‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 35 sur 58 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Antagonistes de Rubens.

lies Révolutionnaires. — ABRAHAM Janssens. — Sa biographie a été complètement défigurée. — Dates et documents authentiques. — Histoire romanesque publiée par Houbraken. — Grand style d'Abraham Janssens.

— Description de ses tableaux. — Il était le plus habile peintre de la Flandre avant que Rubens fût revenu d'Italie. — Wenceslas Koebergher.

— Sa biographie, sa manière. — Cornille Schut ne fut pas élève de Pierre-Paul. — Faits et dates qui le concernent. — Originalité de son talent. — Description de ses principaux ouvrages. — Théodore Rombouts. — Renseignements biographiques. — Sa manière et ses tableaux.

Nous avons maintenant à examiner le groupe d'artistes novateurs, qui comprenaient autrement que Rubens les questions en litige, ne voulaient pas monter sur son vaisseau ni même en suivre le sillage , et , déployant toutes leurs voiles , dirigeaient leur carène vers un autre port. Le chef de cette flottille se nommait Abraham Janssens. Homme supérieur, homme d'un vrai talent , il a disparu dans les brumes de l'histoire, comme Martin Pepyn. Ce n'est pas un motif pour nous de le négliger ; si nous admirons les vainqueurs dignes de leur victoire , nous aimons à soigner les vaincus, à étancher le sang de leurs

blessures. Il y a dans toutes les luttes des héros accablés par le sort , des Brutus et des Cassius , des Savonarole et des Jeanne d'Arc. Honte à celui qui détourne la téte en passant près de leurs tombeaux, qui n'a pour ces victimes du destin ni respect ni compassion I Suspectant d'ordinaire les jugements des hommes , leurs préférences , leurs maximes et leurs dédains, j'ai recherché soigneusement les tableaux d'Abraham Janssens, pour évoquer du sein de la mort cette figure oubliée , pour rendre à ce champion malheureux la justice qu'il mérite et qu'il n'a trouvée nulle part ; l'équité des générations futures est aussi douteuse que celle des générations présentes. L'erreur, le hasard , l'ignorance et la folie passent et repassent à travers les choses de ce monde, comme des dieux malfaisants qui sèment le désordre sur leur route.

La biographie d'Abraham Janssens n'a pas été défigurée d'une manière moins complète que celle de Martin Pepyn. Les recherches de MM. Van der Straelen, Génard et Van Lerius ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Les détails qu'ils ont rassemblés, avec une patience des plus méritoires, sont demeurés jusqu'ici tout à fait inconnus. On ne savait pas même dans quelle année l'artiste avait vu le jour, dans quelle année il était mort. Anvers fut le lieu où Abraham Janssens vint au monde. On le baptisa le 15 janvier 1567, à l'église Notre-Dame. Son père portait le même prénom, sa mère celui d'Anne ; les registres ne nous disent point de quelle famille elle était sortie. En 1585 , Abraham entra comme élève chez Jean Snellinck, de Malines S qui était devenu bourgeois d'Anvers, le tl juin 1597. Notre artiste fut reçu franc-

* Archives de Saint-Luc. Jean Snellinck était fils de Daniel, mercier à Malines.

maître en 1601 ; il épousa, le l"mai de raimée suivante, à la cathédrale, Sara Goetkint, lille de Pierre Goetkini et de (latherine Païenne , qui était âgée de vingt-sept ans, puisqu'on l'avait baptisée dans la même église le 6 du mois de septembre 1575. Les deux familles, unies par cette grave solennité, comptaient parmi les plus honorables de la bourgeoisie anversoise. Leurs alliances, les témoins de leurs baptêmes et de leurs mariages, prouvent qu'elles étaient en rapport avec la fleur de la population. Marie Janssens, la sœur du peintre, fut la marraine de David ïeniers le jeune , et devint la femme de Pasquier Engelgrave, issu de noble maison. Pour se distinguer des nombreux individus qui portaient le même nom patronymique, Abraham se faisait aj)peler Jamsens de Nuyssert y lieu situé en Hollande. Possédait-il une propriété dans cet endroit ? Une branche des Janssens y avait-elle résidé? C'est ce que l'on ne sait pas encore. On avait aussi surnommé notre artiste Janssens le Romain , à cause d'un long séjour qu'il avait fait à Rome , sans le moindre doute. Le caractère de ses ouvrages atteste une grande étude des maîtres italiens. Cette absence eut probablement lieu avant son mariage, car on ne peut présumer qu'il travailla seize ans sous la direction de Jean Snellinck. Après avoir terminé son noviciat, il partit pour la ville éternelle et ne demanda qu'à son retour le titre de franc-maître.

Abraham Janssens eut en 1603 un premier enfant de Sara Goetkint. On le porta , le 7 janvier de cette année , à la cathédrale, où il reçut le baptême et le nom d'Assuérus. Il fut bientôt suivi d'une fille, Anne-Marie, dont on n'a point encore trouvé l'acte de baptême , mais dont Fàge et la descendance sont constatés sur un acte officiel

passé devant les échevins d'Anvers, le A avril 1648, et conservé dans les archives de l'église Saint- Jacques. Elle épousa, le 5 juillet 1626, à Notre-Dame (quartier sud) \ le peintre Jean Breughel le jeune, fils de Breughel de Velours et d'Isabelle de Jode , et se trouva ainsi la bellesœur du fameux Teniers. N'étant pas majeur à la mort de son père , le nouveau marié avait eu pour tuteurs Pierre-Paul Rubens , Henri van Balen et Cornille Schut , ainsi que les autres enfants de Breugliel de Velours^ ; bien mieux , il était encore sous leur puissance le jour de ses noces, car il avait débuté dans la vie au mois de septem bre 1601 et avait été baptisé le 13 à l'église Saint-Georges : il comptait donc un peu moins de vingt-cinq ans, âge auquel les lois et coutumes d'Anvers fixaient la majorité.

La famille Janssens s'accrut d'une fille en 1606. Elle fut baptisée le 20 mai de cette année , à Saint-Jacques et nommée Sarah, comme sa mère. Le 8 septembre 1627, elle épousa Gilles de Smit, à Notre-Dame (quartier sud).

Le 23 novembre 1610 , fut tenu sur les fonts baptismaux, dans la même église, Abraham Janssens le jeune, inscrit en 1636-1637, comme fils de maître, sur le Liggère. Un acte passé devant les échevins d'Anvers, le 4 avril 1648, démontre qu'il fut marié, mais on ignore le nom de sa femme.

Lucrèce Janssens reçut le premier des sacrements à Notre-Dame, le 9 février 1613; la même cérémonie eut lieu dans la même église, le 26 janvier 1615, pour une quatrième fille que l'on appela Prudence.

* L'église Notre-Dame était divisée en deux sections, chacune desquelles desservait une paroisse.

2 J'ai contesté plus haut ce fait (pages 292 et 293), mais des actes authentiques dont je viens seulement d'avoir connaissance, le mettent hors de doute.

470 ANTAGONISTES PE UUBENS.

Tous ces enfants étaient nés de Sara Goetkint, la seule et unique fenime de notre artiste.

En l()0(>-l()07, la lihilde lui conféra la charge de doyen. Kii 1(>H), il (MMitril)ua par ses eU'orfs à réintégrer dans la corporation do Saiiil-Luc la chaiul)re de Rliétorique du Violier ou de la GirojJée. \\ se cotisa, la même année, avec Ollio Yen i us, av(»c les sculpteurs Jean de Jonglie , Robert C(dlyns de Noie (»t Thomas Cassiers, pour oilVir en présent à cette com])agnie littéraire un manteau roug(* de satin bordé d'or.

Le 8 septembres \i')'21 , Abraham fut témoin du mariage de sa lille Sara; mais il mourut avant la fin de Tannée, laissant des biens considérables. Sa femme lui survécut au moins jusqu'en 1()'Î3, ( ar le 28 juillet elle fut marraine de sa |)etite-lille , Anne-Marie Breughel, baptisée à l'église Saint-Georges.

Voilà ce que dos renseignements positifs nous apprennent touchant notre peintre et sa i'anjille. Ces dates et ces faits ne s'accordent guère avec ce que les historiens ont débité jusqu'à présent sur son compte. Il ne sera pas inutile, je crois, de résumer ce que disent Houbraken, Weyerman et Descamps , ne fût-ce que pour mettre le lecteur en garde contre leurs fausses assertions.

