‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 22 sur 58 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Autres élèveN de Rubeiin.

Jean van Hoeck. — Oubli dans lequel il est tombé depuis sa mort. — Succès qu'il obtint de son vivant. — Ses admirateurs veulent qu'il se fixe en Italie. — 1/empereur Ferdinand 11 l'attire à \ ienne. — L'archiduc Léopold le ramène dans les Pays-bas, où il meurt. — Magnifiques tableaux qui nous restent de lui, — Gravures d'après ses œuvres. — Théodore VAN Tm'LDEN. — 11 naît à lîois-le-Duc, mais vient fort jeune étudier sous les yeux de Riibens. — Ses voyages en France. — Il exécute également bien les tableaux d'histoire et les tableaux de genre. — Il se marie à Anvers. — Ses vitraux. — Il retourne eu Hollande sur ses vieux jours. — Abraham van Diepenbeck.. — Sa biographie. — Sa manière. — 11 dessine et peint beaucoup d'images pour les congrégations.

Comme Érasme Qiiellyn le vieux, Jean van Hoeck me semble un peintre supérieur, qu'on a injustement laissé tomber dans l'oubli. Chez un peuple sans littérature et sans critiques, bien des hommes peuvent ainsi périr d'une seconde mort. S'ils n'ont pas un bonbeurpeu commun, il faut que leur renommée traverse, pour atteindre la postérité, des lieux tout à fait stériles et des cbamps couverts de neige. Au moindre accident

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qui récarte de sa route, elle se perd dans ces régions désolées. Partout des ravins, des précipices, des fondrières, partout le silence et le froid de la mort. Personne pour la remettre sur la voie, pour lui tendre la main et la soutenir. Elle se lasse enfin, elle succombe, et la bise, avec son sifflement railleur, étend sur elle un blanc linceul de frimas.

Jean van lloeck fut certainement un des jneilleurs élèves de Rubens, et il obtint pendant sa vie les plus brillants succès. Venu au monde dans la ville d'Anvers, il fut baptisé à l'église Saint- Jacques, le 0 septembre 1598, trois jours a|)rès sa naissance, selon toute probabilité, comme (î'était alors l'babitude * . Son père se nommait Guillaume van Hoeck et sa mère Appoline Janssens : ils étaient l'un et l'autre de très-bonne famille. Ses parents lui firent donner la meilleure éducation ; il familiarisa son esprit avec les sciences et la littérature avant de prendre la palette. Rubens lui enseigna l'art du coloris, sans le détourner de ses études : il avait les mêmes goûts et connaissait par expérience combien le talent profite de l'instruction, du développement de la pensée. Un tableau ne se compose pas seulement de lignes et de couleurs : il y a dans la peinture, comme dans les autres arts, toute une partie morale et intellectuelle d'une extrême importance. Suivant qu'on est plus ou moins éclairé, plus ou moins délicat, on gouverne différemment son imagination et sa main, on choisit d'autres types, on exprime d'autres sentiments, on poursuit d'autres effets. Tous les artistes supérieurs ont l'habitude de

• Tons les biographes le font naître en 1600; le catalogue du musée d'Anvers répète lui-même cette erreur. L'acte de baptême, copié par M. Génard, nous permet de la rectifier.

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la méilitatioli. Lorsqu'il \m{ avoir coiiliaiiee dans son adresse, Van lloeck s'achemina vers l'iudie, en passant par l'Allemagne. A Rome, il véeul solitairement et ne» chercha point à fixer sur lui l'attention puhliqne. Avant d'être une profession, un moyen de gloire ou de fortune, le talent est une jouissance qui fuit les témoins. L'idéal visite dans sa retraite l'homme inspiré, comme ces blanches déesses (jue les anciens se liguraient voir descendre vers eux, dans la imit des hois. Mais les dons naturels de Van Hoeck le trahirent tout à cou]) ; des |)eintres distingués le recherchèrent et un prompt succès le tira d(î l'obscurité. Une foule de cardinaux lui demandèrent des ouvrages, les plus grands seigneurs l'accueillirent, il fiit reçu avec distinction par les sociétés savantes. Selon Corneille de Bie et Papebroeck, il triompha même de la Mionomanie des amateui's, qui gardent pour eux et ne veulent montrer à [)ersonne les œuvres d'élite qu'ils possèdent. i\on-seulement ces farouches collectionneurs le laissèrent examiner les toiles précieuses cachées au fbnd de leurs palais , ils lui ])ermirent en outre de les copier * . Van lloeck cependant ne négligeait pas ses autres études et continuait de dessiner les antiques. On voulait (ju'il se iixAt dans la ville éternelle ; mais l'empereur Ferdinand II lui avait déjà témoigné le désir de l'appelej* près de lui. Notre artiste alla en conséquence habiter l'Allemagne oii il exécuta une foule de productions

* Mullis modis laudalur in Pinacothecà, ut qui cardinalibus, picturtf; nova» veterisque amanlibus, tam gratus Koniœ fuerit, ut nemo esset quin libenter <ii suas rariores picturas exhiberet, non solum spectandas, sed etiam exemplandas, quod aliàs rarô et œgerrimè patiuntur, qui rébus talibus preliuni a rarilate ponunt. Annales antverpienses, ^ages 42 et 43.

On ne sait pas précisément à quelle époque, mais Ferdinand H étant mort le ir> février 1637, Van Hoeck dut partir pour l'Autriche avant cette date.

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jHmr les églises et les châteaux des nobles. Les princes, les électeurs lui demandèrent leur portrait ; on le combla d'honneurs et de richesses. L'aristocratie viennoise souhaitait aussi le retenir en Autriche, mais l'amour du pays natal, les souvenirs de sa jeunesse troublaient par moments les satisfactions qu'il éprouvait sur un sol étranger. Tl avait depuis si longtemps (juitté sa patrie ! La jeunesse brillait dans son regard, quand il avait franchi les Alpes ; maintenant les givres de l'automne comjnençaient à pâlir ses cheveux. En HViT, il partit donc pour la Belgique avec l'archiduc Léopold, qui le nomma peintre de sa maison. A J3ruxelles, presque tout son temps fut pris par les commandes (|uc les amateurs lui adressaient d'Italie et d'Allemagne, de sorte qu'un petit nonjbre de ses travaux restèrent dans le pays. Acclimaté sous un autre ciel, sa gloire et ses habitudes le rattachaient encore aux étrangers. Un long séjour en Flandre lui eut créé de nouvelles relations, mais l'odieuse mort le toucha de sa baguette léthargique et l'endormit du sommeil éternel, avant (ju'il eût pu s'identiUer derechef avec la nation. Il mourut à Bruxelles, en 1(550, trois années seulement après son retour d'Allemagne ^ l'ii de ses derniers tableaux, le dernier peut-être, représentait en buste l'empereur d'Allemagne, Ferdinand lll, couronné par le dieu Mars et par la Paix, suivie de l'Abondance ^. On voit à Malines, dans l'église Notre-Dame, une œu-

^ A. C. MDCL. Hoc eliani auiu» Uruxellis obiit Joamics van Uocck , Antverpiensis pictor, et discipulus llubenii, adinodiim canis sereuissirno Leopoklo, qui euiii, ob iDstiinatioiieiii aitis ab aula Ciosaiea, quaui inultis mollis oriiaverat, reduxit iu Jtelgium. Papebrochias, \. V, p. 42.

On lit au bas de la gravure : Unus inter oraues uiiuimus Joannes vau deii Hoeck, sermissi arcliiducis Leopoldi-Guillielmi Pictor dedicabat MDCL.

Lucas Vorsterroan junior sculpsit.

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vre de sa main, qui représente le Christ mort. Joseph d'Arimathie et saint Jean soulèvent le glorieux martyr pour le porter au sépulcre ; la tète élégante et noble du Sauveur retombe sur son épaule ; sa barbe et sa chevelure noires attestent le long séjour du peintre en Italie. Le corps atout l'abandon, toute la pesanteur d'une enveloppe inerte, ([ui a logé un esprit immortel. Le type, la pose, la tournure de saint Jean sont admirables : où trouverait-on une tète plus expressive, plus dramatique? La vie rayoïme dans ses yeux sombres et attristés. Son compagnon s'ofl're h nous comme un beau, un majestueux vieillard. Croisant les mains, la Vierge regarde son fils avec un sentiment de profonde douleur ti ès bien rendu. Notez aussi le goût, Tintelligence dont Tartiste a fait preuve en choisissant le type de Madeleine : c'est la courtisane émérite, aux gros yeux, à la figure étourdie, qu'un si affreux malheur tire à peine de son calme égoïste. Dans le lointain, on aperçoit un homme qui examine la scène lugubre et une femme qui pleure. La composition pittoresque, l'agencement des lignes et des personnages méritent une complète approbation. Le dessin est pur, net, précis ; les costumes sont abondants, mais drapés avec art. La couleur chaude, vive, intense, harmonieuse, rappelle à la fois les maîtres vénitiens et la palette de Pierre-Paul. Elle forme un admirable compromis entre le Nord et le Sud.

La même église possède un autre tableau de Jean van Hoeck, dont on voit les figures seulement à mi-corps ; il n'étonne pas moins que le précédent par sa rare beauté. Au milieu, Jésus porte sa croix; ses traits sont assez vulgaires, mais une vive douleur lui communique la dignité des sentiments profonds. 11 semble parler à la Vierge,

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qui récoute en joignant les mains avec une tristesse ineffable. Deux bourreaux surveillent et conduisent le Rédempteur; l'un, vu de dos, étale aux regards un torse magnifique ; l'autre , menaçant Jésus , lui fait une grimace d'autant plus hideuse que le peintre lui a donné un type sauvage et bestial. Ce sont bien là les contorsions de visage, le rire affreux, les grincements de dents, par lesquels l'imbécilité, l'esprit de routine, la bassesse qui profite des abus, la calomnie audacieuse et l'orgueil intraitable expriment leur fureur contre les idées nouvelles, contre les protestations du génie et de l'équité. Derrière la Vierge, cheminent sur la voie douloureuse saint Jean et Marie-Madeleine , charmantes figures qui respirent l'attendrissement : le disciple bien-aimé porte la uiain à sa poitrine et la courtisane repentie un mouchoir à ses yeux. Le Messie, en effet, a eu la consolation d'être pleuré, avantage que n'obtiennent pas tous les réformateurs : (îoudjien sont morts, n'ayant entendu autre chose que des paroles de haine, n'ayant vu que des regards méprisants et des fr'onts courroucés! L'exécution de cette page atteste l'influence de Rubens et les obligations filiales de l'auteur envers lui; mais un chaud reflet du soleil italien y dore toutes les formes. La couleur est d'une pureté, d'un éclat et d'une harmonie prodigieuse.

