‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 21 sur 58 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

M.em troia TenlerN.

Manit^re de Teniers le jeune. — Son profond réalisme. — Il imile la nature sans la modifier, sans même choisir entre ses divers accidents. — Ses fonds de tableaux, ses arbres, ses personnages. — Il adopte pour type le paysan brabançon. — Vérité des mœurs qu'il représente. — Kermesses, scènes d'intérieur. — Ses œuvres fantastiques, son coloris. — Noble société qu'il fréquente. — Tableaux dramatiques ou railleurs que lui inspire la j^nierre. — Il fonde une Académie royale de peinture. — Son second mariage, — Il meurt à Bruxelles. — Abraham ïeniers. — Autres membres de cette famille qui ont cultivé la peinture sans se faire un nom.

Une fois établi dans sa nhampètre demeure, tout devint pour Teniers sujet de tableau. Il ne se donna pas la peine de choisir entre les mille accidents de la nature et de la vie rustique. Les premières occupations de Tannée comme les dernières, labour, semailles, coupe des foins, moisson, rentrée des gerbes, travail des batteurs en grange et des vanneurs, chasses de l'automne, effets de neige, tristes paysages que tourmente une bise âpre et impétueuse, étaient fidèlement retracés par lui. D'un

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esprit simple et juste, il peignait les hommes, les arbres, les prairies, le ciel, les nuages, les terrains, les costumes, les mœurs, le dedans et le dehors des maisons, comme ils s'olï'raient à sa vue. Nul parti pris, nul effort pour atteindre l'idéal , pour ennoblir ses modèles. Il n'essayait même pas de composer. Une rue de village, un espace libre entre des chaumières, où l'herbe poussait comme en pleine campagne, les bords d'un étang, la lisière d'un bois, l'enclos palissadé d'une guinguette, une route vulgaire, sans accidents originaux, la première salle d'auberge venue, tout lui était bon. Pourvu que sa toile se trouvât remphe d'une manière à peu près convenable, il n'en demandait pas davantage. On a remarqué que ses arbres sont communs, c'est-à-dire n'ont pas la belle prestance, les formes distinguées, n'ollïent pas les heureuses anomalies, reclierchées avec soin par les paysagistes, qui battent les forêts pour trouver ces brillantes exceptions. Teniers ne se préoccupait guère de seniblables raffinements. S'il voyait un groupe de sycomores, de frênes ou de tilleuls, il le copiait sans le modifier. Mais aussi ses arbres ont l'air naturel, le feuillage en est bien rendu, léger, facile : on croirait y entendre murmurer la brise.

Teniers ne mettait pas plus de coquetterie dans sa manière de peindre les ciels : que d'autres notent les rares splendeurs du firmament, les jeux insolites de la lumière, les formes étranges que prennent parfois les nuages. Tenez, un vent d'ouest les chasse rapidement au-dessus de la plaine : depuis longtenq)s le soleil a disparu, mais ses derniers rayons, atteignant les vapeurs fugitives, les colorent du plus beau rouge : on croirait voir les fumées d'un incendie, éclairées par la flamme.

Les nuances vont s'all'aiblissant du côté de l'est, où une étrange réverbération empourpre le haut d'une colline. Peu à peu les tons s'amortissent, l'ardent foyer paraît s'éteindre, le crépuscule grisâtre et monotone envahit l'étendue. Croyez-vous que Teniers sera curieux de reproduire ces poéti([ues eUets? 11 y songe bien ! Un ciel ordinaire, avec des nuées blanchâtres, floconneuses, pareilles à de la ouate et doucement baignées de lueurs argentines, lui suffisent d'ordinaire. Quand il y met plus de façons, par caprice et de loin en loin, ses admirateurs s'étonnent. Mais aussi le regard plonge dans les espaces qu'il ouvre au-dessus des chaumières et des vergers : on se ligure voir bien au delà des objets (jui bornent réellement la vue. Et d'ailleurs comme ces pigeons se balancent là-haut! comme ils semblent frapper de leur aile agile une atmosphère véritable !

Les personnages de Teniers sont aussi réels que la scène oii il les place. Beaucoup d'amateurs, de critiques s'étonnent de les voir si courts et si trapus. Ils se demandent [)ourquoi l'artiste leur a donné ces lourdes proportions, quelle race humaine lui a fourni de pareils types. Soyez surs qu'il n'a pas été les chercher bien loin, car il tenait au sol de sa patrie comme les vieux chênes de la forêt de Soignes. Trois années de séjour consécutif dans le Brabant m'ont permis de retrouver ses modèles. Les bonshommes de Teniers sont en eflét des paysans brabançons : il peignait tout simplement les villageois qui peuplaient la campagne autour de son château. Ils sont restés les mêmes, depuis son époque : ils ont toujours le buste ramassé, les jambes fortes, la tête grosse, les yeux grands, une belle carnation et des traits assez réguliers. Ils sont doux, joyeux, bons compagnons et très-serviables ; ils

dansent, boivent, fument comme jadis. Seulement ils portent des habits de drap lustré, des chapeaux et des cravates. Les guinguettes n'ont plus de palissades, mais les vertes haies, qui forment l'enceinte, ne laissent pas regretter les vieilles clôtures. Souvent même on danse, on boit, on joue en pleine campagne : l'auberge s'élève au milieu d'une prairie, sur la pente d'une colline, dans une large clairière. Aux notes des violons se mêle le chant mélodieux et sonore de la fauvette à tête noire, cette virtuose infaillible que le rossignol pourrait seul inquiéter, s'il nous charmait, comme sa rivale, pendant le jour. Une fraîche odeur s'exhale des pâturages ; les bois, les joncs de l'étang voisin frissonnent et murnmrent. Une blanche nuée passe au-dessus de la fête, comme pour l'examiner , tandis que le soleil des Pays-Bas , presque toujours soucieux, l'éclairé de ses pales rayons.

Dans quelques ouvrages de Teniers les ligures sont plus sveltes, plus élégamment proportionnées; je ne balance point à dire qu'elles datent de l'époque où il liabitait Anvers. La race anversoise est en ellét plus grande, plus élancée, que la population du Brabant pro[)rement dit. Vous voyez circuler dans les rues, se promener sur le port de belles Ulles, qui dépassent le niveau commun de leur sexe et déploient une poitrine avantageuse audessus d'une taille souple et mince. Quand elles étaient devant ses yeux, ïeniers, le lidèle observateur, les copiait exactement. Une fois loin des bords de l'Escaut, il oublia ces heureux modèles et se mit à reproduire les petites Brabançonnes, avec leurs grosses tètes et leurs joues roses.

Les mœurs décrites par le pinceau de ïeniers, les actions qu'il fait exécuter à ses personnages, méritent

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les mêmes éloges que ceux-ci, ont la même vérité que ses fonds de tableaux. Ce n'est pas lui qui rêve des bergers d'opéra-comique et des pastourelles habillées de satin, comme Segrais, M"" Deshoulières, Fontenelle, Boucher, Watteau, Florian; il ne représente pas de coquettes villageoises au pied mignon, aux cheveux bouclés, lançant des œillades meurtrières, modulant d'harmonieux soupirs et conduisant sur l'herbette avec un ruban rose des moutons aussi blancs que la neige. Ses campagnards sont de gros rustauds, des vachers, des laboureurs, des moissonneuses, des porchers, des laitières, des marchandes de fromages, de poisson, des aubergistes, des pêcheurs et des fermières. Ils nettoient fétable, apportent de l'herbe fraîche, coupent le blé, fanent le loin, trayent les vaches, tirent de la bière, lèvent leurs filets, surveillent leurs cochons, repassent des couteaux, battent l'enclume, salent des morceaux de porc, font du boudin, s'exercent à l'arc, jouent aux boules, aux dés, aux cartes, au trictrac, pansent des plaies, arrachent des dents, ferrent les chevaux, pincent de la guitare, chantent, crient dansent et boivent comme des perdus. Leurs attitudes, leurs gestes sont en harmonie avec leur nature grossière; la vérité de leurs mouvements frappe tous les spectateurs. Enlin, nous voilà donc sortis des églogues conventionnelles! Plus de Tityre, de Mélibée, ni d'Amaryllis! Plus d'Aminte, ni de Pastor fido !

Teniers est peut-être le représentant le plus parfait du ^énie réaliste, imitateur, des Flamands : son esprit tranquille avait l'impartialité d'un miroir, et ses tableaux sont, à leur tour, le reflet de son esprit. Les objets s'emparaient si bien de son intelligence , que son talent n'offre rien de subjectif. Il ne possédait en propre que

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sa manière de travailler : encore Rubens Tavait-il mis sur la voie.

Mais puisqu'il fait beau , que nous sommes en plein été, pourquoi ne suivrions-nous pas Teniers dans la campagne, au milieu des scènes et des groupes qu'il représente si habilement? Suivons cette rivière bordée de plantes fluviatiles, au-dessus de laquelle des arbres légers balancent leurs rameaux. Le courant se sépare en deux bras et forme une île verdoyante. Quel repos dans ces lieux! quelle fraîcheur, quelle herbe épaisse et quels beaux accidents de lumière ! La bécasse s'envole à notre approche, la poule d'eau plonge parmi les touffes de sâlicaire et de flambe aquatique Il a plu récemment, carie gazon est encore humide, et l'arc-en-ciel, là bas, nous atteste qu'un gros nuage se promène en pleurant sur la campagne. Teniers, comme Rubens, a un goût très-vif pour cette zone brillante , qui déploie dans le ciel les couleurs primitives, source de toutes les autres. Des maisons, un village : nous passons près d'une blanchisserie : ces femmes couvrent la pelouse de longues toiles, que l'air, le soleil et la rosée blanchiront gratuitement. Quoique cela paraisse un motif peu avantageux, presque inabordable, notre artiste saura en faire une scène pittoresque ' .

Mais quel tapage, bon Dieu ! d'où vient tout ce bruit? Ah! c'est une guinguette, dans laquelle s'ébattent des villageois. Franchissons la palissade; près de la porte grognent des pourceaux , que la musique ne semble pas divertir. L'auberge flamande dresse devant nous son large pignon; du sommet pend une volumineuse

* L* Automne, paysage gravé par T. Major. - Dixième vue de Flandre^ î^ravée par Lebas.

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bannière, cjui nous montre un chevalier debout dans sa panoplie ; et , chose prodigieuse , le vent ploie et tord ce guerrier farouche , comme s'il ne portait point d'armure ! Au milieu de l'enceinte monte un grand arbre, espèce de tente naturelle : sous les rameaux un joueur de vielle, exhaussé par une tonne, accorde tant bien que mal son criard instrument avec l'aigre cornemuse de son compagnon , qui s'essoullle à ses pieds. Trois couples seulement prennent le plaisir de la danse ; les autres campagnards préfèrent ceux de la table. Assis sur des bancs rustiques , ils mangent et boivent à qui mieux mieux. La cuisine de l'hôtellerie n'étant pas assez grande, ni la cave assez spacieuse, on a tout bonnenaent aligné des tonneaux sur l'herbe, allumé des feux en plein air et bourré de vastes chaudrons : les serviteurs y puisent au hasard et emportent les viandes sur de grands plais. Il en faut pour repaître les bataillons de mangeurs attablés sous les frênes et les tilleuls ! Du reste, la bonne chère produit son effet : les paysans s'animent, prennent le menton des villageoises, leur passent le bras autour du cou et de la taille. Les femmes endurent assez bien ces privautés. Mais la boisson a des conséquences moins agréables. Deux individus se querellent, se menacent, saisissent leurs couteaux : ils vont se frapper, mortellement peut-être : on les sépare. L'agresseur est mis à la porte. Tandis que sa femme ellemême le tire par le bras droit, encore muni de la lame meurtrière , deux fermiers le poussent par les épaules , et une vieille lui appuie un balai sur le bas des reins. Ce dernier attouchement semble l'indigner : il foudroie du regard son audacieuse antagoniste. Réussiront-ils du moins à l'expulser? Le gaillard ne veut pas sortir : il

appuie sa main et son pied gauches contre le montant de la porte ; ainsi arc-bouté, il fait une résistance opiniâtre. Aussi deux lurons accourent-ils, l'un armé d'un tabouret, l'autre d'un gourdin , pour prêter mainforte aux partisans de l'ordre et de la paix. Des femmes sont obligées, pendant ce temps, de retenir son adversaire, qui tient aussi son couteau , et voudrait se venger.

Quittons la bruyante enceinte ; remarquez en passant ce villageois tombé ivre mort dans le champ voisin, et que sa femme essaie de relever ; car Teniers peint toujours la femme comme la providence du ménage, la conservatrice des bonnes mœurs et la gardienne des intérêts communs. Où irons-nous maintenant? Partout résonnent les vielles, glapissent les clarinettes. Mais nous ne verrions guère de spectacles nouveaux. Les guinguettes se ressemblent, et quoique Teniers en ait couvert tout le sol des Pays-Bas, il n'a pu y réunir que des acteurs pareils , y montrer (jue des scènes analogues. Un peu de patience, attendons f hiver. Les habitudes, les plaisirs, les costumes, les physionomies même des campagnards changeront, car la bise aidera la cervoise à enluminer et bourgeonner leurs faces.

Les voilà dans une salle irrégulière et à demi-obscure; au dehors la pluie tombe ou la neige tourbillonne, un vent froid gémit le long des rues désertes, siffle à travers les rameaux dépouillés ; les girouettes crient sur les maisons. Que leur importe? la chambre est bien close, un feu brillant pétille dans la cheminée. Les uns se pressent alentour; ils remplissent, allument leurs pipes ou fument gravement, les jambes allongées, la tête couverte de l'étrange pétase que portaient alors les rus-

très néerlandais. Les autres jouent aux cartes, environnés de spectateurs curieux : l'expression des figures annonce qui gagne et qui perd. Cet individu assis, les coudes appuyés sur la table, et celui-là que vous voyez debout, les mains derrière le dos, jugent les coups douteux, admirent les traits habiles. Et puis la servante ne lait qu'un chemin des buveurs au cellier; elle leur apporte le faro aigrelet, la limpide bière d'orge, la bière blanche et mousseuse de Louvain, Vutset enivrant de Bruges! Mon Dieu! que la Belgique est un charmant pays, et qu'on mène une vie agréable dans ses estaminets ! Faut-il s'étonner que M. de Grave ait écrit deux volumes pour prouver qu'Homère et Virgile, en décrivant les Champs-Elysées, voulaient peindre les grasses plaines de la Flandre et le bonheur qu'on y trouve au fond des tabagies?

