‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 17 sur 58 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

lie» trois Tenter».

Situation du château de Perck. — Biographie de David Teniers le père. — Son style et ses ouvrages. — 11 grave à l'eau-forte. — Naissance de David Teniers, le jeune, à Anvers. — Après avoir débuté dans l'atelier de son père, il devient l'élève de Rubens. — Ses tableaux d'histoire et de piété. — Ses obligations envers son chef d'école. — Singulière aventure qui le met en rapport avec Adrien Brauwer. — Pénibles commencements de Teniers. — Il épouse Anne Breughel. — La corporation de Saint-Luc le choisit pour doyen. — L'archiduc Léopold le comble de faveurs.

A une lieue environ du château de Rubens, situé entre Vilvorde et Mali nés, se trouvait jadis le château des Trois-Tours, qu'habitait David Teniers \ le jeune. Après avoir visité le premier édifice, qui est encore debout et en assez bon état» avec ses robustes contreforts, sa toiture aiguë, ses vieilles murailles couvertes de vieux espaliers, son pont jeté sur une eau stagnante,

I Prononcez Tenirss, Ve qui suit une autre voyelle ne servant, dans les langues du Nord, qu'à élever le ton de la première, comme un accent grave ou un accent circonflexe. Sur les registres de la confrérie de Saint-Luc, ce nom est constamment écrit sans s final.

je cherchai la place du second. Parvenu au hameau de Perck, dont il était peu éloigné, les habitants m'indiquèrent le lieu où il s'élevait. Une ferme a succédé à la brillante demeure de l'artiste; de vulgaires bâtiments d'exploitation, environnant une cour, font regretter l'ancien manoir, son perron seigneurial, sa façade élégante, les cônes de ses tourelles et les souvenirs qu'il rappelait. Un pan de mur et les fossés pleins d'eau, qui entouraient et délimitaient le jardin, à la manière flamande, voilà tout ce qu'il en reste. Je traversai la cour de la métairie, où nasillaient les canards, et entrai dans une salle basse , pour interroger une vieille femme. Je désirais savoir si les habitants de la ferme ne connaissaient pas quelque tradition curieuse sur le grand homme (jui les avait précédés, ne possédaient point quelque objet qui lui eût appartenu. Mais les esprits incultes ressemblent à la terre, où s'engloutissent chaque année tant de cadavres : elle les reçoit, les décompose et n'en garde aucune trace ; tous les souvenirs , les plus précieux et les plus doux comme les plus tristes, s'altèrent de même dans la mémoire du peuple et en disparaissent bientôt sans retour. Si la paysanne savait le nom du peintre, pour l'avoir entendu prononcer par des visiteurs, elle ne savait pas autre chose. Les tranches de pain bis qu'elle coupait et faisait tomber dans une soupière, l'intéressaient bien plus que toutes les œuvres de son fameux compatriote. Ne voulant point lui causer de distractions, je sortis par une porte de derrière, afin de voir l'enclos. Le jardin d'agrément, où s'épanouissaient des fleurs rares, est devenu un verger quadrilatéral : les arbres, plantés en lignes régulières, y ombragent une pelouse naturelle.

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Des vaches en broutaient l'herbe, ou ruminaient, couchées sur le gazon. Le temps n'était guère en harmonie avec les scènes plaisantes qu'aflectionnait et peignait si bien Teniers. Un océan de vapeurs grises voilait le ciel et donnait au paysage une expression mélancolique. Les feuilles des pommiers, roussies ou jaunies par l'automne, semaient de pourpre et d'or le vert pâturage. Comme ces faux amis qui vous dépouillent au jour du malheur, chaque souffle augmentait la nudité des branches, et faisait trembler sur les bords de l'humide clôture la flambe aquatique, l'épilobe à fleurs roses, les grandes touffes blanches du plantain d'eau. C'était du reste un venl doux et taciturne, qui ne laissait pas échapper la moindre plainte et semblait contenir sa douleur. On n'entendait rien dans la campagne, ni chant d'oiseaux, ni murmures d'insectes, pas même le grésillonnement de la sauterelle. On eût dit que la nature, elle aussi, avait oublié le peintre joyeux qui l'a si fidèlement reproduite.