Une Sainte Famille, gravée par Pontius, donne encore une haute idée du talent que la nature avait octroyé à Jean van Hoeck. La Vierge, qui tient son Fils endormi sur ses genoux, lève la couverture de son berceau pour le coucher. C'est la femme forte de Salomon, grave, ferme et attentive : elle connaît la vie par expérience et possède toute l'énergie morale, toute la vigueur maté-

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rielle nécessaires pour en supporter les tribulations. La tête, le corps, la chevelure, la pose du Christ sont admirables : on ne peut voir un plus bel enfant. Saint Joseph est appuyé sur un livre ouvert, auquel la capote du berceau sert de pupitre : sa tête sérieuse, douce et intelligente, se trouve en parfaite harmonie avec celles des deux autres personnages. Tous trois sont du reste bien drapés, bien agencés. Dans le lointain, on découvre les champs à travers une balustrade. La gravure, largement exécutée, est digne de Paul Pontins.

Jean van Hoeck a traité le même motif dans un second tableau, que François van den Steen a reproduit par le burin. Cette composition nous offre de plus que la première un petit saint Jean, qui porte un flambeau, dont il protège la flamme avec sa main. La belle Israélite soulève son fils sur ses deux bras et se prépare à le mettre au lit. Saint Joseph, montrant le berceau, exhorte FEnfant-Dieu , qui a le visage tourné vers lui et ne voudrait sans doute point dormir encore. Dans le premier âge, en effet, on semble avoir peur du sommeil; tous les enfants luttent contre la langueur dont il est précédé, tous songent avec répugnance à f heure du repos. Avant de céder au besoin qui les presse, ils deviennent tristes, moroses; ils grondent, ils se débattent et versent des larmes. La suspension de la vie ayant une grande similitude avec la mort, on dirait qu'elle les épouvante. C'est là sans doute ce qui a nécessité l'admonition du père adoptif . La Yierge, belle et sérieuse, offre la même expression d'intelligence que nous avons déjà signalée. Ces quatre personnages, dont les formes élégantes rappellent le style italien, composent une scène d'intérieur pleine de charme et de poésie. La gravure est dédiée par

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Jean van Hoeck à sa protectrice, Justine-Marie, comtesse de Schwartzenberg ^ Quelle sorte de patronage exerça la noble dame envers l'artiste? Quels furent les services, les laveurs qu'il en obtint? Voilà ce qu'on désirerait savoir et ce qu'on ne saura probablement jamais. Le pinceau ne rend que des formes et ne peut conter des aventures, préserver de l'oubli des faits intéressants.

L'église cathédrale de Saint-Sauveur, à Bruges, renl<erme une toile qui ornait jadis le maître-autel des Recollets ou Minimes. On y voit le Rédempteur sur le bois fatal, sa mère, saint Jean et un moine de l'ordre, auquel appartenait le tableau. Il atteste, comme les autres, la profonde sensibilité du peintre. Une vive émotion anime toutes les figures, communique aux attitudes un tragique caractère. Et puis on dirait que la couleur s'est imprégnée des rayons du soleil italien.

Ce morceau ressemble beaucoup au Jésus mourant que Corneille Galle a reproduit sur le cuivre. J'ignore quel palais ou quelle mansarde orne le tableau ; mais il règne dans la gravure un sentiment élégiaque des plus vifs et des plus touchants. Le Sauveur expire sur la colline de Gethsémani, pendant que le soleil s'éclipse et que le tonnerre indigné sort des nues pour châtier les hommes. Les traits du Rédempteur expriment toutes les souffrances de l'agonie. Prosternée au pied de la croix, Madeleine essuie son visage baigné de larmes. Saint Jean et la Vierge considèrent le Prophète avec un amer désespoir. Un soldat et son cheval, qui souffle dans ses na seaux, regardent d'un œil effrayé autant que surpris le

* ExcelleiUissimte dominœ D. Justinse Mariœ comitissaî Schwartzenbergicœ, patronae suae, haric eternae Virginis pro divino suo Filiolo sollicitai irnagineui Joannes van den Hoecke, sereiiissimî archiducis pictor, D. D. C.

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désordre du ciel. La composition esl à la iois très-simple et très-drama(i(|ue.

Le miisce d'Anvers possède une œuvre moins remarquable de Jean van Iloeck; mais on y admire encore cet heureux mélange du style de Uubens et de la manière italienne, (jui l'orme de si agréables combinaisons dans les tableau.v de Van Dyck. La \ iergci debout, dans une gloire, présente son divin nourrisson à saint Antoine de Padoue, agenouillé devant le iMessie pour l'adorer On voit que Jean van lloeckaimail les données restreintes, les motifs (jui comportent seulement un petit nombre de personnages. C'est encore un point de similitude entre lui et Quellyn le vieux. Mettant beaucoup de sensibilité dans leurs ouvrages, ils craignaient la fatigue nerveuse que leur eussent certaineuKiut causée des travaux d'une grande étendue. Comme les hommes délicats fréquentent peu de monde et choisissent avec un soin extrême leur société, les peintres lyriques aiment k concentrer toutes leurs émotions, toute leur affection sur quelques acteurs d'un drame longtemps médité.

Voilà les seuls renseignements que nous puissions donner concernant les tableaux et la manière de Jean van Hoeck, et ce sont les premiers que l'on publie. Les historiens, les critiques, les amateurs sont comme les enfants qui craignent les ténèbres : ils recherchent l'éclat, même le plus artiliciel,et se détournent de l'ombre. Les talents méconnus peuvent y rester à jamais. On ne trouve donc sur Jean van lloeck ni observations, ni jugements, ni indications historiques ou autres. Le patient Ralhgeber

* C'est par suite d'une erreur grossière que le Guide du voyageur en Belgique allribue à Jean van Hoeck un barbouillage de l'église Saint-Quentin, à Louvain.

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lie le mentionne point. D'une autre part, les grandes collections publiques de Fiance, d'Espagne, d'Italie, d'Angleterre, de Munich, de Berlin et de Vienne ne lui attribuent aucun ouvrage. Or, est-il possible que les Etats du Pape et l'Autriche, où il a réside si longtemps, où il a obtenu de tels succès, ne renferment pas une seule toile de sa main? Je ne saurais le croire; mais je pense que presque tous ses travaux, comme ceux d'Érasme Quellyn, ont ele mis sur le compte de Van Dyck. La fourberie des marchands de tableaux, T ignorance presque universelle, l'orgueil des amateurs et des princes font rejeter les noms peu célèbres, que l'on remplace par des noms bien connus. La valeur mercantile de la peinture augmeule, but principal du tiali(iuant, ou la vanité du propriétaire se bour^oullle daNaiilage. Une toile du musée de Vienne, attribuée à Vaii Dyck, représente la Vierge apparaissant au bienheureux Uermann Joseph, moine premontré, qui, soutenu pai" un ange, reçoit d'elle, à genoux, une bague qu'elle lui donne en signe d'alliance mystique. Sans avoir vu la peinture, le sujet seul me fait douter qu'elle soit du fameux portraitiste. Cette composition me semble dans le goût d'Erasme Quellyn le vieux. Si l'on examinait les diilerents tableaux qui passent pour être dus au peintre de Charles 1", avec l'intention d'en chercher les véritables aulears, on obtiendrait de curieux résultats. Mais une telle enquête exigerait de longs, de coiilmix et pénibles voyages. Or, les gens riches s'occupent de babioles et ne font rien qui vaille ; les investigateurs sans fortune ne trouvent d'appui nulle part; on ne cherche guère qu'à leur rendre leur tache plus difUcile, qu'à les empêcher même de poursuivre leurs études. L'histoire de beaux-arts reste donc en

'iT ? Tlll.orutUK N AN 1 Ul l.Dh.N.

jarlière : cVst un sol iiii (m'i |)oiiss(uil dv loin en loin quelques toulles de granien, nii s'épanouissent sous un ciel avMiv (les llfMirs niîiladives. \ni\ Dyck n'a peint que neuf tableaux d'histoire pendant son st-jour h Londres; il n'en a p;is fait plus de ipiatre-vin^^ts pendant le reste de sa courte existence. Or, on lui en attribue des centaines. La ])Iu|)art, je le répète, sont des a'uvres d'Krasnie Quellyn le \ ieii\ rl dr .Ic.in \aii llocck, dont la manière a une liiandr aiialo;iic avec la sienne, ({iii ouf Iravaillé pliis lonuh'inps (HIC lui, rl dont la «»loii'e est venue se perdre dans sa célébrité, connue dans un alduie.

Les IJrliTcs ne desiraient ])as seuls ('îudier sous les veux de UulxMis, [M)ur apprendre à vivilier, comme lui, tous les sujets. La Hollande lui louinitun eontin|ient de disciples, ([uoiqn'clle lui elle-même en possession d'une brillante école. IVuMiii ces ('Ion es étrangers, se distinguait Théodore van 'riiulden. à Hois-le-Duc en ir)07, il vint très-jeune habiter Anvers et juendre les leçons du grand coloriste. On répète généralement que son maître Je lit travailler aux toiles qui conq)osent la galerie du Luxend)ourg; on prétend njénie (ju'il accompagna Rubens dans son voyage à Paris. Ce l'ait me semble très-douteux. Lorsque Pierre-Paul entreprit l'histoire symbolique de la reine-mère, en 1()20, Théodore n'avait que treize ans. Un rapin si jeune ne pouvait aider le célèbre Anversois, promener son pinceau novice sur des pages importantes. La collection ayant été placée durant les preraiei's mois de 1025, si A'an Thulden avait alors atteint sa dix-huitième année, ce n'était pas depuis longtemps, et il avait le menton encore bien peu garni de barbe pour qu'un peintre fameux l'eût déjà employé comme auxiliaire. En 1(526-1627, la corporation de Saint-Luc, à

THKODORE V\N rHI LUEN. Mo

Anvers, lui conféra la maîtrisa. Il noua hientol cl(s n lationsavec la France, soit par l'entremise de Huhens, soit (le toute autre manière. Louis Petit, général des Ré- (leniptoristes, lui fit peindre, en \iV-\2 \ dans l'église des Mathurins, à Paris, les travaux npostoli«^jues de saint Jean de Matlia, iondaleur de l'ordre. Van Tliulden exécuta rapidement vinut-cpiatrc composilions où se déroulait toute l'histoire de sa vie ; uik' vin;:l-( inquièine représentait le couvent de CerlVoy, chel-lieu de la congrégation, vaste monument situé sur les contins de la Hi ic cl du Valois. L'année suivante, le même dignitaire c hargea notre artiste de graver ses propres tahleaux. iNous possédons ces estampes, qui ne méritent aucun doge : ellr'ssont lourdes, maussades, négligées, sans détails et s^ms etlet. L'avertissement latin (jiii les piccrdr n»- iiiaiu|ii(' pas, .m rehours, d'un certain lnt»'rèt j)hilosophi(jue. L auteur v proteste contre l'idolâtrie de repo([ue envers les anciens.

