‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 36 sur 58 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

liOH iiiiitnteiirM do RiibeiiN.

(iASPARi) DE ruAYKU. — Sa biographie. — .Maison qu'il iiaUilail à Di uxelles,— Description de trois tableaux qui montrent les divers aspects de sou talent. — CÎÉUAKi) Zeegfhs. — Renseignements inédits. — Sa manière. — Il a fail des morceaux admirables, mais ne se soutient pas loujour> à In même hauteur, — Pierue van Lint. — Sa biographie et ses ou\ rages. — Henri van Balen, le lils. — Les deux Van Oost. — Décadence de Bruges. — Gasparu-Jacques van Opstal, le dernier des grands peintres ilamands. — (Copistes de Kubens.

Outre les hommes qui reçurent directement de lui rinspiration, ([ui étudièrent sous ses yeux, il faut encore grouper autour de Rubens les artistes (jui se rattachèrent à son école par l'imitation et lui empruntèrent les éléments principaux de leur style. Le nombre n'en est pas moins grand que celui de ses élèves. Nous ne leur consacrerons donc pas des notices aussi détaillées ; ce serait entreprendre une tache énorme, qui nous ferait dépasser de beaucoup notre plan. Il nous sufGra d'examiner rapidement cette seconde phalange recrutée par le génie de Pierre-Paul. Quelques individus enrôlés sous sa bannière ont poussé fort loin l'étude de ses procédés.

A leur tête se place naturellement Gaspard de Crayer. 11 vint au monde dans la métropole du commerce belge et reçut le baptême dans l'église Saint-André, le 18 novembre 158i Il eut pour parrain Melchior Severyns, pour marraine Catherine van Wesel. Son père, qui se nommait Jaspar, était maître d'école et marchand de tableaux: il devint, comme tel, membre de la confrérie de Saint-Luc en Tannée 1587. Sa femme s'appelait Christine Abshoven ^ . Les parents de notre artiste allèrent sans doute habiter Bruxelles pendant qu'il était ibrt jeune, car il devint le disciple de Raphaël van Coxie, lils (le Michel et son élève. Ce maître devait être fort vieux lorsque Gaspard se mit sous sa direction, puisqu'il avait vu le jour à Malines en 1510 ^ . Le jeune Crayer dépassa bientôt son guide, qui n'était pas un homme de première force. La corporation des peintres bruxellois le reçut au nombre de ses membres, durant l'année 1607 ^. Quoique tous les peintres crussent alors nécessaire d'aller terminer leurs études au delà des Alpes, notre artiste ne partagea point cette opinion et acheva de former son talent sous le ciel qui avait éclairé son enfance. Il n'y perdit rien, il y gagna peut-être, car les populations flamandes n'ont pas moins le goût des arts que la race italienne, et le lait maternel vaut toujours

* Houbraken, Weyerraan, Cornille de Bie etPapebroeck le font tous naître en 1585; j'ignore par suite de quelle fantaisie Descamps a préféré la date de 1582.

2 Communiqué par M. Génard.

3 II entra dans la corporation des peintres malinois en 1562. Use fixa plus lard à Bruxelles, où il exécuta des morceaux d'histoire fort nombreux. Sa famille était noble d'origine ou avait été anoblie, car, suivant M. Génard, elle portait d'or à la face de gueules, accompagné en chef d'un aigle double naissant de sable et en pointe de six billettes de même, posées 3-2-1.

^ Immerzeel.

mieux que celui d'une nourrice. Ses travaux fixèrent promptement sur lui l'attention du public et lui méritèrent la faveur de la cour. Les biographes en donnent pour preuve que le Cardinal Infant, frère de Philippe IV, voulut se faire peindre par lui et envoya le portrait au roi d'Espagne ^ Cette preuve est assurément curieuse. Si les critiques avaient consulté l'histoire des Pays-Bas, ils auraient appris que Don Ferdinand fit son entrée à Bruxelles le 3 novembre 1634, lorsque Gaspard de Crayer avait déjà cinquante ans moins deux semaines. Il est probable que la renommée de l'artiste portait depuis longtemps des fleurs et des fruits. Bien avant cette époque d'ailleurs, Jacques Boonen, archevêque de Matines, l'employait avec une préférence soutenue. Toute la cour loua l'effigie en pied du cardinal : le souverain espagnol la trouva lui-même si admirable, qu'il envoya au peintre son médaillon en or, suspendu à une chaîne, et lui accorda pour le reste de ses jours une forte pension.

