‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 23 sur 58 · PIERRE VAN MOL · texte numérisé non relu

PIERRE VAN MOL

l'autre côté, Marie-Madeleine I)aise la main du Christ et l'inonde de larmes. Derrière saint Jean, on aperçoit Nicodème, beau vieillard à barbe blanche, et derrière la noble Israélite, deux saintes femmes debout. Un panier plein d'outils, un bassin de cuivre, celui où tomba le sang précieux du Fils de l'Homme, et les instruments de la Passion, occupent le devant du terrain. Cette toile est plus sombre que tous les ouvrages deRubens, qui aimait tant la lumière et en baignait jusqu'à ses derniers plans : les deux saintes femmes, entre autres, disparaissent presque dans l'ombre. Le coloris nous offre cej)endant les nuances qu'affectionnait le grand homme; on sent, à la première vue, qu'on est en l'ace d'un tableau anversois ; le manteau rouge du disciple rappelle même le goût du célèbre chef d'école pour cette brillante couleur. Les tvpes sont vulgaires, celui de la Madeleine fait penser aux plus lourdes paysannes ; saint Jean et Nicodème ont seuls des traits réguliers, et par suite quehpie nobless(.', car la dignité ne s'associe guère h la laideur. Le coi'ps du Christ, très-beau de forme, est savannnent et habilement dessiné. Le faire annonce une main magistrale, et, nonobstant les défauts de l'œuvre, il y avait alors en France très-peu d'hommes capables d'en tracer les contours; je doute qu'un seul d'entre eux fut assez bien doué pour peindre avec ce sentiment de la couleur, sentiment à la fois plein d'énergie et de délicatesse.

D'après un auteur moderne, on voyait jadi^ dans le réfectoire de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, h Paris, une très-belle Nativité de Pierre van Mol * .

r Adoration des mages que possède le Musée d'Anvers,

* Guide des amateurs de tableaux pour les écoles allemande, flamande el hollandaise, par GauU de Saint-Germain, t. F"", p. 46.

tlO l'IERUE VAN MOL.

lait concevoir une opinion très-favoi'ahle de son taliMil. Le petit Jésns parait accepter l'or (]ue lui présente un vieux nionanjue aj^enouillé devant lui, portant une lonj^ue i)arbe blanche et un manteau de brocart, dont trois entants, a^renouillés coninie lui, soutiennent les pans. Les deux autres niâmes et leur suite, composée en *»rande |)artie de soldats bien armés, forment cercle autour du ;;rou[)e [irini ij)al. I n bouipict de bois et une ruine composent le tond. Au rebours du tabliNui conservé en France, celui-cti se distinjjue par un coloi'is clair et brillant, où domine le jioùt de Kul)ens : les ombreis seules oui encore un peu d(; sécheresse et une dureté que l*ierr<^-Paul évitait soigneusement. Plusieurs têtes, plusit'urs pcM'sonna;;es sont d'un très-beau dessin, ([uoicju'il y rè<ine en général de la vulgarité. Les expressions, les eflets de couleur méritent aussi de ^rarids éloges. Mais ce i|u'il y il surtout d'admirable, ce sont les trois délicieux enfants <|ui s( mi tiennent le manteau du roi mage. On ne peut rien voii' de j)lus beau, comme types, sentiment et coloris, lue grâce parfaite anime ces formes charmantes, et la poésie de leur âge brille sur leurs traits délicats.

Parmi les estampes peu nombreuses qui retracent quelques tableaux de Van iMol, figurent deux beaux portraits. L'un, buriné par Van Schuppen en 1668, nous offre limage du baron Charles de Houël. Un romancier ne [)ourrait choisir un type plus avenant : front pur, nez irréprochable, grands yeux magniliques et pleins de douceur, bouche noble et régulière, Unes moustaches accompagnées d'une petite impériale, ces traits charmants qui tourneraient la tète à bien des femmes, sont encadrés d'une chevelure abondante et légère, tombant sur les épaules en flots gracieux. Le jeune chevalier porte une

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armure complète, une écharpe et un splendide rabat de guipure. Le peintre et le graveur semblent avoir fait assaut de talent, pour reproduire comme il le méritait ce suave modèle. L'autre efiigie, où Ton admire le travail ferme et délicat du célèbre Nanteuil, nous offre un prélat raide, ambitieux, (ièicMiient bypocrite, au nez mince, aux yeux rapprocliés.