Aux l(M tenrs hieiiveillants, [)aix et sidut.

l^a [►hiparl des Français aiment mieux coiniaîlre des choses étrangères à leur ])ays (pie celh^s qui les concernent directement, aiment mieux admirer lespvramides de Meniphis et l'AiVicpif» l'ertile en monstres, (pie leur ]witrie (jjtdis) exempte de tels Imtes. De là une maladie morale très-conmiune. Ce qui (^strare, (pioique grossier, chatouille notr(» attention; ce ([ui nous est l'amilier nous déplaît et nous répugne, parce que d(^s explications préalables sont alors inutiles et qu'on n'a pas besoin de peser les témoignages des auteurs. Placé en dehoiN de cette

* Et non pas en 1030 comme Descnmps l'alVirme avec sa légèreté habituelle. La date véritable se trouve dans la préface de l'œuvre crravée, dont nous par1on>^ plus l)ns.

37 i THÉODORE VAN THULDEN.

ornière, le révérend père Louis Petit, qui gouverne dignement son ordre, a romniandé de peindre dans l'église dos Matluirins, etc., etc.

Au nnlieu du win* siècle, les tableaux deVanThulden avaient été presque entièrement repeints.

Ses planches, au reste, ne pouvaient être bonnes, car elles l'occupèrent seulement quelques mois. L'aimée même où on les lui avait commandées, il trouva moyen d'en exécuter cinquante-huit autres. Elles représeutent les travaux ou aventures dTlysse, que Nicole d^^ll'Abate avait peintes à Fontainebleau, d'après les dessins du Primatice. Le recueil est dédié h monseigneur de Liancourt et porte la date de 17'^'î \ On ne saurait voir des images plus grossières et plus dénuées de charme. La poétique légende de l'Odyssée est devenue aussi terne, sur ces feuilles, qu'un récit d'almanach .

Yan Thulden parcourut, dit-ofi, plusieurs provinces de France ; il eut même la tentation de franchir la mer, d'aller voirie bleu lapis du ciel italien et ces magnifiques ouvrages dont il entendait si souvent parler. Son désir était d'autant plus fort qu'il aimait beaucoup le style des peintres méridionaux. Sa famille l'ayant rappelé en Flandre, il ne put exécuter son projet. Une fois revenu dans sa patrie adoptive, les commandes lui affluèrent de toutes parts; il orna de ses toiles l'enceinte à demi obscure des églises, les châteaux fortifiés de la noblesse, les élégants cabinets des riches bourgeois. Non-seulement il peignait pour son compte des œuvres pieuses, des tableaux d'histoire, mais il aidait ses confrères, animait de ses figuri-

* Descaraps se trompe donc lorsqu'il écrit lefi travaux d'Hercule pour les travaux d'Ulysse. La galerie que décoraient ces fresques a été détruite sous Louis XV.

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lies leurs paysages, leurs intérieurs de monuments. Lorsqu'il avait quelque temps cheminé dans les hautes régions de l'art, il descendait vers la plaine et traitait, comme par délassement, des scènes familières. On n'estime pas moins ses tableaux de 2^enre que ses productions héroïques. Sur le terrain de la comédie, du drame et de l'ode, sa verve était égale.

Son Martyre de saint Adrien, que possède l'église Saint- Michel, à Gand, produit une impression terrible. C'est une des œuvres les plus tragiques de l'école flamande. Les persécuteurs ont eu l'idée ingénieuse de couper au jeune homme les pieds et les poings, pour lui démonlrorque son opinion est fausse. L'exécuteur vient de lui trancher la main droite, et, fier d'une si belle victoire, élève l'organe encore palpitant, alin (|uo l'innocent condamné puisse le mieux voir. Si la ligure du bourreau exprime toutes les ignobles passions des ames routinières, le visage du saint exprime toutes les douleurs donl la nature humaine est susceptible. Dans ses yeux presque égarés, dans ses traits convulsifs, dans sa mortelle pâleur, se manifestent les angoisses extrêmes de la souflrance morale et de la souffrance physique. Les méridionaux ont souvent peint le triomphe de la volonté, de l'exaltation religieuse, sur les tortures de la chair et des sens : l'idéalisme domine chez eux. Les Flamands, peuple réaliste avant tout, cruellement éprouvé par une odieuse barbarie, ont mieux aimé représenter l'homme succombant à l'horreur des tourments. Quoi de plus dramatique en eftet, de plus navrant et de plus hideux qu'un supplice infligé au nom de principes décrépits? Dans l'exécution d'un coupable, l'idée de son crime fortifie les spectateurs contre l'émotion qui les bouleverse, fortifie le patient lui-même, car

:)7G THKODOHE \ AN THLLDK.N .

il ne peut se lévollor contre la justice des hommes, mettre en doute la justice divine. Mais périr à la fleur de Tage, au milieu d'atroces douleurs, parce qu'on est plus inlelligent que les autres, parce qu'on voit mieux et plus loin, parce qu'on voudrait éclairer les esprits enveloppés de ténèbres, oh ! c'est une abominable position, c'est de ([uoi l'aire maudire la race humaine et blasphémer la Providence! Quelle signification, quelle valeur a le ]>roi^rès, si les plus nobles, les plus purs, les plus sagaces d'entre nous, doivent le payer de leur bonheur, l'arroser de leur sang, pour qu'il puisse grandir comme un jubre empoisonné ! Eux seuls méritent de vivre, et l'on se hâte de les faire mourir !

Telles sont les idées que suggère la mutilation de saint Adrien. Il est pourtant inébranlable dans sa foi ; vainement une femme le sup])lie, un préteui* le somme d'adorer les faux dieux : la vue des anges qui lui apportent une couronne, l'empêche de faiblir. Mais il avait besoin que cette apparition vînt fortilier son courage, car les regards du bourreau sont terribles et inspirent vraiment l'eftroi.

Ce tableau di'amatique est d'ailleurs bien composé, forme un heureux ensemble. Le coloris a de l'éclat, mais ne charme point par cette profondeur et cette opulence qu'on admire chez Rubens, VanDyck, Erasme Quellyn et Jean van Hoeck. Il semble un peu confus et vague. Cela n'empêche pas le tableau d'être une œuvre supérieure , que les artistes peuvent choisir pour sujet d'étude.

Transportons-nous maintenant, si vous le voulez bien, au musée de Bruxelles. Voilà une kermesse dans toute sa fougue et sa licence. Un groupe de danseurs rustiques

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>e démèno sur le premier plan et divertit par sa gaieté les seigneurs et dames du voisinage, qui sont venus en carrosse examiner la féte. Un des paysans ote sa coiffure pour les saluer. A droite, un joueur de cornemuse aviné se lient, comme il peut, sur un tonneau. Près de lui, à une longue table curviligne, mangent et boivent d'agrestes personnages , dont Tun porte une couronne de fleurs. Autour du ménétrier ont lieu maintes scènes bachiques. Un individu baise la bouche d'une femme qu*il tient à bras le corps, un autre essaie de lever la jupe d'une grosse gaillarde. Cebii-ci se renverse en arrière pour vider le fond d'un pot, celui-là dort sur le gazon. Mais voici une ménagère dans un cruel embarras : son mari, qui a trop bu, vient d'embrener ses chausses, et la pauvre créature, ayant en main un bouchon de paille, nettoie la croupe de l'ivrogne, toute diaprée de orde matière. Au second plan, d'autres lurons se battent, comme l'exige le programme d'une kermesse. Ne semble-t-il point que l'on entende résonner de toutes parts ces couplets d'un vieux rimeur :

Le cliquetis que j'aime est celui des bouteilles, Les tonnes et les brocs, pleins de liqueurs vermeilles, Ce sont mes gros canons qui battent sans faillir; Fa la soif est le fort que je veux assaillir.

Je trouve, quant à moi, que les gens sont bien betes, Qui ne se font au vin plutôt rompre les têles, Qu'aux coups de masse d'arme, on cherchant du renom : Que leur chault, étant morts, que l'on en parle ou non ?

Il vaut bien mieux cacher son nez dans un grand verre; 11 est mieux assuré qu'en un casque de guerre. Pour cornette ou guidon, suivre plutôt on doit Les branches de sapin, qui montrent où l'on boit

1 Vers d'Olivier Basselin. un peu rajeunis.

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Les joueurs de boule ne sont point oubliés, comme on pense bien, ni l'auberge aux formes irrégulières, à la longue oriflamme servant d'enseigne. Dans le lointain, on découvre un paysage agréablp. La couleur de ce tableau est un peu crue, la toucbe un peu rude : l'exécution rappelle le style de Pierre-Paul, mais on voit que Fauteur n'y a pas consacré beaucoup de temps.

Les parents de notre artiste l'avaient, selon toute vraisemblance, fait revenir au bord de l'Escaut pour le marier, ou, du moins, l'amour ne taida pas à mettre un aveu sur sa boucbe ; car il épousa, dans l'église Saint- Jacques, le %i juillet 16î]5, Marie van Balen, fille de Henri van Balen, le célèbre peintre. Elle avait eu un parrain plus illustre encore, Pierre-Paul Rubens. Ses témoins furent Jean de la Baer, peintre sur verre, et Philippe Briers, allié de la famille van Balen * . En 1638 et 1639, le mérite de Théodore van Thulden le fit élire doyen de la corporation de Saint-Luc.

Après son mariage, il paraît avoir entretenu des relations avec la France et être venu quelquefois à Paris. En 1649, il grava pour le général des Rédemptoristes ou Trinitaires, le même Louis Petit dont nous avons déjà parlé, une image du grand autel des Mathurins, que cet habile supérieur avait fait construire en 1647.

Douze ans plus tard, son frère, moine bernardin, qui était directeur d'un couvent de religieuses, à Malines, surnommé les Souris (Muysen), j'ignore pour quel motif, lui procura un grand travail dans ce monastère. Il en décora l'église et plusieurs appartements. La première renfermait encore à l'époque de Mensaert et de Descamps

1 Ces détails que nous publions pour la première fois, nous ont été communiqués par M. Génard.

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un bon nombre de tableaux qu'ils désignent par les sujets tracés sur la toile. La révolution française a tout dispersé, comme uq vent d'orage disperse les feuilles qui s'accumulent pendant l'automne au pied des arbres. Notre artiste avait exécuté pour les sœurs dites de Béthanie, dans la même ville, un tableau mystique représentant les quatre fins de l'homme.

