ACTE DE MARIAGE
Jacques Jordaens, (test.) Simon Jordaens. Solemnisatum 15 maii anno 1616. Catharina van Noert, (test.) Adam van Noert.
2 Les actes de baptême ont été relevés par M. Génard. Voyez sa Notice svr Jacques- Jordaens.
Si Ton en croyait Sandrart, Jordaens aurait excité la jalousie de Rubens, non-seulement parce qu'il l'égalait sous le rapport du coloris, mais parce qu'il rendail jnieux les passions et observait plus fidèlement les vraisemblances. Une occasion de nuire à son élève s étant donc offerte, il ne la laissa point échapper : il s'agissait dépeindre à la gounne, pour le roi d'Espagne, des cartons de tapisseries. Le plus vigoureux de tous les artistes pensa que l'usage de la détrempe gâterait la main de son jeune rival et affadirait sa couleur. Il exécuta en conséquence de petits modèles à l'huile et chargea son disciple de les copier dans la [)roportion (pi'ils devaient avoir. Jordaens accomplil la tache avec son habileté ordinaire, niais il ne put retrouver ensuite la chaleur, l'énergie et le flou de son pinc6iau. > oilà h^ commérage de l'auteur allejuand ; il suffit de lui l'épondre, comme l'a déjà fait Weyerman, que les derniers tableaux du maîtie ont l'éblouissante et inconipaiable vigueur des premiers. Ce ([ui a probablcinenl donné lieu à cette calomnie, c'est le fait, cité plus haul, cjue Jordaens débuta par la peinture en détrempe.
Une de ses gloires principales est d'avoir atteint les limites extrêmes de la magnificence dans le coloris. Son chef d'atelier n'a pas lui-même été aussi loin, ou parce qu'il ne voulait pas , ou parce que ces tours de force lui semblaient des excès et qu'il avait peur de rendre ses nuances trop crues. Ses tableaux sont tou jours harmonieux relativement à ceux de Jordaens. Celui-ci n'avait pas les mêmes scrupules, et rien ne limitait son audace. Quelques-unes de ses toiles frappent d'étonnement. Je citerai en premier lieu la Vocation de saint Pierre, qui orne une chapelle de l'église Saint-Jacques,
à Anvers. Tout y resplendit de la manière la plus étonnante, les chairs, les costumes, le ciel, les terrains, les accessoires. Les divers plans ont le même éclat : au troisième, un admirable effet de lumière attire les regards sur le visage d'un pêcheur. Ainsi Jordaens n'a pas recouru au charlatanisme du clair-obscur pour produire de vives saillies : sans imiter Caravage, il a obtenu de bien plus merveilleux résultats. La perspective est parfaitement rendue, chaque chose se trouve à sa place, et néanmoins des torrents de lumière inondent les objets, qui ne les réfléchissent pas moins énergiquement. Sous les brumes du nord, le peintre a deviné l'opulence du soleil africain. Parmi les types, je recommanderai celui d'un matelot qui porte un bonnet bleu.
Le musée de Bruxelles renferme un autre prodige du même artiste. Il représente allégoriquement l'automne. La composition est trop singulière pour qu'on puisse la décrire. Tous les éloges que nous venons de donner au tableau précédent, celui-ci les mérite : comme vigueur de tons, relief, habiles contrastes, on n'a certainement jamais été plus loin. Il surprend, éblouit les yeux, sans les choquer par des effets trop durs. Cette couleur somptueuse est en outre pleine de vérité : elle ne rappelle d'aucune manière les fantastiques mélanges de l'école anglaise.
Rubens et Jordaens n'ont pas, à l'égard du coloris, les mêmes procédés. Ils combinent différemment la lumière et l'ombre. Rubens les dispose en grandes masses, peu nombreuses. Jordaens restreint et multiplie les dernières : ses tableaux offrent donc un aspect plus varié, plus chatoyant, mais aussi moins majestueux, moins agréable. RubeiLs est , pour ainsi dire , un auteur à
nobles phrases, à longues périodes ; Jordaens un écrivain à style bref, à sentences courtes et fermes. Tout juge compétent trouvera le maître plus doux, plus grave, plus harmonieux ; il a quelque chose d'épique et d'homérique. Jordaens l'éclipsé parfois, en se servant de moyens révolutionnaires : ses pages sont plus dures à l'œil, les contrastes y sont plus marqués. Jamais la couleur locale ne se montre aussi pure dans ses œuvres que dans celles de Rubens. Il peignait un peu comme Lucain faisait des vers.
Les historiens nous apprennent qu'il travaillait avec une grande rapidité. « Son pinceau était si prompt, dit Campo Weyerman, qu'il a rempli de ses tableaux nonseulement la Belgique et la Hollande, mais les contrées voisines, ce qui en a fait baisser le prix, attendu que la rareté augmente celui de toutes choses. Ses ouvrages sont coordonnés d'une manière à la fois grande et naturelle : on observe beaucoup de fermeté dans le dessin des nus, beaucoup de largeur dans les phs des étoffes : le travail est parfait, surtout en ce qui regarde la couleur. Si on voulait énumérer ses peintures il ne faudrait pas moins d'un volume \ » On prétend qu'il lit en six jours un vaste paysage, où Pan et Syrinx étaient représentés de grandeur naturelle.