Mais un acteur manque à la fête : on aime entendre utt peu de musique , lorsqu'on est en gaieté. La porte s'ouvre, c'est le joueur de cornemuse I Quelle longue et sèche figure! quels ravins y ont creusés l'âge et les intempéries des saisons ! Ces cheveux roussis par le grand air ont subi plus d'une ondée ; ce feutre agonisant a supporté bien des aventures. Aussi que de résignation, de patience monotone dans ces yeux encadrés de sourcils touffus, mêlés, épars, en Ibrme de broussailles! Le vieux cheval n'a plus assez de force pour regimber contre les maux de la vie, et il les endure machinalement. Les sons nasillards de sa cornemuse n'en réjouiront pas moins les auditeurs; car ainsi vont les choses de ce monde : ce sont les plus tristes qui s'évertuent pour égayer les plus heureux !

Tous les villageois ne lui prêtent pas l'oreille cepen-

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dant, ni au joueur de violon qui lui succède. Le maître du lieu, paillard émérite, a entraîné la servante dans un coin, l'a fait asseoir près lui : elle tient de ses deux mains un beau verre où brille la liqueur dorée , pendant que le barbon lui passe le bras droit autour du cou. La jeune fille écoute avec plaisir les propos du séducteur en cbeveux blancs. Mais une lucarne ouverte au-dessus d'eux laisse passer la tète d'un désagréable témoin. C'est la femme légitime du débauché , qui lui lance des regards furieux, aussi bien qu'à l'objet de sa convoitise. Les yeux flamboyants de la matrone, son nez plissé, la contraction violente de sa bouche , annoncent une cruelle tempête ; il pleuvra des coups de bâton , je gage, ou tout au moins il tombera une grêle de reproches et d'injures.

Dans ses bambochades, Teniers n'oublie rien. S'il aperçoit un baquet, un vase plus que trivial, occupant le milieu ou un coin de la pièce, il les reproduit avec fidélité. Pourquoi les supprimerait-il? D'où lui viendrait ses scrupules? Il n'est pas un serviteur de l'idéal. Bien mieux , comme il peint souvent des hommes qui boivent, il en représente d'autres occupés d'une manière moins noble encore. Plusieurs de ses tableaux ne renferment que deux personnages : l'un déguste l'amère ambroisie du nord ; l'autre n'a pas jugé k propos d'aller dehors chercher un nmr complaisant. Presque toujours un de ses buveurs soulage son estomac trop chargé. Mon Dieu! ne vous récriez point : cela est tout naturel.

Le réalisme excessif de David l'a empêché de réussir dans un genre qu'il a souvent abordé, le fantastique. Ses nombreuses Tentations de saint Antoine manquent la plupart d'esprit et d'invention Le charme qu'elles de-

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vraient avoir, la poésie du inonde surnaturel, échappait à l'intelligence prosaïque de l'auteur. On ne sent point, en les voyant, la mystérieuse émotion que provoquent les récits d'IIofïïnana. Elles ont d'ailleurs une grande similitude : l'anachorète se penche tou jours sur la Bible pour ne pas voir les monstres qui l'environnent. La meilleure de ces Tentations sert de prétexte à un magni tique paysage que l'on aperçoit par l'ouverture de la grotte. Jérôme Bosch, Brenghel le vieux et Jacques Callot ont montré plus de verve, plus d'originalité, en traitant des scènes analogues. La J^'wnc somcre partant pour le sabbat terait une assez vive impression, n'était le geste de la vieille femme, qui la pousse par le bas des reins. Ce geste nous ramène sur le sol de la Flandre, au milieu des cabarets licencieux de Bruxelles et d'Anvers.

Tous les critiques répètent que Teniers avait un coloris argentin; ils en font un signe distinctif de sa manière. Si on les croyait sur parole, on serait ex]M)sé à jnéconnaître des œuvres précieuses et authentiques de ce maître célèbre. David a pris tous les tons, comme la nature ; il reproduit la blanche lumière du matin et la lumière dorée du soir, les tons chauds de l'automne et les nuances claires du printemps, les teintes louches des jours d'orage et les blêmes couleurs de l'hiver. Il ne se prive d'aucun rayon du soleil. Sur quinze tableaux de lui que possède le Louvre, il y en a six pour le moins auxquels on ne pourrait appliquer la fausse définition qui circule dans tous les livres.

L'œuvre de Teniers, comme celle de Pierre-Paul, ressemble aux larges fleuves de l'Amérique, semés d'archipels et divisés en tant de bras , qu'on s'égare infailliblement, si on ne calcule pas sa route, si on se laisse aller

à la dérive. Des hommes tellement laborieux, tellement variés inspirent des considérations aussi diverses et aussi multiples que leurs travaux. Nous n'avons pas tout dit sur le peintre des kermesses : nous n'avons pas même mentionné ses élégants tableaux de chasse, ses laboratoires de chimistes, si industrieusement coordonnés, ses marines, ses paysages du Nord où pyramident de noirs sapins, où se dressent de hauts rochers, ses gueux espagnols, ses concerts de chats et de singes, ses peintures religieuses, comme la Fuite en Egypte. Nous reviendrons plus loin sur son talent et ses compositions, mais nous ne voulons pas pousser l'analyse jusqu'à ces vagues frontières où commencent les royaumes de l'ennui

Comme la réputation d(; David grandissait toujours , qu'il éUiit d'ailleurs aimable et de bonne compagnie, sa maison devint peu à peu le rendez-vous des hommes les plusdistingués qui habitaient la Belgique, ou venaient y passer quehpie temps. Il les voyait h la cour de l'archiduc, se liait avec eux, puis les invitait et les recevait. Un des mieux disposés pour lui était le comte de Fuensaldana, lieutenant du prince Léopold,qui commandait l'armée espagnole en son absence, ou marchait avec lui

* « Le grand secret do Teniers, dit M. Paillot de Montabert dans son Traité complet de peinture (tome 111, p. 178 et suiv.), c'est sa grande connaissance et son grand sentiment de la perspective. 11 la possédait à fond, l'appliquant non-seulement aux lignes, mais aux tons, aux teintes et à la louche. Outre ce moyen, le plus puissant de toute la peinture, Teniers entendait l'art de combiner le clair-obscur, et beaucoup mieux encore, selon moi, l'art de combiner les teintes, sous le rapport du choix propre à plaire

à la vue Tantôt il place en se jouant un hou.me vêtu de blanc sur ua

ciel blanc lui-même, tantôt il place du gris sur du gris, du rouge sur du rouge; rien ne l'embarrasse et 11 se divertit, pour ainsi dire, en diversifiant les combinaisons, parce qu'il tient en main le grand principe premier, parce qu'il est certain d'éviter l'ellet des masses petites, interrompues et discordantes, parce que, savant en optique, il sait éviter les contresens, les équivoques, tout ce qui peut embarrasser enfin et atTaiblir les résultats. »

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contre les généraux français. Ils perdirent ensemble la fameuse bataille de I.ens. Capitaine médiocre et timide, le comte aimait passionnément la peinture. Il envoya David Teniers en Angleterre, avec la mission de lui acheter toutes les œuvres italiennes qu'il trouverait, même à de hauts prix. Quoique l'artiste n'eût jamais franchi les Alpes, il connaissait très-bien les différents styles des maîtres méridionaux. Le seigneur espagnol fut si content de ses choix, qu'il lui témoigna sa gratitude par de riches présents : il lui donna, entre autres choses, son portrait suspendu à une chaîne d'or, pour suivre une mode de l'époque. Teniers, du reste, avait eu beau jeu; le triomphe deCromwell, l'exécution de Charles I" en 16i8, la vente de sa galerie et de beaucoup d'autres collections, avaient jeté sur la place une foule de tableaux excellents. Ces circonstances, favorables pour un acheteur, furent même probablement ce qui engagea le comte a le faire passer en Angleterre.

Parmi les personnes que fréquentait l'habile peintre, se trouvaient aussi le duc d'York et le duc de Glocester, fils cadets de Charles I", auxquels le politique Mazarin n'avait témoigné aucune sympathie, ne voulant point s'attirer la colère du redoutable Cromwell. En 1651, David exécuta le portrait du premier, qui avait alors dix-huit ans, et devait plus tard occuper le trône d'Angleterre sous le nom de Jacques II. C'est une jolie tête, aimable et naïve, qui a toute la grâce de la jeunesse. De longs cheveux bouclés retombent sur son col de chemise et sur son manteau. En copiant ce visage frais, calme et souriant, Teniers ne prévoyait guère les tribulations auxquelles le futur monarque devait être exposé * .

* Ce portrait a été gravé par Hollar : an-dessons on lit dans un cartouche :

Un personnage plus important allait bientôt lui servir de modèle. Dans l'automne de l'année 165^, le vainqueur de Rocroy, de Fribourg et de Lens, le destructeur des bataillons espagnols, Conde s'engagea au service de l'Espagne. Il envahit immédiatement la France avec le duc de Lorraine et le comte de Fuensaldana, qu'il avait naguère si bien mis en fuite. Ils prirent ensemble Rethel, Château-Porcien et Sainte-Menehould. Le 25 novembre, on lui abandonna le commandement de l'armée des Pays-Ras, et on lui remit, au nom de Philippe IV, le bâton de généralissime des troupes espagnoles. Un Rourbon ceignit Técharpe rouge, tant de fois trempée du sang des Français. L'âpre saison néanmoins ne tarda pas à suspendre les opérations militaires. Condé vint habiter Rruxelles et se montra, dans les fêtes, près de l'archiduc qu'il avait battu. Il lit alors la connaissance de Teniers , qui reproduisit sur la toile sa longue et osseuse figure, encadrée d'épais cheveux roulés en boucles élégantes. Il porte une armure complète et le bâton de généralissime ; autour de sa cuirasse flotte l'écharpe espagnole. Derrière le transfuge, on aperçoit des cavaliers qui chargent l'ennemi, c'est-à-dire ses compatriotes, les Français, lesquels sont en pleine déroute, comme on devait s'y attendre, puisque l'ouvrage a été peint chez leurs antagonistes. Cette tète n'a rien de frappant ni même d'agréable : elle rappelle tant soit peu celle du loup, qui est aussi un animal très-guerrier. Le prince avait alors trente et un ans * .

Serenissimus princeps Jacobiis, Dei gratiâ Dux Eboracensis, summus Angliœ et Hibemiœ Thalassiarcha, secundù genilus serenissmi et potentissimiCaroh I , nuper Magnœ Brifanniœ^ Franciœ et Hibemiœ Régis. Nommer serénissime et tout-puissant un prince qu'on vient de décapiter, c'est étrange!

' Ce portrait a été oravé par Eisebetten. Deux palmes, supportant une

Ses continuels rapports avec d'illustres personnages inspirèrent à l'artiste des velléités d'orgueil patricien. Il se rappela qu'un de ses oncles, abbé du couvent de Saint-Michel, à Anvers (ordre des Prémontrés), possédait un écusson. Il demanda au prince gouverneur l'autorisation de porter ces armoiries avec titre de noblesse *. Plus pointilleux que le roi son maître ne l'avait été envers Rubens, l'archidac lui répondit que pour prendre place dans le corps d'élite, il devrait abandonner le pinceau, l'exercice d'une profession quelconque ne permettant pas d'y entrer ^. Le désir du peintre n'était sans doute qu'une fantaisie d'amour-propre, qui ne se soutint pas; s'il avait voulu s'adresser à Philippe IV luimême, ses démarches auraient sans doute réussi. Mais il se contenta de mettre son blason au bas de son portrait, gravé en même temps que les tableaux de Léopold et terminant le volume.

Quelques années se passèrent. L'archiduc et le prince de Condé ne vivaient pas en très-bonne harmonie. Maints débats sur des questions de préséance et d'autorité les irritaient l'un contre l'autre. Le fier et belliqueux général ne voulait rien céder au gouverneur. L'Espagne, qui craignait de perdre le grand capitaine, sacrifia Léopold Guillaume. Il fut rappelé en Allemagne

couronne de laurier, en forment l'encadrement. Au bas, on lit dans un lambel : Te laurus palmœque coronant, puis dans un cartouche : Ludovicus Borbonius,pr inceps Condœus, etc., anno D. MDCLIU magnus inparvâhâc tabuld Davidis Teniers serenissimi archid. Leopoldi picioris manu delineo,tus, ohsequio dedicatus. D. Teniers pinxit, Eisebettcn fecit.

» Voici la description de ces armoiries dans le langage technique du blason : D'or à l'ours rampant de sable, accompagné de trois glands de sinople, deux en chef et deux en pointe. Cimier : un vol.