Un Scaramouclie, exéculc pîir Le Blond d'aijrès Van Mol, est, dans un genre dilferent, un bon morceau, qui dénote de la verve comique. Regardez cette attitude de matamore, cette poitrine bond)ée, ces jandjcs capricantes, celte main gaucbc a[)j)uyée sui* la garde de la llamherge, (|ui en redress(i la pointe jus(|u'au-dr'ssus de l'epaulo, ces moustaches en croc, cet air avantageux. N'est-ce point là le fanfaron, le hâbleur, le tran(îbe-montagne, le Gascon italien ? Diogène cJierchani un homme avec sa Innîcruc, (pie notre artiste a peint au Vatican, doit encore èlic une œuvre d'élite, une scène plaisante et bien nmdue, autant ([u'une gravure médiocre permet de l'ariirmer '.

Partie d'un centre unique, l'école de Rubtuis devait aborder toutes les routes de la peinture. Deux élèves du grand homme s'adonnèrent de préférence an paysage. 11 se servit de leur pinceau pour exécuter les ciels, les terrains, les arbres et les fleurs de ses nombreuses toiles. L'un,(piise nommait Jean Wildens, était né en 158 dans la ville d'Anvers. Il possédait une adresse loute spéciale et savait de la manière la plus heureuse mettre les fonds en harmonie avec les groupes et les portraits. L'envie, qui a

* Le célèbre catalogue de M. Winckler indique trois autres pièces : l" saint Jean-lîaplisle au milieu du désert, puisant dans une coupe de l'eau jaillissante (Pelrus de .Iode, sculp ) ; 2° le Sauveur descendu de la croix et pleuré par les siens (Montcornet excud.) ; 3° une Jeune femme toute nue, assise «^ur un coussin et parlant à une vieille femme placée derrière elle.

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roconrs a tons les moyens et se sert de tons les prétextes, remarqua bientôt le parti qu'elle pouvait tirer de la collaboration de Jean Wildens avec Rubens. « Pierre- Paul, dirent les jaloux, était bien heureux d'avoir un si habile auxiliaire ; les œuvres du maître gagnaient beaucoup aux accessoires qu'y ajoutait le disciple. Privé de cette aide, il se trouverait dans un extrême embarras, ou ses tableaux perdraient considérablement de leur charme. » Pour toute réponse, le grand homme exécuta seul plusieurs paysages, notamment une vue de sa demeure champêtre, et coloria deux sites éclairés par un ciel orageux. Les malveillants furent réduits au silence ^ Mais ces vains propos ne troublèrent pas l'amitié qui unissait les deux peintres.

Jean Wildens ne se contentait pas de seconder Rubens : il peignait pour son compte d'agrestes perspectives, qu'il étoffait lui-même, ou faisait orner d'épisodes par d'autres coloristes. Il avait l'habitude de dessiner autant que possible d'après nature : les environs de Harlem, cette gracieuse campagne où Wynants et Rerghem trouvèrent tant d'inspirations charmantes, lui fournirent un grand nombre de vues et de motifs.

Jean Wildens épousa, on ne sait à quelle époque, Marie Stappaert, qui, en 16!21, lui donna un fds

1 Campo-Weyerman, t. I", p. 282. Un homme peu sincère, ou peu judicieux, a voulu faire de Campo-Weyerman un génie incomparable, un grand écrivain méconnu. Il semble ignorer que ce hauteur de mauvais lieux se borne presque toujours à copier Houbraken, en modifiant ses expressions. Campo-Weyerman, si souvent ordurier, montre quelquefois de l'esprit, je l'avoue ; mais ce n'est pas même un historien, car il ne comprend pas l'enchaînement des époques, des talents, des manières, les causes générales qui ont influé sur le sort de l'art néerlandais : il n'explique rien et se contente de rédiger des biographies très-incomplètes. Pour le génie philosophique, il n'en possède aucun; dire que ce hâbleur a deviné une science moderne, l'esthétique, et en parle mieux que personne, c'est une fiction par trop hardie.