On ne sait pas à quelle époque cet habile peintre se détourna du catholicisme ensanglanté par les Espagnols, pour embrasser le calvinisme, pur au moins du sang de ses frères. Mais Gustave- Adolphe, le sauveur de l'Allemagne protestante, un de ces cœurs héroïques dont notre époque est malheureusement trop dépourvue,
* Campo Weyfirman, t, p. 383,
le chargea de représenter la Passion en douze tableaux . Or, il est probable que le défenseur zélé de la Réforme choisit Jordaens, parmi tous les peintres célèbres du temps, à cause de ses opinions religieuses. D'une autre part, le vaillant monanjue péril sous la balle d'un (raître, le 1() novembre M'hVI, pendant la bataille de Lutzen. Il faut donc placer l'abjuration du coloriste entre cette date et celle que nous donne l'acte de baptême de son dernier enfant, tenu sur les fonts le 23 octobre 1G29. On peut même resserrer le champ des conjectures à cet égard. Ce fut le A juillet [iVM) (jue Gustave débarqua dans l'île de Rugen avec quinze mille Suédois, poui' combattre Wallenslein et l'Autriche victorieuse. Une fois engagé dans cette lutte mortelle, le roi, ce me semble, n'eut guère le temps de penser aux beaux-arts, ni do laire des commandes de tableaux. En conséquence, il ne serait pas déraisonnable de croire que l'abjuration du peintre flamand eut lieu du 23 octobre 1G21) au A juillet 1()3(). Son beau-père, Adam van Noort, et sa femme embrassèrent avec lui cette doctrine du libre examen, à laquelle la Hollande devait son affranchissement et sa prospérité ^ J'ignore quel caractère il donna aux scènes de la Passion, que lui avait commandées le roi de Suède ; mais je m'imagine qu'elles renfermaient un sens voilé, comme le dramatique épisode du Louvre.
Le clergé orthodoxe ne semble pas avoir pris fort h cœur le changement survenu dans les croyances de l'artiste. Son talent lui fit sans doute pardonner ses opi-
1 M. Génard, dans un excès de zèle catholique, a voulu reculer jusqu'en 1671 la conversion de Jordaens; mais Adam van Noort ayant cessé de vivre en 1641, il n'aurait pu suivre trente ans après sa mort l'exemple de son élève. La femme de Jordaens était protestante, puisqu'on l'enterra dans le cimetière de Pulte; or elle termina ses jours le 17 avril 1659.
nions nouvelles. En 1653, il peignit pour l'église des Grands Carmes d'Anvers une belle toile, qui représente une mission de cet ordre religieux; l'église Saint-Jacques, de la même ville, possède un tableau où l'on voit saint Cbarles Borroniée implorant la guérison des pestiférés, la signature du peintre et la date de 1055 La vaste composition qui orne la bibliotlièque de Mayence et figure Jésus parmi les docteurs, signée aussi et datée de 1G()3, décora premièrement un temple catholique, selon toute vraisemblance. D'autres ouvrages, sur lesquels nous n'avons pas de renseignements aussi positifs, eurent la même destination. Anvers, Malines, Lierre, Furnes, Dixmude, Tournay demandèrent au célèbre coloriste des œuvres pieuses pour leurs églises. Cette tolérance à l'égard d'un peintre supérieur, bien naturelle chez un peuple d'artistes, fait honneur à la nation, et les auteurs anversois de notre époque me paraissent avoir eu tort de s'en indigner.
Mais si le diplomate, l'homme du monde peuvent toujours déguiser leurs sentiments, les poètes, les artistes n'ont pas le même privilège. C'est avec leur pensée, avec leur cœur, avec leur imagination qii'ils travaillent, et leurs croyances, leurs dispositions morales se manifestent dans leurs ouvrages, en dépit de leur volonté. Aussi les toiles pieuses de Jordaens forment-elles deux catégories : les unes contiennent de mystérieux dédains, les autres manquent d'inspiration ou de gravité. Les peintures soi-disant religieuses du musée d'Anvers font naître le sourire. La Cène a l'air d'un pique-nique de joyeux lurons : que la moindre cause de gaieté survienne,
^ Génard, Notice mr Jordaens, p. 16.
et ces larges faces, où le vin a répandu sa pourpre, vont se dérider et s'épanouir. Saint Jean a toutes les peines du monde à rester sérieux : le masque de Judas est une véritable charge. Le Christ, dans sa laideur, paraît plus ennuyé qu'il ne convient. Belle exécution du reste, couleur éclatante et pleine de vigoureux contrastes.
I/Ensevelissement du Christ présente un effet burlesque. Par suite d'une disposition calculée peut-être à dessein, le Rédempteur semble avoir la tète en bas et les jambes en haut. On dirait que les apôtres le jettent avec mépris dans sa tombe, comme un vil cadavre. Cela ne rappelle-t-il point les apostrophes luthériennes, ou Ton reproche aux catholiques d'avoir une seconde fois crucilié le Messie, de l'avoir plongé dans un nouveau sépulcre, d'où il sortira moins facilement que du premier ?
Les quatre évangélistes, placés au Louvre, sont encore une vraie parodie. Un pupitre fixé devant eux porte un manuscrit ouvert. On dirait des chantres de village, qui, par leur mine et leurs intonations, travestissent les psaumes consacrés.
Quelques tableaux religieux de notre artiste possèdent néanmoins, d'une façon approximative, les qualités du genre ; telle est rxidoration des Bergers que l'on voit dans la galerie d'Anvers. L'artiste a su peindre cette fois une vierge noble, gracieuse et intelligente : une piété réelle anime les pasteurs, et saint Joseph ôte son bonnet d'une manière très-naïve. La peinture est d'ailleurs fine, harmonieuse et d'une autre touche que les productions habituelles du maître. La tiédeur calviniste de Jordaens devait plaire à la prudente incrédulité de Rubens.
L'élève fut toujours heureux dans son ménage, et, à cet égard, l'emporta sur une foule de catholiques. Son habileté, son rapide travail lui procurèrent une assez brillante fortune. Le 11 octobre 1639, il acheta une maison appelée la Halle de Turnhout et située dans la rue Haute ^ Il la fit reconstruire au bout de deux années, sur un plan qu'il traça lui-même. La grande salle avait la forme d'une croix grecque ; l'artiste en décora les plafonds et les portes de magnifiques peintures, parmi lesquelles on remarquait les douze apôtres, les douze signes du Zodiaque, Suzanne et les vieillards. D'autres sujets et de nombreuses sculptures lui donnèrent à l'extérieur et au-dedans la somptuosité d'un palais. Le splendide hôtel de Rubens empêchait de dormir tous les artistes anversois ^ .