Rubens ayant vu le tableau de sa main qui orne encore l'église Sainte-Catherine, à Bruxelles, et représente la glorification de la Sainte, accueillie dans le ciel par la Vierge, Dieu le Père, le Rédempteur et saint Jean, s'(''cria, dit-on, dans son enthousiasme : a Crayer, Crayer, personne ne vous surpassera ! ^ . »

Descamps affirme que, pour se soustraire au tumulfe de la cour et aux importunités des amateurs, Gaspard quitta Bruxelles, en se démettant d'une charge honorable qu'on lui avait confiée, puis alla chercher le repos à

* Voyez entre autres Descamps.

2 Campo-Weyerman, t P^ p. 328. L'auteur hollandais nous apprend que le souvenir de cette exclamation Mmt conservé Iradilionnellemenl à Bruxelles.

Gand, où il mourut le 27 janvier 1669 et fut enterré dans l'église des Dominicains. Il désigne même la chapelle de Sainte-Roose, comme devant abriter ses restes. J'y ai vainement cherché son tombeau. Toutes ces assertions me paraissent douteuses. Papebroeck assure que Gaspard de Crayer habitait ordinairement Bruxelles et qu'il y termina ses jours * . L'année dernière sa maison existait encore, rue des Fripiers, n*" 30 ^ . Elle venait justement d'être vendue, lorsque je me présentai pour la voir : on l'avait même divisée en deux lots, afin de rendre l'acquisition plus facile. J'agitais depuis quelques minutes la sonnette, dont le bruit retentissait dans le monument désert, lorsqu'un pâtissier se montra en face, sur le seuil de sa boutique, la tête parée de sa toque virginale. Le blanchâtre personnage s'approcha de moi et me demanda ce que je voulais.

— Je désire voir, lui répondis-je, la maison de Gaspard de Crayer.

— Est-ce qu'il habite Bruxelles? réphqua le pétrisseur de gâteaux. Je ne le connais pas.

— Il n'y demeure plus, car il est mort, mais c'était un grand peintre.

— Un grand peintre, Gaspard de Crayer! En étes-vous bien sûr? Je n'ai jamais entendu son nom.

— Voici l'hôtel ou il résidait.

— Quoi ! dans ma maison ! s'écria le pâtissier.

* Habitabat autem 1ère Bnixellis , Ferdinand! Cardinalis pictor domesliciis, et ibidem mortuus cireiter oclogenarius. Annales antverpienses, t. V, p. 224.

'■^ « Le célèbre Gaspard de Crayer habitait dans la rue des Fripiers, à Bruxelles, une maison située en face du couvent des Madelonettes. Ce couvent, abattu en 1795, a été remplacé par une petite place que l'on nomme le Marché aux Peaux. » Histoire de Bruxelles, par MM. Henné et Wauters»

— Dans votre maison? m'écriai-je à mon tour.

— Sans doute! puisque je l'ai achetée hier, non pas entièrement, savez-vous, mais par moitié, avec un autre acquéreur.

— Vous, un marchand de tartes et de galettes? Vous en avez donc bien vendu !

— Pas mal, Monsieur, pas mal ; si bien que me voilà propriétaire.

— Alors, vous allez me montrer l'intérieur de l'édifice.

— Certainement, monsieur; attends-moi.

Et le brave homme ayant été chercher les clefs de l'hôtel, nous en parcourûmes toutes les salles. La largeur et la hauteur de la porte cochère, les vastes dimensions du bâtiment, de l'escalier, des différentes pièces, annonçaient le faste et l'opulence. Les historiens nous apprennent que Gaspard de Crayer était fort laborieux et gagna beaucoup d'argent. L'aspect de sa demeure confirmait pour moi leurs assertions. ïl y a peu de villes dans le monde où les jardins soient aussi rares qu'à Bruxelles. Or, notre artiste pouvait, sans sortir de chez lui, se promener sous les arbres d'un enclos spacieux : l'ortie, le chiendent, le réveil-matin, les herbes de l'abandon y croissaient, à l'époque de ma visite.

— Et qu'allez-vous faire de ce logis princier? demandai-je au marchand de gâteaux, comme nous achevions notre tournée.

