‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 14 sur 58 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Jacqiiesi Jordavns.

Jordaens a été mal apprécié. — Son Christ cliassaiit les vendeurs du temple. — Naissance du peintre à Anvers. — 11 se marie de i)onne heure et embra>se le cahinisme. — Il devient le plus éblouissant des coloristes. — Différences entre sa manière et celle de Rubens. — Ses splendides tableaux de genre. — Il ineurt très-vieux.

Rubens n'eut pas seulement la liloire de cultiver tous les genres, il eut encore celle d'inspirer les talents les ])hjs divers. Dans sa fouirue pantliéisti(|ue, il avait embrassé la nature sous les mille l'ormes oii s'incarne sa puissance. De ces vigoureux embrassements sortit une race multiple, ardente et infatigable. ï.es traditions religieuses, l'histoire, les scènes d'intérieur, le paysage, la vie rustique, les animaux, les fleurs, la gravure, la sculpture, l'architecture, ils abordèrent tous les sujets, s'occupèrent de tous les arts pour tout métamorphoser. Jamais grand homme ne conquit l'avenir à la tète d'un plus brillant cortège. Sauf un très-petit nombre, ses

élèves ne sont pas appréciés selon leur mérite. On a les idées les plus imparfaites sur leur valeur personnelle et sur les rapports qui les unissent à leur chei. Après Van Dyck, l'ombre commence. Nous tâcherons de familiariser nos lecteurs avec cette troupe majestueuse.

Jacques Jordaens n'est pas le moins digne d'intérél parmi ceux qui la composent. Nul historien, nul critique n'a saisi le caractère de ses (nivrages. On les a loués d'une manière vague et insignifianle. Nous ne j)arlons, bien entendu, que des auteurs morts, ce peintre n'ayant donné lieu en France à aucun travail contemporain. Cela m'étonne, je l'avoue, car il est peut-être mieux représenté au Louvre que dans toute autre galerie.

Quel visiteur n'admire le tableau de ce maître, où Jésus chasse du temple les marcliands (jui le souillent? Paie, la barbe et les cheveux incultes, il lève le fouet vengeur. Son type est bien celui d'un homme que dévore sa pensée : la nol)lesse des traits s'accorde avec la noblesse de l'expression. La colère même prend sur sa figure un air de tristesse et de douceur. Au fort de son indignation, une miséricorde céleste modère encore sa main. Sa belle stature, ses formes sveltes et harmonieuses, son attitude imposante achèvent de lui donner un caractère sublime. On croit lui entendre dire comme dans l'évangile selon saint Mathieu : a Ma maison est une maison de prière, et vous en avez fait une caverne de voleurs! » Ce qui uiontre ((u'à toutes les époques, les trafiquants ont inspiré uu souverain mépris.

En face de cette menaçante apparition de la justice, la tourbe des vendeurs semble plus laide et plus triviale. Ils forment une scène comique, pleine de puissance et de désordre. Ici un vieillard tombe à la renverse, en-

'2i'2 .lACyUES JUUDAENS.

traînant le fauteuil où il méditait quelque artilice. Là, une vieille remet ses poules dans leur eaiie, ai in de les emporter; elle jette au Christ des regards moqueurs et insolents. Blâmer les honnêtes subterfuges du commerce, maudire un brigandage si lucratif, autorisé (jar les lois, c'est de la démence! Au diable soit le fou, l'utopiste, le rêveur, la tête creuse ! Ainsi pense la matrone, et sa ligure exprime sa juste indignation. Toute la bande partage ses sentiments. Un homme en cheveux gris vocifère contre Jésus, dont il évite néanmoins les coups. Cette grosse femme vêtue de rouge, portant un gros enfant blond, imite sa prudence. Ln jeune garçon est culbuté la tète en bas, les jambes en Fair : un autre grimpe à une colonne. Des ânes, des bœufs, des chiens, des moutons, de la volaille, s'agitent pèle-mêle dans la foule avide. Derrière le Christ, une femme emporte sur sa tête une corbeille de fruits, en souriant d'un air goguenard. Se moque-t-elle des vendeurs consternés ou du Fils de Dieu qui les châtie? son fardeau est la meilleure réponse : Fervet avaritiâ, miserâque cupidine pectus .