Van Thulden travailla, en plusieurs circonstances, avec ce Jean de la Baer, qui lui servit de témoin le jour de ses noces, et qui peignait exclusivement sur verre : Théodore lui fournissait des cartons. Les dessins des vitraux, que le connaisseur admire dans la chapelle Notre-Dame, à Sainte-Gudule de Bruxelles, ont été longtemps jugés de Rubens. Mais les greniers de cette chapelle renfermaient de vieux coffres où l'on trouva, en 1777 , les esquisses originales, de même grandeur que les copies; on y lut : Joannes de la Baer, Antverpiensis pictor. Designatis a Theodoro van Thulden anno 1656, habitante Sylvœ-Ducis. Il ne reste plus que quatre verrières, la cinquième fenêtre ayant été murée*.

Le premier de ces vitraux, à partir de l'autel, représente l'archiduc Léopold-Guillaume , frère unique de l'empereur Ferdinand lïï ^. Il est signé : J. de la Barre, i et f. Cette croisée diffère un peu des autres comme agencement, et porte la date de 1649.

La seconde, dédiée aux archiducs Albert et Isabelle, nous offre leurs images et le millésime de 1663.

La suivante contient le portrait de l'empereur Léopold, auquel est joint le chiffre de 1658.

^ Histoire de Bruxelles, par MM. Henné et Wauters. 2 Voici l'inscription latine qu'il porte : Screnis. princeps Leopoldus Guillielmus imperatoris Cesaris Ferdinandi III Augusti frater unicus.

380 TUÉODORE VAN TflULDEN.

La quatrième, où Ton voit l'empereur Ferdinand Ilï , fut exécutée en 1650.

Le haut du premier vitrail figure la Visitation; le haut du deuxième , l'Annonciation ; le haut du suivant, le Mariage de la Vierge ; le haut du dernier , la Consécration de Marie au Seigneur.

Ces huit compartiments superposés sont tout à fait dans le goût de l'école d'Anvers ; mais ceux que Van Thuldcn a dessinés me paraissent les meilleurs. Le travail en est plus large, la composition plus pittoresque et plus habile, les effets lumineux combinés d'une manière plus frappante. Ce sont de vrais tableaux , et des tableaux à grande décoration, avec une architecture compliquée , des pans du ciel vus en perspective et des nuages qui s'y promènent. La transparence du verre a permis de bien rendre ces lointains : on croirait apercevoir un firmament réel où moutonnent de blanches vapeurs. Les tètes sont d'un bon dessin, les ombres vigoureuses comme dans une peinture à l'huile. La verrière que Jean de la Baer a composée lui-même n'offre pas autant d'ampleur et de décision; les figures ont moins de caractère ; la disposition générale, fort élégante et plus symétrique , ressemble davantage à celle des vitraux de Bernard van Orley, placés dans l'aile gauche de l'église et conformes, sinon totalement, du moins en partie, au goût du moyen âge ^ Les compositions de VanThulden

1 Ces vitraux portent les dates de 1542, 1547, 1540 et 1556. Le deuxième fut entrepris par Bernard van Orley pour 375 florins du Rhin, « auxquels, dit M. Wauters, la fabrique en ajouta 50. On voit dans le compte de 1537-1538, que pour aider la fabrique à payer ce vitrail, le conseil des finances lui accorda, à la demande réitérée des marguilliers, une somme de 174 florins, provenant du second lot d'une loterie qui avait eu lieu à Bruxelles, lot qu'avait gagné un bâtard nommé Robert va* Frère, et qui par suite de son décès était échu au gouvernement. » {Histoire de Bruxellfifi.) 11 est probable que les autres coûtèrent le même prix.

THÉODOUE VAi\ THLLDEX. 381

ont un aspect plus théâtral et ne s'accordent pas aussi bien avec l'architecture.

La note inscrite sur les cartons de Sainte-Gudule semble prouver que Théodore avait quitté la Belgique avant l'année 1656, pour se fixer dans sa ville natale [habilanle Sylvœ-Ducis]. Emilie de Solms l'avait chargé précédemment de travailler à l'histoire peinte du célèbre stathouder Frédérick-Henri. Van ïhulden y représenta les forges de Vulcain, morceau très-vigoureux d'exécution et d'une brillante couleur, qui orne encore une salle de la Maison- au- Bois y près de la Haye. Peut-être la noble veuve eut-elle l'habileté de le retenir en Hollande; peut-être le charme de la patrie fut-il assez fort pour le captiver; peut-être le dépérissement graduel de la Belgique lui inspira-t-il le désir de transpoiler ailleurs son chevalet. Houbraken nous apprend qu'il était fixé à Bois-le-Duc en 1662. Il est positif qu'il y passa toute la dernière partie de son existence et y mourut vers l'année 1676. Soit qu'il fut de race noble ou qu'il eût pris des armoiries, selon la mode du temps, il portait de sable à trois tierces d'or, au chef de même.

Il était très-laborieux, suivant le témoignage d'Houbraken. C'est probablement ce passage que Descamps a interprété à sa manière, quand il nous dit que Van Thulden avait le travail difficile, quoique ses œuvres semblent peintes avec facilité. Je ne crois pas que son pinceau ait longtemps traîné sur les toiles que nous possédons de lui : la pesanteur de la main est peut-être en peinture le vice qui se déguise le plus mal.

Les Français peuvent juger de son style par le tableau que renferme le Louvre, et qui porte la signature du maître : ï'. van Thulden F. Il représente le Christ appa-

382 THÉODORE VAN THULDEN.

raissant à sa uière. Pale de ses longues souffrances et le regard plein d'une muet le adoration, la Vierge est tombée à genoux devant le Rédempteur. Un ange écarte le voile noir qui couvrait sa ligure. Le Sauveur, debout et plus grand que nature, se penche vers elle pour la relever. 11 a une belle tète, noble et douce , mais un peu froide : c'est un Jésus-Christ llamand, avec de longs cheveux blonds. Près de lui un ange adulte, au gracieux visage, porte l'étendard qui atteste le triomphe du Révélateur sur la mort. Derrière lui on aperçoit David, les justes et les saintes l'emmes de l'ancienne loi , qu'il a tires des limbes. Ces tètes, originales et bien dessinées, expriment la piété, la reconnaissance, la vénération. Audessus du Christ et de sa mère, de petits anges soutiennent en voltigeant un lambel qui porte ces mots : Reyina cœli lœtare. Dans le haut de la toile , d'autres anges, grands et petits, l'ont de la musique. Les divers personnages que nous venons de décrire forment un ensemble harmonieux; le dessin est libre, facile et hardi ; la couleur a ces teintes rompues , ces transitions multipliées que l'on remarque chez tous les grands coloristes. 11 n'est pas un point de la toile où ne se trahisse l'imitation de Kubens, mais une imitation faite par un homme habile et distingue.

Le Tnomplic do la Reiujion et la Chute de r Hérésie, deux tableaux qui ornent l'église Saint-Pierre, à Gand, méritent moins d'eloges. Le premier me paraît être une copie delà toile de Rubens que l'on voit au Louvre, mais une copie sensiblement modifiée. Les figures ont une mesquinerie de lignes dont l'œuvre de Pierre-Paul est tout à fait exempte. On remarque dans les chairs des ombres d'un gris bleuâtre qui émoussent la couleur, en detrui-

THÉODORE VAN THULDEN. 383

sent l'harmonie et donnent à l'ouvrage un air de gravure enluminée. La Chute de F Hérésie est un morceau difficile à comprendre, comme la plupart des productions allégoriques. On y voit Luther , Calvin et leurs sectateurs précipités sur la terre, pendant que le maitre souverain de toutes choses , le Temps, emporte dans les cieux la religion orthodoxe, au-dessus de laquelle flotte une handerole où sont écrits ces mots : Hoc est corpus meum. Les couleurs n'ont pas la franchise , les ohjets n'ont pas le relief que savait leur donner Rubens.

Nous analyserons encore un tableau, pour montrer sous tous ses aspects la manière de Yan Thulden. 11 se trouve chez M. Wuyts, rue du Jardin, à Anvers, et tigure Diane revenant de la chasse. La déesse est une jolie Flamande, vêtue d'une courte robe, qui laisse voir ses jambes et une partie de ses bras. Elle a une tète blonde, sérieuse et pensive, que surmonte le croissant; des perles et une étofle dont l'extrémité flotte en banderole derrière elle, composent sa coiflure. Grasse, blanche, potelée, elle doit être douce de caractère, un peu gourmande et un peu paresseuse. Aussi appuie-t-elle son arc sur son épaule pour le porter plus facilement. Ce n'est point sous ces traits que l'imagination se représente la farouche et solitaire divinité , la paie Cinthie au front rêveur, l'agile et gracieuse reine des bois. Sa suivante, laide créature , marche près d'elle et porte un lièvre mort au bout d'une pique. Les chiens courants ont trèsbonne tournure : on les attribue à Jean Feydt. Le coloris, vigoureux dans la nuance sombre, est digne de l'excellente école d'Anvers \

* La Belgique possède quatre autres productions de Van Thulden : un Christ à la colonne fait partie du musée de Bruxelles ; la cathédrale de

384 MUIAII.V.M NA.N Dllil'tiSBliCk.

Le meilleur travail de Tliéodore, comme graveur, le seul qui mérite une mention honorable , c'est le recueil des arcs de triomphe placés sur le passage du prince-cardinal Ferdinand, lors de son entrée solennelle dans la métropole ilamande, ouvrage que nous avons cité plus haut en parlant de Rubens \ ce grand coloriste ayant exécuté tous les modèles. Bolswert et Jean Neels prêtèrent leur concours à Yan Thulden , mais seulement pour (}uel([ues ])lanches.

Abraham van Diepcnbeck vint au monde à Bois-le- Duc comme Théodore van Tiiulden : on suppose que ce fut en 1607, mais rien ne prouve l'exactitude de cette tlate. Le nom du maître qui lui apprit les éléments de son art est demeuré inconnu. 11 s'adonna d'abord à la peinture sur verre, et la beauté de ses images diaphanes lui acquit une réputation. Les accidents inséparables de ces fragiles travaux lui en inspirèrent néanmoins le dégoût. Il entra dans l'atelier de Rubens pour s'habituer aux couleurs à l'huile : son talent s'y déploya de telle manière que l'illustre Anversois se fit aider par lui en plusieurs circonstances, lorsqu'il exécutait de grands ouvrages. H voulut voir l'Italie , mais n'y demeura que peu de temps. Revenu à Anvers, il montra une imagination fertile, (|ue secondait un pinceau adroit et spirituel. Il ne seudjle point avoir complètement délaissé la peinture sur verre, car il exécuta pour la cathédrale, pendant l'année 1635, un vitrail qui subsiste encore et nous oilre les images des quatre aumôniers alors en

Saint-Sauveur, ù Bruges, renferme une image de la Vierge, une image du Sauveur et un martyre de Saint-Liévin, qui est une œuvre d'élite. On ne peut en dire autant du premier tableau, où le Christ a des traits stupides, Une altitude ignoble, des cheveux emmêlés qui lui tombent sur la figure. ' Page 176.