Les actes relatifs à cette démarche se trouvent au ministère des affaires étrangères, à Bruxelles, section de la noblesse. (Communiqué par M. de Burbure.)

et le 11 mai 1656, Don Juan d'Autriche vint prendre sa place : Farchiduc était parti trois jours auparavant \ escorté de Fuensaldana, auquel succédait le marquis de Caracena. Le nouveau gouverneur ne fut pas moins favorable à Teniers que le précédent. Fils naturel de Philippe IV et d'une célèbre comédienne, Marie Calderona, il était né à Madrid en 1629. Peu de temps après lui avoir donné le jour, sa mère, prise d'un soudain repentir, s'enferma dans un cloître, oii le nonce apostolique attacha lui-même le saint voile sur sa tète naguère couronnée de fleurs. Le monarque , l'âme encore tout émue de regrets et de doux souvenirs, reconnut son fils par un acte solennel et le fit élever d'une manière conforme à son rang, Il le nomma grand prieur et, dès l'année 1647 , l'envoya commander les troupes espagnoles en Italie. A Naples, il avait séduit la fille du sauvage et implacable Ribera, qui mourut de douleur : mais il ne pouvait prévoir que l'artiste s'exaspérerait si fort pour une galante aventure. Quoi qu'il en soit, c'était un prince jeune, facile, bienveillant, qui aimait les arts et cultivait lui-même la peinture. Il travailla sous la direction de Teniers, vécut familièrement avec l'habile coloriste, logea souvent chez lui. Je n'ai pas besoin de dire qu'il le nomma son chambellan et son peintre officiel, comme l'archiduc. Il voulut en outre lui donner une marque spéciale de faveur et, pour le remercier de son enseignement, exécuta le portrait de son fils. Mais il eut bientôt le malheur de perdre la bataille des Dunes

* Papebrochius, Annales antwerpienseSy tome V, page 92. Il semble, à lire Descamps et autres biographes de seconde ou de troisième main, que Tarchiduc Léopold, Don Juan d'Autriche et le comte de Fuensaldana fréquentaieQt en même temps la demeure de Teniers : c'est une erreur grossière, comme on voit.

et vit des troupes françaises courir la campagne à quatre lieues de Bruxelles. La prudence de Turenne Tempêcha seule d'y entrer. Cette défaite et ses graves conséquences changèrent les dispositions du roi d'Espagne. Pour sauver ses possessions néerlandaises, il souhaita vivement faire la paix. On négocia le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne, et le traité des Pyrénées, qui fut conclu le 7 novembre 1659. Don Juan d'Autriche, découragé, abandonna le gouvernement des Pays-Bas catholiques, et Condé, ayant obtenu sa grâce, rentra en France , où il fut reçu à la cour au mois de janvier 1660. ïl y avait plus de sept ans qu'il luttait contre son pays. Peu de temps après, David publia le théâtre des peintures de l'archiduc Léopold, qui avait transporté ses tableaux à Vienne.

Ces détails historiques montrent que Teniers ne vécut pas toujours tranquille, ne fut pas toujours témoin de scènes agréables. Né durant la guerre de la Hollande avec l'Espagne, il mourut à la veille du bombardement de Bruxelles par le maréchal de Villeroi. Pendant presque toute son existence, il vit la Belgique opprimée, pillée, ravagée : tantôt le mal venait des ennemis, Français et Anglais, tantôt des troupes espagnoles et auxiliaires elles-mêmes. Voici comment s'exprime à cet égard le feld-maréchal De Mérode Westerloo, dans ses mémoires • « Nous avions aux Pays-Bas dix-huit misérables régiments d'infanterie et quatorze de cavalerie et de dragons, qui, tous ensemble, ne faisaient pas six mille gueux ou voleurs, pour lesquels on ne pouvait jamais trouver d'argent, et qui n'étaient jamais habillés. Ces troupes s'estimaient bien heureuses, lorsque, en un an, elles recevaient quatre mois de solde.

LES TROIS TEMERS. ol7

Sous le gouvernement de l'Électeur de Bavière, elles en reçurent à peine deux. Le cavalier ne subsistait qu'en faisant le voleur de grands chemins, par bandes, arrêtant les coches, voitures publiques et particulières, et les passants, pour les dépouiller, ou du moins demander pour boire, le pistolet à la main. Personne ne pouvait passer d'un lieu à un autre sans faire de ces rencontres, ce qui ruinait le commerce et le pays. »

On ne s'étonne donc pas de trouver dans l'œuvre de Teniers plusieurs scènes qui ont pour titre : « Les malheurs de la guerre. » Un homme aussi intelHgent pouvait-il ne pas souffrir de l'état misérable où il voyait sa patrie? Regardez cet intérieur de ferme qu'envahissent des soldats : comme la brutalité humaine, stimulée par les droits prétendus de la force et de la victoire, y est bien représentée ! On vient de saisir le maître du logis et on lui attache les mains derrière le dos; la contenance, la figure du pauvre cultivateur expriment ce sentiment d'humiliation, qui prouve que l'homme n'est pas né pour subir les outrages de la violence, qu'il perd sa dignité en perdant la libre disposition de lui-même. Près de là, un de ses parents, son frère peut* être , implore à genoux un des pillards et non sans cause, celui-ci étant sur le point de le fusiller; mais une femme se jette entre eux, une bourse à la main, seul argument auquel le soudard puisse prêter attention. Un autre coquin poursuit, l'épée nue, et attrape par le pan de son habit un jeune garçon effrayé, qui se sauve en criant. Puis viennent des épisodes moins tragiques : un adolescent ramasse deux jambons, dans l'espoir de les soustraire aux maraudeurs, ce qu'expriment trèsbien son attitude et ses yeux inquiets. Pendant ce temps,

un vaurien détache du manteau de la cheminée les morceaux de lard qui en font Tornement, et deux autres bandits s'apprêtent à emmener les vaches. Que voulezvous? ce sont des habitudes de héros : ces messieurs aiment la gloire !

La scène change et nous sommes transportés au milieu d'un village. Contre ce mur, un homme étendu à terre et grièvement blessé, tourne ses regards vers le ciel, comme pour lui demander vengeance. Deux autres sont emmenés par les soldats, les mains liées derrière le dos. Sur le premier plan, un malheureux dort du sommeil éternel. Puis nous voyons une seconde fois l'épisode du sacripan qui veut fusiller un pauvre diable : ici, l'homme menacé est un vieillard, el la femme qui se jette au-devant de lui n'a pas de bourse en main : je doute fort qu'elle le sauve. Plus loin on attache les bras d'un prêtre; trois gueux emmènent une villageoise qui résiste ; un autre jette, par une fenêtre, un matelas et une couverture à un de ses camarades. Au fond de la perspective, un paysan et une paysanne prennent la fuite. Ces prouesses ont lieu sur une petite place verdoyante, semée d'arbres et de buissons, qui ferait penser au calme champêtre, si des guerriers ne l'avaient prise pour théâtre de leurs exploits.

Mais David n'a pas toujours considéré l'art de tuer les hommes sous son aspect tragique et révoltant. Comme la Bruyère, il en a peint le ridicule. Les fanlaronnades belliqueuses des Espagnols ont dû maintes fois appeler le sourire sur sa bouche. Il s'est donc amusé à les travestir en leur donnant des formes d'animaux, principalement des formes de singes. Sur une de ses toiles, que possède le musée de Bruxelles, on voit un corps de garde occupé par ces dignes représentants des soldats catholi-

ques. La gravure due au burin de Pool est accompagnée de vers flamands qui en expliquent le sujet. « Un chat , dit cette épigraphe , avait l'habitude de courir la prétantaine, pendant la nuit, et de faire le joli cœur auprès des chattes. Malheureusement une ronde de singes le surprit en bonne fortune et le traîna au poste, à moitié mort de peur. Là, il lui fallut rendre compte de ses fredaines. Une partie de plaisir coûte souvent très-cher. Où l'on espérait de la joie , on trouve des désagréments, l'affliction et le repentir. » Admirez, je vous prie, ces maximes morales ! La scène est très-bien composée. Autour de deux tables, des singes portant le costume espagnol boivent, fument, jouent aux cartes et aux dés, avec les gestes, les attitudes, les airs de tète qu'on remarquerait chez des soldats prenant les mêmes divertissements. Cela forme des groupes vraiment comiques. Au fond, d'autres quadrumanes dorment sur des lits de camp et les hallebardes sont appuyées contre la muraille. Mais la porte vient de s'ouvrir : on amène le pauvre chat, debout, vétu d'une sorte de paletot, confus et tremblant de peur. Il est flanqué de deux orangs-outangs qui le tiennent chacun par un bras. Suivi de deux lansquenets, l'officier s'avance, d'un air rogue, pour le recevoir. Un chien, qu'on aperçoit sur le seuil, trouvant fort drôle la mine du capitaine, aboyé sans façons après lui. Eniin, un hibou perché au sommet de la porte ouverte, examine cet incident nocturne d'un œil grave et dédaigneux.

Notre artiste a dirigé contre les hommes de guerre plusieurs autres satires coloriées. Je n'en mentionnerai qu'une seule, qui nous montre des singes, c'est-à-dire des soldats espagnols, s'amusant au cabaret. Ils jouent, boivent, fument, causent et se chauffent, car les plaisirs

o20 LES TKUIS lEiNlEKS.

de la taverne ne sont pas très-variés. Il y a là d'excellentes trognes. Le Quartier général est encore une très-bonne charge.

Teniers n'était pas chiche de son aide : il prêtait volontiers son secours aux peintres de paysages et de monuments. Les figures dont il animait leurs ouvrages en augmentaient le prix. Il poussait parfois la complaisance jusqu'à retoucher leurs tableaux. Josse de Momperlui eut souvent des obligations de cette espèce. La nature lui avait donné une imagination riche ei poétique, mais il était inégal, et son exécution ne répondait pas toujours à ses 1^3cultés. Son coloris est parfois mat comme celui d'une aquarelle. Il existe des toiles de lui que David a entièrement repeintes et qu'il a ornées de personnages. Bien mieux, il s'est amusé à contrefaire son style. Dans le catalogue des effets précieux laissés par le duc Charles de Lorraine, on trouve indiqués : « Une couple de paysages et figures, par Teniers, dans la manière de Momper; sur bois» ^

En 1663, David Teniers fils, étant directeur et doyen de la confrérie de Saint-Luc, voulut obtenir pour la ghilde le titre d'Académie royale. Cette année même Louis XIV avait restauré l'académie française de peinture et de sculpture, lui avait donné un local, des statuts définitifs et octroyé quatre mille livres de revenu. Ces hautes faveurs excitèrent l'ambition du peintre flamand. Comme la paix était faite et que la Belgique respirait enfin, après une longue suite de malheurs, David résolut de mettre à profit l'amitié du marquis de Caracena,

* Catalogue des eflels précieux de feue Son Altesse royale le duc Charles de Lorraine, dont la vente se fera publiquement à Bruxelles et commencera le 21 mai 1781. — Cette nomenclature prouve aussi que Josse de Momper avait souvent recours au pinceau de Jean Breughel le fils et à celui de Michaux, pour étofl'er ses paysage*:.

nommé gouverneur des Flandres après le départ de Don Juan d'Autriche. Il adressa donc à Philippe lY une requête pour que le roi d'Espagne prît la ghilde sous sa protection et lui accordât certaines lettres de franchise qu'elle pût revendre. La lettre patente du prince, conservée dans les archives d'Anvers, fera connaître le but de cette dernière demande. Voici l'acte, que nous copions textuellement, car il est écrit en français :

« Sur la remontrance faite à S. M. de la part de David Teniers et consorts, doyens et anciens de la confrérie de Saint-Luc en la ville d'Anvers, contenant que pour cultiver et maintenir les sciences de peinture, statuaire et perspective, et l'imprimerie des livres, ils auraient dessein d'ériger une académie en la dite ville, semblable à celles de Rome et de Paris, mais que ce dessein ne pourrait s'effectuer sans encourir des frais à ce nécessaires dont les remontrants sont dépourvus, ils ont très-humblement supplié S. M. qu'à l'exemple des six confréries des guides de la dite ville, son bon plaisir soit de leur accorder de pouvoir affranchir certain nombre de personnes des charges ordinaires bourgeoises. S. M. ce que dessus considéré et sur les avis du lieutenant-gouverneur et capitaine-général des Pays-Bas et Bourgogne, ouïs préalablement ceux du conseil privé et du magistrat d'Anvers, inclinant favorablement k la dite érection, a permis et permet par cette, aux suppliants, d'établir la dite académie au dit Anvers, avec autorisation d'affranchir par provision huit personnes des charges ordinaires bourgeoises, pour trouver un secours aux frais qui seront nécessaires, à condition néanmoins que chacune des dites huit personnes sera tenue de desservir la charge d'aumônier et aussi celle de quartier-maître (wyckmeester), ([uant ils

o22 LES TROIS TENIERS.

seront à ce choisis, ordonnant S. M. à tous ceux qu*il appartiendra de se régler selon ce.

Fait à Madrid sous le nom et cachet secret de S. M., le 6 juillet 1663.

Signé : Philippe.

Par ordonnance de S. M.

Jean Vecquer.

Ces exemptions de charges, que l'on vendait, représentaient assez bien, comme on voit, les indulgences papales.

On ne sait pas trop quels changements s'opérèrent alors dans les habitudes de la confrérie. Elle ne paraît pas avoir donné immédiatement des leçons publiques de dessin. Jusqu'en 1693, les registres delà compagnie mentionnent, avec le nom de chaque artiste, le nom de ses élèves particuliers. Il est donc probable que les différents maîtres tenaient école dans leurs demeures. Dès l'année 1663 cependant, la ghilde avait obtenu des magistrats le libre usage des salles de la Bourse, qui occupent le côté oriental; elle en avait pris solennellement possession le jour même de la féte de Saint-Luc. Elle tenait ses séances, jusqu'à cette époque, dans une maison située rue Neuve, près de l'ancien couvent des Victorines, maison que distinguent sa vieille façade gothique et les portraits des deux frères Yan Eyck. Gonzales Coques, nommé doyen en 1664, s'occupa trèsactivement à consolider la nouvelle position de la ghilde et à tirer parti de ses récents privilèges. Plusieurs lettres, conservées dans les archives de la compagnie, témoignaient de son zèle. Artus Quellyn, le fameux statuaire, exécuta en marbre le buste du marquis de Caracena,

pour prouver que la corporation lui savait gré de son obligeance : ce buste orna le local où se réunissaient les artistes.