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nommé Jérémie, et lui fut enlevée de bonne heure : elle mourut le 29 mai 1624. Le peintre ne termina ses jours qu'en 1653 , le 16 octobre. Il demeurait sur la paroisse de Saint- Jacques, où on lui lit un service de première classe, le 19 octobre : il fut néanmoins enterré à Notre-Dame, dans le pourtour septentrional du chœur. Son fils ne lui survécut guère : il expirait deux mois et demi plus tard, le 30 décembre 1653. On célébra son ofûce mortuaire à Saint-Jacques le 14 janvier 1654, et la cérémonie fut la même que pour son père, auquel on le réunit dans la cathédrale

Tous les tableaux de Jean Wildenssont détruits, ou, s'il en existe encore, on ne sait où ils se trouvent : ces derniers vétérans passent sans doute pour les œuvres d'un autre artiste. Descamps fait un pompeux éloge de deux tableaux qui ornaient jadis, à Anvers, la chapelle de Saint-Joseph, dansl'église des religieuses appelées Facte : l'un représentait la fuite en Egypte, l'autre une halte

1 On fait habituellement mourir Jean Wildens en 1644; mais son inscription funèbre, relevée par la commission de la province d'Anvers, qui public toutes les épifaplies historiques du pays, réfute cette vieille erreur :

Begravenisse van den eersamen Joannes Wildens

schilder sterf den 16 october a° 1653 out 69 iaer ende Joufl'rau Maria Stappaert syn huysvrau sterf den 29 mey a° 1624

ende Jeremias Wildens ionckman haerlieder soon

out 32 iaer sterf den 30 décember a° 1653.

Bidt voor de sielen.

Les notes relatives aux deux enterrements nous ont été communiquées par M. Théodore van Lerius.

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de la Sainte Fauillle pendant cette retraite précipitée : des anges semblaient ofïrir (juelques rafraîchissements aux proscrits. Les tigures, peintes par Langen Jan, étaient si belles, qu'on les aurait crues de VanDyck. Le paysage surpassait toutes les autres productions de l'auteur. Gault de Saint-Germain parle de ces deux morceaux, comme s'il les avait vus. « Nous avons, dit-il, des paysages de Wildens qui sont admirables, et qui prouvent encore son talent à peindre la ligure : les plus célèbres sont à Anvers, dans l'église des religieuses appelées Foches : sur l'un, Langen Jan a peint la Fuite en Egypte, et on donne à Van Dyck le Repos de la Vierge, qui orne l'autre : ces paysages sont magnifiques et inappréciables \ » Le monument qu'ils décoraient ayant été transformé en caserne pendant l'occupation française, je doute que Gault de Saint- Germain ail pu admirer ces deux toiles. Il emploie d'ailleurs les mêmes termes (pie Descamps, ou peu s'en faut, pour exprimer son opinion d'emprunt.

Lucas Van Uden exécuta aussi des fonds derrière les personnages de Rubens. Né dans la ville d'Anvers, le 18 octobre 1595, il fut baptisé à Notre-Dame le 21 du même mois, et eut pour parrain Pierre Bosmans, pour marraine Elisabeth Moons. Son père, qui était peintre officiel de la ville, se nommait Arnould van Uden ; sa mère, Jeanne de ïrannoy. Arnould dirigea les premières études de son lils, et le vit bientôt dépasser de beaucoup le point où il pouvait lui-même s'élever. Le jeune artiste ne fut néanmoins reçu dans la confrérie de Saint-Luc, comme lils de maître, (juc durant l'année 1627 ^. La description

* Guide des amateurs de tableaux pour les écoles allemande, flamande et hollandaise, t. II, p. 164.

2 Communiqué par M. Gériard.

LUCAS VAN LDEN. ^l ')

de sa liuiiiière , esquissée par Houbi akeii , a jus([u'ici défrayé tous les critiques et tous les historiens : une traduction littérale permettra de le constater. (( Il est indubitable que T Aurore , lançant les rayons de sa coiffure dorée au-dessus de l'horizon brumeux, quand les feuilles dégouttent encore de la rosée nocturne, que les vapeurs matinales couvrent les champs comme un crêpe bleuâtre, que les toits des villages, les sommets des tours apparaissent çà et là teints d'une couleur safranée, montre ](}s effets les plus pittoresques aux paysagistes, qui peuvent en profiter, s'ils les transportent sur leurs toiles en temps opportun. C'est ce que Lucas van Uden avait soin de faire, car on dit (pj'il s'arrachait aux douceurs du sommeil, sortait au point du jour, et allait dans les bois, dans les prés, où bondissait joyeusement le bétail, où l'herbe étincelait de rosée, où le soleil nouvellement levé se mirait dans les ruisseaux et les fontaines. Sa touche vaporeuse et légère, l'habileté que manifeste chaque partie de ses tableaux , l'élégance facile avec laquelle il peignait ses arbres, ses terrains, ses fonds, et rendait la perspective aérienne, lui ont acquis une réputation honorable parmi les amateurs de l'art. » On trouve rarement des passages aussi poétiques dans les livres des historiens hollandais ; celui-là , transformé en prose vulgaire, a fourni àDes('Hmps, Gault de Saint-Germain et Fiorillo, la matière de leurs articles sur Lucas van Uden. Il passe pour avoir exécuté la ligure aussi bien que le paysage, les morceaux de chevalet aussi bien que les grandes productions. Comme s'il eût voulu lui rendre la pareille, son maitre peupla fréquemment ses toiles de petits personnages. Van Uden a gravé lui-même un certain nombre de ses composi-