Tant que le soleil restait au-dessus de l'horizon, Jordaens travaillait assidûment et faisait courir son hardi pinceau. Le soir venu, il se rendait à la taverne auprès de ses amis. « Ce n'était pas, dit Campo Weyerman, pourboire un verre de louvain, de faro, ou de toute
• Le propriétaire s'appelait Nicolas Bacx. Elle fait maintenant partie de la section IV et porte le n° 2,593.
- Jordaens demeurait déjà dans la rue Haute en 1629, tout près de la maison de Nicolas Bacx, puisqu'on lit sur l'acte de baptême de sa seconde fille : HOOGST. prope Bacx, rue Haute, près de Bacx. Son hôtel fut vendu par les enfants de cette même fdle, Anne-Catherine, et de son mari, le sieur Jacques Wierts , président du conseil de Brabant, le 27 septembre 1708. Un des propriétaires subséquents, nommé Van Heurck, céda, moyennant finance, la plupart des tableaux qui l'ornaient à la chambre des arquebusiers. M. Verhagen, de Louvain, acheta les douze apôtres. « Depuis cette époque, nous dit M. Génard, la maison de Jordaens a subi tant de change» ments, qu'il n'y a peut-être plus une seule chambre qui soit restée dans l'état splendide où le maître l'avait laissée. Jordaens possédait une belle collection de tableaux de différents maîtres : elle fut vendue à la Haye, le 22 mars 1734, » La brochure de M. Génard renferme le catalogue de cette collection.
2b A JACQUES JORDAENS.
autre bière, mais une bouteille de vin, ce qui sied à un artiste de bonnes mœurs, qui fréquente tous les jours son chevalet, au lieu de perdre son temps dans les cafés pleins de babil et chez les liquoristes du marché au poisson. » Comme cette remarque sourcilleuse a un parfum de terroir! Comme Jordaens a bien fait de ne pas se contenter de la boisson populaire ! Homme respectable ! il demandait en entrant une bouteille de vin de France ou d'Allemagne, et fumait dans une belle pipe de bon tabac des colonies! On était heureux, quand il vous adressait la parole : ce bourgeois modèle ne pouvait tenir que de sages discours. L'artiste avait néanmoins le tort de ne pas garder un sérieux imperturbable et de s'animer en causant. C'était jusqu'à un certain point compromettre sa dignité !
Les personnes qu'il rencontrait dans l'honorable tabagie durent lui fournir bien des types, car il n'avait d'un Philistin que l'apparence, pour nous exprimer comme les étudiants d'Allemagne : au fond de sa pensée brûlait la flamme divine de l'inspiration. La forme satirique ne lui convenait pas moins que la forme sérieuse. Il épiait donc les physionomies ridicules, pendant qu'il avait l'air d'observer uniquement les bleuâtres spirales qui tournoyaient sur sa pipe. Si en effet Jordaens est d'une part le plus éblouissant des coloristes, il est d'une autre part le plus puissant de tous les peintres de genre. Il a donné aux spènes comiques les proportions de l'histoire, et la tentative a très-bien réussi . Au lieu de miniatures, de pages restreintes, comme celles de Brauwer et d'Adrien van Ostade, ce sont de grandes toiles qui nous montrent la vie sous son aspect burlesque. Sa Fête des Rois, suspendue au musée du Louvre, mérite essentiel-
JACQUES JORDAENS. 2b ^
leinent le nom de chef-d'œuvre. Quel énergique dessin, quelle verve et quelle admirable couleur ! Le voilà ce monarque à barbe blanche, l'élu du gâteau, que n'ont jamais atteint les soucis de l'ambition. Il porte sans orgueil la couronne pacifique de la gaieté. Le verre en main, l'œil animé par ses libations précédentes, il déguste la liqueur froide et parfumée du Rheingau. Tous les convives sont dans la joie : on crie, on chante, on fait sonner le couvercle des canettes. Un jeune échanson verse de haut un hlet d'or à un vieillard empourpré. Voyez quels regards narquois lance cette blonde Flamande, vêtue de rouge ! Et ce robuste ivrogne, à la lace large, aux lourdes chairs, aux joues pendantes, la téte couverte d'un bonnet de fou I Le gala n'est pas près de linir : une domestique soulève un plat qu'elle apporte et va introniser sur la table. Fumez, rôtis ; coulez, bons vins ; que tout le monde crie à tue-tète : le Roi boit! Nul fâcheux ne viendra troubler la léjouissance : le chien lui-même y prend part. C'est à peine si la fenêtre ouverte laisse distinguer, dans le lointain, un léger nuage qu'emporte le vent!
Le Concert de famille ^ est un autre morceau digne de Rabelais, de Sterne et d'Aristophane leur maître. En haut de la toile, le peintre a écrit sur un cartouche ce proverbe néerlandais : Comme les vieux chantent, les enfants jouent de la flûte '\ La symphonie s'exécute à la manière flamande, je veux dire autour d'une table bien servie. Tartes, jambons, pâtés, viandes et fruits de toute espèce y brillent côte à côte. Dans le fond de la chambre s'égosille un joyeux vieillard, coiffé d'un tricorne ; la barbe
1 Au Musée du Louvre.
2 Soo d'ouden songen, soo pypen de jongeii.
blanche, la peau vermeille, l'expression avinée, les yeux déjà flottants, son goût naturel pour la musique n'est pas la seule cause qui l'inspire. Une vieille femme en béguin, assise dans un fauteuil d'osier, un de ces fauteuils comme on n'en voit plus, tient un papier où sont sans doute écrites les paroles : ses besicles surannées l'aident à mieux lire. Elle porte un peîit garçon, qui souffle à cœur joie dans un tifre. Un autre bambin exécute la même opération sur les genoux d'une blonde Flamande, probablement la lille du lieu, placée en face de sa mère et vêtue d'une robe amarante : elle sourit et provoque le spectateur. Derrière les convives, un solide gaillard joue de la cornemuse : la servante qui se tient près de lui et l'enfant dont elle est pourvue, l'accompagnent de leurs vociférations. Le chien lèche un morceau de viande qui pend au bord de la table. Paisible témoin de la scène, un hibou, perché sur le dos du fauteuil, semble se dire qu'il ferait d'aussi bonne musique.