L'année suivante , Jacques Jordaens peignit pour le même local trois tableaux dont il lit présent à la compagnie : on les voit maintenant au musée d'Anvers. L'un, qui décorait le plafond de la grande salle , figure les sommets du Parnasse et le cheval Pégase prenant son vol. Un autre a pour sujet le commerce et l'industrie protégeant les beaux arts : le dernier représente la loi humaine basée sur la loi divine; Moïse y tient les tables fameuses, où se trouvent les inscriptions suivantes, que montre Aaron : — « Ecoutez-les et jugez selon la justice, que ce soit un compatriote ou un étranger * » — « Tu ne feras point d'iniquités, tu ne jugeras pas injustement : tu ne haïras pas la misère du pauvre, tu ne vénéreras point la face du puissant ^. » Maximes trèsbelles, dont le législateur hébreu sentait l'importance, mais qu'on n'a jamais pu faire observer depuis trente ou quarante siècles. Au-dessous, on lit ces mots latins : At ti 'pkloriœ Jacohus Jordaens donabat.

L'académie ne fut pas ingrate et offrit en retour au célèbre artiste une aiguière d'argent, sur laquelle on avait gravé trente-deux vers flamands , publiés par M. Van Ertborn, que nous croyons inutile de traduire.

Théodore Boeyermans, peintre du plus grand mérite, se piqua d'honneur. En 1666, une année après Jordaens, il exécuta pour l'académie deux morceaux que l'on voit aussi au musée d'Anvers. L'un représente, comme l'inscription le dit avec un solécisme : Anvers,

* Deutéronome, chap. i, verset 16.

- Lévitique, chap. xix, verset 13.

o'I'i LES TIIOIS TENJERS.

mère nourricière des Peintres ^ ; Faiitre les rapports intimes, et en quelque sorte fraternels, de la poésie et delà peinture; le vaste monument qui remplit le fond de la scène est dû au pinceau de Thierry van Delen. Boeyermans reçut de la gliilde une belle coupe de vermeil, où il eut la satisfaction de lire vmgt-quatre vers flamands rimes en son honneur.

Les leçons publiques de dessin et de perspective ne commencèrent toutefois que dans l'année 1691, celle qui vit mourir Teniers. On avait mis un an à préparer les salles d'étude, un procès ayant retardé les travaux. Les magistrats firent solennellement l'inauguration de l'école. La ghilde représenta une pièce de circonstance, à la lin de laquelle l'acteur qui jouait le rôle d'Apollon, descendit du théâtre et mena le corps municipal, entouré de musiciens, dans les pièces destinées à recevoir les élèves. L'académie garda ce domicile jusqu'en 1811, où elle fut transportée à l'ancien couvent des Minimes, plus commode pour l'enseignement : on venait d'ailleurs

d'v former un musée ^.

tj

Un fils de David étant devenu récollet dans le nu)nastère de Saint-François, à Matines, l'artiste, par amour pour lui, représenta sur dix-neuf toiles les dix-neuf martyrs de Gorcum : cha(jue image était environnée d'une guirlande de fleurs, ([ue ïeniers avait lait peindre par un autre artiste, sans qu'on nous dise lequel. La béatification de la pieuse troupe donna lieu k ce grand travail ^

' Antwerpia picLorum rmlrici.

- Geschiedkuridige Aenteckeniugeit aciigaemlc de Si^-Lucas i^îldc, duor baron van Ertborn; pages 31 et suivantes. — Recherches liistoriques sur l'Académie d'Anvers, par Je même; page 10 et suivantess.

3 Dans les Vies des pchilres fïamcinds, alUnnands cl hollandais, on lit qiis

LES TROIS TEMEUS. :^i>o

Da\ id perdit sa première feiinrie, Anne Breugliel, qui lui avait donné au moins un fils et une fille : Claire, baptisée à Féglise Saint-Jacques le 29 janvier 16i(), tenue sur les fonts par Pierre Lauwereys et Claire Breughel ; Antoine, baptisé dans la même église, le 11 juin 1648. Ce dernier eut pour parrain le célèbre Antoine Triest, évêque de Gand , et pour marraine Anne van der Pinten ^ . Le contrat de mariage avait été rédigé d'une façon tellement maladroite que le peintre dut abandonner la plus grande partie de son bien à ses enfants. Ne le plaignez pas trop toutefois : il jouissait alors d'une telle renommée que les florins tombaient d'eux-mêmes dans son escarcelle. Influencé par Fadmiration publique, un chambellan favori de Louis XIV, njommé Bontemps, voulut faire au monarque une surprise agréable. Le voilà donc qui achète pour le cabinet du prince plusieurs tableaux de Teniers et qui les place sans rien dire. Le roi entre, les regarde et s'écrie : Enlevez tous ces magots ! Bontemps fut bien désappointé. Mais les Brabançons trapus, ivrognes, plus que rustiques, du peintre flamand ne pouvaient plaire au majestueux protecteur de Racine etdeBoileau. Cette absence d'idéal, cette soumission à la nature étaient en contradiction avec l'élégance et la noblesse un peu factices que rêvait le prince.

L'artiste épousa en secondes noces Isabelle de Fren, dont le père siégeait dans le conseil du Brabant. Elle mourut avant lui, comme Anne Breughel, et fut en se-

ces dix-neuf tableaux se trouvaient encore, au milieu du dernier siècle, chez les Récollets de Malines; ils ne sont pourtant point mentionnés dans le Voyage pittoresque de la Flandre et du Brabant, non plus que dans Le Peintre amateur et curieux, de Mensaert.

^ M. Génard a eu la complaisance de copier pour moi ces noms et ces dates sur les registres de l'église.

velie dans l'église de Pei'ck \ C'est là fout ce qu'on sait de positif sur ce nouveau mariage.

Teniers travaillait si rapidement qu'il terminait parfois un tableau dans l'intervalle qui s'écoulait entre le milieu du jour et le soir. Il nommait les œuvres faites de la sorte des après-dînées, l'habitude étant alors de prendre vers midi le principal repas, u Pour réunir toutes mes toiles, disait-il en riant, il faudrait une galerie longue de deux lieues. »

Quoiqu'il soit mort très-vieux , il semble n'avoir jamais cessé de peindre. Un de ses derniers tableaux représentait un procureur entouré de nombreux papiers : « Jusqu'à présent, dit-il au magistrat qui posait devant lui, j'ai employé du noir d'ivoire; mais pour vous peindre, j'ai brûlé ma dernière dent. » Cette plaisanterie annonçait une fin prochaine. David Teniers mourut à Bruxelles, en 1694, âgé de 84 ans. Telle est du moins l'opinion d'Immerzeel ; Descamps afiirme que le grand coloriste termina ses jours le 25 avril 1690, mais ni l'un

» On y voit encore sa tombe de marbre blanc, qui porte son écusson réuni à celui de Teniers; au-dessous on lit cette inscription funèbre :

Vrouwe Isabella de Fren, dochter van v^^ylen den Heere secretaris de Fren, ende

Huysvrouwe van den Heere David Teniers.

Ora pro defunctis.

C'est-à-dire : Deo optimo maximo : Dame Isabelle de Fren, fdle de feu le secrétaire de Fren et femme de messire David Teniers. Priez pour les morts.

Celte épilaphe indique comment on doit écrire son nom de famille, que l'on a orthographié jusqu'à présent De Fresne et de Frêne. Elle m'a été communiquée par M. P.-J. Rombouts.

ni l'autre ne citent leurs autorités. On transporta le défunt dans le village de Perck et on l'enterra dans le chœur de l'église Notre-Dame ^

Ses élèves les plus distingués, dont nous parlerons ailleurs, furent Abshoven, mort très-jeune, Ryckaerts, Mathieu van Helmont, François Duchâtel qu'il aimait comme son fils, Arnoult van Maas, de Hont et Ertebout.

David Teniers, qui a peint tant d'objets divers, reproduit tant de types et de scènes joyeuses, ne pouvait manquer de se prendre lui-même pour modèle et de retracer sur la toile toute sa famille. Il reparaît donc souvent dans ses tableaux, avec l'une ou l'autre de ses femmes et avec

* Dans l'Histoire des peintres de toutes les écoles, M. Charles Blanc rapporte : 1° que Teniers allait avec son père vendre ses tableaux au marché sur un âne et que ce genre de trafic a peut-être déterminé son goût pour les scènes villageoises; 2° que Rubens entra inopinément dans l'atelier du vieux David et corrigea un tableau que peignait le fils, alors âgé de quinze ans; scène mélodramatique; 3" qu'un certain lord Falston acheta dans un cabaret une petite toile que venait d'y colorier notre artiste, afin de payer sa dépense; 4° que Teniers avait représenté une (igure de l'Hymen, gaie quand on la voyait de loin, triste quand on la regardait de près, et que l'archiduc Léopold avait placé cette œuvre allégorique au bout de sa galerie, sur une espèce d'estrade à laquelle conduisait un pas fort glissant; 5« qu'Anne Breughel, visitant la collection du prince et considérant la toile de Teniers, le peintre lui proposa de franchir le pas et devint conséquemment son mari; 6° que Teniers fit répandre le bruit de sa mort et se cacha pour mieux vendre ses tableaux; 7° qu'il fut contraint d'aliéner le château des Trois-Tours ; 8° que Jean de Fresne, conseiller au 'parlement de Brabant, l'acheta, comme si la Belgique avait alors des parlements ! 9" que Teniers rentra dans sou domaine en épousant la fille du nouveau propriétaire; 10" qnele fils de Teniers, récollet à Malines, nous a laissé quelques écrits touchant la vie et la mort de son père, et à ce propos M. Charles Blanc njenlionne le récit fait par le cénobile des derniers instants du peintre. Ces dix as^^erlions et anecdotes sont aussi fausses les unes que les autres. Je me demandais où le signataire de l'article avait pris ces fadaises, lorsqu'une note m'a mis sur la voie. M. Charles Blanc y décerne des éloges à un entrepreneur de littérature qu'il estime cependant fort peu. Or, les anecdotes imaginaires, le faux récit de la mort de Teniers, les prétendus ouvrages écrits par son fils sont des inventions de ce spéculateur, dont j'ai dévoilé les artifices dans deux brochures péremptoires. Comment un homme d'esprit et de talent, qui devrait aimer l'exactitude, n'a-t-il pas deviné le piège?

LKS TKOlS TEMKHS.

les enfants qu'elles lui avaient donnés. Une œuvre admirable, possédée par M. Wuyts, à Anvers, nous le montre ainsi près d'Anne Bœughel. C'est un homme d'un tempérament sanguin, à la elievelure brune, à la peau légèrement lialée : ses yeux, son nez, sa bouche sont d'une belle forme ; il a la té te un peu trop près des épaules, le front assez bas, le menton volumineux. La jolie figure de sa femme explique l'amour qu'elle lui inspira. Coiftee à la Sévigné, le teint pale, les yeux grands et beaux, le front spacieux et régulier, elle a seulement la bouche un peu trop grande : ce qui ne dut pas rempêcher de faire naître plus d'un caprice, avant et après son mariage. Anne tient sur ses genoux un gracieux bambin, qui a pour tout costume une chemise : deux autres enfants, qu'on voit debout près d'elle, complètent ce tableau de famille. Le coloris en est brillant, léger, harmonieux, le dessin très-ferme; jamais artiste n'a mieux peint.

Une toile célèbre de Teniers le représente au milieu de la cam])agne, faisant dire la bonne aventure à sa jeune épouse. La sorcière prend la main de l'élégante châtelaine pour y lire ses destinées futures. Un peti{ page tient en laisse le chien de la dame, qui harcèlerait volontiers la chiromancienne et troublerait l'opération. Elle a lieu sur une grande pelouse qu'environnent des maisons et des vergers : à gauche, derrière un bel arbre, on aperçoit l'inévitable auberge. Dans un ciel clair glissent de frêles nuages et vole une troupe d'oiseaux.

Plusieurs critiques s'étonnent de ce que Teniers, habitant im beau château, menant une vie élégante et fréquentant la meilleure société, n'a peint, en général.

LES TROIS TENIEUS. 329

que des scènes rustiques et des mœurs grossières. Us oublient que David était un enfant des Pays-Bas, et devait conserver en toutes choses une certaine vulgarité. Rubens lui-même ne trahit-il point son origine par l'exubérance de ses chairs et la lourdeur de ses matrones? Le langage, les mœurs, les sentiments, la cuisine, tout oftre en Belgique le même caractère et sent le tableau de genre. C'est la patrie du beurre rance \ où Ton ne distingue pas le poisson gâté du poisson frais , le café intact du café avarié dans un naufrage, où l'on se régale tous les A^endredis avec une soupe composée de lait battu et de mélasse ! L'histoire de la confrérie de Saint-Luc présente sous ce rapport un trait bien remarquable. Elle avait, du temps même de Teniers, un poète officiel qui écrivait toutes les pièces jouées par les artistes. Ces pièces ont été publiées à Anvers, en 1715, chez la veuve Huyssens. « On ne peut rien imaginer de plus mauvais, dit M. Van Ertborn, rien de plus inconvenant el qui atteste un goût plus pitoyable » Ce barbouilleur, nommé Guillaume Ogier, composa une œuvre théâtrale sur chacun des sept péchés capitaux. La Luxure fut représentée en 1661, et Teniers était probablement au nombre des acteurs. Dès la première scène un individu offre de l'argent à une femme pour qu'elle lui octroie le don d'amoureuse merci ; dans une autre, une jeune fille accouche. Des termes orduriers salissent toutes les pages. Or, l'on jouait en France, à la même époque, les pièces do

* J'ai vu à Bruxelles une boulangère, désolée de n'avoir plus de \ieux beurre, courir toute la ville pour s'en procurer qui eût au moins trois mois ; c( Manger du beurre frais, disait-elle, mais cela n'a aucun goût ! »

^ Geschiedkundige aenteekenningen aengaende de Ste -Lucas Gilde, page 28.

Corneille, Racine et Molière! Au surplus, sans la vulgarité des peintres flamands, leur brillante école n'aurait pu naitre. Avec des sentiments délicats ils auraient fait d'autres tableaux, adopté une autre manière, promené leur imagination dans les mystérieuses forêts de l'idéal.