Dans un coin, trois mendiants, trois têtes admirables, considèrent la punition et l'effroi des marchands avec un air de satisfaction railleuse, qu'il serait impossible de mieux exprimer. L'un deux surtout a une attitude et une mine triomphantes, où la haine prend les traits du sarcasme. Ce sont les déshérités du monde, jouissant des malheurs et des craintes qui tourmentent les favoris du hasard. L'égalité dans l'infortune les console de leur misère, attendu que le privilège dégrade notre espèce en bas de la société comme en haut.

Quatre Pharisiens, placés dans deux tribunes, examinent la scène tumultueuse. Gras, vermeils, lustrés,

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bien vêtus, il sont Ja personnification (ie la ruse et de Fégoïsme. La fatuité d'un injuste bonheur s'étale sur leur visage. Nul éclair de sympathie, de charité, n'illumine leur œil sec et dur. Ce sont des vautours à face humaine , cherchant une proie sans défense , car ils n'aiment guère la lutte, et leur bassesse n'a d'égale que leur lâcheté. Hommes de loi sans scrupules, ambitieux sans miséricorde, faux Césars, hypocrites serviteurs du ciel, qui vous engraissez de rapines, comme Jordaens vous a compris! Le fouet du Sauveur lui-même n'était pas plus redoutable que son pinceau. Les Pharisiens épient le grand martyr avec une perlide attention : ils semblent calculer chaque pas (ju'il fai( vers sa l'uine. Chaque victoire le conduit effectivement au supplice : l'heure approche oii son agonie même servira de jouet à leur triomphe, où, avec une ironie inq)it(jyable, ils écriront sur le bois sanglant : « Jésus de Nazaielh, roi des Juifs. »

L'exécution dans ce tableau n'est pas inférieure à la pensée : agencement, dessin, couleur, tout flatte les regards. C'est une (uuvre comi(|ue et sérieuse en même temps, d'une inspiration plus haute ([ue celle de Rabelais. La forme a plus de netteté, de meilleures proportions que chez le violent satirique. La puissance de Shakespeare anime cette toile : on y retrouve sa profondeur et sa verve anière. « Jaune, brillant, précieux métal ! Avec ce peu ([ue je tiens, on ferait paraître blanc le noir, la laideur belle, l'injustice équitable, la l)assesse magnanime, la vieillesse florissante, la lâcheté courageuse. Ah ! Dieux, pourquoi cela ? Pourquoi cela, grands Dieux ! Cette abjecte matière entraîne loin de vous vos prêtres et vos serviteurs, enlève l'oreiller sous la tête du

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brave, fabrique et détruit des religions, bénit les maudits, fait adorer le lépreux tout blanchissant de dartres, place les filous au banc des sénateurs et leur assure les mêmes titres, les mêmes génuflexions, le même encens : voilà ce qui détermine à se marier la veuve inconsolable, ce qui purifie, embaume et décore de son ancien avril celle qui ferait rendre gorge k un hôpital et soulèverait le cœur du malade rongé par les ulcères * ! » Tombe, éclate et foudroie, terrible colère du poète !

La magnifique page qui nous occupe est le résultat d'une inspiration protestante. L'auteur avait end)rassé les doctrines de la Réforme. Sous l'image des vendeurs du temple, il ûgurait sans doute les simoniaques et la cour de Rome. Le Messie vengeur, c'est Luther châtiant le clergé catholique. La verve a cette fois changé de parti.

Jacques Jordaens était pourtant né à Anvers d'une famille orthodoxe, le 20 mai 1593. Il fut baptisé dans la cathédrale ^. Son père, qui portait le même prénom que lui, était marchand de toiles : sa mère s'appelait Barbe van Wolschaten. Mariés à l'église Notre-Dame, le 2 se[)tembre 1590 ^ , le célèbre peintre fut leur premier enfant. Mais ils lui donnèrent successivement pour compagnons huit sœurs et deux frères. Le nom de Jordaens figure dès l'année 1181 sur le Liggere : il y reparaît onze fois depuis cette époque. L'illustre coloriste, néanmoins,

1 Timon d'Athènes, acte IV, scène III.

"Registres de l'église Notre-Dame. Il eut pour parrains Dirick de Moy et Élisabeth van Briel.