— Je vais le faire abattre, me répondit-il, et ce ne sera pas long. La moitié seulement de l'hôtel m'appartient, et, quoiqu'on puisse le diviser, j'aime mieux bâtir à la place une maison moderne avec une boutique et un four.

— 11 ne vous restera plus, lui dis-je, qu'à prendre

pour enseigne la figure et le nom de Tancien propriéla ire.

— C'est line bonne idée, savez-vous! me répliqua le ebevalier du fourgon. J'en causerai avec ma femme.

Au moment où j'écris ces lignes , la demeure du peintre doit avoir cessé d'exister.

On a cru jusqu'à présent qu'il était resté célibataire, mais il épousa Natbalie Cocquiel*. Sa sœur, qui vivait cbez lui , administrait sans doute sa maison. ïl travaillait beaucoup d'après nature, et une de ses nièces passait pour lui servir de modèle. Louis de Vadder et Acbtsebelling exécutaient ordinairement les paysages de ses fonds,

Gaspard de Crayer ne quitta jamais le pinceau. La mort le surprit comme il venait de terminer le martyre de saint Biaise, et il avait alors quatre-vingt-quatre ans. Ce tableau , qu'on voit au musée de Bruxelles, n'offre aucun signe de décadence. On doit même le ranger, chose étonnante ! parmi les meilleurs ouvrages de l'artiste. Composition, dessin, couleur, attitude, expression, tout y est bien , tout y annonce la verve de la jeunesse. Crayer était de ces fortes natures qui bravent le temps, qui ne subissent qu'à l'extérieur les outrages de la vieillesse. Il a donc produit un nombre immense de tableaux. Maintenant encore, après tant de guerres et de révolutions , presque toutes les églises flamandes possèdent plusieurs toiles de sa main. Nous en décrirons et analyserons seulement trois, qui montrent les divers aspects de son talent.

La Pêche miraculeuse y que l'on voit au musée de Bruxelles, atteste les obligations de l'auteur envers Rubens.

1 Le nom de baptême est illisible sur l'acte original : il commence toiUefois par un N. Nous devons ce renseignement à M. Génard.

On la croirait peinte dans l'atelier du grand coloriste, et elle figurerait sans désavantage parmi ses plus brillantes productions. L'homme appuyé sur une gaffe rappelle l'individu posé de la même manière, qui occupe le haut de la célèbre Pêche miraculeuse, admirée par tous les voyageurs à Notre-Dame de Matines. Le vaste ciel déployé au dessus des personnages, la mer qui s'étend derrière eux et vers la droite, sans que rien voile ce double espace , sont seuls en opposition avec la méthode , avec les habitudes de Pierre-Paul. L'éclat et la beauté de la couleur, l'élégance des types , la vérité des attitudes et l'harmonie de l'ensemble font de ce morceau une œuvre supérieure. Sous sa robe violette et son manteau de pourpre, le Sauveur a un tel relief qu'il paraît sortir de la toile et qu'on s'attend à le voir marcher hors du cadre. Le petit marinier blond , vêtu de rose , qui écarte avec d'autres pêcheurs les bords du filet , égale les plus charmantes créations de n'importe quel grand maître. Enfin , ce tableau est si étincelant qu'on pourrait l'attribuer à Jordaens : le ton en dépasse la gamme deRubens.

Si r école d'Anvers est la plus dramatique entre toutes les écoles de peinture, Crayer est le plus dramatique de ses représentants. Il l'emporte à cet égard sur Van Thulden et sur Rubens. Non pas qu'il mette plus de mouvement dans ses lignes , dans ses attitudes , plus de force dans les expressions violentes , plus de sang , plus de terreur dans ses inventions ; mais il a , mieux que personne peut-être , rendu les émotions profondes et le courage sublime des martyrs. Il nous montre à la fois les spasmes de la chair, l'inévitable effroi de l'homme corporel devant la mort , et le triomphe de la volonté sur les sens, de la conviction sur la douleur et la crainte. Il sait éle-