Abraham jouissait d'une gloire éclatante , lorsque Pierre-Paul revint d'Italie; on conçoit donc sa douleur de se voir éclipsé par un homme plus jeune que lui de dix ans. Il avait lui-même éclipsé tous ses rivaux, il possédait un vrai mérite, que soutenait et fortifiait l'amour du travail, l'âge n'avait encore ni diminué sa vigueur, ni abattu ses espérances, et d'un seul coup, l'auteur de la Descente de croix le détrônait, le jetait dans l'ombre ! Pour surcroît de malheur, le nouveau venu déployait

dos qualités analogues, le battait sur son propre terrain! n ne put cacher sa tristesse , il défia son antagoniste , (jui refusa liautainement son cartel Le succès, l'opinion de la foule et des connaisseurs étaient pour lui : une lutte corps à corps lui semblait inutile. Janssens n'avait que trois partis h prendre : ou accepter un rôle inférieur, sacrifice amer pour l'orgueil d'un artiste; ou bien terminer ses jours par un suicide ; ou encore oublier dans les plaisirs son talent vaincu , ses nobles projets et sa gloire efi'acée. Il choisit le dernier moyen. Une jeune femme l'aida dans raccomplissenient de cette funeste résolution. Elle était vive, joyeuse, passionnée : l'ivresse des festins et l'ivresse de l'amour s'olVraicnit à elle comme le bonheur même. Janssens l'épousa. Depuis lors, tous ses travaux furent abandonnés. Ils ne fréquentèrent que les lieux de réjouissances, les bals et les tavernes. Là où retentissaient la musiciue et le bruit des verres, on était sur de les rencontrer. Les regards brûlants, les caresses voluptueuses de sa folle compagne j)ersuadaient à l'artiste que la seule ambition digne de l'homme, c'est de plaire et d'aimer. Il buvait un philtre mortel sur des lèvres charmantes. Toute sa fortune y passa; il vendit ensuite ses meubles, ses dernières toiles, ses habits de fête; et pauvre, délaissé, le corps perdu, l'âme en proie à mille souffrances, il expira victime de son découragement. S'il avait connu les basses fureurs de la jalousie , Janssens aurait calonmié son rival, employé l'adresse, la ruse et le mensonge pour lui disputer matériellement la victoire. Avec les ressources des lâches, il aurait sans le moindre doute

• Voyez plus haut, page 131 ♦

412 WTAtiOMSTI s I)K RL'BENS.

aftlim' Riihciis, hAîo en ])arhe son oxislenco. Juste et lier, ne pouvant se cacher sa défaite ni supporter sa douleur, il trouva la mort préférable. Combien d'hommes ont la force de s'avouer ainsi leur faiblesse, de s'ensevelir dans leur chagrin plutôt que de s'avilir * ?

Ce roman inventé par Houbraken ou simplement rédigé par lui, d'après une tradition apocryphe, n'est pas dépourvu d'intérêt, il faut en convenir. Bien des nouvelles modernes n'ont pas le même attrait , ne contiennent point une fable aussi dramatique. Mais l'inexorable histoire ne peut pactiser avec l'erreur : elle n'est sensible qu'au prestige de la vérité. Or, nous avons vu qu'Abraham se mai'ia en 1()02, c'est-à-dire six années avant le retour de Pierre-Paul Rubens dans les Pays-Bas. Cette alliance ne fut donc point conclue par suite d'un désesj)oir jaloux. Les autres détails que nous avons donnés j)rouvont que Janssens vécut tranquillement chez lui; l'état de sa fortune, quand il mourut, enlève toute vraisemblance au reste du conte d'Houbraken. Un seul fait incontestable se trouve peut-être mêlé à ces anecdotes fictives et à celles que raconta, un demi-siècle après, le licencié Michel. Janssens dut être affligé des brillants succès de Pierre-Paul, et le souvenir de sa douleur a mis en campagne l'imagination du peuple comme celle des écrivains. Pour ne pas être affligé d'un mortel déplaisir, notre artiste aurait dû posséder une force surhumaine , car voici quelle était sa position quand Pierre-Paul arriva dans les Pays-Bas, comme Jules-César dans les Gaules. Depuis les premières années du xvi* siècle, l'art flamand s'était rapproché peu k peu de l'art

> Houbraken, 1. 1, p. 79 et 80. — Campo Weyrman, t. T, p. 322 et sni\ . — Descamps, 1. 1, p. i51 (édition de Marseille).

italien ; il avait insensiblement dépouillé la raideur des vieilles formes, tracé de plus libres contours, substitué le drame aux sentiments pieux , le coloris mat et grenu des modernes au coloris lustré des peintres brugeois. Mais la transmutation n'était pas complète, lorsque Adam van Noort et Abraham Janssens prirent place dans le cortège des peintres néerlandais. Martin de Vos et Franz Floris eux-mêmes ne sont point exempts d'une certaine gaucherie primitive : leur exécution n'offre pas la souplesse et la variété qui caractérisent les travaux du xvii* siècle et en augmentent le charme. Van No(U't et Janssens terminèrent cette lente évolution. Ils atteignirent le sol désiré vers lequel cheminaient leurs prédécesseurs, et entrèrent en plein dans le style moderne. Les générations nouvelles n'eurent qu'à les suivre. Le tableau d'Adam van NoorI (ju(^ possède l'église Saint-Michel, à Gand ^ et toutes les toiles (]ui nous restent d'Abraham prouvent la justesse de cette assertion. Le compétiteur de Rubens avait du étudier avec amour les créations de Michel- Ange. Son talent et sa manière, qui, sans être absolument nouvelle, l'était du moins dans les régions du Nord, produisirent un grand effet :

• Il représente, comme nous l'avons dit plus haut, un Malade guéri pnr l'intercession de la Vierge. C'est une œuvre peu attrayante et, n'était sa date, on ne ferait qu'y promener ses regards. I/aspect général ne satisfait pas, vu la maladresse de la composition. Le patient, couché sur une civière, tourne ses regards vers le ciel et laisse pendre ses bras d'une faron tragique. La madone et l'enfant ne sauraient plaire ni par leurs télés laides et communes, ni par leurs draperies lourdes et sans grâce. Deux hommes d'un âge mûr et un vieillard, qui regardent la Vierge, ne manquent pas de vérité non plus que d'expression. Les dos, les vêtements de quelques personnages et autres accessoires insignifiants occupent trop de place. Le coloris ofï're les teintes sombres des peintures méridionales et ne semble pas provenir d'un artiste néerlandais. Otho Venius lui-même était pins flamand qu'Abraham Janssens et Van Noort.

474 ANTAr.ONISTES DE RUBENS.

on lui (]oin;ui(]a des tableaux ])()in' les é«ïlises, pour les rabinetsdes riches parficiiliers, ])oiir les maisons royales 11 étonnait, il plaisail, il éprouvait la double joie d'un heureux inilialeur.

Les tableaux de Janssens, (jiie possède encore la Belgique, |)ermettent de décrire exactement son style. Saint Luc faisanl le portrait de la Vier(jc orne la catbédrale de Malines. Placée sur un escabeau et tenant son fils appuyé contre elle, Marie pose comme une personne ordinaire. Assis devant un pupitre, l'a pot re esquisse son ima«re au crayon sur un morceau de papiei' : il rejette sa lète en arrière [)our la bien examiner, j)our que son rayon visuel tombe en ligne droite sur le couple auguste. Vu vieillard debout derrière lui, saint Joseph peut-être, ci'iti(pie son dessin, l ue boite placée contre le mur renieriue un squelette , ([ue la présence de la Vierge ranime et qui joint les mains en l'adorant. L'auteur a sans doute voulu nous l'aire entendre ainsi que les deux personnages sont une apparition. Le disciple du Christ n'aurait pu etïéctivement le peindre dans son enfance. Ce miracle est une idée ingénieuse, bien différente par conséquent d'une autre idée qu'a eue l'artiste, celle de placer la main de la Vierge entre les jambes du petit Emmanuel, pour cacher son sexe. Un monument romain, avec un plafond et des vitres de la Renaissance, forme le lieu de la scène : un domestique broie des couleurs au fond de la salle, puis une porte entr' ouverte nous laisse voir une chambre spacieuse, où l'on observe un lit et une table.