Jordaens a traité plusieurs fois ces deux sujets d'une manière diflérente. Aucune intention déguisée ne s'y révèle. Il n'en est pas ainsi d'un autre motif qu'il aimait, l'apologue du satyre et du passant. Il devait être susceptible de mainte application, dans le temps de luttes intellectuelles oii vivait le peintre.
Son hôte n'eut pas la peine De le seraondre deux fois.
D'abord avec son haleine 11 se réchaufTe les doigts;
Puis sur le mets qu'on lui donne,
Délicat, il souffle aussi.
Le satyre s'en étonne :
— Notre hôte I à quoi bon ceci ?
— L'un refroidit mon potage,
JACQUES JOKIJAENS 'Sj7
L'autre réchaufle ma main.
— Vous pouvez, dit le sauvage
Reprendre votre chemin.
>e plaise aux dieux que je couclie Avec vous sous même toit !
Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid !
Elle est toujours abondante cette race d'hommes qui varient, selon les circonstances, au gré de leur intérêt. Parmi eux se trouvent les plus abjectes créatures, depuis le lâche courbé devant la force victorieuse, jusqu'au traître égorgeant ses anciens compagnons d'armes. Dans leur troupe figurent ce qu'on nomme les habiles, escrocs du grand monde, qui ont succédé aux bandits d'autrefois. Jordaens voyait les spéculateurs de son époque embrasser tantôt le parti catholique et tantôt le parti de la Réforme. A leur tête se trouvait le fameux Juste Lipse. Le grand peintre voulut se donner la joie de les tourner en ridicule, et il traça le tableau (|ui orne le musée de Bruxelles. N'est-ce pas une vive raillerie que la tigurc de ce lourd personnage, occupé de toute son àme k souffler dans sa cuiller, en faisant la mine la plus drôle du monde ? Ses joues gonflées, ses lèvres protubérantes, ses jeux à demi clos éveillent le sourire. Content de luimême néanmoins, il a posé sa cas([îieUe sur son oreille. On aperçoit derrière lui une vieille femme, tenant d'une inain une canette et levant de l'autre une schope pleine de bière au-dessus de l'épaisse créature. Quand il aura mangé, il boira, seules fonctions qu'il sache remplir. Son hote le regarde d'un air méprisant et ujoqueur. Placé sur les genoux de sa mèi e, grosse femme au teint vermeil, l'enfant du sauvage tire la langue d'une ma»
nière significative, et le chien suit son exemple. Les
ÎT
t>58 JACQUES JORDÂENS.
animaux mêmes se iailleiil du versatile intrigant.
A la mort de Rubens, Jordaens passait pour le meilleur peintre d'histoire qu'il y eût en Belgique ^ Peu de mois auparavant, Charles d'Angleterre lui avait commandé un tableau, qui lui fut payé AA livres sterling ^. Une de ses plus belles toiles dans le genre sérieux est, à mon avis, celle qui représente saint Martin délivrant un possédée Elle se recommande parla vigueur de l'exécution et par un certain caractère. Les violents efforts du malheureux que cinq personnes retiennent, convenaient au hardi pinceau du fameux calviniste : aussi les a-t-il rendus avec bonheur. Il semble vraiment qu'un esprit infernal agite le corps du démoniaque. La gravité du saint qui l'exorcise est un peu raide : l'artiste, cherchant à ennoblir sa manière, n'a pas su se préserver de l'affectation. Il marchait sur un terrain trop peu connu de lui. Quoique toutes les couleurs de ce tableau soient très-énergiques, leur exacte proportion lui donne un aspect doux et harmonieux. L'égalité parfaite des tons en bannit les contrastes.
Jordaens approchait de la soixantaine, lorsque Emilia de Solms, veuve du célèbre stathouder Frédéric- Henri, le plus grand général qu'ait vu naître la Hollande, le chargea de peindre à la Maison au bois, près de la Haye, l'histoire glorieuse du défunt. L'artiste allait faire un pendant à la galerie de Médicis, brillante et lourde épopée. Il rassembla donc toutes ses forces et justifia les espérances de la princesse. Il orna une vaste salle de
* « Peler Rubens is deceased three days past, so as Joardens remaynes the prime painter here. » Lettre de Balthazar Gerbier à M. Murrey, conservateur des tableaux de Charles P*".
^ Loeo citato.
Au musée de Bruxelles,
tableaux héroïques, sans se faire aider par aucun de ses élèves. L'ipo^/ieos^ de l'illustre capitaine est le morceau que Ton remarque le plus généralement Les opinions religieuses du grand peintre contribuèrent, je présume, à le faire charger de cette vaste et poétique entreprise. Ce fut en 1652 qu'il glorifia ainsi un prince réformé : d'autres artistes s'évertuaient depuis quatre ans à orner le palais champêtre. Tous étaient originaires de Hollande, comme le prouve la liste que nous en donne Jean vanDyck ^ ; voici effectivement leurs noms et leurs lieux de naissance : Salomon de Braij, Pierre de Greber, Pierre Zoutman, qui avaient vu le jour dans la ville de Haarlem, Cornelis Brizé, César van Everdingen, d'Alkmaar, Gérard Honthorsty de Leyde, Jean Lievens, d'Utrecht, Théodore van Thulden, de Bois-le-Duc. On n'avait donc fait d'exception que pour Jordaens ; il fut le seul étranger dont la princesse calviniste employa le pinceau, et, je le répète, la croyance de l'artiste ne fut sans doute pas étrangère à sa détermination.