ABRAHAM VAN DIEPENBECK. 385

fonctions Le 4 janvier 1636, il fut reçu poorter ou bourgeois d'Anvers. En juin 1637, il épousa Catherine Heuvick, fille de maître Luc et de Marie Verbert : maître Luc était notaire à Anvers et secrétaire de la petite ville de Schelle, où eut lieu la noce. Les Jésuites avaient fondé, à l'église Saint- Jacques, en 1585, une confrérie en l'honneur de la Vierge, que l'on nommait la Sodalité. Abraham van Diepenbeck s'y affilia, et, le 13 juin 1639, fut promu au grade de consultor, espèce de titre honorifique. Le 13 mai 1652, il contracta un second mariage avec Anne van der Dort ^. Nous suivons d'un œil attentif les moindres traces de son passage parmi les hommes ; car celles que le temps a respectées sont peu nombreuses. Charles I" l'attira en Angleterre, et lui lit exécuter des dessins pour un ouvrage sur la fameuse expédition de lord Newcastle , mais ne put le retenir : Abraham se hâta de regagner les bords de l'Escaut. Il n'abandonna point la Flandre dans sa vieillesse, comme Théodore van Thulden, car il termina ses jours à Anvers, en

Les ouvrages de Diepenbeck sont très-rares et je n'en ai vu que deux. Le premier, qui orne le musée de Bruxelles, représente saint François à genoux devant un autel oii se trouve exposé le saint sacrement : les bras étendus, il fixe sur f ostensoir des yeux extatiques et injectés de sang. De petits anges, qui battent des ailes dans le haut de la toile, soutiennent un médaillon où brille le mot : Chantas, Leurs formes sont gracieuses, leurs poses plei-

> Elles étaient jadis surmontées des Sept œuvres de miséricorde. On voit un second vitrail de Diepenbeck dans l'église Saint-Jacques, au-dessus du maître-autel ; il figure le Sauveur tenant sa croix, et la vierge Marie.

2 Nous tenons ces derniers faits de M. Théodore van Lerius, qui compulse depuis des années les archives de l'église Saint-Jacques.

.S86 ABRAHAM VAN 1)1 KPENBECK.

nés lie tacilile. Ce tableau doit néanjuoins être classe parmi les (ouvres médiocres.

L'autre morceau, Clélie passant le Tibre, que possède le musée du Louvre, a l'air d'une caricature de l'histoire ancienne. L'héroïne est une grosse Flamande vêtue de rouge, montée sur im cheval de Terme, qui porte en croupe une autre gaillarde tout aussi volumineuse. Elles sont escortées par de robustes lilles entièrement nues. L'une d'elles essaie de monter sur sa béte, mais comme sa lourdeur l'en empêche, un homme la saisit par le bas des reins et la pousse d'une manière fort plaisante. C'est une œuvre distinguée, facile, mais sans mérites supérieurs.

Ceux qui ont pu examiner le ti jivail d'Abraham Diepenbeck, dont le chœur de l'église Saint-Frédégand, à Deurne, près d'Anvers, est maintenant orné, en parlent d'une tout autre façon. Il représente saint Norbert donnant au bienheureux Waltmann la crosse et la bénédiction abbatiales, qui lui confèrent la dignité de supérieur dans le monastère de Saint-Michel : les prélats de ïougerloo, d'Averbode et de Middelbourg, trois couvents issus de la première fondation, se tiennent agenouillés derrière leur nouveau collègue. Ce tableau avait été commandé par Jean Chrysostôme van der Sterre, abbé de Saint Michel, homme de mérite qui protégea les arts et les lettres; Waltmann y fut peint sous ses traits et il en décora une cheminée de son logis. Feu Herman Seerwaert, curé de Deurne, paroisse que desservaient autrefois les Norbertins, le donna à l'église de Saint-Frédégand, il y a quelques années. C'est une œuvre magnifique au dire des connaisseurs, mais je l'ai su trop tard.

Le nouveau catalogue du Louvre attribue à Diepenbeck

ABRAHAM VAN DIEPENBECK. .387

Ja Jeune Femme assise au pied d'un ai hre et juuant de la guitare, pendant qu'un jeune liomme vêtu en berger lui fait une déclaration d'amour. Dans le précédent livret, cette charmante idylle était classée parmi les œuvres de son maître ^ Si on pouvait réellement la croire d'Abraham, elle donnerait de lui une excellente opinion. 11 y règne une grâce et une poésie délicates , généralement absentes des productions néerlandaises. Les deux tableaux qui ornent la galerie de Cassel et qui se trouvent reproduits dans la collection de l'Institut Stœdel, à Franci'orlsur-le-Mein, ont probablement motivé ce changement de nom. L'un représente un jeune cavalier en habit de chasseur, la main gauche sur la hanche, une arquebuse sur l'épaule; la seconde toile nous montre une jeune personne avec de longs cheveux blonds et une toque rouge élégamment posée : sa belle ligure, sou attitude exquise et sa chevelure soyeuse font naître la rêverie. C(s deux morceaux ont une linesse, une distinction qui enchantent le spectateur. Le premier, portant le monograuime de l'artiste et la date de 1G65, ne permet pas d'en contester Forigine.

Les tableaux de Diepenbeck que Pierre de Jode, Waumans, Pierre de Halliu, Paul Pontius, Cornille Galle et Bolswert, c'est-à-dire les plus éminents graveurs, ont reproduits sur le cuivre, ne ibnt pas concevoir une haute idée de son talent. On doit croire néanmoins qu'ils n'ont pas choisi pour modèles ses travaux secondaires. Une de ces estampes, une des meilleures, représente une scène de l'enfance du Christ et rappelle une production analogue de Jean van Hoeck. Deux petits anges viennent de pré-

1 Nous l'avons décrite plus haut, page 109.

388 ABRAHAM VAN DIEPENBECK.

parer le berceau de Jésus, qui est endormi dans les bras de sainte Anne» La Yierge montre le lit de la main droite, et la grand'mère se soulève pour coucher le bambin. Derrière elles, le maître de la maison dort déjà sur un fauteuil. Au delà d'une haie, on aperçoit la campagne. C'est un morceau bien composé, mais d'un moindre charme que les intérieurs du même genre dessinés parVanHoeck. Les personnages n'ont pas l'ampleur et la puissance qu on admire chez ce dernier ; les draperies, au contraire, pèchent par excès d'abondance.

L'Ecce homo que Pierre de Jode a gravé, est encore un assez bon ouvrage. Les mains liées devant lui, portant dans sa gauche le roseau dont on lui a fait un sceptre, le Christ, environné de ses ennemis, apparaît sur une plateforme, d'où il domine le peuple. La foule stupide s'agite au-dessous de lui, en proie à des fureurs bestiales. Quelques individus ont apporté une croix et la montrent d'un air impérieux , comme pour demander qu'il y soit ~ cloué. L'ignominie et la bêtise de cette plèbe sont trèsbien rendues. « Que son sang retombe sur notre tête et sur la tête de nos enfants ! yy Voilà le cri dont la multitude salue toujours ses libérateurs. Elle outrage ceux qui l'aiment, frappe ceux qui lui témoignent de la compassion, donne la mort à qui lui apporte la vie.

La Descente de croix mérite aussi des éloges sincères. L'opération est presque terminée, Joseph d'Arimathie et saint Jean vont déposer le Christ sur le sol. Mais entraînée par son amour et sa douleur, la Madeleine, dans une belle et expressive attitude, baise les pieds sanglants du Fils de l'Homme. La composition est bien agencée, le dessin vigoureux. Un rayon du génie de Pierre-Paul semble avoir touché cette page.

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Le livre de Cornille de Bie renferme un portrait de Diepenbeck, gravé d'après une peinture faite par luimême. Il a le front un peu fuyant, ce qui annonce un manque d'élévation dans le caractère ; mais c'est un visage fin, aux regards scrutateurs, au nez interrogatif. De longs cheveux bouclés tombent sur les épaules. Le pourpoint, le rabat, le manteau, qui lui donnent un certain air ecclésiastique, nous reportent au xvii*' siècle ^

Affilié à la compagnie des Jésuites, Abraham van Diepenbeck fut entraîné par eux et par le reste du clergé anversois dans un genre de peinture que je nommerai la peinture de sacristie, faute de meilleur terme. Ces sortes de travaux représentent en fait d'art le côté mystique ou superstitieux de la piété. La plupart n'étaient même pas des tableaux, mais de simples dessins que reproduisait la gravure et que distribuaient les membres des congrégations. L'une de ces estampes, qui donnera une idée du reste, nous montre Jésus debout au milieu d'une fontaine : son sang jaillit dans la vasque par la plaie de son côté, par les blessures de ses pieds et de ses mains. Cela forme une image peu agréable. Martyres, miracles, figures de saints et d'apôtres, symboles, apparitions de la Vierge, frontispices de livres, estampes pour les enfants, costumes religieux, notre artiste ne dédaignait aucune tâche, ne repoussait aucune demande. Il aurait volontiers écrit sur sa porte : — Abraham van Diepenbeck, peintre et dessinateur, fait tout ce qui con-

* Au bas du portrait on lit cette inscription peu correcte : « Abraham Van Diepenbeck est né à Boisleducq, ayant cy-devant exercé pour quelque temps l'art de peindre sur les vitres, en quoy il surpasse tous ceux de son temps, mais à présent sest adonné à peindre toute sorte de peincture, mesmes aux desseins très curieusement, ayant eu pour maître Pierre-Paul Rubens, tient sa résidence à Anvers. »

390 ABRAHAM VAN DIEPENBECK.

cerne son état. — Ces œuvres mercantiles n'ont donc, en général, d'autre intérêt que de signaler une tendance du maître. Chez les élèves secondaires de Rubens, l'industrie commençait k endommager l'art, comme le lichen, la mousse et les champignons détériorent les arbres vieillissants. Une danse des morts, en trente scènes, constitue néanmoins un travail assez curieux.

Docile envers le clergé, Abraham ne se montrait point rebelle envers la puissance. On remarque dans son œuvre deux gravures considérables, qui ont plus d'un mètre de haut. L'une représente la statue de l'empereur Ferdinand lïl, autour de laquelle sont groupés une multitude de petits anges, de figures symboliques et d'inscriptions flatteuses. L'autre, commandée à l'artiste par un certain Claude, comte de Collalto et de Saint-Sauveur, que l'on y voit sur un tertre, nous met devant les yeux le Panthéon de la maison d'Autriche, vaste monument dont une foule de personnages emblématiques occupent le parvis, aussi bien que des amours portant des écriteaux louangeurs. Les deux planches, datées de 1645, font, du reste, honneur à Michel Natahs et à Paul Pontius.