La manière dont cette toile est peinte excite quelque

• Houbraken, t. I, p. 79;

surprise. On y remarque d'abord une assez grande pénurie de détails, ce qui contraste avec la prodigalité de Rubens. Les chairs, les étoffes, les meubles, tout manque de nuances, de transitions et forme de larges plaques. Les draperies énormes, qui rappellent les vêtements du Guide, n'appartiennent à aucun genre de tissu, procédé italien que vantent Joslnia Reynolds et les professeurs d'académie La coulein* est brillante, mais dure : les carnations surtout, auxquelles l'artiste s'efforçait do donner un ton méridional, ont quelque chose d'âpre et de sec : on dirait plutôt du bois qu'une chair flexible ef vivante. Les types ne sont pas très-heureux. La této de Marie annonce peu d'intelligence et n'emprunte aucun charme à de lourdes paupières dépourvues de cils. Le Christ a la ligure et l'expression d'un petit paysan maussade. La tête mâle, énergique de saint Luc conviendrait parfaitement ymur un guerrier ; le bandeau dont elle est ceinte et qui forme un nœud sur le front, lui donne l'air encore plus martial. Ce tableau brille du reste par la vigueur et atteste de longues études anatomitpies ; mais on y chercherait vainement la grâce et la souplesse de la vie.

Le Christ descendu de croixy que possède une autre éghse de Malines, celle de Saint-Jean, offre les mêmes caractères et signale les mêmes tendances, quoiqu'il soit préférable. La couleur y est appliquée en grandes masses, comme dans le tableau précédent. Ni l'IIomme-Dieu, ni les femmes qui le considèrent, les mains jointes, ou écartent la draperie, ne peuvent produire grand efïet : un véritable chagrin attriste pourtant les visages. Quant h la mère du Crucifié, elle est assise dans une attitude héroïque, appuyant un de ses coudes sur son genou droit

et sa tète sur sa main. Ses traits expriment une douleur fière et courageuse ; on dirait une femme souliote, qui va se lever pour venger son fils. Les ombres noires forment de vigoureux contrastes.

On voit au musée de Bruxelles un tableau d'Abraham singulièrement conçu : il représente la Foi et l'Espérance consolant l'homme dépouillé par le Temps. Un jeune homme, assis sur un tertre, n'a plus pour costume qu'un morceau d'étoffe blanche qui lui ceint le milieu du corps, un morceau d' étoffe rouge qu'il a étendu sous lui, et ses brodequins. A son dos est attachée par une bandoulière une longue hotte cylindrique en sparterie. Au-dessus de sa tête plane le Temps, qui lui a déjà dérobé ses habits, son bâton de voyage, et lui soustrait le linge entassé dans la hotte , le mettant au fur et à mesure dans la corbeille qu'il tient sous le bras. Cet étrange vieillard a la tête couronnée de fruits, comme si tous les fruits de ce monde ne croissaient que pour aller se flétrir autour de ce crâne chenu. A gauche du jeune homme, la Foi, désignée par son mouton, affermit contre terre le bas de la hotte, ce qui n'est pas très-avantageux au pèlerin, puisque le grand destructeur lui vole le contenu. Mais à droite, l'Espérance ailée, lui montrant son ancre, lui dit de tourner son cœur vers l'avenir, qui le consolera des pertes du présent. Quoiqu'elle ait saisi son auditeur par le bras, celui-ci l'écoute avec une certaine inquiétude, tout en lui prêtant une vive attention : l'anxiété se mêle à la tristesse sur son visage : c'est un homme qui a souffert et qui croit malaisément aux promesses. Peu de compositions emblématiques sont aussi profondément pensées : l'artiste a dû peindre cette toile dans un moment de défaillance et de mélancolie, dans ces jours funèbres oii l'on

LES UÉVOLUTIONNAIRES. 477

doute de tout, excepté du malheur attaché à notre condition.

Le corps du jeune homme est d'un beau style, bien peint, bien dessiné, d'une couleur forte et agréable. Les draperies des deux figures symboliques sont lourdes, surtout celles de la Foi, mais le vêtement de l'Espérance forme des lignes agréables et séduit la vue par ses teintes brillantes. Il y a beaucoup de finesse dans les qhairs, marquées de nuances rougeàtres aux articulations. La force exagérée des ombres donne de la dureté à Taspecl général.

Le tableau de Janssens que renferme l'église Saint- Bavon, à Gand, est aussi très-remarquable. On vient de descendre Jésus de l'instrument funeste. Assise au pied de la croix, la Vierge le porte sur ses genoux, dans l'attitude d'un homme assis lui-même. Les bras qui touibent, la tête penchée, le teint livide trahissent seuls la présence de la mort. Deux anges tenant des flambeaux s'agenouillent à droite et à gauche; quelques têtes de chérubins flottent dans les airs. Voilà toute la composition. La vigueur y domine : l'affliction des personnages a presque l'aspect de la colère ; la fille de David paraît plutôt une Clorinde que la Vierge des Sept Douleurs. Les proportions sont grandes, les traits forts, les expressions énergiques. Le travail néanmoins semble léché : la couleur est appliquée avec un soin minutieux, et l'on ne distingue pas un coup de pinceau. Le corps du Christ a une tournure grandiose qu'Abraham pouvait seul lui donner, en Belgique, avant que Rubens eût entrainé l'art flamand dans son orageux tourbillon, et qui dépasse de beaucoup le style du xvi* siècle.

Le talent d'Abraham doit commencer à prendre forme

aux yeux du lecteur ; (luehjues traits achèveront de le l'aire connaître, chose d'aulaut |)lus nécessaire (jue pas un critique ne s'est jusqu'ici donné la peine de l'étudier et de le délinir. On voit dans l'église Saint-Nicolas, à Gand, un saint Jérôme exécuté par Janssens. Le docteur est assis, les jambes ouvertes, la téte appuyée sur sa main droite, le coude portant sur la cuisse du même côté. Son visage, son attitude expriment aussi la réllexion et la mélancolie. C est une très-belle et très-énergi([ue ligure. Le corps a une vigueur de musculature qui rappelle Michel- Ange et ne le cède i)as aux géants de Rubens. Par sa lorce, par son intensité, la couleur répond à la puissance des lormes. Elle procède directement de l'Italie, et ce ne sont pas les roses populations de la Néerlande qui ont fourni les teintes chamois des carnations.

Janssens n'est peut-être pas aussi bien représenté dans sa ville natale qu'à Bruxelles, Gand et Malines. Je ferai (cependant une exception pour la ligure emblématique de l'Escaut On y trouve associées la vigueur du coloris et la vigueur du dessin. Le corps gigantesque du fleuve est un bon travail, d'un grand style et d'une exécution hardie. Rubens lui-même aurait pu certes ne pas le désavouer. L Adoration des Mages et la Sainte Famille y réunies avec le morceau précédent au musée d'Anvers, sont des toiles inférieures et doivent être classées parmi ces productions mal venues que la postérité oublie, parce qu'elles ne donnent pas la vraie mesure de l'auteur. Le génie lui-même ne se révèle que dans ses œuvres d'élite et dans ses plus heureux moments. Les deux tableaux que nous venons de mentionner joignent la vulgarité des types et

1 Elle ornait jadis la cheminée de la grande salle de l'hôtel de ville, à Anvers, et décore maintenant le musée.

de l'expression à la dureté du travail : les défauts d'Abraham s'y montrent sans palliatifs, sans être compensés par les mérites dont la natui'e lui avait fait présent. La Sainte Famille est pourtant d'une couleur vive et agréable, disposée en larges masses, comme dans les autres peintures de Janssens, au lieu d'être rompue, fractionnée, comme sur les toiles de Rubens et de tous les grands coloristes. La bienveillance qui anime le visage régulier de Marie, neman([ue pas non phLsd'un certain cbarme. L adoration den Mages peut nous servir à j)réciser, par ([uchjues derniers traits, les iiabitiides j)illoresques de Janssens. On dirait que le peintre songeait uniquement à revêtir ( haque individu, (îba([ue objet de sa couleur pro[)re, sans se demander si elle ferait bien avec les couleurs voisines, sans se préoccuper des transitions. Il en résulte que les formes man([uent de relief, que les contours se délacbent durement et (jue l'espace semble privé cfatmospbère. On prendrait alors les personnages pour des morceaux de carton découpés, puis collés sur une surface plane. Les eifets de la perspective aérienne n'étant [)as lencUrs, les figures des arrière-plans, quoi({ue plus petites, ne paraissent pas éloignées. Ces défauts ressortent d'une manière très-vive dans VAdoratioii des Mages. Mais le talent se révèle toujours par quelques lueurs : la fille de David a une tête originale et expressive, d'un caractère ([iii annonce son extraction flamande, et les deux rois en cheveux blancs s'offrent à nous avec de beaux traits, ([ue rehaussent un air digne et une physionomie intelligente.