Une tradition populaire parmi les habitants de Termonde, veut que le peintre y ait longtemps vécu et s'y soit marié : avec qui? on ne le dit pas, mais ce ne pouvait être qu'avec Isabelle de Fren, en supposant que son mari eût alors abandonné le château des Trois-Tours, hypothèse peu vraisemblable, puisque l'artiste et sa femme sont enterrés à Perck. On montre cependant leur habitation, rue de l'Eglise; un tableau de Teniers, un paysage avec de grands arbres et quelques figures, qui orne la cheminée d'une pièce, semble attester son séjour dans cette demeure. Ayant occasion de passer par Termonde , je voulus la voir. C'est une maison trèsmodeste, sans porte cochère, et avec un seul étage audessus du rez-de-chaussée. La servante me dit que le propriétaire travaillait dans le jardin. Le brave homme y arrachait effectivement des carottes. En m'entendant venir, il releva sa grosse tête aux yeux bonasses, à la chevelure rougeâtre, et secoua ses mains pleines de terre. Je lui demandai à parcourir son habitation ; il me servit lui-même de guide, me montra le tableau, qu'il voulait vendre, et me confirma ce que j'avais appris par la rumeur publique, mais ne put me donner aucun détail nouveau.

David Teniers avait un frère nommé Abraham, beaucoup plus jeune que lui , car il était né à Anvers le 1" mai 1629. Il fut baptisé dans l'église Saint-George. David lui enseigna probablement la peinture, puisqu'il

avait dix-neuf ans de plus que lui. Le 16 juillet 1664, il épousa, à la cathédrale, Elisabeth de Roore : son frère lui servit de témoin avec François de Roore * . Il semble avoir été marchand d'estampes et de livres d'art dans sa ville natale. Plusieurs gravures de son père ou de son frère portent les mots suivants : Abraham Teniers excudehai, c'est-à-dire qu'il les avait fait tirer chez lui. Sur le frontispice du Théâtre des peintures de l'archiduc Léopold, il est désigné comme un des vendeurs. Son talent ne pouvait soutenir la comparaison avec celui de son frère : son pinceau était plus lourd, sa couleur plus grise. On voyait autrefois de lui, chez le prince Charles de Lorraine, gouverneur des Pays-Ras autrichiens, une Conversation et seize motifs peints sur les boiseries du palais.

La famille Teniers a produit d'autres peintres, qui ont encore laissé moins de traces dans l'histoire que l'obscur Abraham. Ainsi l'on trouve inscrit sur les registres de la confrérie de Saint-Luc : en 1634, Philippe Teniers, élève de Théodore Rombouts; Julien Teniers, fils de maître , reçu maître en 1636 ; Théodore Teniers, fils de maître, reçu la même année. Quels étaient ces jeunes gens? Peut-on les regarder comme des cousins de David Teniers le jeune, comme nés par conséquent de ce Julien Teniers dont le nom figure sur son acte de baptême, lequel à son tour devait être le frère de David Teniers le vieux? Cette hypothèse sera peut-être jutifiée par de nouveaux documents. Des hommes tellement inconnus éveillent du reste une faible curiosité. Ils prouvent seulement à quel point la race

^ Communiqué par M. Génard.

332 LES TKOIS TENIERS.

anversoise a été féconde en artistes de tout genre. M. Van Ertborn a compté 162 peintres, graveiivs, ^10 staliiaires et architectes, concitoyens de Matsys, Jordaens el (iaspard de Graver : en tout .265 hommes d'éhte. Mais il hii manquait une foule de renseijj'nemenis , qu'on découvre de jour en jour. Y a-t-il dans le monde une seule ville qui puisse offrir une pareille légion d'artistes, les uns méritant la plus haute admiration, les autres encore dignes d'estime et assez remarquables pour plaire sans étonner?

CHAPITRK XIV.

i^rasme ^nellyti le vieui.

Obscurité qui plane sur l'école d'Anveis. — Biographie d'Érasme (Juellyu.

— Il s'éprend de la peinture en fréquentant Rubens et abandonne l'enseignement de la philosophie. — Succès qu'il obtient dans sa nouvelle carrière. — Son originalité. — Il exécute des chefs-d'œuvre. — Légende de saint Koch. — Tableaux mystiques de Quellyn. — Notice sur (ievaerts.

— Lettres de Colbert et de Chapelain. — Oubli injuste dans lequel on a laissé un si grand peintre.

Van Dyck, Jordaeiis, Snydeis et ïeniers sont les élèves de Rubens les plus connus, je pourrais niéiue dire les seuls (pie l'on connaisse. Quoique vaguement et inj( >arfaitenient appréciés jusqu'ici, leurs noms du moins sont i'amiliers au public; les amateurs se forment une idée plus ou moins nette de leur manière et ont tous vu un certain nombre de leurs tableaux. Derrière ces grands artistes, l'ombre devient si épaisse que les critiques et les curieux n'y distinguent rien , ou \\\ aperçoivent i[ue des ibrmes indécises. Nous allons tâcher de répau-

dre quelque jour dans ces ténèbres, d'analyser, de classer les divers talents que Rubens attira près de lui. Déclarer qu'un peintre a été l'élève du fameux coloriste, cela ne suffit pas à beaucoup près. Il faut montrer comment il se rattache au maître et par quels points il en diffère. Le groupe s'anime alors, prend les couleurs de la vie et forme un tableau de famille, où l'on remarque avec plaisir les traits communs et les modifications particulières. Nous avons ainsi caractérisé Yan Dyck, Jordaens, François Snyders et ïeniers : nous allons faire de notre mieux pour représenter tidèlement leurs condisciples, pour terminer la toile. Mais nous n'ignorons pas combien l'entreprise est difficile, les écrivains flamands et hollandais ne fournissant que des indications vagues, fausses ou insuffisantes, et personne n'ayant encore essayé de mettre en ordre ces décombres historiques, de définir le genre de talent qui distingue chaque élève de Rubens. L'étude régulière des œuvres d'art est une science toute nouvelle.

Parmi les individus qui fréquentaient la maison du célèbre coloriste, se trouvait un jeune homme d'une intéressante figure, que l'on nommait Erasme Quellyn. Il avait du goût pour les études abstraites et occupait une chaire de philosophie. Son savoir et son intelligence naturelle l'avaient fait bien accueillir du grand peintre; comme beaucoup d'artistes , Pierre-Paul n'était pas un simple ouvrier en tableaux : toutes les questions importantes éveillaient sa curiosité, le poussaient à réfléchir . et son esprit, ouvrant les ailes, planait bientôt sur le monde. Mais lorsque deux forces inégales se trouvent en présence, l'une finit par absorber l'autre. Rubens ne quitta point la palette pour enseigner la philosophie ; Quellyn al)andonna Pythagore, Platon et Aristote pour devenir pein-

Ire * . Cette conquête du glorieux Anversois ne fut pas la moins remarquable.

La vigueur intellectuelle que Quellyn avait puisée dans les travaux de la science, il la fit servir dans la carrière qu'il abordait, à un âge où le talent de beaucoup d'autres est déjà tout formé. Sa connaissance de l'histoire et de la mythologie ne lui fut pas inutile. Pour n'avoir besoin d'emprunter le secours de personne, il étudia l'architecture et la perspective : aucune main étrangère ne louchait donc h ses (ableaux. Il examina, il copia soigneusement les formes des plantes et des terrains, de sorte que l'on admire souvent le fond de ses toiles. La face humaine, dans sa réalité journalière, obtint de lui une aussi vive attention : plusieurs de ses portraits sont comparés à ceux de Van Dyck. Il a peint, comme celui-ci, presque tous les artistes fameux de son époque ^.

Il semble que Rubens n'ait pas voulu lui apprendre les éléments de son art : cette œuvre de patience lui convenait sans doute faiblement; il aimait mieux communiquer l'inspiration et donner des avis à un élève déjà capable d'en profiter, que de conduire une jnain novice, d'enseigner l'alphabet de la peinture. Aussi voyons-nous qu'eu Tannée 1G3^]-1G34, Erasme Quellyn entra dans l'atelier de J.-B. Veihaeghe, peintre obscur, mais qui avait, selon toute apparence, une bonne méthode et les qualités secondaires du protésseur ^ La même année, le

* Hoiibraken, tome 1, p. :29i et suiv.

2 Au-dessous de son portrait, dans Le Cabinet d'ur, se trouve TinscripLion suivante :

Erasinus Qnellinus, né d'Anvers l'an 1607, le 10 novembre, il a été disciple de Mons'". P. P. Hiibcns, estant premièrement devenu moislre dedans la philosophie, il et ausi dans la Peinture de\enu un maistre excellent, si bien en grand que en petit : et il se entend fort bien à la perspective, et il est un grand deseignateur et architecte.

3 Liggere, registre 5, folio i08.

336 ÉRASME QUELLYiX LK VIEUX.

jeune homme fut reçu, comme fils de maître, à l'académie de Saint-Luc.

11 était né dans la ville d'Anvers, le 19 du mois de novembre 1607, et fut baptisé à l'église Notre-Dame, le Son père, qui portait le même prénom, maniait habituellement le ciseau du sculpteur : il fut agréé par la corporation de Saint-Luc le jour où son lîls vint au monde ^ Sa femme s'appelait Elisabeth van Uden. Notre artiste avait une des plus charmantes têtes que l'on puisse voir; un beau front, des yeux pensifs, des traits réguliers, une longue chevelure, un galbe élégant, des moustaches et une impériale lui attiraient la bienveillance des jeunes personnes. Il passait d'ailleurs pour mener une conduite tort sage. Les belles Anversoises jugeaient donc qu'il ferait un excellent mari. A tant d'avantages Quel lyn réunissant une élocution facile, fut libre de choisir parmi elles. Catherine Bemelaer, opulente héritière, l'emporta sur les autres. lien eut trois fils, dont l'aîné devint plus tard aussi célèbre que son père.

On a peu de détails biographiques sur Quellyn, chose vraiment singulière pour un artiste qui a vécu dans une époque lettrée comme le xvn" siècle. Nos lecteurs connaissent maintenant la race néerlandaise et n'ont pas besoin qu'on leur explique cette pénurie. Les éloges de Rubens commencèrent, dit-on, a faire apprécier le talent d'Erasme. Il avait une certaine défiance de lui-même, ( jue Pierre-Paul dut vaincre : il semblait ne travailler que pour son plaisir, et ce fut son maître qui l'engagea à laisser voir ses ouvrages. Aussi la mort seule put-elle rompre leur amitié. En 1650, il était marguillier de l'église Saint-

* Généalogie des Quellyn, par Reîflenberif,

EUASMK QUfiLLViN Lt VIKUX. S'SÏ

André, pour laquelle il lit deux tableaux qu'on y voit encore. Il habitait, sur le territoire de la paroisse, dans la rue de Happart, une maison qui porte maintenant le n" 619 ^ Longtemps après, Quellyn. ayant perdu sa femme, se retira dans le monastère de ïongerloo, où il finit tranquillement ses jours, le 11 novembre 1678. Il était âgé de 71 ans.

Les religieux d'une autre abbaye, celle de Saint- Michel, à Anvers, le tenaient en grande estime : il avait décoré tout leur réfectoire de pieuses scènes figurant des banquets, entre autres les noces de Cana, Jésus et la Madeleine chez Simon le pharisien, l'institution de l'Eucharistie et les pèlerins d'Emmaiis ^. L'édifice n'existant plus, les peintures sont probablement détruites.

Cornille de Bie, le dithyrambe personnifié, l'obséquieux panégyriste des peintres flamands et hollandais, a placé Quellyn sur un piédestal, comme la statue d'un dieu, et Fa enveloppé d'un nua^e d'encens. « Je crois, dit-il, que l'esprit de Zeuxis ou de Raphaël était mêlé avec l'âme de Quellyn dans son corps. Son talent avait une aussi grande force que si la peinture elle-même l'avait allaité. Devant lui, la Grèce doit garder le silence, quoiqu'elle porte aux nues ses artistes et veuille éclipser le reste du monde. Érasme est venu mettre un terme à ses forfanteries. » Ces éloges blesseront beaucoup les admirateurs de la peinture hellénique, dont personne n'a jamais vu la moindre parcelle. Mais, en laissant de côté l'hyperbole, Quellyn demeure un des talents les plus distingués que la Belgique ait produits. L'ordonnance, la couleur, le dessin ferme et large de ses tableaux prou-

* îets over Jacob Jonghelinck, etc., door P. Vischers, priester. 2 Honbraken,

338 KIUS.ME OLl-LLYiN LE VIEUX.

venl assez que Rubens lui servit coustamnient de modèle. Il travailla pour les églises coiinne pour les amateurs, car il réussissait dans les petits ouvraj^es comme dans les grandes compositions. Il a gravé des planches peu étendues, aussi bien d'après ses tableaux que d'après ceux de son mailre. Bolswert, Pierre de Jode, Vorsterraan, Pontius et d'autres artistes ont reproduit sur le cuivre ou l'acier (juatre-vingls de ses toiles, sinon davantage.

Malgré la similitude générale des œuvres de Quellyn avec celles de Pierre-Paul, on se tromperait beaucoup, si on le croyait sans originalité. Il a une tinesse et une grâce qui lui sont toutes particulières. Il avait reçu, comme Van Dyck, le don de poésie dans les langes du berceau. Une délicatesse charmante distingue ses conceptions, ses formes et le mélange harmonieux de ses couleurs. On prétend que la mort de Rubens afï'ranchit, pour ainsi dire, son talent et qu'il iujprima depuis à ses ouvrages un caractère plus spécial. C'est une tradition qui date probablement de son époque et dont il serait diilicile de contester ou de vérifier l'exactitude, car je n'ai pas vu de lui, dans les Pays-Bas, un seul tableau portant un millésime antérieur au décès du grand coloriste. Une Adoration des Bergers, ([ui orne la cathédrale de Saint-Rombaud, à Malines, prouve néanmoins qu'il n'abandonna jamais complètement le style de sou maître, ne })erdit point de vue la route où ils avaient marché ensemble et y revint de temps en temps, avec l'agréable émotion attachée aux souvenirs de jeunesse. Cette toile porte son nom et la date de 1()69 ; il avait donc 62 ans, lorsqu'il la couvrit de personnages. Or, l'exécution rappelle tout à fait la manière de Rubens : ce sont les mêmes chairs roses et abondantes, la même am-

pleur de formes, la même richesse de costumes. L'amarante d'Otho Venius, que Pierre-Paul aimait peu , reparait sur les vêtements. La couleur, le dessin, l'aspect général du tableau reportent l'ima^rination vers le chef de l'école anversoise. Les ombres sont seulenjent plus fortes, et l'exagération du clair-obscur nuit à reflet de l'ensemble, car cette hyperbole a pour conséquence infaillible de découper les parties lumineuses. Rubens a toujours su éviter ce défaut , en peignant des ombres légères et transparentes. Comme caiactère, ce morceau n'a pas plus d'élévation et atteste moins de verve que les toiles du maitre.