De Perck au château de Rubens, il n'y a guère qu'une lieue. Ce voisinage exprime bien la ressemblance qui existe, quoiqu'on ne l'ait pas signalée, entre le talent du maître et celui de l'élève. On n'a pas vu, pour ainsi dire, les obligations de Teniers envers l'auteur de la Desceiile de croix : elles sont cependant trèsfortes. Pierre-Paul devait exercer dans toutes les directions une fertile influence : la lumière que répandait son génie, ne touchait pas im point sans y porter la vie et la chaleur. Ses kermesses, ses paysages, ses ébauches légères et harmonieuses inspirèrent David Teniers le jeune, lui fournirent les éléments de son style; c'est à Rubens qu'il doit eu particulier ses eflets de couleur.

la transparence de ses tons , la finesse de sa touche. Nous reviendrons sur ce fait, qu'on n'a pas mis en lumière : quand on l'a désigné comme élève de Rubens, on croit avoir tout dit, et l'on ne signale pas ses points de ressemblance avec son maître.

Teniers le vieux, père du célèbre artiste, avait luimême, d'après l'opinion commune, formé son talent sous les yeux de Rubens. Il était né à Anvers, en 1582, et fils de Julien Teniers , qui , exerçant la profession de peintre, lui apprit les éléments de son art. David fut inscrit sur le régistre de la confrérie de Saint-Luc, comme élève de son père, en 1596; en 1607, il devint maître, et en 1608 épousa Dymphne Cornelis de Wilde Pierre-Paul ne revint d'Italie que dans les premiers mois de 1609. Teniers avait alors vingt-six ans passés : il devait connaître à fond les secrets ordinaires de la peinture, et le fameux coloriste ne put lui enseigner que les grands effets, les délicatesses suprêmes, qui ouvrent aux débutants le véritable domaine de l'art, le reste n'étant guère qu'un noviciat industriel. Quand David posséda bien la magique formule, qui permet d'évoquer sur la toile les figures les plus charmantes comme les plus terribles, il voulut voir l'Italie, cette école où Rubens lui-même avait étudié près de huit ans. A Rome, il se lia d'amitié avec un peintre dont les tendances étaient bien différentes, mais dont il admira et imita aussi le travail, sans toutefois abandonner les grandes compositions, je veux dire le patient et malheureux Elzheimer. Teniers resta dix ans dans la ville des Papes. Il s'amusait à contrefaire le style des autres artistes,

^ Ces détails, extraits du Liggere et imprimés pour la première fois, nous ont été communiqués par M. Genard.

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morts on vivants. Lorsqu'il fut revenu sur les bords de TEscaut, il traça encore plusieurs grandes pages; mais bientôt les influences locales l'emportèrent; se restreignant aux procédés de son second maître connu, il n'exécuta que des morceaux de chevalet, ne peignit que des scènes flamandes, intérieurs de tabagies, fêtes de village, coins du feu , laboratoires d'alchimistes. Que sont devenues ses nombreuses toiles? Au siècle dernier, on en voyait une à Paris, dans le cabinet de M. de Gaignat, qui représentait une noce en plein air et était regardée comme le chef-d'œuvre de l'auteur. On serait maintenant bien embarrassé pour dire où elle se trouve. Peut-être moisit-elle au fond de quelque vieille demeure, dans un ténébreux corridor : depuis soixante ans, les révolutions, les guerres, les jeux de la fortune ont rendu le sort des œuvres d'art aussi précaire, aussi variable que celui des hommes. Les vainqueurs ont dépouillé les églises et les palais, transporté du midi au septentrion, du nord au sud, des galeries fameuses, dispersé maintes collections particulières. Les tableaux sont devenus errants et fugitifs, comme les malheureux, qui, la tête baissée, le cœur gros de larmes, cheminaient tristement sur les routes de l'exil. Les musées de Vienne, Dresde, Saint-Pétersbourg et Madrid renferment encore plusieurs productions de David ïeniers le père, mais si l'on veut savoir quel en est le caractère et la valeur, on cherche inutilement à se renseigner. J'ai feuilleté vingt volumes, pour découvrir deux phrases contradictoires. « On trouve à Madrid, rapporte M. Viardot, quelques rares échantillons des œuvres du vieux Teniers, pâles et médiocres comme on sait, oii l'on croirait voir les esquisses, les prélimi-