Le Sauveur et les apôtres de l'église Saint-Charles-Borromée, à Anvers, peints de grandeur naturelle sur des toiles séparées, sont des travaux recommandables qui

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méritent l'attention chi voya^^eur et du critique : on ne \os aurait ]>()int exécutées dilléreniinent un demi-siècle plus tard.

Les toiles que je viens de décrire donnent-elles une idée complète d'Abraham Janssens? Je ne le crois pas. Pour l'apprécier à sa juste valcïur, il faudrait avoir vu sa Hésiirrection de Lazare , (pie possédait autrefois l'Electeur palatin cl (pii était ré|>utéc son clicf-d'uMivre ; il faudrait avoir vu n^nsevelissemcïit du Ckrist, la Vierge et son filsy entourés de plusieurs saintes , (ju'on admirait dans l'église des Grands-Carmes, à Anvers Ils disparurent de ce momiinciil l()rs(]ue les Français envahirent la Hcl<ii(pie, en I71)4,(^t n'y sont jamais rentrés. M. Théodore van Lerius pense que l'un de ces tableaux, ou même tous les deux , ornent quchjue édilice de nos |)rovinc(is méridionales. Nous n'avons pas besoin de dii'c qu ils s'y trouvent (îon)me perdus, et (pie la population ne (lai<rn(; ])as les rej/arder.

De tout ce (pii ])récède il résulte (pic , depuis Quinten Matsys, la BcIgi(jU(' n'avait pas produit un peintre aussi remarquable , aussi bien doué (ju'Abraham Janssens. Au(tun artiste du wi" siècle n'a déployé autant de vi- ;j:ueiir, n'a fait usage d'un aussi grand style. On comprend donc maintenant combien sa position dut être pénible , après le retour de Pierre-Paul dans les Pays-Bas. Il en soulfrit beaucoup, sans le moindre doute, et ses tableaux mélancoliques suffiraient pour l'attester. Comme son saint Jér(3me , il appuya plus d'une fois sa tête sur sa main, se demanda quel but avaient désormais ses travaux, et laissa son imagination se perdre en de tristes rêveries ^.

' Campo Weyerman et Descamps font un éloge enthousiaste de ces deux toiles.

- Outre les tableauic de Janssens que nous avons analysés, la Belgique en

LES UtVOLLTIONXAIUES, -Î81

Wenceslas Roebergher, que les succès de Kubeiis affligeaient également, d'après la tradition recueillie par Michel, avait débuté dans la vie quelques années avant Abraham Janssens ; mais nous nous sommes occupés d'abord de celui-ci, à cause de son importance supérieure. Né en 15f)() d'une famille anversoise, Koeberglier apprit les éléments de la peinture chez Martin de Vos. Sa facilité naturelle et sa docilité engagèrent son maître à l'entourer de soins. Il montra bientôt un vrai talent. Mais l'art ne l'occupait pas seul : rarlislc (pii lui doniuiit des leçons avait une fille d'une beauté remanjuable. Wentteslas en était amoureux ; il chercbait par tous les moyens à gagner la faveur (hi père; et l'intérêt de la jouvencelle. Malbeureusement, l'un était d'un <'S[)rit soucieux et l'aulre d'une froideur humiliante. Quaiid il vil (jue ses efforts n'amenaient aucun résultait , Koeberglier perdit rcs[)oir. Se souvenant de la maxime populaire : Loin des yeuXy loin du cœur, il s'achemina vers l'Italie. Les magnilirences de Rome et les consolations du travail elVacèrent peu à peu de sa mémoire la séduisante image (jui le tourmentait.

Lorsqu'il eut fait une connaissance intime avec les curiosités de la ville éternelle , rassasié sa vue des prodiges de l'art antique et de l'art moderne, il prit la route de Naples. Son compatriote Jean Francken y demeurait. Ils se lièrent sans peine, et Wenceslas conçut une nouvelle passion. Jean possédait une tille gracieuse , dont le voyageur ne tarda pas à s'éprendre. L'amour cette fois étant partagé, on crut devoir les unir. Le sacrement apaisa la

possède qoelques autres. Dans la cathétlralc de Bruges, on vuitde lui : 1° line Annonciation; 2° une Adoration dos bergers, peinte pour la chapelle des Bouchers; 3" une Résurrection du Christ. La chambre des marguilliers, à Notre-Dame d'Anvers, contient une belle Dispute du Saint-Sacrement.

ll.-niiiiic (jui (IcMirait le jtMiiie iioiniiH;, mais il k^sI.i lialie |>liis lnii;j:!rm|)s qu'il ne S(; Tctail proposé.

Si liMfi (|u il lût (l'AnvLTs crpciHiaiil , sa ii^noiniiiée y ptMU'lra. Il aNail iiianju»' avant son dcpaii un lalrnl précoce. La jurande des Arl »al«'l ricis lui h inoi<^rna par é(;ritle désir (Tavoir un laMcau de sa main, li^unnit leur [)a(roii. VVeiK ('nIhs, en eonsecpienee , ex<M Uta un ^^rand morceau nu Ton voyait saint Sehastien , (pu; ses ennemis allaient percer de fléclies. La Inilr lui snlennellnment placée sur I aulrl de la i^liilde, dan> la callH'diale d'Anvers. Voiri • (•minent la ju^e Campo Weyerman : a ,l'«i étudié ce laid» au des senuunes et des années ; j'y dé(!ouvrais chaque jour des beautés nouvelles ; l'inia^^edu saint i.'stsi evcpiise <le l'orme, si mei veilh use de dessin, d'une eouleursia;^réahleetsi douce, si dramalitpied'expression ; leniarlyrconsidére avec tant de ferveur une troupe d'anges qui Jlolte sur 1rs nue>, que je nr --ais à (piel clier-dd'uvrj; etuuparer cette toile. » Une paj^c d'un Irl mérite blessa le regard desenvieux ; ils prolitèrent d'une nuit s(md)re pourdécouperla tétedu saini '.Grande rumeui' le lendemain dans la ville. On crut ne pouvoir mieux l'aire cpie (J'expédier à l'artiste la conqwsition mutilée, pour qu'il réparât luimême le dommage. Il avait heureusement gardé une esquisse de son tableau, en sorte qu'il put le restaurer, sans que l'on s'aperçut de l'attentat comjuis par de vils barbouilleurs contre la religion et les beaux-arts.

Après (piebpies années d'absence, Koebergher nîvint dans sa patrie. Ce n'était pas seulement un peintre habile, juais un architecte d'élite, un ingénieur distingué , un savant numismate. L'archiduc Albert ne fut pas insensible

' îolle c>.l la version d'HouhrakoD. Scion Weyennan, ce furent doux saintes que l'on décapita. Descamj)s parle dans le même sens.