La composition en est assez originale. La Vierge, à moitié levée, [)orte son enfant dans ses bras, comme si elle allait le mettre au lit. Saint Joseph, debout derrière sa feuime et rappelant par ses traita» le type du Sauveur, considère le Messie avec un pieux attendrissement. Il a les mains jointes ou plu toi appuvees l'une contre l'autre par le bout des doigts , et le front penché dans une altitude expressive. La noble élégance de sa tigure fait paraître plus lourdes les tètes vulgaires des autres personnages. Sur le premier plan , à droite , un pasteur prosterné adore les mains jointes le Fils de l'homme, et son visage trahit une profonde émotion; à gauche, une bergère dont la robe flottante laisse voir l'épaule nue, approche son petit garçon du divin enfant, pour qu'il lui adresse son naïf hommage ; le bambin montre du doigt le Rédempteur, conmie pour demander si c'est bien lui que sa mère désigne d'une manière enthousiaste. D'autres villageois, hommes et femmes, environnent l'Israélite prédestinée : celui-ci apporte un mouton, celle-là une

340 KRASMt. QUELLYN JJ: V[EUX.

corbeille pleine, posée sur sa tete. Les draperies surabondantes de la Vierge manquent de grâce et de tournure : elles cachent ses formes au lieu de les accuser. Ce tableau est cependant une œuvre distinguée ; bien des artistes contemporains seraient tiers d'y apposer leur signature : ce n'est pas le premier venu qui peut manier le pinceau et employer la palette de Rubens.

Mais Quellyn a exécuté des productions très-supérieures à cette toile, où se font peut-être déjà sentir les premières langueurs de la vieillesse. A peine si l'on remarque, dans ses grands ouvrages, quelques traces des enseignements de Pierre-Paul : la lumière du maître a passé par un prisme qui l'a décomposée. La couleur du brillant élève est plus chaude, plus moelleuse, plus douce à Fœil ; ses tètes ont un caractère noble et poétique ; un sentiment profond les anime et la grâce, la délicatesse des parties principales se communiquent aux accessoires. Quellyn peut alors soutenir la comparaison avec les premiers artistes du monde, sans en excepter aucun. Ses chefs-d'œuvre le placent au même rang que Van Dyck , Rubens , Léonard de Vinci , Raphaël, Murillo^ Titien et Paul Véronèse. C'est beaucoup dire, je l'avoue, mais ce n'est pas dire plus qu'il ne mérite.

Parmi ces tableaux immortels, il faut compter la Sainte Famille qui orne l'église Saint-Sauveur, à Gand, Le menuisier de Bethléem, la mère du Christ et le divin nourrisson, fuyant les soldats d'Hérode, ont été surpris par la nuit : pour ne point s'égarer dans la solitude, ils ont fait halte sous un palmier, près d'une fontaine. Saint Joseph, homme admirable, avec une tête d'un majestueux caractère, a pris l'Enfant-Dieu sur ses genoux : la Vierge se tient devant lui, les mains croisées sur sa poi*

trille, et ses regards, ses traits, son attitude expriment à la fois l'amour maternel, la vénération et la piété. Je ne crois pas qu'on puisse voir un plus beau type ; Raphaël lui-même n'a rien dessiné de mieux et je doute qu'il soit arrivé à cette profondeur de sentiment. La Vierge de Quellyn est du reste conçue dans un tout autre goût. Le Christ envisage la noble Israélite avec une égale émotion et lui tend les bras. Derrière elle, deux anges adultes, tous deux d'une exquise beauté, paraissent attendre ses ordres; l'un de ces esprits célestes essaie même d'appeler l'attention de Jésus. L'âne biblique, soigné par d'autres messagers divins, se repose de ses fatigues. Dans le ciel et dans la verdure folâtrent des anges, qui ont la même taille que le Christ, gracieux enfants portés sur des ailes légères. Tous ces personnages, les arbres, la fontaine sont agencés avec un goût parfait. Le coloris, sombre et transparent à la fois, comme l'exigeaient le moment où la scène a lieu et les nécessités de la peinture, unit la vigueur à la lînesse, la douceur à l'éclat.

Je ne professe pas une moindre admiration pour le tableau que possède l'église Saint- Jacques, à Anvers. Il figure saint Roch soigné par deux anges. Epuisé de douleur et de lassitude, le jeune homme se repose sur un tertre, où il appuie une de ses mains ; l'autre est soutenue par un bâton de voyage, dont l'extrémité inlerieure porte contre le sol et l'extrémité supérieure contre le haut de son bras. Il a la tête légèrement inclinée, dans une attitude mélancolique. Sa pâleur, ses yeux, ses traits fatigués attestent de longues et cruelles souffrances ; il regarde le ciel avec une résignation douce et triste, avec un sentiment de piété plus fort que le malheur. Ses beaux che-

.1i'2 ÉRASME OUELtYxN LE VIEUX.

veux flottent amplement sur ses épaules. Il peut du reste passer pour l'image du peintre, tant il lui ressemble. Un des anges adultes qui le soignent, s'apprête à le soutenir dans sa défaillance ; l'autre achève de panser la plaie de sa jambe. Ils sont tous les deux remarquables par la grâce de leurs formes, tous les deux posés d'une manière charmante. Aux pieds du jeune martyr est couché le fameux chien, qui a donné lieu à un dicton populaire. Sur la tête de saint Roch planent trois petits anges, l'un desquels porte une banderole avec cette inscription latine : Eris in peste Patronus; les deux autres tiennent dans leurs mains un pot d'onguent, couvert d'une épigraphe que je n'ai pu lire. Une forêt sombre et mystérieuse compose le fond du tableau. La couleur fine, intense, brillante et veloutée n'est pas celle de Rubens : elle a un caractère spécial, un charme irrésistible. Le dessin vaut le coloris, et l'habileté de la composition ne mérite pas moins d'éloges que le dessin. On aurait peine à grouper dans un même espace plus de séductions pour l'esprit et pour les yeux.

Ce tableau porte la signature du peintre : E. Quellinus, et le millésime de 1660. Il fut sans le moindre doute exécuté à propos de la peste qui décima la population anversoise pendant trois années consécutives; ses ravages commencèrent en 1658 et se ne terminèrent que dans les premiers mois de 1661. Elle donna occasion de peindre plusieurs morceaux analogues, demandés à tel ou tel artiste et à Quellyn lui-même. Nous décrirons tout à l'heure un de ses ouvrages, une toile considérable qui date de cette époque funeste. Mais avant d'en parler, nous croyons devoir expliquer la scène du chef-d'œuvre exposé à Saint-Jacques : peu de personnes en comprennent le sujet. L'histoire de saint Roch, autrefois si po-

pulaire et si connue, est maintenant presque oubliée, car le temps emporte d'une aile légère les traditions et les souvenirs : l'amateur de tableaux éprouve donc un certain embarras devant les épisodes tirés de cette naïve et sombre légende.

Saint Roch vint au monde près de Montpellier, en 1296, et était issu de nobles parents. Le jour de sa naissance, on remarqua sur sa poitrine une petite croix rouge, et sa mère Libéra, le jugeant consacré à Dieu par ce signe extraordinaire, prit un soin tout particulier de son éducation. Dès qu'il fut sorti de l'enfance, il conçut la même idée : aussi nous dit-on qu'il agissait perpétuellement en vue du Seigneur. Mais cette ardente piété ne revêtit pas chez lui la forme habituelle ; il ne s'enferma pas dans un cloître, ne chercha point le recueillement et l'extase dans la solitude. Il voulait imiter les vertus actives du Rédempteur, marcher humblement sur ses traces, répandre partout les bienfaits d'une charité inépuisable.

Ayant perdu son père et sa mère avant l'âge de vingt ans, il se trouva possesseur de grandes richesses en biens fonds et en argent. Il suivit aussitôt le conseil donné par le Christ au jeune homme qui lui demandait : « Que faut-il faire pour être sauvé? » Tout ce que la loi lui permettait de vendre, il le vendit, afin de soulager les malheureux et d'accroître les ressources des hôpitaux. Il confia ensuite à son oncle l'administration des terres inaliénables, prit un costume de pèlerin et s'achemina vers Rome. Lorsqu'il atteignit Aquapendente, la peste désolait la ville et les alentours : les rues étaient encom° brées de malades et de mourants. Saint Roch alla droit à l'hospice, où il offrit de soigner les indigents attaqués

m HKAbMi: QUELLY> Li: VlliUX.

par le iléau.On accepta son héroïque proposition et on ne tarda point à voir son zèle infatigable produire des effets surhumains : il guérissait les pestiférés par ses prières seules, ou en faisant sur eux le signe de la croix. La contagion ayant bientôt cessé, on attribua cet heureux événement à son influence : sa jeunesse, sa beauté, son courage et sa douceur, la piété qui respirait dans toutes ses actions, lui donnaient l'apparence d'un être céleste.

Saint Roch, frappé des résultats qu'il venait d'obtenir, se crut spécialement favorisé du Très-Haut. Ayant donc appris que la peste désolait la Romagne, il y courut se dévouer au service de malades, dans les villes de Cesena et de Rimini. Ce fut ensuite le tour de Rome; pendant trois années, il y prodigua ses soins aux plus pauvres gens, à ceux qui paraissaient dénués de tout autre secours. Il exprimait constamment dans ses prières le désir que le Seigneur le trouvât digne de perdre la vie, comme un martyr, dans l'exercice des fonctions qu'il s'était volontairement imposées; mais, pendant longtemps, le ciel n'exauça point son vœu. On eût dit qu'un pouvoir surnaturel le protégeait contre les périls qu'il cherchait et bravait sans cesse.

Quelques années se passèrent ainsi. L'homme pieux allait de ville en ville. On le rencontrait dans tous les endroits où régnaient la peste et la désolation, et la grâce d'en haut le suivait partout. Il se rendit enfin dans la cité de Plaisance, que ravageait une épidémie affreuse et d'une espèce nouvelle. Ayant offert, suivant son habitude, de soigner les malades. Dieu lui accorda l'épreuve qu'il sollicitait depuis longtemps.

Une nuit, pendant qu'il remplissait à l'hôpital son généreux office, accablé de fatigues et de veilles, il sentit

ÉRASMK QUELLYN LE VIEUX. 345

ses genoux fléchir et tomba évanoui sur le sol : quand il reprit connaissance, la contagion l'avait frappé ; une fièvre ardente le dévorait, et un horrible ulcère perforait sa cuisse gauche. Sa douleur était si insupportable que, malgré ses efforts pour se contenir, il jetait les hauts cris. Afin de ne pas importuner les malades, il se traîna jusque dans la rue; mais les sergents ne lui permirent point d'y rester, craignant qu'il ne répandît des émanations pestilentielles autour de lui. Saint Roch montra une douceur toute chrétienne; appuyé sur son bâton de pèlerin, il gagna péniblement une forêt déserte, située près de la ville, et se coucha sur le gazon, bien persuadé qu'il allait mourir.

Mais Dieu ne l'abandonna pas ; privé de tout secours, de toute sympathie humaine, un protecteur invisible étendit la main sur lui. Le malade possédait un petit chien, qui l'avait fidèlement suivi dans ses pèlerinages : ce chien allait tous les jours à la ville et eu rapportait un pain qu'il tenait dans la gueule, sans qu'on pût savoir comment il se le procurait. Un ange, descendu exprès du ciel pour soigner le jeune enthousiaste, le fortifiait par ses consolations, lui rendait mille services et ne le quitta que lorsqu'il fut guéri. Dès que saint Roch eut la force de marcher, il reprit le chemin de la France, joyeux d'avoir connu ces maux salutaires, qui procurent à l'homme une éternité de bonheur.

Parvenu près de Montpellier, dans le bourg qui l'avait vu naître et dont les habitants étaient ses vassaux, personne ne le reconnut, tant les douleurs et la fatigue l'avaient changé. La peur et l'inquiétude régnant dans tout le pays, où la guerre multipliait les périls, saint Roch fut arrêté comme espion et mené devant le juge

de la ville. Ce juge était son oncle paternel, qui ne se rappela point ses traits et donna Tordre de le conduire en prison. Croyant que Dieu voulait encore le mettre à répreuve, le pieux voyageur garda le silence ; au lieu de dire son nom, de raconter ses aventures, il accepta l'injuste condamnation et se laissa enfermer dans un cachot. Personne ne prenant sa défense, et lui-même remettant sa cause à la volonté du maître souverain, il supporta cinq ans les afflictions de la captivité. Il éprouvait l'amère jouissance que le chrétien cherche dans la douleur, et de célestes visions ranimaient par instants son courage. Un matin que le geôlier lui apportait sa ration habituelle d'eau et de pain, il fut surpris de trouver l'humide cellule pleine d'une lumière éblouissante : le martyr avait cessé de vivre, et près de lui gisait un parchemin où brillait son nom suivi de cette phrase : « Tous ceux qui seront atteints de la peste et qui imploreront saint Roch, le serviteur de Dieu, seront guéris par son influence. » Quand on apporta cet écrit à son oncle le juge, il fut saisi de douleur et de remords : il versa des larmes abondantes et fit ensevelir honorablement son neveu, que chacun invoque depuis ce temps, lorsqu'un mal mystérieux frappe les nations et accélère le travail de la mort D'après l'opinion commune, saint Roch finit ses jours en 1327, dans sa trente-deuxième année.

