVit donc au roi, par rinternié<liaire de sir Kenehn Digby, de peindre sur les murs latéraux l'histoire du fameux ordre de la Jarretière. Le monarque trouva le projet excellent et lui lit aussitôt commencer les esquisses. 11 lui indiqua, entr'autres scènes, l'institution de l'ordre par Edouard III, la procession des chevaliers en grand costume, la cérémonie usitée pour l'installation de chaque membre et la féte de Saint -Georges. Mais quand il fallut fixer le prix, Van
* Comme le personnage qu'il représente, ce tableau a eu la plus singulière destinée. « Sous prétexte que le page qui accompagna Charles I^'" dans la fuite de ce monarque était un Du Barry ou Barrymure, on fit acheter à Londres, à la comtesse Du Barry, le beau portrait que nous avons à présent dans le Muséum. Elle fit placer le tableau dans son salon, et quand elle voyait le roi incertain sur la mesure violente qu'il avait à prendre pour casser son parlement et former celui qu'on appela le parlement Maupeou, elle lui disait de regarder le portrait d'un roi qui avait fléchi devant son parlement. » Mémoires de M^^ Campan, t. I^"", p. 33. On croyait alors, comme on voit, que le tableau représente la fuite de Charles P"", mais c'est une erreur.
2 Bellori en faitréaumération dans sa biographie de Van Dyck,
Dyck demanda une somme tellement exorbitante que Charles renonça immédiatement à un dessein trop coûteux. Selon Bellori, le peintre aurait exigé 75,000 livres, selon Graham 80,000, ou deux millions de notre monnaie. On a peut-être t^rossi le chiffre, mais il fut sans doute considérable, puisque le souverain eut peur Les affaires du royaume ne lui permettaient pas de prodiguer ainsi l'argent.
Pour enlever le peintre à ses homicides débauches, à ses ruineuses spéculations, Charles lui fit épouser une jeune personne très-belle qui se nommait Marie Ruthven. Elle était fllle de Patrick Ruthven, médecin habile et comte de Gowrie. Impliqué dans une conspiration, il avait longtemps habite les cachots de la Tour. La justice dépouille ceux qui lui passent par les mains, et la famille Ruthven ne possédait plus que son grand nom. Marie occupait un emploi à la cour de la reine Henriette, oIj elle avait été élevée. Les présents du roi devaient former toute sa dot; mais elle était alliée à d'illustres familles, ayant pour tantes la ducbesse de Montrose, la duchesse de Lennox et la comtesse d'Athol
Cependant l'horizon de l'Angleterre devenait chaque jour plus sombre et plus menaçant. Les coffres du monarque étaient vides et l'on entendait craquer les rou.iges politiques près de se briser. Les fonds arrivaient lentement à la bourse de l'artiste. Il résolut de quitter l'Angleterre et d'aller chercher fortune. En 16 Kl, vers le commencement de l'automne, il s'embarqua pour la
* Bellori prétend que l'artiste devait seulement exécuter des cartons de tapisseries. I,a somme même réclamée par Van Dyck me semble prouver le contraire.
2 Carpenter, p. 30.
Flandre avof sa *^raoieiiso compagne. ïl fut Ires-bien reeii à Anvers. Pendant (ju'il y séjoiirnail, il apprit (jue le roi de France voulait orner de peintures la galerie du Louvre. Il part aussitôt, espérant qu'on le chargera de ce travail, comme on avait chargé Uubens de décorer le Luxembourg. Mais Poussin, mandé ])ar Louis XÏII, était arrivé d'Italie et se disposait h commencer l'ouvrage. On reniercia donc le peintre Ix^lge, (|ui passa inutilement lieux mois à Paris. Quand Vouet se fut débarrassé de comi)étiteur trop dangereux, il se délivra de Poussin, et nn homme médiocre l'emjKjrtasur deux grands hommes. C'était dans l'ordre. Van Dyck retourna en Angleterre.
Les troubles du royaume avaient augmenté pendant son absence. Le long parlement ne tarda ])oint à se réunir et à mettre en accusation lord Strallbrd. Au mois de mars Ibil, la famille royale se dis[)ersa; l'infortuné souverain chercha un refuge dans la cité d'York et sa femme traversa la mer. Le chagrin accabla Van Dyck : les malheurs d'une famille qu'il aimait et qui l'avait si noblement protégé, les catastrophes publiques et ses douleurs particulières se réunirent pour épuiser sa constitution atlaiblic. On voyait sur sa ligure (pie la lutte ne se prolongerait pas. Le roi Charles, après son retour d'Ecosse, fut attendri par les souffrances du peintre, malgré la déplorable situation où il se trouvait lui-même. Il promit une gratification de livres sterHng à son docteur, s'il guérissait le malade. Les efforts et la science du médecin furent inutiles. Le 1*' décembre, Marie Ruthven accoucha d'une fille, seule héritière de Van Dyck. L'artiste expira le 9 du même mois en son logis de Blackfriars. Il avait quarante-deux ans. Le surlendemain on l'enterra dans le chœur de l'ancienne cathédrale Saint-
Paul, près du tombeau de Jean de Gand. L'incendie a plus tard dévoré sa sépulture. Il ne reste de lui que ses toiles immortelles.