LES HÉVOLUTIONNAIRES. 48ù

à ses nombreux talents ; il engagea le peintre au service de la cour et lui assura une [lension annuelle de 1,500 livres Le lauieux Pereisc étant venu à Bruxelles , eut un long entretien avec Koeherglier, dont il examina la riche collection de médailles. Ce fut notre artiste qui construisit les fontaines et dessina tous les ornements du < liateau deïervueren. L'église de N(>tre-Dame, à Monlaigu, celle des Augustins, dans la capitale du Jh;iljant, celle du uièuie ordre, à Anvers , et beaucoup d'autres édiliccs leliiiieiix furent bâtis sur ses plans. On le regarde coiume l 'inln»ducteur des monts-de-piété en Belgiijue. C'était lui elîéctiveraent ([ui dirigeait l'administration de Hruxelles; <le là le titre (ju'il [)ort;»ii : Prcfcclus (jeneralh monUmn jnetatis Bruxcllis. 11 [)résida encore au dessécheuient de grauds lacs, (mtie autres de celui (pi'on voyait jadis près de l)iink(n'(|ue. Aussi l'auteur de son épita[)iie eu vers latins, qui nous a été conservée, la linit-il parce pentamètre :

Montes qui uiovit, noinie movebit aquas?

<( Celui qui transportait ÏG^ynonts , ne devait-il jkis remuer les eaux ? »

Wenceslas était si laborieux, qu'il trouva encore moven de publier un traité sur la j)einture , la sculpture et l'architecture. Il uiourut, uoii pas en 1()){0, connue le disent Foppens et Immerzeel, mais le '2'\ noveuibre iiS-W ^. Son portrait, peint par Antoine Van Dyck, a été grave par Lucas Vorsterman .

' Ses tableaux lui étaient payés à part. Kn 1617, il reriu pour iiiic Nalivilé du Christ et une Visitation, formant un seul morceau, que l'on plaça dans la chapelle d'un ermitage, près de Alarnnont, 360 livres, et pour un saint Huberty destiné à la chapelle de Tervueren, 2,') livres. Archives de Jiruxcllcs.

Archives de Bruxelles ^ compte de la recette p:énérale des finances pour l'année 1635. — Gachard, Documenis im'ditSy etc.

484 ANTAGONISTES DE HUBENS.

On n'attribue à Wenceslas aucun acte positif d'inimitié contre Uubens : il fut siniplenuMit son rival dans les bonnes urAces delà cour et dans celles du public. 11 était, avec Abraham Janssens, l'artiste le plus fameux des Pays- Bas , avant que la «gloire de Pierre-Paul les couvrît d'ombre tous les deux. Cet immense succès le remplit de colère , mais il ne la témoigna que par des remarques jalouses et de mauvais propos.

I.e nmsée de Bruxelles renferme un ouvrage ([ui ne donne pas une très-haute opinion de son talent. Il porte sa signature et la date de 1605. Cette page nous montre l'ensevelissement du Fils de fJlomme. Trois disciples, agenouillés dans la caverne où se trouve le sépulcre, soutiennent la glorieuse dépouille; sainte Madeleine baise avec respect la main du cruciûé ; Marie, saint Jean et les saintes femmes s'abandonnent à leur désespoir. L'ouverture de la grotte laisse découvrir au loin la ville de Jérusalem .

fl y a i)eu de choses à louer dans ce tableau. Les types sont laids, sans dignité, sans originalité, sauf la tète de l'apotre ([ui regarde le ciel , tout en soutenant le corps du Christ. La Vierge n'a pas l'air d'une femme, mais d'un cadavre ou plutôt d'une statue peinte en gris. Les expressions ne se distinguent que par leur insignifiance, parleur prosaïque lourdeur. La toile entière porte le cachet d'une imagination triviale. La couleur a une certaine finesse, mais quoique rien ne voile le soleil , aucun rayon ne tombe du firmament : on ne sait ce qu'est devenue la lumière. Le soin de l'exécution et l'habile agencement des groupes donnent seuls au tableau l'aspect d'une (euvre d'élite. Le catalogue du musée de Bruxelles nous apprend (pi'il ornait autrefois

LES RÉVOLUTIONNAIWES. 485

l'église Saint-Géry en cette ville, et affirme que l'outremer employé pour peindre les vêtements a coûté l,iOO florins, somme qui vaudrait de nos jours environ 8,900 francs.

L empereur Constantin adorant la sainte croix que lui présente sainte Hélène, œuvre placée dans l'éixlise Saint- Jacques, à Anvers, est un travail supérieur au précédent, mais les types y sont encore mesquins ou vulj^aires, les expressions faibles ou communes. Disciple do Marliudc Vos, Tartiste flegmatique dont les nuances laiteuses, les personnages tran([uilles, les lignes sobres et coquettes ne rappellent ni les Italiens , ni les Flamands, Wenceslas Koebergher n'a pas montré ])lus de loii«iue, ])lus d'élévation. Il ne pouvait donc, comme Abraham Janssens, disputer de talent, sous certains rapports, avec l'auteur de \îi Descente de croix, et l'on s'étonne qu'il ait osé se croire son rival. Mais bien peu d'hommes mesurent leurs prétentions à leur mérite. Observons toutefois (jue deuv tableaux ne suffisent point pour porter un jugement définitif sur un maître jadis célèbre. Les éloges de Campo Weyerman doivent inspirer de la circonspection

Cornille Scliut ^ a passé jusqu'ici poui* un élève de Rubens. On a, dans les derniers temps, révoqué ce fait en doute, et, selon moi, c'est avec beaucou[) de raison. Sa manière n'autorise point à le ranger parmi les adeptes, ([ui marcbaient sur les traces du grand homme. L'analyse de son style le démontrera plus loin. Il vit le jour en 1589, au milieu de cette population anversoise

* M. Visschers, curé de l'église Saint-André, à Anvers, possède un tableau «le Wenceslas, représentant le ChriH mort ( tendu sur les- genoux fie la Vierge, mais je ne l'ai pas vu.

Prononcez Skute.

(jui a produit tant lîe grands peintres, et fut baptisé àSaint- Jaques,le 8 octobre. Son père portait le même prénom que hii ; sa mère s'appelait Barbe Couwendael ; tous deux appartenaienl à d'iionoi'ables familles Les arcbives de Saint-Luc ne nous disent point ([ui lui apprit les éléments de son art, (^t en (pielle année il l'ut reçu rranc-maître. Il épousa en premières noces Catlierine Geensins, morte le 22 décembre 1 (VM et dont le corps repose à Saint-Jac(jues, dans 1(» ci n ui! méridional du cboMir. On n'a point encore trouvé la date de ce mariage. Kn KVlî), Cornille devint membre de la société de secours nmtuels fondée par les maîires-ès-arts d'Anvers, sous le nom de Bmfie. Durant l'annco 1(3^55, il paya llorins le [)rivilége ([uelui

accorda la gbilde, réunie en séance plénière, de n'être jamais élu doyen , cette distinction imposant des cliargcs (jiii la rendaient pénible. Plusieurs artistes du mèuie nom se trouvent mentionnés sur les registres de la compagnie, où ils obtinrent le titre de francsmaîtres. Scbut épousa une seconde femme , Anastasie Scelliers, qu'il eut le cbagrin de perdre le th octobre 1654. 11 mourut bientôt après, le 29 avril 1G55, et fut enterré avec sa dernière compagne dans l'église de Saint- Willebrord-lez-Anvers, qui renferme encore sa pierre sépulcrale, désignée par une inscription funèbre ^. Son monument commémoratif, en marbre noir, est orné de deux tableaux de sa main, figurant d'une part le Cbrist mort, de l'autre Dieu le Père et le Saint-Esprit, c'est-à-

1 Xoles manuscrites de M. Théodore van Leriiis, qui rectifient une erreur imprimée dans le catalogue du musée d'Anvers.

2 En voici la traduction : « Cornille Schut, peintre de figures humaines, remarquable par le grand nombre comme par l'ordonnance de ses tableaux, mourut le 29 avril 1655; damoiselle Anastasie Scelliers, sa femme, mourut le 24 octobre 1554. Priez, lecteur, pour que ceux qu'un mariage chrétien unit transitoirement sur la terre, soient unis à jamais dans le ciel. »

(lire les trois personnes de la Trinité- Sehut passe pour avoir pratiqué en même temps la poésie et la peinture ; mais nul ne sait ce que sont devenus ses vers. Il a souvent exécuté des groupes , des bustes, des scènes de petite dimension , que Daniel Zeghers environnait de Heurs : on voit deux tableaux de ce i^enre au musée d'Anvers et deux autres dans celui de Bruxelles. Voulant lui témoigner sa gratitude, le frère jésuite obtint de ses supérieurs qu'on lui fit peindre le Couronnement de la VierfjCy pour le maitre-autel de leur église, où on l'admire encore une partie de l'année Cornille fut en outre un babile graveur : on connaît [X) estanq)es de sa main. Witdoeck, Natalis, llollar ont d'ailleurs reproduit sur le cuivre plusieurs de ses toiles. Van l)v( k a exécuté son portrait. Soit qu'il fût noble, soit (ju'il voulut se conformer aux jureurs vaniteuses de son tenips et se fût donné lui-même des armoiries, il portait de sinople il l'arc d'or posé en pal.