C'est ainsi que, sous un gouvernement oppresseur, les arts deviennent, comme la littérature, les agents de la tyrannie. Traités en captifs de guerre, on leur met le poignard sur la gorge pour les contraindre à chanter les douceurs de l'esclavage, les vertus et la générosité fictives de leurs maîtres. Ils prennent le luth qui ne faisait jadis entendre que des notes libres et joyeuses, et détournent la tête afin de cacher leurs pleurs. Mais peu à peu la servitude obscurcit la raison, énerve l'âme des hommes démérite. Ils s'endorment dans une apathique indiffé-

ABRAHAM VAN DIEPENBECK. 39 1

rence, ou perdent la mémoire de leurs glorieuses destinées, se façonnent aux humbles attitudes, savourent la pitance que leur offre une main despotique. Dès la seconde génération, la métamorphose est complète. Ceux qui eussent frappé César plient le genou devant Auguste. Ils lui trouvent du mérite, ils célèbrent sa clémence, ils voilent ses difformités sous un manteau d'or. Cinquante ans ne s' étaient pas écoulés depuis la mort de Philippe II qu'une bigoterie catholique remplaçait, comme nous venons de le voir, l'indépendance de l'esprit flamand. Ces provinces, où la Réforme avait conquis tant d'adhésions, qui seraient devenues entièrement calvinistes sans les bûchers espagnols, se plongeaient maintenant dans la dévotion la plus mesquine et dans les ténèbres du mysticisme. Les fils oubliaient les tortures de leurs pères, leur affreuse mort sur l'échafaud, sur la roue, sur le chevalet, au milieu des flammes de l'inquisition. Ils reniaient les martyrs de la violence et du fanatisme étranger, ils donnaient raison à leurs cruels oppresseurs, ils tiraient aussi le glaive de l'intolérance et demandaient stupidement des proscriptions. Eux qui auraient dû garder une haine éternelle pour la famille de Charles-Quint, la glorifiaient et l'adoraient; ils ne voyaient pas se dresser sur le seuil de toutes les églises les fantômes de leurs aïeux égorgés. Cela ne semblerait-il point justifier les tyrans, si l'on pouvait justifier le crime et absoudre la honte? Les tableaux d'Érasme Quellyn et d'Abraham Diepenbeck me font souvenir d'un mot terrible qui exerça l'influence la plus décisive sur Robert Bruce. Il portait d'abord les armes contre sa patrie, dans les rangs des Anglais. Un jour, après une victoire longtemps disputée, il s'assit avec les capitaines du sud pour apaiser en toute

392 ABRAHAM VAN DIEPENBECK,

hâte une faim dévorante ; tel était son épuisement qu*il négligea de se laver les mains, et ses mains étaient encore rouges de la part qu'il avait prise au combat. « Voyez donc cet Ecossais qui mange le sang de ses frères, » dit assez haut un des chefs présents. Cette parole, plus acérée qu'une dague, frappa Robert Bruce au cœur. Il jura de défendre à l'avenir sa patrie, d'être bientôt, s'il le pouvait, son libérateur et son vengeur. On sait avec quel héroïsme il exécuta sa promesse. Eh bien ! la dévotion des Flamands me rappelle le mot qui le pénétra de repentir. Les fils des victimes de la brutalité espagnole ont, depuis le xvf siècle, mangé le sang de leurs pères.

CHAPITKE XVI.

Autres élèves de Rubens.

Dépérissement de la Belgique ; malheureuse influence du traité de Munster. — Juste van Egmont. — Il quitte Rubens pour se mettre en voyage. — Louis XIII le retient en France. — Il seconde Vouet, comme il avait longtemps secondé Pierre-Paul. — Curieux détails sur l'origine de l'Académie française de peinture et de sculpture ; Van Egmont se distingue des autres fondateurs par son zèle. — Il retourne en Belgique dans sa vieillesse. — Pierre van Mol contribue avec lui à l'établissemeut de l'Académie des beaux-arts. — Ses tableaux. — Jean Wildens. — Lucas van Uden. — Les œuvres de sa main que Ton possède, ne répondent pas à sa brillante renommée.

Rubens était mort à propos pour ne pas voir la décadence de sa patrie, comme Raphaël pour ne pas voir le sac de Rome par les troupes du connétable de Bourbon. Sous un gouvernement inepte, la Belgique tombait dans la langueur et le marasme. Les soldats de la France et des Provinces-Unies saccageaient tour à tour son territoire. Commencée en 1635, après Talliance du cardinal de Richelieu avec les Hollandais, la lutte s'envenimait de jour en jour. Les bandes espagnoles, d'abord victorieuses, essuyèrent des échecs i-éitérés. La prise d'Arras, investie

par les Français le 19 du mois de juin 1640, inaugura cette suite de défaites. Trois ans plus tard, le duc d'Engbien exterminait à Rocroi la vieille et célèbre infanterie castillane. Attristée de ses nombreux revers, qui épuisaient ses forces et vidaient son trésor, l'Espagne souhaita enfin obtenir la paix. Un traité fut conclu à Munster, avec la Hollande, le 30 janvier 16i8 ; mais le plus terrible désastre n'aurait pu être aussi funeste pour les provinces belges, que les conditions auxquelles leurs adversaires du Nord leur vendirent le repos. Quoiqu'une seule des clauses stipulées fut onéreuse, elle contenait implicitement la ruine des Pays-Bas cathobques. Elle {)ortait : « L'Escaut sera fermé d.u côté des Etats. » Or, du coté de la Hollande se trouve l'embouchure du fleuve ; c'était donc annuler ce port immense, où aflluaient des milliers de vaisseaux, qui débarquaient à Anvers les produits des contrées voisines et des contrées lointaines, puis emportaient les nombreuses marchandises fabriquées dans le pays. Notez bien que, depuis l'ensablement du chenal de l'Écluse, la Belgique ne possédait point d'autre havre. Lui interdire la mer n'était-ce pas la frapper, en quelque sorte, de paralysie? Sans navigation, plus de commerce ; sans commerce, plus d'industrie possible. Les manufactures allaient se changer en déserts, où le murmure du vent dans les salles vides remplacerait le bruit des marteaux et des métiers. Bientôt le négociant resterait seul des journées entières, au fond de son comptoir silencieux, pendant que l'herbe envahirait ses cours et que ses galions moisiraient à l'ancre. La fureur, les persécutions espagnoles avaient déjà beaucoup diminué l'opulence d'Anvers. Mais quel spectacle douloureux dutelle offrir, lorsque toutes les voiles abandonnèrent l'Es-

caut l'une après l'autre, et que sur ses quais, jadis pleins de tumulte, encombrés de ballots, de marins et de portefaix, on n'entendit plus que le gémissement des flots solitaires? L'astre diurne, qui se couchait au delà du fleuve, parmi les vapeurs d'un sol marécageux, était l'emblème des futures destinées de la ville : sa brillante fortune allait disparaître sans retour !

Le croirait-on néanmoins ? Les habitants célébrèrent par des fêtes cette paix désastreuse. Le pacte conclu avec la Hollande fut publié à Anvers, le 5 juin 1648, et fit éclater dans la population des transports de joie. On avait dressé sur la grande place et devant l'hôtel de ville une estrade magnifique, haute de 45 pieds, large de 67, dont les ornements supérieurs atteignaient les combles du palais communal. On y voyait de nombreuses figures symboliques et mythologiques : la Paix, la Justice, l'Abondance, Neptune, Apollon, Cérès, Mercure, l'Allégresse publique, tenant dans sa main droite une guirlande de roses blanches et rouges, emblème traditionnel de la ville. Partout s'alignaient des inscriptions grecques et latines, confectionnées ou choisies par Gevaerts. Celle qu'on lisait au-dessous de la statue du roi d'Espagne, Philippe IV, disait avec une pompe emphatique : S. P. Q. Antverpiensis oh céleste munus exultanSy hoc Pacis desideratissimœ iheatrum, perpeliiœ fidei et gralitudinis iestandœ ergo, incredibili lœtitiâ posuit. Les ordres religieux décorèrent splendidement l'extérieur des maisons professes; les Jésuites, voulant se signaler, tirèrent un feu d'artifice. Une multitude immense couvrait les places, inondait les rues. C'est ainsi que les nations marchent presque toujours vers l'avenir, un bandeau sur les yeux. ^

♦ Papehrochius, t. V. p. 15 et suiv. — Histoire d'Anvers, par Lepoittevin

L'appauvrissement graduel de la Belgique, si fatalement accéléré par la paix de Munster, eut pour les beauxarts les conséquences les plus funestes. Un petit nombre de peintres suffirent à une population indigente, qui ne pouvait se disputer les œuvres du talent. Les autres coloristes durent aller chercher fortune sur la terre étrangère.

Dès le temps de Rubens, Van Dyck et Jean van Hoeck s'étaient condamnés à l'exil, ïeniers le jeune avait péniblement fait reconnaître son mérite, et Van Thulden était venu travailler en France. Quelques élèves de Pierre- Paul s'y établirent définitivement et s'y naturalisèrent. Parmi eux se trouvait Juste van Egmont, celui que Rubens avait envoyé à Malines ébaucher pour la cathédrale un tableau de la Cène.