naires des œuvres de son fils, qui le passa de si loin, tout en l'imitant ^ » Pour les autres tableaux du même artiste, qu'il nous dit avoir vus, il ne les décrit pas et ne se donne point la peine de les juger. Or, M. Hirt émet sur la Danse des paysans, que possède la galerie de Dresde, une opinion toute différente de la sienne. (( Elle ne contient, dit-il, qu'un seul morceau de Teniers le père, figurant une kermesse : il révèle un talent peu inférieur à celui de son fils ^. » Quant aux historiens flamands et hollandais, ils ne nous fournissent pas le moindre détail concernant la manière du vieux peintre; pourquoi sortiraient-ils de leur insignifiance, de leur lourdeur habituelles ?

Je ne puis croire qu'une dizaine de pages soient tout ce qui nous reste d'un homme habile, qui a eu le grand Rubens pour maître, a vécu soixante-sept ans, obtenu l'approbation de ses contemporains et travaillé assidûment pour nourrir une nombreuse famille ^. Ses meilleurs ouvrages ont été, selon toute vraisemblance, attribués à son fils ou à Elzheimer, plus célèbres que lui et dont les noms permettent aux brocanteurs de demander des prix plus élevés. Les marchands de tableaux rendent l'histoire de l'art presque impossible. Leurs fraudes perpétuelles déroutent sans cesse le critique et l'amateur.

Teniers le père a gravé à l'eau -forte un certain nombre de planches, mais comme son fils en a gravé aussi

• Musées d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique.

2 Kunslbemerkungen auf einer Reise ûber Wittenberg und Meissen nach Dresden und Prag; Berlin, 1830, page 100.

3 Hune, quantumcumque bonus fuerit, et penicillo suo ad numerosana familiara alendam honeste sufficeret, arte tamen et fortuna multum superavit synonymus fdius. Papebrochhjs, Annales Antwerpienses^ tome V, page 37.

et que tous deux ont fait usage du même monogramme, on ne peut les distinguer les unes des autres ni les répartir. Ce n'est pas un grand malheur, au surplus : «*es estampes sont toutes médiocres, pour ne pas dire nulles. Elle ne Iburniraient aucun indice sur le talent que le vieux Teniers devait posséder comme peintre \ Il mourut en 1649, laissant deux fils, David et Abraham, et ne se doutant pas que Toeuvre de sa vie serait presque entièrement détruite par le temps et les spéculateurs, comme les derniers feuillages de l'automne par les premières gelées d'hiver.

Son portrait annonce de la finesse et de la décision; les tempes creuses trahissent le manque de sentiment idéal. C'était du reste un homme maigre, avec un nez aquilin, de grands yeux bienveillants et expressifs, une abondante chevelure bouclée, de belles moustaches et une barbe peu touffue, encadrant un long visage aux pommettes saillantes.

David Teniers le jeune naquit à Anvers, en 1610, et fut baptisé à l'église Saint- Jacques, le 15 décembre de la même année. Il eut pour parrain Julien Teniers, probablement son aieul, et pour marraine demoiselle Marie Janssens '\ Son père lui enseigna les éléments de

1 Dans le tome lïl da Catalogue raisonné des Estampes de M. Winckler, par Huber et J.-G Stimmel, les gravures des deux maîtres se trouvent divisées conformément à l'opinion de M. Winckler lui-même. A la vente du comte de Fries, une collection de 51 planches, faites par les Teniers, fui vendue 122 florins. Immerzeel.

2 Voici son acte de baptême, comme il se trouve encore sur les registres de l'église; M. Génarda eu l'extrême obligeance de le copier pour moi :

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