Cornille Scliut possédait une véritable originalité, qui lui assigne une place à part dans la brillante Itunille des peintres anversois. Le Marlyre de saint Georges^ placé placé jadis sur l'autel de la confrérie de l'Arbalète, à Notre-Dame d'Anvers, et maintenant au musée de la ville, atteste une complète indépendance d'esprit. Pas une ligne, pas un coup de pinceau, pas un détail n'v Irabissent rimitation de Rubens. L'auteur marcbait bardiment et fièrement vers son idéal , sans se préoccuper de ce qu'on faisait autour de lui. Le saint, dépouillé de ses vêtements, est agenouillé au centre de la composition , sur les degrés d'un temple païen, et trois

* Il alterne avec une Erection de croix, due au pinceau de Gérard Zeegers,

488 ANTAGONISTES Dli RUBENS.

bourreaux so jjréparent à lui tranclier la tête. Le grandprètro d'Apollon, personnage dont la belle iîgure révèle un caractère bas et profondément égoïste, lui montre la statue en bronze de son dieu ; saint Georges ne la regarde pas, mais entend la sommation qui lui est faite de l'adorer. Que lui importent cet ordre et les menaces du pontife? Les yeux levés au ciel, dans un transport de ferveur extatique, il ne voit que les anges du Seigneur, qui l'encouragent et lui promettent la vie éternelle. Le principal bourreau découvre d'une main ses épaules et tient de l'autre le glaive des persécuteurs. Chose étrange ! ses yeux hagards , sa mine terrifiée n'expriment pas la haine, la joie sanguinaire de la routine implacable et triomphante. On dirait qu'il a peur de son crime et regrette son odieuse action! Sur le premier plan de droite se tiennent de nombreux soldats, commandés par un chef qui monte un cheval blanc : de l'autre côté de la toile , on aperçoit deux enfants, dont l'un mène en laisse un chien de chasse.

On trouverait malaisément un type plus original que celui de saint Georges : il ne rappelle en aucvme façon les têtes ordinaires des martyrs , et cependant il a toute l'élévation désirable, tous les caractères qu'exigent la foi héroïque et la violente situation du personnage. Bien dessiné, placé dans une attitude facile, qui produit des lignes onduleuses, le corps du saint charme les yeux par une vigueur, une splendeur de coloris extraordinaires : on pourrait s'en étonner, si le tableau n'était pas dû à un peintre anversois. Les carnations n'offrent pas les nuances rosées de Pierre-Paul, ni rien qui en approche : on y observe au contraire les teintes de bistre et d'or que la chaleur communique aux populations méridionales.

Les têtes des personnages secondaires sont naturelles de pose et d'expression. Les anges, petits et grands, qui flottent sur les nues, se distinguent par une liberté de mouvements, par une désinvolture, que l'on retrouve en général dans les productions du maître. Le tableau est bien composé au point de vue des lignes et au point de vue de la couleur : les premières s'agencent harmonieusement, la seconde forme de grandes masses d'un bel eflet. Les clairs ressortent d'une manière fort vive, malgré la transparence des ombres. En somme, on doit regarder le Martyre de saint Georges comme une œuvre capitale.

Le musée d'Anvers renferme une autre toile de Cornille Schut, où saint François agenouillé devant le Christ et devant la Vierge , qui trônent parmi les nuages, reçoit d'eux le bref de l'indulgence dite Portiuncula. Ici encore les types ont plus d'élégance, les formes sont plus sveltes que sur les toiles de Rubens, et la couleur semble empruntée aux maîtres espagnols. Jésus incline vers son adorateur une tête affectueuse et régulière, mais il manque d'élévation dans sa bonté, de résolution dans sa douceur intelligente. La Vierge nous apparaît comme une belle Flamande de la haute classe, avec des cheveux châtain clair, des joues un peu pleines et une expression flegmatique. L'un et l'autre sont d'ailleurs parfaitement posés. Les draperies qui les couvrent ne méritent pas les mêmes éloges : à leur ampleur et à leur désordre on dirait des étofles jetées au hasard. Dans le haut du tableau, le Père éternel , vieillard élégant et fleuri , passe sa tète et ses bras à travers un triangle, idée pour le moins bizarre. Les anges petits et grands ont la facilité de pose et forment les gracieux raccourcis que nous avons déjà remarqués dans le tableau précédent. Loin de s'étaler en

iXi'nndof; mnssos , comme sur re tnbleau , la ooiileiir, f(iii est du res((i juste, vive et belle, s'épai'pille , sr. IVactionne, au point <le |)aj)ill()ter.

iVotre artiste péeliail (piehiuc^lois sous le rap])ort de la conception, ou plutôt send)lait obéir à des intentions mocpieuses. Une (odcipic jmssède l'église Saint-Jacques , produit le j)lus sin^j^uliei' ell'et. Elle représente le Christ étendu sur les "enoux d(î sa mère. On ne pouvait traiter c<? niotil d'une; manière plus inconvenante. Pour soutenir l<i poids «îuorme d(; son lils, Marie écarte les jambes autant (pu; les lois de l'orj^anisation humaine le lui ])ermettent : le ( orps du Sauveur n'étant soutenu que vers les épaules et vers les jarrets, fléchit par le milieu et s'enfonce entre les cuisses de la Vier«ze. La tète tombe h la renverse sur les iLfenou\ de saint Jean. L'indécence d'unie j)areille cond)inaison prouve ({ue la piété de Coriiille less(Mnl)lait à la dévotion de Rubens. L'éléixance , la di- ^^nité, la profonde émotion de la mèni du Rédempteur et de l'apotre bien-aimé ne suffisent point pour compenser un tel défaut ' .

La Circoncisioîuh l'éj-lise Saint-Charles-Borromée , à Anvers, renferme une autre irrévérence. Le prêtre vient de terminer l'opération et s'est assis pour se reposer : un ange tient devant lui un plat d'or, sur lequel on voit le saint prépuce, que le pontife examine avec componction. La Vierge le montre aux assistants et paraît s'écrier : Voilé le prépuce de mon fils! Le milieu du corps voilé par un petit linge, l'Enfant-Dieu regarde d'un air souf-

' Ce groupe surmonte l'épitaphe de la famille Geensins, à laquelle appartenait la première femme de Cornille Schut : son nom et son mariage aven le peintre s'y trouvent mentionnés, mais l'inscription ne nous dit pas quand elle est morte. 11 a fallu chercher dans les registres de l'église la date de son décès.

LES RÉVOLUTIONNAIRES. 49l

frant la croix que lui présentent de petits anges , comme pour lui dire : — C'est la première de vos douleurs; vous en éprouverez de plus cruelles. — Derrière le prêtre, une femme verse de l'eau dans une aiguière , tandis qu'un ange plane au-dessus d'elle, une cruche à la main. Peuton croire que l'artiste, lorsqu'il exécutait ce morceau , n'était pas sous l'inlluence d'un sentiment ironique? (]ette disposition railleuse n'a point toutefois pénétré jiis- ({u'au détail, ce qui aurait changé le tahleau en caricature. Les tètes sont charmantes, délicates, spirituelles. Trouverait-on quelque part une vierge plus gracieuse, plus jolie, plus distinguée sous tous les rapports? La couleur, fineet agréable, mancjue un j»eu de variété, comme dans tous les tableaux de Scliut. Le contraste de l'ombre et de la lumière écli|)se les tons locaux, (|ui blanchissent aux endroits éclairés. Par ses lignes sinueuses et son extrême souplesse, le dessin rappelle les artistes français du xvm' siècle.