3 Barbara ou Barbe van Wolschaten, aytfiit été baptisée dans l'église de Sainte- Walburge, le 6 février i560, avait alors 21 ans et demi : elle était fille de Martin van Wolschaten et de Barbe van Hulsien. Les témoins de ce mariage furent Raymond Waelrans, fils ou neveu du célèbre compositeur Hubert Waelrans, et Martin van Wolschaten, le père de la jeune personne. Notice sur Jacques Jordaens, par P. Génord; Gand, d8î)2.

appartenait à une famille de marchands, qui furent presque tous fripiers et directeurs de ventes. Comme Rubens, il était sorti des entrailles mêmes du peuple.

A l'âge de quatorze ans, on mit Jacques chez Adam van Noort, pour apprendre la peinture ; il ne fut donc réellement pas le condisciple de Pierre-Paul, ainsi qu'on le prétend d'habitude, puisqu'il entra dix ou douze ans plus tard chez leur maître commun On ne sait à quelle époque il le quitta et reçut les premières leçons du chef de l'école anversoise. La confrérie de Saint- Luc l'admit à la maîtrise, pendant l'année 1615 : il est inscrit sur les registres avec cette désignation : Waterschilder, peintre à la détrempe. Elle rappelle un usage flamand, du xvf siècle, que l'on n'avait probablement pas encore abandonné en 1()07. On ornait alors les chambres de toiles peintes, qui remplaçaient les tapisseries et le cuir de Cordoue. Malines confectionnait un grand nombre de ces tentures; elles formaient la base d'un commerce si bien établi qu'on les vendait, toutes roulées, dans les foires ^. Le père de Jacques étant marchand de toiles, il se proposait sans doute d'employer son fils à colorier une partie de ses tissus, pour les débiter ensuite plus avantageusement. Il lui lit donc étudier d'abord la peinture en détrempe; mais le talent du robuste novice l'éloigna bientôt de cette route merc antile.

Quoique fort jeune, il était épris d'une sérieuse passion qui lui faisait rêver le mariage. Catherine van Noort, la fille de son ancien patron, l'avait consolé des

» M. Génard a lui-même reproduit cette erreur, quoique je Teusse rectifiée quatre ans avant la publication do sa brochure. ~ Karel van Mander.

•Ji6 JACQUES JORDAENS.

injures et eh^s inaiivais traitements de son père. Il n'avait depuis lors cessé de la voir, et l'aimable jeune fille entrolenaif par une (Mxjuetterie bien naturelle le sentimenl ([u'elle avail inspiré. Le 15 mai IIVIO, il eut la joie de l'épouser dans la calliédrale Cette union rempéclia de partir pour l'Ilalie; ayant caressé longtemps le projet de visiter la péninsule, il regretta toujours de n'avoir |)u l'acconiplir, et alin de se dédommager, il étudia soigneusement les œuvres méridionales (jui lui lomhèreut sous les yeux; Bassan, Cai'avage, Titien et Paul Yéronèse étaient les grands houunes (ju'il préférait. Campo VVeyerman déplore qu'il se soit enveloppé de si bonne beun^ dans les draps du lit conjugal et n'ait pas traversé les Alpes : tous les critiques ont h la fde exprimé le même regret. Leur douleur m'attendrit sans uie gagner. Je ne vois point (;e que l'artiste (lamand aurait pu acquérir sur la terre des papes ; il en serait revenu moins libre et moins original : sa manière me semble complète.

De son mariage avec Catberine van Noort, Jor daens eut trois enfants, ([ui reçurent tous trois le baptême dans l'église Notre-Dame, comme le constatent les registres de la cathédrale : Elisabetb, Jacques et Anne-Catherine. La dernière fut tenue sur les fonts le 21] octobre 1629 ^, preuve certaine que le grand peintre n'avait pas encore abandonné la foi catholique.

• Voici la note f(ue contiennent les registres de l'église Notre-Dame :

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