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lions : Bartscli lui attribue cinquantc-iieui' estampes et déclare qu'il ne peut lixer le nombre de celles qui lui appartiennent. Ce brillant soldat de l'école anversoise mourut en KîGO. Il eut un frère nommé Jacques, dont il forma le talent et qui peignit dans son style, mais lui resta inférieur.

Nous avons enreiiistré les témoiiinages de l'admiration qu'il a fait naître. Ses tal)leaux encore existants, nous devons le dire, lU) ia légitiment pas. Gault de Saint- Germain a voulu exj)liquer pourquoi ils nous désaj)pointent et semblent démentir la renonmiée de l'auteur. H avoue que ses toiles ne séduisent point le public. « 11 n'est pas rare, dit-il, de les voir adjuger aux enchères pour un prix médiocre, surtout quand ils sont d'une grande dimension; ce ([ui prouve (pie les exemples du bon goiit ne sont pas toujours recherchés. A la vérité, il faut de l'éclat pour plaire, et le coloris de Van Uden est monotone ; le temps, en agatisant les matières colorantes, ne leur a pas été favorable. » Je croirais volontiers qu'une altération quelconque a changé l'aspect de ses tableaux, comme il a rendu monochromes ceux de Van Goyen. La couleur en a maintenant si peu d'analogie avec celle de Rubens, qu'on ne les croirait pas tracés par un peintre de son école. Ce sont des toiles blafardes où dominent le gris , le vert pâle et le bleu clair. On dirait des peintures à la détrempe plutôt que des peintures à l'huile. Nulle harmonie ne règne entre ces teintes glaciales, qui donnent l'idée de ce que doit être un printemps de la Nouvelle-Zemble. Tels sont les deux paysages conservés au Louvre et placés jadis dans l'éghse Saint-Louis des Français à Rome. L'un forme le décor d'un enlèvement de Proserpine; on voit

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dans l'autre Cérès apprenant de la nymphe Cyané quel est le ravisseur de sa fille. Les meilleurs tableaux de Van Uden ornaient autrefois la cathédrale de Saint-Bavon, à Gand, où ils étaient suspendus contre les murailles des (chapelles qui entourent le chœur. S'il s'en trouve encore çè et là, dans une vente, dans un cabinet, le public y lait peu d'attention, car l'humanité , prise en général, aime mieux les belles choses que les œuvres rares ou singulières. Je crois de Van Uden une toile dartreuse (jui dépérit dans le château de Rubens , mais je n'en juge que d'après les travaux mis habituellement sur son compte, et il faudrait savoir si on a le droit de les lui attribuer. Les rédacteurs de catalogues ne l'ont d'ordiuaire aucune distinction entre lui et son frère Jacques, doué d'un bien moindre mérite.

Il y a certainement du charme dans les trente-cinq petits paysages qu'il a gravés lui-même à l'eau -forte d'une pointe légère. On y trouve réunis l'eftet et le naturel. Ces gracieuses images nous transportent au milieu des champs : voilà bien les hameaux que nous connaissons , les fraîches clairières, les étangs bordés de plantes chevelues, les allées profondes où le soleil levant darde ses rayons d'or , les lisières des bois, les arbres aux troncs noueux, aux llexibles rameaux, les ciels clairs où voltigent les colombes , les ciels pommelés qui divisent la lumière et semblent déployer sur nos tètes un grand réseau d'argent. Les morceaux plus étendus ne perdent point à la comparaison : le site où des villageois poussent une charrette embourbée, le Soleil couchant que possédait autrefois le comte de Vence, et que Marcenay a reproduit en 1755, le démontrent suffisamment. Van Uden a aussi gravé quelques paysages de Rubens.

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Son effigie orne le livre d'Iloubraken : la nature lui avait donné des traits charmants , une physionomie douce, bienveillante, pensive et même un peu mélancolique. Ces dispositions morales aident à sentir les beautés des champs , qui ne font naître que des émotions tranquilles , dégoûtent des tracasseries humaines et plongent le spectateur dans une rêveuse nonchalance.

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