Le plus célèbre travail de Cornille est V Assomption de la Vierge, qui orne la coupole de Notre-Dame d'Anvers. Ce fut sans doute une joie pour le peintre d'arborei* une toile ' à cette hauteur, d'où il semblait dominer toutes les œuvres fameuses disséminées dans le chœur et dans les nefs, les œuvres de Rubens particulièrement. Les mains étendues en signe d'admiration et de piété , la noble Israélite occupe le centre de ce vaste morceau. Elle regarde tout émue la colombe qui plane sur elle, Dieu le père et Dieu le fils trônant au milieu des nuages. Un

• On l*a descendue dernièrement afin de la restaurer. Elle porte l'inscription suivante : Cornélius Schut, 1047. Ce grand travail fut payé à l'artiste :{()0 florins. M. Léon Burhure a trouvé dans les archives de la cathédrale la note qui le concerne.

49l> ANTAGONISTES DE RI BENS.

(le ses genoux est plié, l'autre se relève à demi. Une foule (le j)eli(s îiiv^os lormeut des «groupes autour d'elle. A la (•in^oniV'reuce du diune , uu(^ s(Hond(' (»seorle d'anges adidhs l'ont de la înusi(jue, ou (expriment leui* lavisseluent par Iriirs attitudes. 1/iiu d'eux, une trompette dans la main droite et la main jiçauelie levée, appelh^ l'attentinn du sp(irtateur sur Marie, dont il pro('lame les louan«^^<^s. Cet important morceau est exécuté avec une vij^ucur et une résoiutiim ma^rist raies ' . On on voit l'es- «pjisse dans la cluunhrc des inarjt'iiillicrs.

Nous avons rapporté |)lus liaut^, d'ajiW's iMicliel, une anecdote sur Cornille Scliut et Rulxms, dont la conclusion nous seml)l(M)iitréc. Pierre-Paul était bien capable d'acbeter en bloc les œuvres d'un confrère, pour le tirer d'euibarras, mais ringratitud(^ de notre artiste aurait besoin d'être prouvée. On peut rivaliser de talent avec un bomme, on peut même pousser fort loin l'émulation, sans se laisser entraîner jusqu'à la baine et sans commet- Ire de bassesses. Le peintre cjui nous occupe fut toute sa vie le collaborateur de Daniel Ze«çbers, ami intime de Rubens; un autre ami du ^^rand coloriste , Breughelde Velours, l(\s nomma tuteurs de ses enfants et leur adjoignit un troisième familier de Pierre-Paul , Henri van Balen. luit-il voulu réunir ainsi des adversaires déclarés? Ces faits ne semblent-ils point démontrer que l'antagonisme des deux peintres resta circonscrit dans le libre domaine des beaux-arts?

* La Belgique possède d'antres ouvrages du même artiste que nous croyons inutile d'analyser ; nous mentionnerons, entre autres, deux belles toiles de l'église Sainl-Charles-Borromée, à Anvers, l'une représentant >5aint Kranoois Xavier qui consacre les hosties avant de les distribuer aux communiants ; la seconde, le même saint convertissant un roi idolâtre. L'église Sainte-Catherine, à Bruxelles, renferme encore un travail estimable : Sainte Anne implorant le ciel pour flr<i naufraqi-K.

-Page 142.

LKS RÉVOLLXIONiNAlRtS.

Elève d'Abraham Janssens, Théodore Kombouts n'avait pas conçu chez son maître une grande afl'ection pour Rubens. Il était né à Anvers et fut baptisé à Notre-Dame le 2 juillet 1597. Son père se nommait Barthélémy Rombouts; sa mère Barbe de Grève. Il eut pour parrain Thierry Sweerts , [)our marraine Marie de Mont. Suivant l'exemple d'Abraham et de pres(pie tous les artistes flamands, il s'achemina vers Rome dans Tannée 1G17. I n grand seigneur le chargea de peindre douze tableaux , représentant des scènes delà Genèse : ce travail considérable le lit tout d'abord remarquer. Le bruit cpi'il excita parvint jusqu'au duc (le Toscane, et le prince attira le jeune débutant à sa cour. Théodore y exécuta une foule d'ouvrages importants, dont il fut récompensé de la manière la plus généreuse. Il s'éloigna comblé d'honneurs et de richesses, l'amour du pays natal l'empêchant de s'établir sur un sol étranger.

Son absence avait duré sept ans, selon toute apparence, car il ne dut point tarder à se l'aire recevoir IVanc-maîfre et il n'obtint ce titre que le février l()2r>. Bientôt après il épousa Anne Van Thielen , fille de Libert , seigneur de Couwenberg, et d'Anne Rigouts. Le vendredi 17 septembre 1()27 , la régence lui permit de passer hors d'Anvers la première nuit de ses noces , sans perdre son droit de boui'geoisic (poorterschap) ; cecpii semblerait prouver c[ue la l'été eut lieu au château du père. En iij'lH nacjuit de ce mariage une iille uni([ue, que l'on baptisa dans la cathédrale, le 7 du mois d'août, et que l'on nomma Anne-Marie. De 1()28 à 1G30 , Théodore Rombouts fut doyen de la ghilde. Durant l'année 1C)31-J()82, il reçut comme élève Jean-Philippe van Thielen, frère de sa fenmie, héritier de la seigneurie ])alernelle. Ce noble apprenti , né

494 ANTAGONISTES DE Hl'BBNS.

;i Maliiit's un se lit j)his tard un nom. Le musée

d'Anvers possède de lui mu; (jHirlamlc de jleurs^

Théodore Rombouls entra dans lu Sodalitc de Notre- Damé ou confrérie des liommes mariés» dont les archives nous ont déjà fourni (luehjues dates importantes. Promu au grade de conseiller, le 10 juillet Ki'Jîi, il obtint le même honneur le juin de Tannée suivante, il mourut le l i sej)teud)re \iVM , sur la paroisse de Notre-Dame : trois jours a[)i'ès , le 17, on lui lit à la catliedrah) des funérailles de première classe. 11 fut néanmoins enterré dans l'église des Grands-Carmes, où on lisait jadis son épitaphe*. Les archives de Saint-Luc- constatent ([ue cette mcm(; année sii lamille paya la redevance prélevée par uliilde sur les héritiers des mend)nîs d<d'unts\ Le 2\) avril Ki^icS, la fahricpicî de la ( athédrale toucha une somme de l'I llorins, (|ue Uomhouts lui avait léguée. Sa veuve ne lui survécut pas deux ans, car elle termina ses jours en lO.*W,dans la paroisse de Saint-Jac(jues, et fut enterrée à l'église de ce noui, où on lui lit, le 'U mai , des funérailles de première classe\ Le jmrtrait de Rombouts,

' Ce tableau semble confirmer uneassertion des biographes, d'après laquelle riiilippe van Thielen aurait eu pour second maître et pour ami Daniel Zeghers [Citnialofiie de la fmnillc \'un der Noul^ par F. de Azevédo, in-foi , 1771). Il fui reru franc-maître en 1041-1G42, ('pousa Françoise Hemelaer et eut trois lilles : Marie-Thérèse, Anne-Marie, Franroise-Calherine, qui toutes trois cultivèrent l'art de peindre les fleurs. Van Thielen mourut en 1667, âgé de quarante-neuf ans, et fut enterré à Boisschot, dans la province d'Anvers.

2 En voici la traduction : « Sépulture de l'honorable Barthélémy Rombouls, qui mourut le 2 octobre 1624, de l'honorable Barbe de Grève, son épouse, qui mourut le 22 octobre 1630, et du vertueux Théodore Rombouts leur fds, peintre célèbre, qui mourut le 14 septembre 1637.

^ On lit en oulre dans l'ouvrage de Papebrochius, t. IV, p. 364 : A. 1637. Extremum quoque apud nos diem obiit quadragesimo quo hic vivere cœperat anno, Theodorus Rombouts, insignis pictor, ab Italica peregrinatione reversus, et ab arlis praîslanlia laudari meritus in Pinacotheca, p. 163.

^ Catalogue du musée d'Anvers. — Notice sur ce catalogue, par M. Van Lerius. — Notes manuscrites de MM. Van Lerius et Léon de Burbure,

LES KÉVOLUTIONNAIHEa. 49o

peint par Van Dyck , a été gravé pai' Paul Pontius.