Mais si les convictions de Jordaens lui attiraient la faveur des protestants, si elles n'éloignaient pas de lui le clergé orthodoxe, qui oubliait son hérésie et ne voyait que son talent supérieur, il n'obtenait pas la même tolérance pour l'exercice de son culte. Un auteur belge, M. Cornelissen, a fait observer avec raison que, sous Maurice de Nassau comme sous les archiducs Albert et Isabelle, la fureur des dissentiments religieux s'était calmée, en partie, dans les provinces septentrionales et dans les Pays-Bas espagnols^. Cela me semble manifeste. La
1 Le musée de Bruxelles en contient une esquisse.
2 Beschryving der Schilderyen, etc., page 45.
3 Messager des Arls et des Sciences^ année 1833, p. 1 el 2.
560 JACQUES JORDAEiNS.
rage sanguinaire de Philippe II ne décimait plus la population, ne montrait plus à la foule le catholicisme entre deux bourreaux, riin portant le glaive et l'autre la torche homicide. On était loin toutefois de l'indulgence pour les opinions, qui s'établirait d'elle-même et honorerait l'humanité, si la plupart des hommes n'étaient des brutes que la discussion fatigue, déconcerte, exaspère; vouloir les contraindre à penser, à faire usage de leurs cerveaux, quelle abomination! quel crime impardonnable! Aussi croit-on ne devoir rien ménager avec les novateurs : pour eux, toutes les lois divines et humaines sont suspendues. La routine a cela d'agréable qu'elle dispense de réfléchir, travail malsain qui aft'aiblil l'estomac. Les hérétiques llamands n'avaient donc pas le droit de se réunir, de prêcher, de célébrer la Paque mystique, d'invoquer h leur manière le Rédempteur mort sur la croix. Ils tenaient par suite des assemblées secrètes, dans fombre et la solitude, cil ils tremblaient devant la justice de Dieu et devant l'injustice des hommes. Quelquefois les ministres effrayés n'osaient remplir leurs fonctions. Ils craignaient sans cesse d'être dénoncés par la jalousie secrète de leurs domestiques ou trahis par leurs bavardages. En 1(365, une servante nommée Marie la Hollandaise, qui avait entretenu pendant (juelque temps leurs lieux de rendez-vous, ayant abjuré le calvinisme, la terreur des proscrits fut portée à son comble. Ils ne se réunirent plus deux fois de suite dans la même maison et redoublèrent de prudence. Jusqu'à la mort du grand peintre, son hôtel fut nu des endroits où ils se rassemblèrent, pour tromper la haine de leurs persécuteurs. Jordaens soutenait leur courage, fortifiait leur résignation. Tous les ans on célébrait chez lui la Cène, et il y prenait part avec ferveur. Les
JACQUES JORDAENS. '>Vt\
registres du consistoire de Brabant, nommé par métaphore la Montagne des Oliviers (Olyfberg), constatent ces faits, mentionnent le jour et l'heure de sa mort
rinus, Pierre de Jode, et surtout Bolswert ont beaucoup gravé d'après ses toiles. 11 a lui-même reproduit à Teau-forte plusieurs de ses ouvrages, comme les Vendeurs chassés du temple, Jupiter et lo, Jupiter nourri par la chèvre Amalthée, une Descente de croix et autres compositions. Le travail de ces estampes est libre el animé : on y retrouve les précieux caractères de ses peintures '\
Jordaens put se divertir à son aise en parodiant la face humaine, ou plutôt en hi copiant avec exactitude, car le grotesque abonde autour de nous, et l'idéal seul est rare : il atteignit fàge de S.i ans et mourut, le même jour que sa fille, de la maladie épidémique nommée la suette ^ On enterrait alors les protestants qui décédaient à Anvers, dans le cimetière des Gueux, près de la citadelle. L'intolérance catbolique veillait aux portes de la funèbre enceinte; h; mépris et la haine y poursuivaient la hardiesse du libre pi^nseur jus(|ue sous le froid manteau dont sa dé|)ouille était couverte. Le nom même de ce champ maudit ne renfermait-il ])as une insulte ? La famille des riches calvinistes transportait donc leur
• Anno 1078.
... Octob. is gestorve constrijche schilder Jordaens, tcn... are. en tice are de selve nacht sijn dochter ËUsabet Jordaens. Pour les détails, voyez la notice de M. Génard.
- Croirail-on que le prudent Inimerzeel s'est laiss»^ duper par le livre apocryphe de Boussard? Il rapporte une prétendue opinion de Rubons sur .lordaens, tirée de cette correspondance imaginaire entre Vierre-Paul et un abbé fictif. Voyez ce que nous en avons dit plus haut, page 192.
3 Jordaens a formé plusieurs élèves, parmi lesquels on remarque Jean van Bockhorst, né à Munster, Van der Koogen, né à Harlem, et Henri ïîerckmans.
corps au delà des frontières, dans le bourg de Putte, le lieu le plus rapproché de leur ville natale. Là du moins on pouvait leur construire une tombe, et leur mémoire était h l'abri des outrages. L'élèvi; de Rubens y fut inhumé. Après (pioi ses parents Toublièrent, el la nature acheva de dissoudre ses restes, pendant ([ue la postérité ne songeait qu'à ses tableaux. La chapelle même où l'on invoquait Dieu pour les morts, h)ud)a en ruines; on la démolit dans le courant de Tannée 1801), et des pierres éparses témoignèrent seules qu'une population proscrite avait chen bé sous ses murs la ]>aix du Seigneui*. Le lichen et la mousse rongeaient tranquillement les épitaphes.