Cette légende, où le stoïcisme chrétien a pris une de ses formes les plus violentes, les plus inhumaines, puisque le héros y souffre volontairement une captivité meurtrière, inspira aux artistes flamands du xvii* siècle un assez grand nombre d'ouvrages. Rubens y puisa

* Légende dorée, par Jacques de Voragine. Sacred and legendary art, by M^^ Jameson.

les sujets de cinq tableaux et d'une esquisse. Sa magnifique peinture d'Alost est célèbre et l'abondance de ses chefs-d'œuvre nous a seule empêché d'en faire mention. Elle représente saint Roch implorant Dieu pour les pestiférés, qui agonisent dans le bas de la toile. C'est une œuvre supérieure, où brillent toutes les qualités du grand coloriste Son élève a lui-même tracé plusieurs fois l'image du charitable pèlerin. Un magnifique tableau gravé par Jacques NeefTs, nous le montre sur les nues, avec les autres saints qui passaient pour protéger contre les épidémies, Hadrien, Antoine, Nicolas et Sébastien ; ils prient Dieu de secourir les pestiférés que l'on voit au-dessous d'eux, leur adressant des supplications. Maintes victimes jonchent le sol, d'autres malheureux s'affaissent, énervés par le fléau qui les ronge intérieurement. Une femme mourante, tombée sur les cadavres, tourne vers le ciel des regards pleins d'une expression pathétique. Les formes des corps, les types des visages, les attitudes, les draperies sont d'une élégance peu commune, séduisent la vue et charment l'imagination.

Parmi les beaux ouvrages de Quellyn, nous devons mentionner la représentation de la Cène, qu'on voit à Notre-Dame de Matines. Le repas a lieu dans un portique sans plafond : un entablement soutenu par de hautes colonnes se dessine sur des arbres majestueux et sur l'outremer du ciel. Un double escalier avec des balustrades, qui occupe tout le devant de la toile, conduit

1 L'église de Saint-Martin d'Alost renfermait encore deux morceaux d'environ trois pieds de large sur deux pieds et demi de hauteur, placés près du tabernacle : l'un figurait le saint pansé par un ange, l'autre son emprisonnement. Ces trois tableaux, peints pour une confrérie de marchands, furent payés 8Q0 florins. Mensaert, Lq Peintre amateur et curieux, tome II, p. 5.

348 ÉRASME QUELLYN LE VÏECX.

A^ers la plate-forme, où sont assis le Rédempteur et les apôtres. Rempli d'une vive émotion, saint Jean croise ses mains sur sa poitrine, tandis que Jésus consacre le pain emblématique. Judas se lève pour quitter la table et aller trahir son maître, car c'est là un de ces projets qui donnent de l'activité aux lâches. Les têtes nobles et intelligentes des autres disciples n'expriment que des sentiments généreux, comme celles du Christ et de l'apôtre bien-aimé. Un de ces futurs propagateurs de l'Evangile, qu'on aperçoit sur la droite, debout et drapé dans un manteau bleu, étonne par l'imposante énergie de ses traits : sur cet admirable visage brillent toute la ferveur, toute l'héroïque intrépidité des martyrs, qui, abandonnant leur corps aux bourreaux , paraissaient oublier la souffrance au milieu de leurs visions extatiques, ou la dominaient par leur enthousiasme et la force de leur volonté. Je ne crois pas que Yan Dyck ait rien fait de mieux. Un jeune serviteur qui porte, sur le premier plan, deux vases de cuivre attachés à un fléau, soutiendrait la comparaison avec les plus charmants personnages de Raphaël. Ce simple domestique a une noble tournure et une tête idéale, une beauté de formes, dignes d'un Renaud ou d'un Tancrède. L'origine fiamande du peintre se révèle néanmoins par quelques traits; ainsi, une belle nappe damassée couvre la table et des pots somptueux y rutilent près de verres élégants. Le dessin a beaucoup de fermeté, l'exécution générale une vigueur peu ordinaire, le coloris tout le charme et toute la vivacité de la palette anversoise. Les ombres étant d'ailleurs plus claires que dans les autres tableaux de Quellyn, l'œuvre y gagne en harmonie \

' Descamps attribue cette image de la Cène à Jean-Érasme Quellyn ie

ERASME QUELLYiN LE VIEUX. 349

C'est encore une production admirable que le Christ sur le Calvaire, placé dans l'église Saint-Nicolas, à Gand. Attaché au poteau infâme, le divin martyr regarde le ciel avec un sentiment de douleur et de résignation merveilleusement exprimé. Quelle belle tête que celle de la Madeleine et quelles larmes tragiques tombent de ses yeux, tournés vers le Rédempteur souffrant ! La désolation de la Yierge, de Marie Salomé, prouve aussi que la main de l'artiste frémissait pendant qu'il exécutait ce tableau. Pour saint Jean, son affliction, parvenue aux dernières limites, ne pourrait s'accroître sans le plonger dans cette torpeur, où l'homme perd jusqu'à la conscience de lui-même. Les divers personnages sont trèsbien agencés, très-habilement drapés. La toile est sombre, parce que le soleil s'éclipse, mais toutes les formes demeurent nettes et distinctes dans ces ténèbres savajites. La couleur chaude, vive et harmonieuse, séduit, fascine les reo^ards. Il serait malaisé de mieux faire.

Une toile conservée dans l'église du Sablon, à Bruxelles, nous fournira encore des traits caractéristiques pour spécifier la manière de Quellyn le vieux. Elle représente la mort de sainte Barbe, au pied de la tour qu'elle a fait bâtir avec trois fenêtres : un bourreau habillé en turc vient de la saisir par les cheveux et s'apprête à lever son épée nue pour la décapiter. La malheureuse ne pouvait fuir, car un nègre tient le bout d'une corde dont on l'avait liée. Quelle est cette femme à genoux, qui implore la grâce de la noble fille? Est-ce une de ses compagnes? Ne serait-ce pas plutôt sa mère, car elle semble avoir longtemps supporté la dure épreuve de la

fils ; mais sur quelles preuves? Elle me paraît être complètement dans le style fin père.

vie ? L'exécuteur doit alors être le père même de la patiente, la bêtise et l'esprit de routine méconnaissant tous les droits, tous les devoirs, tous les sentiments de la nature, quand les idoles du passé menacent ruine, quand les vieilles folies ont besoin de secours. Deux légionnaires regardent la scène dramatique, pendant qu'un petit ange sort des nues avec une palme et une couronne.

Ce tableau bien ordonnancé, où règne un goût parfait, s'écarte un peu du système de Rubens. La terre et le ciel occupent plus d'un tiers de la toile, circonstance que Pierre-Paul eut soigneusement évitée. La sainte a une belle chevelure blonde et des traits charmants : il faut toute l'imbécilité d'un fanatique pour mettre à mort une si aimable personne. Ni elle, ni les autres acteurs n'ont l'exubérance de formes qu'aimait tant le chef de l'école anversoise. Le dessin est plus tranquille, moins ample et moins flottant. Quoique brillante et harmonieuse, la couleur atteste aussi plus de retenue : elle n'offre pas cette juxtaposition de teintes éclatantes, que l'on observe dans les ouvrages de Rubens. Pour les ombres, j'ai déjà eu l'occasion de dire qu'Érasme Quellyn aimait à leur donner beaucoup de vigueur. Dans le Martyre de sainte Barbe et dans les autres tableaux de ce peintre, tout annonce l'homme réfléchi, calculant ses efléts, ménageant ses moyens : on n'y voit que le strict nécessaire, les costumes exceptés, qui pèchent quelquefois par surabondance. Les attitudes sont vives, dramatiques, mais n'ont pas la fougue que leur eut donnée Pierre- Paul. L'exécution est en général plus tranquille et plus sobre, sans jamais manquer de verve.

Un tableau que renferme la même église, sali, couvert de poussière, relégué dans un coin, pourrait égale-

ment être dû au pinceau d'Erasme. Il nous montre une sainte qu'un prêtre païen met en demeure de sacrifier à une idole et qui en détourne les yeux, pour les diriger vers le ciel, d'où tombe un rayon inspirateur et consolateur. Debout derrière elle , un personnage lui touche l'épaule de la main gauche et lui montre énergiquement de la droite quelque objet placé hors du cadre, probablement le bourreau qui doit l'exécuter, si elle s'opiniâtre à faire preuve d'intelligence. Deux spectatrices, dessinées dans le goût de Rubens, examinent la scène avec le regard curieux , attentif, scrutateur, que Pierre-Paul rendait si bien. Cette page a tous les caractères de la précédente, composition habile , sobriété dans les efléts , attitudes expressives, gestes animés sans hyperbole, couleur juste et vigoureuse sans être voyante. La figure de la sainte exprime à la fois le courage et la douleur : elle a besoin du rayon qui frappe ses yeux pour braver les angoisses de la mort ^

Quellyn ne traitait pas les sujets pieux avec le laisseraller, avec la capricieuse indiflérence de son maître. Quoiqu'il eût enseigné la philosophie, une dévotion profonde l'exaltait, l'entraînait même dans le monde mystérieux de la poésie fantastique. Tout homme qui se préoccupe fortement d'idées abstraites, franchit bientôt les bornes de la réalité : il monte, il monte insensiblement jusqu'à la sphère des rêves et des symboles. Le

1 Je crois aussi de Quellyn le vieux un beau travail que l'on voit dans l'église de la Chapelle, à Bruxelles, et qui représente saint Augustin oflrant à Dieu un cœur enflammé, symbole de sa foi et de son amour. Cette idée mystique est bien conforme au goût d'Érasme; l'exécution d'ailleurs rappelle complètement sa manière. Un barbouilleur a tracé au bas de la toile une image du purgatoire, qui cache peut-être la signature.

dogme chrétien amène surtout ce résultat par son spiritualisme exclusif, par son élévation morale; une doctrine qui nous éloigne sans cesse de la vie actuelle, pour tourner notre esprit vers un Dieu incompréhensible, vers Satan, les anges, le paradis, l'éternité, produit à coup sur une ferveur ascétique, jette la pensée dans la contemplation de l'intini : l'Ame habite dès lors une région surnaturelle, où elle se croit en rapport immédiat avec le Créateur, où elle se figure être environnée de miracles. La secte des gnostiques révéla cette tendance du catholicisme, dès les premiers temps de FEglise. Inspiré par sa foi et parles prêtres (ju'il fréquentait journellement, Quellyn tomba dans l'allégorie, dans les emblèmes, dans les images de ])iété, dans les illustrations délivres dévots. En [(VM , Rubens avait dessiné un frontispice pour les œuvres complètes de Juste Lipse ; en 1656, Erasme décorait de la même manière L Année spirituelle, que publiait Juan de Palafoxy Mendoca, évêqued'Osmaet membre du conseil privé La gravure représente un enfant que son bon ange tient par la main, en lui montrant le ciel, tandis que Belzébuth lui saisit la jambe; plus bas , des têtes de damnés rôtissent dans le feu. Quellyn employa son talent à orner d'autres productions analogues.

Il ne faut pas croire que ces tableaux mystiques soient dénués de valeur : ils ont au contraire un charme spécial. L'un d'eux pare encore l'église Saint-Pierre, à Gaiid, église presque isolée, bâtie sur le haut d'une colline vers la tîn du wii* siècle, mais déjà noircie par le temps; la position quelle occupe en éloigne

ÉRASME yUELLYN VIEUX. .'i5;>

tous les bruits des grandes villes : les pas du sacristain dans le monument désert et le murmure du vent sous les hautes arcades, en troublent seuls le poétique silence. Contre une des grandes parois, au milieu d'une pénombre qui porte h la rêverie, se déploie une toile spacieuse : Le Triomphe de la Iklujionchrélieniie. L'œuvre est conçue, exécutée avec grâce, et Ibrnie une des plus channantes allégories que l'on puisse trouver. Assise sur un char splendide et tenant en main l'ostensoir, la fille du Messie avance malgré tous les obstacles. Debout derrière elle, un ange adulte lève une luitre dont il va la couronner; d'autres anges conduisent les chevaux; les roues du véhicule foulent le corps de l'Envie ; l'Ignorance el la Sottise, chargées de liens, sont (rainées à l'airière. Hélas! il est plus facile de les enchaîner sur un tabloai/ que de les combattre dans la vie réelle ! La jeune doctrinaire a un type, des formes, une tournure vraiment exquises. Je dirai même qu elle est trop séduisante. Ou se laisserait volontiers convertir par elle, si elle daignait vous écouter à son tour. Ce n'est pas sur un char de triomphe que l'on désirerait la voir, lui parler, mais ailleurs, loin des regards, sous les discrètes avenues d'un jardin monastique, ou dans l'ombre périlleuse d'une cellule. Cette tête ravissante et ce beau corps vous font oubher qu'on est devant un syndjole, devant le songe gracieux d'un artiste. Les anges, l'Envie, l'Ignoranee, la Sottise, les chevaux, tous les accessoires sont dignes de cette aimable triomphatrice. La couleur est malheureusement un peu sombre : une teinte ardoisée, qui règne dans tout le tableau, nuit à l'eftet d'ensemble. Elle contraste avec l'expression générale, qui égaie par sa sérénité.

:î54 Érasme quellyn le vieux.