A ces renseignements positifs, Weyerman joint des faits qui ne méritent pas autant de confiance. Dès (pie Théodore, suivant lui, fut revenu dans les Pays-Bas , les succès (continuels de Ruhens lui (irent froncer le sourcil. La jalouse liaine (jue l'alisence avait calmée, se ranima de plus belle. Il ne permettait point (ju'on louât le grand liommeen sa présence. « Pardieii! disait-il s()ii\eiil, il ne |)eutrien manger sans m'en doinier ma p.iii. » N niil.iiil exprimer ainsi (pi'il avait droit aux mêmes (ilog(is (pie Huhens; admirer les com|)()siti(ms de Pierre-Paul, c'elait vanter dans s(is propr(3s ouvrages les (jualites anal(>gu(3s cpi'ils renreriiiaieiil. (]hose singulière! l'envie exaltait JU)ml)outs : il avait l'enthousiasme de cette cruelle passion. Campo Weyerman prétend ({u'elle lui a inspiré ses meilleurs ouvrages, comme le Saint François recevant les slvjmates, le Sacrifice (T Abraham (îI un tahicau allégori(|ue de la JusticCy (pii ornait autrefois la salle (l<js échevins, à (Jand.

La magnitique Descente de Croix, peinte [>ar Uiiljens, était [)our les jaloux une cause de perpétuelle douleur. Aluaham Janssens avait voulu traiter le même sujet et avait réussi à rair(3 un beau travail, (pie possède la ville de Bois-le-Diic; Uomhouls ne pouvait se dispenser d'entreprendre une lutte seinhlahle contre le chef du l'école anversoise. Son tableau se trouve dans l'église de Saint- Bavon, à (iand. C'est une imitation maniléste de Kubens, et, par suite, du Barroche et de Daniel de A^olterre. Deux personnages sont montés sur des échelles, dans des attitudes presque identiques à celles des personnages correspondants de la toile fameuse. L'artiste a aussi très-bien rendu la pesanteur et l'abandon du cada-

49G ANTAGONISTES DE lUIBENS.

vrc : (le grandes ligues perpendiculaires aident également à exprimer ridée de chute. Le morceau oflre la même unité que celui de Rubens, et les acteurs forment un seul groupe. Le vase de cuivre, où se coagule le sang du martyr, n'est pas oublié. Mais la lormidable intention de Rubens ne donne plus au sujet un caractère de sombre poésie. Les acteurs sont agités par les divers sentiments (|ue peut faire naître un tel épisode. C'est une composition ordinaire. Le coloris, le dessin, les types ne rappellent pas au surplus le goût de Rubens, mais la manière de Caravage et celle de TEspagnolet. La vigueur des ombres va jusqu'à la dureté. La belle tête de saint Jean, pleine d'amour et de compassion, est toute méridionale. Ce lal)l(Miu, (|ui passe ])our le meilleur de l'artiste, donne du reste une favoi'al)le opinion de lui. On ne peut nier qu'il a une grande tournure, qu'il atteste de la force, du savoir et de la résolution. Seulement le raccourci delà tête divine n'est pas heureux : il fait paraître la figure large et trapue, ce qui en rend l'aspect désagréable, ce ([ui lui ote même toute noblesse.

Mais revenons à Campo Weyerman. Outre ses productions religieuses et historiques, Rombouts a exécuté, nous dit son biographe, des tableaux de genre très-nombreux. Les kermesses, les parades de charlatans, les scènes d'ivrognerie étaient ses motifs de prédilection. Les connaisseurs ne les recherchaient pas moins que ses grands ouvrages. Son talent lui permettait donc de vivre dans l'opulence.

La gloire de Rubens continuait cependant à l'offusquer et à le chagriner : tout le blessait, jusqu'au luxe de son rival. Dominé par cette fâcheuse disposition, il voulut se faire construire un hôtel aussi beau que celui de Pierre-Paul, mais il dressa mal son devis : les frais dé-

passèrent bientôt ses prévisions. L'appauvrissement graduel de la Belgique, depuis sa séparation d'avec la Hollande, diminuait de jour en jour l'empressement des amateurs, les ressources des chapitres et des monastères. Rombouts finit par se trouver hors d'état de continuer son entreprise. Son palais demeura inachevé, symbole de ses vains efforts pour éclipser un homme supérieur Cette dernière humiliation l'accabla : il résolut de quitter sa patrie et annonça que le grand-duc de Toscane Je pressait de revenir à Florence. Mais le chagrin ne hii permit pas de réaliser son projet : il mourut de douleur sur les lieux mêmes où il avait été vaincu, où tout lui rappelait sa défaite.

MM. Génard et Yan Lerius ont dernièrement révoqué en doute et la jalousie de notre artiste, et les circonstances que rapporte Weyerman. Aucune preuve ne conlirme ses assertions, aucune pièce authentique ne nous ordonne d'y croire, je l'avoue. Mais si l'on ne veut écrire la biographie des peintres que d'après des actes olhciels, on tombera dans une sécheresse déplorable. Ces documents ne nous font pas connaître le caractère, les habitudes, les malheurs, les opinions et les joies de ceux qu'ils concernent. Ils nous fournissent des dates précieuses, voilà tout. Ce serait aussi pousser trop loin l'amour du pays natal, que de représenter chaque peintre flamand comme

' M. Delaet, dans le catalogue du musée d'Anvers, a désigné l'iiùtel avoisinant le palais du roi, place de Meir, à Anvers, comme la demeure donl la construction ruina Théodore Rombouts. Mais, ainsi que le remarque tort bien M. Van Lerius, dans sa Notice, ce monument tut bâti par Gérard Zeegers, suivant le témoignage de Papebrochius : « Ueliquit autem diuturnam sui memoriamin speciosa valde domo, quam média in Mera, platea civitatis totius amplissima, eregione viie ad Clarissas ducentis, <edificari fecit ad normam Italicorum palatiorum, ex albo et cœruleo saxo. Annales antverpiensesy tome V, page 44.

4Î)8 AMAciONlSlES 1)K UUBENS.

un Iv|kmI(; verhi, coinmo un liéros iminacnlé. I.es Hollandais ont voulu (le niùuie nier les «goinfreries de J(;an Sleen et consorts. Mais des renseii;nenients trop nombreux, Irop certains, prouvent les mœurs dissolues des artistes néerlandais, pour (ju'on se ligure voir en eux autant de patriarches. L'expérience démontré que le talent j)eut être uni à toutes sortes de vices. Prenons l'hommo tel (|U(i la nature l'a créé, avec ses mérites et ses faiblesses \ Les deux tableaux de Uombouts (jue ])ossède le musée d'Anvers, une Sainte Famille et le Christ pèlerin, attestent, comme la Descente de Croix dont nous avons parlé, une grande condescendance pour l'art méridional. Voulant combattre Pierre-Paul et n'ayant pas assez de ressources en lui-même, Uoudmuts cluîrcbait des inspirations sur la terre étrangère. 11 s'assimila juoins intimement qu'Abrahaui Janssens et CornilleScbut ces éléments empruntés. Son talent ne se distingue pas, comme le leur, par des traits originaux. A plus forte raison demeure-t-il bien loin derrière Rubens, qui métamorphosait hardiiiieut toute la nature et ne demanda aux maîtres italiens ([ue des conseils. Cependant, comme les tableaux de Rombouts sont très-rares, il faut le juger avec circonspection. Deux ou trois œuvres ne donnent pas la mesure complète d'un homme, et la Belgique n'en possède pas davantage. De nouvelles recherches seraient peut-être nécessaires pour émettre une opinion définitive.

1 II ne faut pas confondre le paysagiste néerlandais Rontbout avec le peintre anversois Théodore Romhouts, nous dit Rathgeber (Annalen der niederlaendischeu Malerey 2"^ theil, p. 132). Dans ses voyages en Italie, en Allemagne et en Suisse, Rontbout avait dessiné beaucoup d'études et fit encore un grand nombre de croquis autour de Rome : il utilisa ces esquisses pour ses tableaux. Ses ouvrages étaient déjà très-rares et se payaient conséquemment très-cher du temps de Pilkington. Voyez le livre de ce dernier, qui a pour titre : TJie gentleman' s and connoisseur's dixtionnary of painters ; London, 1774, m -4°.

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