Vingt années se passèrent, au bout desquelles le hasard voulut qu'un négociant d'Anvers fut conduit sur (;e terrain abandonné, 11 examinait les mélancoliques débris, lorscpi'une pierie sépulcrale, placée près d'un chemin, frappa ses regards. Quelque lourd chariot avait rompu un de ses angles. La curiosité j)oussa le maichand à lire rinscri])tioTi fiméraire; elle disait dans la langue des Pays-Bas :
Ici reposent Jacques Jordaens, peinlre, mort à Anvers le 18 octobre 1678, et
l'honorable Catherine van Oort, sa l'emnie, morte le 17 avril lOri^, et
• lenioiselle Elisabeth Jordaens, leur fille, morte le 18 octobre 1678.
Le Christ est l'espérance de notre salut.
Le promeneur instruisit de sa découverte un auteur respectable, M. Cornelissen, qui en fît le sujel d'un
article *. On grava un dessin de la pierre et ce fut tout. Le gouvernement belge laissa la tombe illustre à l'indigne place où l'avait reléguée le sort : la cendre de l'artiste demeura sur la terre étrangère. Qu'importent en effet les souvenirs de la patrie? Qu'importent les hommes prédestinés, qui lui attirent le respect des nations? Le mnium continua d'envahir la dalle funèbre ; le murmure de la bise, les froides pluies du nord tinrent lieu au grand peintre de suprêmes honneurs.
Pendant une douzaine d'années encore , l'humble monument resta ainsi abandonné. Les roues des voitures, les pieds des chevaux, le caprice d'un rustre pouvaient l'anéantir d'un moment h l'autre. Cette négligence impie émutenhn le roi de Hollande, Guillaume lï : il fit restaurer la sépulture et l'environna d'une grille, qui la protège contre les accidents, contre l'ignorance des campagnards et les goiils destructeurs des écoliers.
* Messager des Arts et des Sciences^ année 1833.
mnm ii
Laconisme des historiens flamands et hollandais de hi peinture. — Détails biographiques sur François Snyders. — 1! se lie avee Riibens. — L'arehidiie Albert le nomme peintre de la cour. — Malgré la physionomie pastorale de la Néerlande, la peinture des animaux s'y développe trèstard. — Manière de Snyders. — Analogie de son talent avec celui de Hubens. — Ses toiles et ses gravures.
On a peu de renseignements sur la vie de François Snyders, que les écrivains flamands et lioilandais nomment aussi Snyers. Les anciens biographes des Pays- Bas sont en général d'un laconisme désespérant : il leur suffit de donner quelques dates, de noter quelques laits principaux ; les sentiments, le caractère moral des artistes, les détails de leur existence, les joies, les douleurs qu'ils ont éprouvées, ne semblent pas obtenir d'eux le plus faible intérêt, et ils gardent sous ce rapport un silence opiniâtre. Mais ils parent toutes leurs notices de portraits excellents ; lorsqu'ils ont exposé h la vue l'image
d'un peintre, ils sont satisfaits et paraissent oublier que cet homme d'élite avait une conformation intellectuelle , plus utile à connaître pour l'historien que sa taille et son visage-
François Snyders vint au monde à Anvers en 1579, deux années seulement après Rubens. En 1593, il étudiait dans l'atelier de Pierre Breughel ; mais il alla plus tard prendre les leçons de Henri van Balen. Sa réception, comme franc-maître de l'Académie de Saint- Luc, date de 1602 V II ne tarda pas à se trouver en rapport avec son puissant compatriote Rubens. Les deux artistes conçurent l'un pour l'autre une vive amitié, que rien ne troubla par la suite. Ils travaillaient fréquemment ensemble : François mêlait des animaux et des fleurs aux compositions de Rubens; Pierre-Paul jetait de vigoureux personnages dans les chasses épiques de Snyders. Plusieurs chiens de la Galerie du Luxembourg font honneur au pinceau du dernier. Quand le prince de l'école flamande sentit que sa lin approchait, il écrivit son testament et chargea son collaborateur de présider à la vente de ses tableaux» avec Jean Wildens et MoeremaUs.
On a prétendu que Snyders avait été en Italie, et n'avait définitivement choisi le genre où il s' est illustré qu'après avoir vu les toiles de Benedetto Castiglione. Mais c'est là une de ces erreurs qu'on semble accumuler à plaisir dans l'histoire des beaux-arts, pour la défigurer. Snyders avait trente- sept ans, lorsque le peintre méridional vint au monde : il n'aurait donc pu
* Celle date et l'indication du premier maître de François, que ne donne aucun lîiographe, se trouvent dans le Ligc/rre. ou registre de la corporation rte Saint-Luc, commencé en 145.3.