Il était né à Leyde en 1602 *. On ignore qui fut son premier maître, détail peu important du reste ; il nous suffit de savoir que le rayon inspirateur, d'où naît le talent, tomba sur lui du front de Pierre-Paul. Quand cessat-il de travailler avec le fameux coloriste ? Nul ne saurait le dire. Peut-être le manque d'ouvrage le força- t-il de quitter la Belgique pendant une absence de Rubens, ou lorsque la vieillesse lui faisait refuser un grand nombre de commandes ; peut-être même un simple désir de voyager, désir si impétueux chez les races du Nord, le poussa-t-il à fermer sa porte pour aller courir le monde, car Descamps affirme qu'il se mit en route très-jeune. Il ne revint pas aussi aisément qu'il était parti. La France le retint, l'adopta, le traita comme un de ses fils. Elle s'empara même de lui, sans que le secours d'une enchanteresse

de Lacroix (Anvers, 1847, 1 vol. in-8°), p. 324. — Une vue de la grande place et de Festrade a été gravée par Wenceslas HoUar. » Houbraken, t. P% p. 223.

lui fût nécessaire, car il avait épousé ou il épousa par la suite une Flamande qui lui survécut, Emerentiana Bosschaert. Louis XIIÏ et Louis XIV mirent à profit son talent ; mais une de ses occupations principales fut de seconder Vouet, comme il secondait précédemment Rubens. « Simon Vouet, dit Florent le Comte, employa différents peintres dans ses entreprises, suivant ce qu'ils sçavaient traiter, entre autres Juste d'Egmont et Van Driesse Flamans, Schalberge, Patel, Van Boucle, Bellange et Cotelle, tous excellents hommes dans leurs différens caractères » Félibien s'exprime en des termes analogues^. Juste van Egmont fut un des fondateurs de l'Académie française de peinture et de sculpture : il se distingua même de ses confrères par son zèle, quand il s'agit de l'établir. Les curieux mémoires que vient de publier M. Anatole de Montaiglon, et qu'il attribue avec beaucoup de vraisemblance à Henri ïestelin, nous donnent les détails les plus précieux sur l'origine de ce corps et un petit nombre de renseignements sur les faits et gestes de notre artiste ; mais ce récit, j'ose le dire, n'est pas glorieux pour la France. La vieille confrérie de Saint-Luc déploya en cette occasion tant de lâche astuce, d'opiniâtre bassesse et de jalouse vanité, que l'on ne trouve rien de pareil dans l'histoire de la peinture en Belgique, en Hollande, en Italie et en Espagne. D'après Testelin lui-même, ce n'était pas l'amour de l'art qui l'avait fait établir, mais la nécessité de mettre un terme aux pillages des artistes. Les pein-

* Le Cabinet des singulaiilés, t. IIÏ, p. 57.

' « Comme Vouet faisait faire des patrons de tapisserie de toutes sortes de façons, il employait encore plusieurs peintres à travailler sur ses desseins aux paysages, aux animaux et aux ornements. Entre ceux-là, je puis vous nommer Juste d'Egmont et Vandrisse, Flamans. » Félibien, Entretiens sur la vie et les ouvrages des peintres les plus célèbres, t. II, p. 189.

très du moyen âge employaient des matières précieuses, telles que l'or et l'argent , des couleurs rares et assez chères. « Bientôt ils se prévalurent de cette circonstance pour commettre une infinité de fraudes, tant par rapport à la qualité que sur la quantité de ces matières. Les tribunaux étaient fatigués à l'excès des plaintes qui leur en venaient de toutes parts. Cependant nulle règle certaine, nulle loi pour aider à y statuer. Ainsi ces prévaricateurs exercèrent pendant assez longtemps leurs vexations avec une sorte d'impunité. Pour obvier à ce désordre, M. le prévôt de Paris fit assembler un certain nombre des plus honnêtes gens d'entre les peintres et sculpteurs de cette capitale. Ce fut l'an 1391, et, de leur avis et consentement, il fit rédiger plusieurs articles de statuts et règlements, à l'instar de ceux qui avaient lieu chez les autres corps de métiers de la ville. Il fit élire en même temps des jurés pour gérer la nouvelle communauté, avec pouvoir de faire des visites réglées, d'examiner les matières employées dans les ouvrages en question, de saisir en cas de contravention, poursuivre, etc., et enfin fit établir une maîtrise exclusive pour le fait de peinture et de sculpture et tout ce qui pouvait y avoir rapport » ' . Nous avons voulu citer ce passage textuellement, parce qu'il est des plus extraordinaires. Voilà, en vérité, une source bien pure !

Issue du vol et de la fraude, la jurande parisienne ne démentit point sa noble origine. On lui avait d'abord donné pour chefs des gens de mérite ; ils ne tardèrent pas à être supplantés par les intrigants, par ces vils frôlons qui,

* Mémoires pour servir à l'histoire de TAcadémie royale de peinture et de sculpture, publiés par M. Anatole de Montaiglon, t. P', p. 6 ; Paris, Jannet,

n'aimant point le travail et ne sachant rien l'aire, inquiètent, fatiguent, découragent les hommes kborieux, mettent la ruse, le mensonge, l'effronterie à la place du talent et, après une guerre infâme, que leur manque de sensibilité leur permet de poursuivre sans fin ni trêve, demeurent presque toujours les maîtres du terrain. L'auteur anonyme explique leurs perfidies dans des termes si énergiques et si vrais, que je ne puis me défendre de le citer encore : c'est la nature prise sur fait. « Un des premiers actes de ces hommes vains et ignorants fut de s'ériger en juges et en tyrans de ces mêmes arts , dont ils s'étaient vus naguères, et dont ils étaient en effet les suppôts très-subalternes et très-méprisés ; l'intérêt sordide qui les animait, les en rendit bientôt les persécuteurs, et devint une source inépuisable de vexations. Plus de repos, même pour les sujets de la plus haute espérance ou du mérite le plus confirmé. Ce ne furent que saisies, que poursuites, qu'exécutions, de tout temps inconnues aux beaux arts. Guerre ouverte surtout contre les étrangers d'une certaine réputation ou d'une certaine capacité, qui en venaient chez nous accroître la lumière. Nulle voie pour se rédimer de cette persécution, par les frais exorbitants et arbitraires attachés à l'obtention de la maîtrise, et aux paiements desquels il fallait toutefois se soumettre, ou renoncer au séjour de la capitale et à l'exercice des arts. »

N'est-ce pas admirable ? Ne reconnaît-on point cette vile vengeance qui, dans la politique, dans l'industrie, dans les arts, dans la littérature, se glisse partout, aspire à tout, s'empare de tout, pour tout salir, pour tout gâter, pour abattre toutes les fleurs, pour corrompre tous les fruits ou pour les empêcher de naître ? Cruelle malédic-

tion attachée an genre humain, sortes de vers intestinaux qui lui labourent les entrailles, y dessèchent les principes de la vie et font de son existence un désordre perpétuel !

Les confrères de Saint-Luc ne s'arrêtèrent pas en si bon chemin. Ce n'était pas assez de dominer eux-mêmes, ils voulurent faire dynastie, concentrer, immobiliser le pouvoir dans leur famille. En même temps qu'ils fermaient les portes de la jurande k tous ceux qu i méritaient d'y entrer, ils y recevaient sans apprentissage, sans étude et presque sans frais, non-seulement leurs adeptes, leurs complices, mais leurs enfants en bas âge ! Spectacle merveilleux ! des bambins au maillot étaient décorés du titre de maîtres ès-arts; les privilèges qui donnaient seuls en France le droit de cultiver la peinture et la sculpture, devenaient la propriété de nourrissons plus ou moins grotesques, vagissant et pleurant dans les bras de leurs nourrices. Les charges, les honneurs, les bénéfices de l'ancienneté leur revenaient, comme de juste, par la suite. Personne ne pouvait prétendre qu'il avait débuté avant eux.

L'unique ressource des hommes de talent ainsi traqués fut l'intervention du roi. Ils sollicitèrent des brevets d'affranchissement, pour se soustraire au despotisme de l'avide corporation. Charles VI accorda des faveurs de ce genre dès l'année 1399. Ses successeurs les multiplièrent. Mais comme la jurande, voulant soumettre à sa tyrannie les protégés du souverain , leur suscitait mille chicanes, les plus distingués tâchaient d'obtenir un logement dans quelque maison royale , oii leurs adversaires n'osaient les poursuivre. Ces inviolables retraites pouvaient seules les défendre contre la

ruse , l'ambition et la haine de la maitrise.

Voilà quelles luttes avaient encore à soutenir en France les hommes de mérite vers la fin du règne de Louis XIII. Qu'un pareil état de choses ait beaucoup gêné, retardé, Hmitéle développement de la peinture et de la sculpture, cela ne peut faire l'objet d'un doute. Quelle différence entre les vils associés de Paris et les ghildes néerlandaises, qui ont fécondé les beaux arts de leur chaleur maternelle, et fait éclore tant de glorieux talents !

Une dernière tentative de la jurande pour compléter son oppression, devait amener une résistance victorieuse. Durant l'année 16^0, elle avait sollicité et obtenu un arrêt judiciaire qui défendait de vendre ou échanger aucun ouvrage de peinture et de sculpture, si l'on ne s'était d'abord affilié à la corporation : les maîtres se réservaient ainsi le commerce des tableaux, statues et bas-reliefs. Une autre disposition du même règlement portait que nul ne pourrait exercer dans Paris l'un de ces deux arts, s'il n'avait étudié chez un des confrères l'espace de temps prescrit par les anciens statuts, et s'il n'avait en outre travaillé sous ses ordres, comme son compagnon, pendant quatre années de suite. Les marchands, que cette ordonnance ruinait, en appelèrent au Parlement, et les astucieux collègues n'osèrent passer outre. Mais voilà qu'en 1646 le repentir les prend : leur vanité se boursouffle et leur sottise fermente ; ils courent chez deux des peintres privilégiés, les sieurs Lévêque et Bellot, saisissent leurs ouvrages et les font assigner au Châtelet pour y voir déclarer les saisies valables. Ceux-ci exhibent devant le tribunal les brevets du roi, et les juges leur donnent gain de cause. Mais

i02 irsTi-: vw ecjmont.

k's perséiuluujs irabaiuloiiiieiil })oinl leur proie; ils interjettent appel de cette décision au Parlenienl, et lui présentent une requête des plus audacieuses. Ils demandent « que le nombre des peintres dits de la maison du roi fut réduit à quatre ou six tout au plus, et que ce même nombre ne put être excédé par ceux qui se qualifiaient peintres de la reine; qu'il fut enjoint à ces peintres ainsi réservés , lorsqu'ils ne seraient point employés aux ouvrages pour le service de Leurs Majestés, de travailler en chambre pour les maîtres de la communauté, avec défense d'en entreprendre ou d'en exécuter aucuns de leur art , soit pour les églises ou pour d'autres destinations non consenties par lesdits maîtres, à peine de confiscation desdits ouvrages, de cin([ cents livres d'amende, et même de punition exemplaire, s'il y échéait, et ladite amende payable sans déport , etc. ; que, sous les mêmes peines , il fût pareillement fait défense à tous lesdits peintres prétendus privilégiés , réservés ou non réservés, d'avoir ou tenir aucunes boutiques ouvertes, et y exposer en vente aucun tableau ou autres ouviages de peinture. » Ils voulaient de plus que si le roi ou la reine dépassaient le nombre prescrit, les jurés eussent le droit de saisir, par un acte de simple autorité, les tableaux et autres ouvrages des surnuméraires, pour être confisqués au profit de la maîtrise, et que ces derniers fussent en outre condamnés à trois cents livres d'amende; ils voulaient même, car rien ne limitait leurs prétentions, « qu'il fut loisible aux jurés de faire les visites requises par les statuts et règlements de leur communauté, à la charge d'en faire leur rapport par-devant M. le lieutenant civil, en la manière accoutumée ; que , à l'égard des peintres de la

maison de la reine, il fut ordonné qu'arrivant le décès d'icelle dame reine, lesdits peintres demeureraient interdits de toutes fonctions dudit art de peinture, hormis toutefois qu'ils fussent maîtres de la communauté : aux offres que feisaient lesdits jurés de travailler aux ouvrages qui seraient à faire pour les maisons du roi et de la reine, toutes fois et quand il plairait à Leurs Majestés de le leur commander. »

La suffisance, l'envie, la cupidité, toutes les ignobles passions des hommes sans talent ne se sont peut-être jamsiis révélées d'une manière plus impudente. Le parlement prit néanmoins en considération cet acte odieux, et les jurés triomphants se hâtèrent de signifier aux artistes, même à ceux (|ui habitaient le Louvre, l'ordre de se présenter devant la cour souveraine. Lebrun , dont ils redoutaient le crédit, fut seul luénagé par eux. Mais Lebrun avait résolu de faire cesser leur tyrannie, de briser entre leurs mains le pouvoir donl ils abusaient si lâchement. Il méditait depuis longtemps la fondation d'une académie, pour tenir en échec l'artiUcieuse cabale des sociétaires. Il mit par écrit ses idées sur la forme que devait prendre l'établissement, puis il en conféra avec les deux fières Testelin, ses amis intimes. Dès que son projet fut connu des artistes , ils se levèrent tous pour le soutenir ; une longue oppression leur avait donné ce sentiment exalté de la justice, devant lequel tombent à coup sur les dominations funestes. Des assemblées eurent lieu, où chacun montra une ardeur peu commune.