L'é«;lise Saint-André, à Anvers, possède une toile du même genre. Elle nous Tait voir un ange gardien protégeant son pupille contre les séductions du monde. Le céleste guide avance le bras qui porte son bouclier, pour mettre le jeune homme à l'abri derrière ce rempart. Tendant la main droite vers lui, le néophyte inquiet se penche de son coté. Son visage annonce un caractère honnête, docile, pieux et craintif. La volupté, sous les traits d'une femme mondaine, le tire par le bras gauche; l'Amour a tendu son arc et le vise pour lui lancer une flèche ; la Gloire ou, si l'on aime mieux, l'Ambition lui ofl're un diadème royal et une couronne de lauriers. Audessus de ces trois personnages, un démon qui vole dans l'air et que fait ressortir une nuée obscure, tient un serpent qu'il va jeter sur le catéchumène. L'exhaussement de terrain, où sont placés le jeune homme et son défenseur, présente par devant la forme d'un visage monstrueux , qui vount un ruisseau de feu liquide : c'est une image emblématique de l'enfer, dans le goût des peintres allemands.

L'ange gardien forme la partie capitale de l'œuvre : sa pose élégante et noble, ses beaux traits, son abondante chevelure bouclée lui donnent vraiment l'apparence d'un être céleste. Dans son regard brille une colère profonde, mais digne et contenue, d'un caractère éminemment traifique. Un rayon, qui glisse entre les nuages, éclaire le divin guerrier. Le jeune suppliant et l'Amour ont aussi des formes admirables. En dessinant la Volupté, l'Ambition et le messager de l'enfer, Quellyn a traduit la laideur morale par la laideur physique : la seconde personnilication , chose remarquable, offre une grande similitude avec Marie de Médicis, type fâcheux dont Ru-

bens ne put jamais délivrer son imagination et qu'il transmit à ses élèves, comme le prouve le tableau de l'église Saint-André.

Cette composition n'a pas la froideur habituelle des allégories. La netteté du sujet, la lutte dramatique des personnages, le mérite du travail, lui donnent un air vivant et excitent l'intérêt du spectateur. L'œuvre a dans son ensemble un charme fantastique; elle transporte tout à coup l'esprit dans le monde des idées, de la mythologie chrétienne, et produit l'effet d'une légende. La couleur, sans étonner par une force ou une suavité (ixtraord inaire, témoigne en faveur du maître et flatte les yeux. Peint pour l'autel des saints Anges, ce tableau porte une signature couiplète : E. Qucllinm fec. anno 1667, œtat. suw 59.

Si Quellyn a su animer, rendre agréables de pareils motifs, c'est qu'il possédait une imagination pleine de grâce et de poésie : ses tableaux font quelquefois penser aux ballades septentrionales, aux récits de la veillée, aux contes ])o|)ulaires. Tel est celui qui représent(i le ménage de saint Joseph. Devant une cheminée où se dressent de grands chenets flamands, la Vierge est assise dans un fauteuil d'osier, comme une simple mère de famille; et pourtant des rayons divins entourent sa tète, font une couronne lumineuse à son fils! Le jeune Emmanuel dort sur ses bras, tout emmailloté. Un petit ange suspend par les deux coins un lange devant le feu, pour qu'il sèche : près du foyer, on aperçoit un vase plein de bouillie, dans lequel trempe une cuiller. Un autre angelet bat les oreillers du Christ et met en ordre son berceau. Tenant un ciseau et un maillet, saint Joseph s'appuie sur le dossier du fauteuil et semble parler à la

356 i;ras.\ik (jlellyn i.e vikux.

Vierge qui l'écoute. Ne dirait-on point un épisode des vieux contes publiés par révétjue Percy et Clément Brentano ?

Toutes les fois qu'on célébrait dans la ville d'Anvers (piel([ue remarquable événement politique, c'était Erasme Quellyn qu'on cbargeait soit de dessiner, soit de peindre les arcs de triomphe, décorations en plein air et autres témoignages vrais ou supposés de l'opinion publique. Il avait pour aide Gaspard Gevaerts, le neveu de Rubens, (jui s'empressait de hii fabriquer des inscriptions, devises, chronogrammes et autres sornettes, en vers latins. Ce digne auxiliaire avait rempli les mêmes fonctions auprès de son oncle. Né en 1591 d'une sa^ur de Pierre-Paul, il étudia la jurisprudence, fut nommé secrétaire de la ville en 1620, puis conseiller et historiographe du roi d'Espagne, C'était un homme très-laborieux, qui connaissait à fond les langues anciennes, l'histoire et les diverses littératures, l'archéologie et la numisïnatique. Ayant suivi les cours de l'Uinversité de Paris, dans sa jeunesse, il avait composé sur les bords de la Seine plusieurs morceaux de circonstance. Louis XlTl lui envoya un présent; les archiducs Albert et Isabelle, le prince-cardinal Ferdinand, Léopold-Guillaume, Don Juan d'Autriche et le roi Philippe IV lui témoignèrent une constante faveur; Christine de Suède le visita et lui offrit une chaîne d'or; Louis XIV, dont il avait chanté le mariage avec l'Infante d'Espagne, ne devait pas se montrer moins généreux à son égard. Le 21 juin 1663, Colbert lui adressa la lettre suivante :

* Ce tableau a été gravé au burin par Van der Boes,

Monsieur,

Votre nom n'est pas seulement illustre parmi les érudits de France et leur approbation n'est pas la seule récompense de vos veilles ; le roi lui-même, qui connaît votre mérite et la perfection de vos ouvrages, a voulu vous donner une marque particulière de son estime ; d m'a donc chargé de vous faire parvenir avec ce bille l la lettre de change ci-incluse, pour vous mieux assurer de sa bienveillance et de sa protection. Il ne pouvait m'exprimer un ordre auquel il me fût plus agi'éable d'obéir; je serai toujours charmé, quand s'oiïrironl à moi des occasions pareilles de vous témoigner , Monsieur, que je suis votre très-humble et très-dévoué serviteur \

COLBEKT.

C'était Chapelain qui lui avait fait obtenir cette grâce, en tournant vers lui l'attention du ministre, et en le rappelant au souvenir du roi. 11 lui écrivit, le même jour que Colbert, une lettre honorable pour la Fi'ancc et pour son gouvernement , comme pour le citoyen étranger qu'elle concernait .

Monsieur,

Grand admirateur de votre érudition dès ma j)lus tendre jeunesse, ayant lu avec un extrême profit les ouvrages publiés par vous , pendant ([ue vous étiez en France, sachant d'ailleurs combien vous affectionnent tous les gens instruits et en particulier Monsieur le Président de Mesme, j'ai eu l'iieureuse occasion d'expliquei'

* Papebrochius rapportant cette lettre en latin, nous avons été obligé de la traduire, aussi bien que la suivante.

358 KRASME QUELLYN LE VIEUX.

votre rare mérite à monsieur Colbert , surintendant des Finances, qui, ayant observé chez le Roi le désir de témoigner son estime h vos pareils, n'a cessé de Tentretenir dans cette résolu hon et a finalement reçu l'ordre de l'exécuter, ordre qu'il s'est empressé de vous faire connaître par une missive accompagnée d'une lettre de change. L'une et l'autre doivent vous causer un grand plaisir ; ce sont des effets de votre renommée, que couronne ainsi un témoignage d'autant plus honorable qu'il vient de plus haut. Je crois avoir assez compris les intentions de Sa Majesté, pour vous dire (pi'elle ne vous envoie pas ce présent comme h un homme dans le besoin, car elle sait que la fortune ne vous a pas maltraité, mais comme une preuve de l'estime que lui inspire votre érudition. Vous apprécierez sans le moindre doute à sa juste valeur cet acte de bienveillance, et votre réponse à monsieur Colbert lui montrera dan^ peu combien a ous êtes reconnaissant d'un procédé aussi généreux, d'une faveur aussi spontanée. Pour ce qui me regarde, il me suffira que vous m'en ayez quelque obligation et me réputiez, ainsi que je veux toujours l'être,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Chapelain.

Où sont de nos jours les rois et les ministres, qui, pour se faire honneur, traitent avec de pareils égards la science et le talent ?

Parmi les occasions importantes où le neveu et le disciple de Pierre-Paul associèrent leurs efforts, nous nous contenterons de citer l'entrée solennelle à Anvers du marquis de Castelrodrigo , nommé gouverneur des Pays-Bas espagnols, les noces de Louis XIV et de Marie-

Thérèse, la mort du roi Philippe IV. En ces trois circonstances, Erasme Quellyn exécuta de vastes compositions, où Ton voyait non-seulement les portraits en pied des personnages, mais certains épisodes de leur vie retracés par le pinceau, une multitude de ligures symboliques placées dans des niches, sur des pilastres, sur des frontons, et une quantité de devises. Toutes les trois ont été gravées : la seconde porte pour titre : Theatrum Pacis Hispano-GalUcœ, XV calend. ApriL Antverpiw amo MDCLX promulgatce. Le cénotaphe du roi d'Espagne et son tableau mortuaire furent le dernier travail qui occupa simultanément l'historiographe et le peintre. Gevaerts mourut bientôt après, le 23 mars 1606, d'une blessure qu'il s'était laite à la jambe : il était âgé de 72 ans, mais aurait pu vivre longtemps encore, sa santé n'ayant jusqu'alors éprouvé aucune altération \

Les dédicaces des estampes burinées de son vivant d'après ses tableaux, prouvent qu'il fréquentait la meilleure société, comme Rubens, Van Dyck, Teniers et Snyders.

Je suis persuadé qu'un grand nombre de ses ouvrages sont attribués à Van Dyck ; mais une étude quelque peu intelligente permettrait de les lui restituer et en ferait découvrir bien d'autres que l'on n'a pas débaptisés : un homme si laborieux, qui a vécu si longtemps, a dû beaucoup produire. Je fus agréablement surpris, l'année dernière, d'apercevoir un tableau de sa main que je ne cherchais pas. Il décore, à Anvers, une chapelle située

* « Superfuit autem usque ad annum abhinc sextum, seculi sexagesimum sextum. » Papebrochius, t. V, p. 202. — « Die xxiii Mardi defunctus anno LXXII setatis, ad extremum usque spiriturn sibi prsesens, etc. Ibid.^ tome V, page 276.

oCO tU VSMK UI ELLYN I I- MIX'X.

jur< do riiolcl (lu ;;ouvoriieinent provincial , chapelle loiijours ouverte , contraireiueui à l'usaj^e barbare et aiUicIirélieu de fermer les églises (|uaiul on n'y célèbre pas les oilices, usa<;e rigoureusement observé en Flandre. Comme si la maison de Dieu ne devait pas être perpétuellement accessible aux lidèlesl Ce qui me l'rap])a d'abord dans l'univie de Quellyn, ce fut son excellente couleur, liiKs intense, harmonieuse, idéale, rénnissant toutes les (|ualités. Le morcean rej)résente une Sainte Famille. La Vierge n'(st pas belle sans doute, malgré son air intelligent (M bienviMllant ; mais son long nez, ses gros yeux me font croire qu elle nous retrace quel([ue dann^ de l'époque. S'il n'avait subi une influence particulière, Quellyn aurait choisi un autre type, car la nature lui avait donné un goût exquis. Saint Joseph, le Rédempl(Mir et le petit ange (jui olfre à sa mère des fruits dans un plat, ne sont pas moins admirables de dessin que de C(doris. On trouverait avec peine un plus beau corps d'enfant que celui de Jésus, gras, blanc, potelé; sa tète vivante et robuste achève d'en faire le digne représentant du Fils de i'Iîomme. Quel re^gard aninïé, svm])athi([U(i l'ange adresse à Mai'ie ! De (pielles nobles formes l'artiste a su revêtir saint Joseph ! Sa belle ligure méridionale, au teint basané, s'encadre de cheveux noirs : son expression est à la fois grave, intelligente et affectueuse. Les draperies, jetées avec goût, n'accablent point les personnages de leur volume hyperbolique. Enfin, ces personnages étant eux-mêmes groupés de la façon la plus heureuse, tout concourt à exciter l'admiration. Aussi le peintre a-t-il signé l'ouvrage en grosses lettres ' .

» Le musée d'Anvers ne possède de notre artiste que deux tableaux inférieurs, qui ne permettent pas d'apprécier son mérite : il serait fâcheux qu'on

ÉKASME OUELLYN LK VIEUX. liGl

Nous avons insisté longuement sur Quellyn le vieux, parce que c'est un peintre à peu près méconnu. La plupart des critiques et amateurs ne savent même pas son nom. Rathgeber, si patient d'ordinaire et si exact, ne s'occupe point de lui. Cherchez dans ces descriptions des musées, des cabinets, des tableaux d'é^ulise que traceni les voyageurs, Quellyn est absent. Chost* incompréhensible, merveilleuse et découra^^eante pour les artistes! Lu homme d'un pareil talciil n'a lixc l'attentitui de pres(|ue personne! Depuis deux siècles bientôt, il n'a [»a> trouvé dans toute l'Europe un intelligent admiraleur, on n'a pas écrit une seule li^une pour le l'aire appréciei' ( unnne il le nub'ite !

le ju^'eAt d'après ces deux loiU:s, plus accessibles que les autres. Le n° 283, représentant un miracle de saint llu^dies, évoque de Lincoln, a cependani lin aspect mystérieux d'un eiïet assez poétique. Dans un jardin sombre, parmi les ruines d'un temple païen que la lune éclaire, le pieux ésèqu»ressuscite un enfant : de la gaucbe, il porto un calice d'où sort le pelil Jésus; de la droite, il bénit le. cadavre pour lui rendre la \ie. l ne lumière. étrani,fe, frappant le visaire et la poitrine du saint, lui donne l'air d'une apparition.

L'éj^Mise Saint-Sauveur, à IJruj^cs, contient deu\ belles paj^a-ï, d'KraNnie : l'une représent(t une scène mystique , où saint Augustin lav»^ les pieds de .lésus; l'autre, le docteur méditant sur le mystère de la Trinité. On attribue encore aux pieux coloriste une toile de la même église, figuranl saint Antoine de Padoue, qui fait agenouiller un àne devant le Saint Sacrement.

L'église Saint-Quentin, à Louvain, renferme aussi une composition d'Érasme, signée et datée de Ititio; elle nous montre la Viergiî tenant l'Knfant-Diei) dans ses bras et écrasant la tète du serpent; au bas, saint .loacliim et sainte Anne ; au fond, dan^ l»i lointain, Adam et Kve cbassés du [laradis.

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