l'imiter avant Fâge de soixante ans. Or, à cette époque, il avait depuis longtemps formé sa manière et produit des chefs-d'œuvre. L'arcliiduc Albert, souverain des Pays-Bas espagnols, le nomma peintre de sa cour : il lui demanda plusieurs grandes compositions qu'il voulait offrir à Philippe IIÏ, et qui ornent jnaintenant le vieux palais de Buen-Retiro. L'archiduc d'Autriche, Léopold Guillaume, lui montra aussi une faveur toute particulière. Jordaens ne s'accordait pas moins bien avec lui que leur chef d'atelier; de sorte qu'ils tirent souvent des tableaux en commun. M. Balkéma prétend que la même association eut lieu entre lui et Martin de Vos; mais ce dernier mourut en 1{)03, lorsque le talent de Snyders était à peine formé. Le peintre d'animaux termina lui-même sa carrière en 1657, âgé de soixantedix-huit ans. On croit qu'il fut le maître de Pierre Boel, Nulle part les animaux n'ont dû fixer l'attention des artistes d'une manière aussi prompte et aussi vive que dans les Pays-Bas. La campagne n'a point de grandes lignes qui attirent la vue, de grands effets qui enchantent l'imagination. Ses vastes plaines présentent deux sortes d'aspects : les unes, formées de terres labourables, sont lentement sillonnées par la charrue que traînent des bœufs flegmatiques; l'âne y trotte sous son fardeau, le chien y jappe derrière son maître ; des moutons parquent dans les éteules , quand viennent les moites journées de l'automne. Les animaux occupent une place considérable au milieu de ces uniformes paysages. Ils ont plus d'importance encore et fixent plus sûrement les regards, au milieu des prés sans fin qui envahissent le reste du sol. Là les taureaux, les bœufs, les vaches, les moutons et les chèvres broutent
par milliers une herbe épaisse, entremêlée de joncs et de roseaux; des chiens nombreux les surveillent. Quelque part que l'on aille, on voit les troupeaux manger, ruminer ou dormir, on entend sonner leurs clochettes, dont les notes variées forment une espèce de mélodie pastorale. Des bandes d'oies, de canards sauvages s'abattent sur les étangs, sur les eaux vives ; les grues traversent en longues files le ciel brumeux , et la cicogne familière rôde sans crainte parmi le bétail indolent. On croirait donc volontiers que la peinture d'animaux a dû naître et se développer de bonne heure dans les Pays-Bas. Les œuvres de Jean van Eyck attestent sans doute, à l'origine même de l'école flamande, un talent précoce pour reproduire ces calmes enfants de la nature; mais ils ne paraissent sur ses tableaux que comme des accessoires fort secondaires. Comme sujets isolés, ayant une valeur intrinsèque, ils furent les derniers modèles que l'on imita. Dans la seconde moitié du xvf siècle, un seul artiste, François Fourbus, né en 1540, avait pris cette direction depuis les débuts de l'art flamand ; encore ne se fît-il point du nouveau genre une spécialité exclusive : le portrait et l'histoire ne l'occupaient pas moins. Cependant, comme la peinture des animaux le distinguait surtout de ses contemporains, son épitaphe ne mentionne que l'adresse avec laquelle il copiait les formes des bêtes. J'ignore, au surplus, ce qu'étaient ses toiles : les galeries publiques de l'Europe n'en possèdent aucune. Pour Hoefnaghel, qui date de la même époque, il ornait les manuscrits d'images scientifiques, et l'on ne peut guère le classer au nombre des peintres proprement dits.
L'ardeur avec laquelle la noblesse se livrait à la chasse,
aurait dû favoriser aussi le prompt développement de la peinture d'animaux. Les chasses sont la partie la plus intéi^essante du genre : elles en constituent la forme héroïque. Les seigneurs achetaient beaucoup de tableaux pour décorer leurs hôtels ; reproduire les scènes de leur divertissement principal était un moyen sûr de frapper leur imagination. Toutes ces causes échouèrent cependant : le paysage, les marines, les intérieurs, les sujets grotesques furent habilement traités, avant que les animaux obtinssent le même honneur. Ce fait remarquable demande une explication; la voici :
D'une part, les animaux sont le plus ingrat de tous les sujets, celui qui prête le moins au talent de l'artiste. Les sites charmants ou terribles de la nature, la mer calme ou bouleversée par la tempête, l'intérieur des églises, des châteaux, des maisons, les plantes et les fleurs, ont un charme poétique, offrent des ressources de lignes, d'agencement, de coloris et d'effets lumineux, que l'on ne trouve point dans les bêtes. Ils rappellent d'agréables souvenirs et font naître de douces rêveries ; les images provoquent en nous les mêmes sentiments que les originaux. Les bœufs, les vaches, les moutons ne nous émeuvent point ; ils éveillent par eux-mêmes, indépendamment de l'exécution, un faible intérêt. Les ours, les sangliers, les loups, les cerfs luttant contre une meute, n'ont qu'un attrait dramatique de second ordre. Il faut donc que le peintre dispose de tous ses moyens, il faut que l'artiste possède une grande habileté, pour que ces motifs deviennent des sujets de tableaux et produisent de l'effet : sans une adresse consommée, ils n'obtiendront pas un coup d'œil. Il faut aussi que l'amour, la connaissance de Tari soient parvenus très-
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Joiri , et que le spectateur, l'acheteur puissent apprécier le mérite du travail technique, en dehors de tout plaisir intellectuel ou moral. Les animaux n'éveillent même que d'une façon détournée le sentiment de la vie champêtre. Voilà pourquoi ce genre ne s'est constitué et développé qu'après tous les autres.
Il est certainement curieux que Breughel de Velours, Rubens, Snyders, venus au monde dans un laps de quatre ans (1575-77-79), à une époque si avancée de l'art, aient les premiers peint les animaux d'une manière supérieure, au moins dans les Pays-Bas ^ ; car les œuvres détruites de François Fourbus n'auraient sans doute point soutenu la comparaison avec leurs toiles. Lequel des trois donna l'exemple aux autres? Ils étaient amis, se voyaient constamment : l'impulsion a dû venir de l'un d'eux. L'absence de documents nous empêche de résoudre cette question importante ; nous attribuerions volontiers l'initiative au génie créateur de Rubens, mais nous ne pourrions appuyer cette opinion sur au» cune preuve.