Le 1" décembre, il avait l'ait son testament, déposé à Doctor's Commons Un de ses legs nous apprend que, outre sa fille légitime, il avait une fille naturelle appelée Marie-Thérèse, qui habitait Anvers. Malgré ses dissipations, il possédait encore plusieurs centaines de mille francs. Il partagea tous ses biens entre sa femme, ses sœurs et ses deux lilles. Mais tels furent les troubles pro- (hiits par la révolution d'abord et ensuite j)ar la guerre avec la Hollande , que les héritiers prirent seulement copie de l'acte en 1 au boni de vingt-deux ans. Ils s'étaient, selon toute vraisemblance, depuis longtenq>s distribué les fonds, terres et autres valeurs. Il ne s'agissait plus dès lors que de recouvrer autant (pie possil)le les souimes qui étaient dues à l'artiste, (^ette revendication traîna en longueur; soixante-deux ans après la mort de Van Dyck, f affaire n'était pas terminée.
La femme du grand homme se montra aussi peu jalouse de garder son nom que la femme de Rubens. Elle épousa en secondes noces sir Ricliard Pryse de Goggei dan, baronnet, ([ui lui-même avait déjà été marié. Elle ne lui donna point d'enfants.
Justiniana, la lille qu'elle avait eue de Van Dyc k, épousa sir John Stepney de Pendegrast /lans la province de Pembroke, troisième baronnet de ce nom. Charles II lui accorda en IGOi une rente viagère de deux cents livres, qui fut d'abord très-irrégulièrement
* Carpeuter donne le texte de cette pièce officielle, rédigée en anglais. ■2 Carpenter écrit à tort Frendergaat : voyez plus loin l'épitaplie de ticorge Slepucy.
payée. Elle adressa ilonc une plainte ;iu roi, lui disant que cette pension était sa seule et unique ressource. Le monarque fit droit à sa demande, ou, si l'on aime mieux, à sa prière. George Stepney, poète et ambassadeur, qui représenta huit l'ois la Grande-Bretagne sur le continent, était son lils. .ïohnson ne lui reconnaît pas grand mérite comme auteur, mais avoue (ju il ohtint de son vivant un succès incontesté. Il ne lut pas moins heureux dans ses missions, où il déploya une habileté peu commune. Etant mort en 1707, h l'Age de W ans, on lui lit un convoi splendide et on l'enterra sous les voûtes de Westminster, ([ui abritent encore son tombeau Cette famille s'éteignit en lS*îr).
Van Dyck a rej)roduit lui-même à l'eau -forte une vingtaine de ses portraits, trois tableaux et le buste de Sénèque d'après un marbre aniiipK!. Ces gravures ne sont pas de celles (|iii pinisf^il à la foule : l'exécution en est rude et l'aspect désordonné. Mais quelle expression dans
• L'épilaphe laline contient dos renseignements sur la carrière, sur les (Jons naliirels et acquis du ce diplomate j.idis illustre : aussi croyons-nous devoir la traduire.
« Ici repose George Stepney, homme d'épée, que lu finesse de son esprit, ses connaissances littéraires, l'agrément de son commerce, sa pratique des choses, son habitude de la haute société, l'élégance de ses discours, de son style et de ses manières, les services importants rendus par lui à la Grande- Bretagne et à l'Europe, ont fait beaucoup admirer pendant sa vie et feront célébrer dans toutes les époques, il s'est acquitté de plusieurs ambassades avec tant de diligenue, de zèle et de bonheur, que non-seulement il n'a jamais trompé l'espoir des augustes souverains Guillaume et Anne, mais a souvent dépassé leur attente. Après une longue carrière d'honneurs parcourue en peu de temps, il rendit paisiblement son âme, qui aspirait à une plus noble sphère, ayant assez vécu pour la gloire, bien que son existence ait été courte.
» Issu de la famille équestre des Stepney de Pendegrasl, dans le comté de Pembroke, il vint au monde à Westminster, en 1663. — Il mourut à Chelsey, et fut transporté ici en 1707, ayant pour escorte une foule de grands personnages. »
AiNTUlNli VAN DYCK. '2Z^
les ligures ! Quelle vie dans les regards ! Quelles poses laciles et naturelles ! On retrouve là toutes les qualités du grand peintre, sauf le charme du coloris
Malgré la promptitude avec laquelle Van Dyck animait ses toiles, pendant la seconde partie de sa carrière, beaucoup de personnes regardent les portraits qu'il fit alors comme les plus beaux de tous. L'inspiration y domine et couvre de son opulence la légèreté du travail. L'artiste eut donc le bonheur de mourir à propos, avant l'heure où le génie tombe en défaillance. Son pays natal lui avait toujours été funeste : de longues commotions allaient bouleverser sa patrie adoptive. Sa lèvre eflleura seulement la coupe anière : il ne but pas le fond de la liqueur empoisonnée.
' Carpenter douoe de nombreux détails sur les eaux-tories de \au Dyck.