<( Celles de toutes ces conférences cependant qui opérèrent d'une manière plus efficace, dit Testelin, furent celles qui se tenaient chez M. Juste d'Egmont. Elles

n'étaient rien moins qu'éclatantes et tumultueuses , n'élant composées (jue de lui , de M. Savrazin et de M. Corneille. iMais M. de Charmois y assistait trèsrégulièrement, ou, pour mieux dire, il en était l'Ame. » Or, ce M. de Charmois, secrétaii'e du maréclial de Scliond)er«i, l'ut le véritable londaleur de l'académie; par ses relations, par son zèle et par son adresse, il obtint du conseil de réiiemte, tenu au Palais-Royal le ^0 janvier Ki'iS, un arrêt en bonne l'orme qui établissait la nouvelle compagnie , et alî'rancliissait tous les artistes des persécutions juscju'alors exercées contre eux ])ar une bande d'ineptes despotes. Il est remarquable assurément qu'un peintre belge ait été un des principaux instigateurs de cette mesure libératrice, que son logement ait,])our ainsi dire, servi de berceau à une grande institution Irancaise, (jui conq)te maintenant deux siècles d'existence. Un autre élève de Rubens, Pierie van Mol, et un sculpteur né comme celui-ci à Anvers, Gérard van 0})stal, déployèrent dans cette occasion la même activité. Tous les trois furent au nombre des premiers académiciens \ Dès le mois de lévrier 1()48, Juste van Egmont et Gérard van Opstal eurent l'honneur d'être classés parmi les anciens , que l'on nomma pour diriger les études, chacun pendant un mois, faire la police et veiller aux intérêts de la compagnie. Lorsqu'on s'occupa d'orner les salles qu'elle avait louées , la plupart des membres voulurent contribuer à les embellir. Juste van Egmont donna, dans ce but, le portrait du duc d'Orléans, qu'il avait exécuté lui-même. Il l'ut aussi un des commissaires choisis pour ratilier le contrat de

* Gérard van Opstal était né en 1595, et mourut à Paris en 1668, pendant qu'il exerçait les fonctions de recteur de l'Académie.

jonction entre l'académie et la jurande, celle-ci ayant obtenu par ses intrigues que les deux sociétés fussent réunies. Mais elle se proposait secrètement de désorganiser le nouveau corps; et pour lui rendre le calme, pour qu'il pût même continuer à vivre, il fallut en chasser plus tard cette turbulente faction.

Après le 5 du mois d'août 1651 , où Juste van Egmont signa le traité d'alliance, nous perdons tout à fait sa trace. Pour ([uel motif abandoima-t-il la France? On ne le saura peut-être jamais. Ce (ju'il y a de positif, c'est qu'il retourna sur les bords de l'Escaut et uKnn iil dans la ville d'Anvers le 8 janvier 1071, Agé de soixantedouze ans. Il fut enterré sous les voûtes de l'église Saint- Jacques; sa femme vint l'y rejoindre en lOS.") Quoique retourné dans les Pays-Bas, il n'avait point tout à fait rompu avec la France, car il mit h re\[)osition publique faite par l'académie, en 107 ^i, les portrait'^ de monsieur et madame Perceval et celui de leur fils.

Si l'on ne trouve presque plus de tableaux des peintres qui nous ont occupé dans le précédent chapitre, ceux de Juste van Egmont semblent avoir tout à fait disparu. Son long séjour en France doit avoir contribué à cet anéantissement de son œuvre ; le peuple français n'aime point l'art du coloris, et ne prend d'ordinaire

• Voici leur épitaphe, que nous devons à l'obligeance de 31. Tiiéodore van Lerius, et que nous publions pour la première fois :

Justus verus ab Egmont et

Emerentiana Bosschaert

Conjug.

Obiit ille 8 jan. 1674, nia vero 19 junii 1785.

aucun soin des toiles. Le goût des images polychromes est chez hii une importation : il préfère généralement les gravures. Aussi laisse-t-il périr les tahleaux avec une insouciance caracléristique. A l'exception des pages conservées dans les demeures royales, et que les bouleversements politiques ont épargnées, combien de morceaux, entre ceux qu'exécutèrent les bons peintres du \vi* et du wiT siècles, ont-ils échappé à l'action du temps secondée par l'indillonince pnl)lique? Où sont les toiles des Jean Cousin, des Claude Vignon, des Vouet, des François Périer, des Lenain, des Bourdon e( de tant d'autres? Les servantes les ont reléguées au i'oiid des salles vides, les ont adossées contre les murs des corridors, et la moisissure a tranquillement elï'acé les couleurs, les vers ont rongé les cadres, l'humidité a pourri le tissu de chanvre, pendant que les artistes euxmêmes tombaient en poussière dans leurs fosses inconnues.

On ne peut donc apprécier le talent de Juste van Egmont que parles estampes, qui retracent quelques-unes de ses œuvres. C'est une ressource très-insuffisante, mais nous n'en avons pas d'autre. Son œuvre gravée prouve d'abord ([u'il a fait beaucoup de portraits, moyen presque infaillible d'attirer sur soi l'attention, de se concilier des protecteurs et de parvenir à la fortune , pour peu qu'on ait de mérite. Les plus remarquables sont ceux de Louis Xïïl et d'Anne d'Autriche, de Louis XIV et de son frère, le duc d'Anjou, en 1643, de Marie de Gonzague, d'abord comme princesse de Mantoue, puis comme reine de Pologne, et surtout celui de Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, pair et maréchal de France, reproduit par Nanteuil avec son habileté supérieure ; cette tête vivante.

JUSTE VAN EGMONÏ. 407

ces yeux qui semblent vous regarder, font honneur aux deux artistes \ Pour Marie de Gonzague elle a une expression fort sotte : on ne conçoit guère que Cinq-xMars ait fait le sacrifice de sa vie à une idole si peu intelligente.

Parmi les morceaux d'histoire, quelques-uns ont du charme. Ainsi, une gravure datée de KVio nous montre le petit Jésus en chemise, qui essaie d'un air souriant ses premiers pas. Voulant le rassurer, l'encourager, sa mère hii tend les bras, non sans une certaine inquiétude. Saint Joseph, assis dans un fauteuil élevé, regarde son lils adoptif, et le petit saint Jean, debout près de la porte, le montre du doigt. C'est une jolie scène d'intérieur, avec des personnages aux formes luxuriantes. Un autre épisode parait être la suite du précédent. Il ligure saint Joseph rentrant à la maison, le dos charge de ses outils placés dans une espèce de manne, et tenant par la main le jeune Emmanuel, qui a cueilli des fleurs. Le Christ n'a pas plus de trois ans. La Vierge, assise sur une chaise, lui présente de loin un fruit : le robuste menuisier considère son pupille d'un air joyeux et paternel. C'est encore une scène de famille oii régnent la même grâce légendaire et le même attrait poétique.

Les autres estampesburinées d'après Juste van Egmont, en France ou ailleurs, ne sont guère que des images de piété sans intérêt et presque sans valeur esthétique. Mais au bas de plusieurs d'entre elles, comme de plusieurs des précédentes, on lit un renseignement curieux ; il y désigne sa demeure, rue de Richelieu, à l'enseigne de Louis XIII, dit le Juste, d'où il résulte que ce peintre du roi, pictor recfim, tenait une boutique pour mieux vivre,

* On lit au bas de la gravure : Justus pinxit i648. Nanteuil, sculp. 1662.

iOR PIERRE VAN MOI..

comino ImaïK'oiip d'artistes français contemporains. Les mots : JuslHS van Egmonl pinxit et excudit, en sont une nouvelle preuve, puisqu'ils attestent que Ton tirait les uravures chez. lui.

On possède moins de renseignements encore sur Pierre van Mol que sur Juste van Egmont. Il naquit à Anvers dans Tannée 1580, et parait n'avoir ])ris le crayon que . fort tard, puisrpi'il avait plus do trente ans lorsqu'il se mit sous la disci|)linc» de Seger van don Grave, en lOil, comme nous l'apprennent les registres de la confrérie de Saint-Luc. 11 quitta ce peintre obscur pour aller se perfectionner auprès de Rubens. Son noviciat fut très-long, cai* il n'obtint le grade de franc-maître qu'à l'âge de A2 ans. Depuis cette épocjue l'iiistoire le perd de vue. En \MH, nous le retrouvons sur les bords de la Seine, parmi les artistes qui se liguent pour renverser l'inepte domination de la jurande : son zèle (;t son talent lui valurent l'bonneur d'être un des premiers membres de la nouvelle académie. Florent le Comte et Félibien le mentionnent à peine. « Van Mol, dit le premier, travaillait aux histoires et faisait aussi des portraits » Le second dit absolument la mèiue chose, dans des termes plus brefs encore 2. 11 finit ses jours à Paris, le 8 avril 1650.

Un tableau de lui que possède le Louvre donne une idée de sa manière : il figure le Rédempteur descendu de la croix; saint Jean .soutient le corps par les hanches et la Vierge en are-boute l'épaule avec la main , pour que la partie supérieure du cadavre ne retombe pas. Son visage exprime la plus poignante douleur. De

* Cabinet des singularités ^ t. III, p. 83.

2 Entretiens sur les vies et les ouvrages des plus excellents peintres, f om. II, p. 487.

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