Quoi qu'il en soit, le talent de Snyders et celui de Pierre-Paul s'identiflèrent tellement, que Campo Weyer» man regardait comme les meilleurs ouvrages de l'un et de l'autre ceux qu'ils ont exécutés ensemble. C'est une hyperbole inadmissible, mais elle exprime vivement l'heureux accord de ces deux imaginations fraternelles. Les toiles de Snyders possèdent les mêmes qualités que celles de Rubens : c'est la même richesse de lignes, la
' .lacopo da Ponte, surnommé le Bassan, du lieu de sa uaîssauce, les avail précédés, puisqu'il vit le jour en 1510. Le Bassan toutefois n'a pas peint, que je sache, des animaux séparés. Sa manière rentre en conséquence daub celle de Beukelaer, de Pierre Breughel et de plusieurs autres FlamaudSj nés avant lui ou vers la même date.
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même fougue d'exécution, la même ampleur de travail, les mêmes procédés de coloris. Nous devons dire toutefois que, sous ce dernier rapport, il ne nous semble pas l'égal de Rubens; sa couleur est plus terne ou plus sèche, moins forte et moins harmonieuse ; il n'en ménageait pas aussi habilement les transitions.
De tous les peintres d'animaux, c'est Snyders qui a donné à son style le plus grand caractère. La noble tournure, Théroique vigueur que l'on admire dans les personnages, dans les compositions du chef de l'école anversoise, on les retrouve dans les toiles de son ami ; elles ont jusqu'aux dimensions des tableaux d'histoire et, considérées de loin, avant qu'on ait pu en distinguer le sujet, elles présentent la même physionomie. Les animaux de Snyders combattent avec une ardeur toute chevaleresque : il semble qu'eux aussi pensent a la ffloire. Comme leurs veux étincellent de fureur ! Comme leurs muscles sont tendus, leurs mâchoires contractées ! Quel acharnement expriment leurs attitudes ! Ils se mordent, s'étouffent, s'écrasent, se déchirent de la manière la plus impitoyable ; le sang coule, les entrailles sortent de l'abdomen, les chairs entr'ouvertes palpitent, les membres rompus ne tiennent ensemble qu'au moyen de la peau : les hommes ne feraient pas mieux.
Les compositions de Snyders sont très -variées. Il débuta par peindre des fleurs, des fruits, des scènes de genre, et plus tard revint fréquemment à ces sortes d'ouvrages. Tantôt il aborde des sujets tranquilles : les animaux entrant dans l'arche, le Paradis terrestre, la création des quadrupèdes et des oiseaux ; ici l'on voit un intérieur de cuisine, où des provisions de toute espèce surchargent les tables, pendent aux solives ,
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jonchent le carreau ; là, c'est un niarchand de poissons, qui étale devant nous les hôtes brillants de la mer et des fleuves; plus loin, une marchande de gibier dispose savamment les objets de son commerce, depuis le chevreuil jusqu'au tétras et à la gélinotte. Tantôt Snyders prend pour thèmes de dramatiques épisodes : deux ours, par exemple, luttent avec désespoir contre une meute de chiens ; un hippopotame, se défendant au milieu des roseaux, ouvre une gueule monstrueuse, armée à la fois de crocs et de pointes menaçantes ; un lion et un tigre se roulent dans la poussière, l'œd sanglant, les joues tuméliées, exprimant par mille indices leur rage et leur douleur. Voici maintenant deux chiens qui convoitent un os ; leurs mines féroces, leurs yeux pleins de colère, leurs lèvres plissées et retroussées, leurs dents à nu ont toute l'animation, toute la vérité de la nature. C'est le drame vulgaire, après la haute tragédie.
Les tableaux de Snyders que possède le Louvre , ne donnent pas une idée complète de son talent. Ils représentent assez bien sa manière tranquille, où la touche semble quelquefois un peu rude, dans les tableaux de fleurs et de fruits principalement, David de Heem, Abraham Mignon et Van Huysum ayant accoutumé nos yeux à un extrême fini en ce genre de productions. Ils n'attestent pas aussi heureusement sa verve tragique : le Cerf poursuivi par une meute, quoique d'une belle facture, n'est pas un morceau de premier ordre, comme celui qu'on admire en Angleterre , chez lord Grosvenor; les Chiens pillant un garde-manger, tandis qu'un chat accroupi dans l'ombre regarde les maraudeurs avec une expression d'avidité jalouse , fort comique, ne manquent pas d'énergie, mais oflrent un
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caractère bourgeois et n'appartiennent point à la classe de ses œuvres supérieures. La Chasse au sanglier, que le livret donne à Martin de Vos, a plus d'importance : je la crois de Snyders, rien dans ce tableau ne rappelant le dessin tranquille, les molles expressions, le coloris laiteux, le faire si aisément reconnaissable du peintre auquel on l'attribue. 11 a, au contraire, la fougue, la couleur sombre, l'audace de lignes, qui recommandent les toiles de Snyders. Ses tableaux de chevalet sont peu nombreux et Ibrt appréciés des amateurs.
Le musée de Bruxelles renferme une de ses meilleures productions dans le genre calme. Elle figure des animaux, des fruits , des légumes , amoncelés sur une table ; parmi les pièces de gibier, on remarque un cygne, un chevreuil, un paon, un homard. Cette toile est trèsbien peinte et d'une bonne couleur :je n'en ai pas vu d'aussi éclatante et d'aussi finie due au pinceau de l'artiste an versois. Les clairs ont une vivacité, les ombres une force extraordinaires; les tons locaux sont d'ailleurs d'une grande beauté. Les fruits, les petits oiseaux, la plume, le poil, tout est parfaitement rendu. On ne peut donner les mêmes éloges au serviteur qui porte une corbeille : il a l'inconvénient de rappeler les enseignes de la foire. On s'étonne de trouver une figure si raide, si primitive, si maladroitement peinte, auprès de natures mortes si bien exécutées. Snyders avait besoin du secours de son ami Rubens pour les personnages dont il voulait orner ses tableaux.
« Sous les apparences d'une exécution pleine de chaleur, dit Gault de Saint-Germain dans son mauvais style, Snyders sut rendre avec un art merveilleux la nature de chaque espèce, la soie, le poil, la laine, la