ver ses personnages au dernier faîte de la grandeur morale. On ne Ta point apprécié comme il le mérite, on n'a pas signalé la noblesse de caractère qui lui permettait d'atteindre à ces eiïéts majestueux. Il y avait en lui du Corneille et du Schiller. Ses Martyrs enterrés vivants , que possède le musée de Lille, honorent en même temps l'artiste, l'art qu'il exerçait et la nature humaine. Trois personnages vont subir les horreurs de cet affreux supplice. L'un d'eux est à demi couché dans la bière où on va le clouer, pour ensevelir avec lui ses généreux principes. Deux bourreaux le forcent de s'étendre, pendant qu'il lève les yeux vers le ciel et regarde les anges qui lui apportent la palme du triomphe. Debout sur le premier plan, une seconde victime considère avec exaltation les messagers divins et leur montre le vieillard qu'on met au cercueil. « Voilà, semble-t-il leur dire, comment les hommes traitent leurs frères, traitent les élus du Christ, les défenseurs de la justice et de la vérité ! » Sa pâle figure n'a point de belles hgnes,maisle type en est original, plein de distinction : elle exprime un trouble douloureux et la fermeté d'une âme intrépide. Si son cœur frémit à l'idée de la mort, d'une mort épouvantable, il saura dompter son cœur. Le troisième martyr, lié avec des cordes, semble absorbé en lui-même : une vision intérieure le fortifie contre le supplice et lui montre au delà les régions de l'éternel Éden. Tous les personnages secondaires sont dignes des trois héros. La couleur a un aspect triste et sombre , en harmonie avec le caractère de la scène.

Crayer ne possédait pas un sentiment moins vif de la délicatesse et de la grâce que du sublime et du tragique. L'église d'Anderlech t, petit village situé près de Bruxelles,

renferme un tableau charmant qui prouve la souplesse de son esprit. On y voit saint François d'Assise en adoration devant la Yierge. La manière rappelle le style de Van Dyck plutôt que celui de Rubens, et quelques parties de l' œuvre ne sont pas sans analogie avec les spirituelles compositions du dernier siècle. Marie a une élégance de type, une désinvolture de formes, que ne lui ont pas souvent données les peintres néerlandais. Le personnage le plus délicieux de la toile est une sainte aux cheveux blonds, sainte Barbe sansdoute,car elle porte une épéenue et un livre ouvert. Je ne sais à quoi pensait l'artiste, en modelant et coloriant cette aimable femme. Ce n'est pas la dévotion qu'inspirent ses joues roses , sa chair blanche , potelée , ses yeux vifs, sa gorge succulente et son air joyeux. Boucher, Lancret, Watteau se seraient épris de son nez coquet, de sa mine égrillarde. Comme l'auteur l'a souvent reproduite, quoique d'une manière moins heureuse, je soupçonne qu'elle nous offre le portrait de sa nièce. Saint François d'Assise a lui-même une beauté un peu féminine. Sainte Hélène, dans une noble et sérieuse attitude, contemple Marie avec une fixité pensive, qui remet en mémoire les tableaux héroïques de Crayer. Une belle tête de moine à longue barbe les rappelle aussi. Les trois petits anges groupés devant leur reine, comme la nomme l'Eglise, tiennent le milieu entre ces deux tendances : ils se distinguent par leur naturel, par la facilité de leurs poses et l'ingénuité de leur expression. Une vapeur rougeâtre semble composer l'atmosphère du tableau. Elle enveloppe fréquemment les personnages du peintre anversois et forme un trait caractéristique de sa manière.

Gérard Zeegers fut encore un de ces hommes qui se laissèrent charmer, fasciner par le talent de Rubens, et

qui , en sortant d'un autre atelier que celui du grand coloriste, se mirent à le suivre , presque sans le vouloir. Il était né dans la ville d'Anvers et fut baptisé à la cathédrale le 17 mars 1591. Son père exerçait la profession de marchand de \m (tvyntavernier) y plus distinguée dans le Nord que chez nous; sa mère s'appelait Ide de Neve. Ils s'étaient épousés à Notre-Dame le 18 août 1589, année où l'on fait habituellement naître leur fils. L'acte de mariage constate qu'ils avaient abjuré le protestantisme, qui Ecclesiœ romance restituuntur * . Henri van Balen et Abraham Janssens furent les maîtres de Gérard Zeegers. Leurs noms ne se trouvent pourtant pas à côté du sien sur les registres de la confrérie de Saint-Luc, où il fut inscrit comme élève en 1603. En 1608, on le reçut franc-maître et il quitta la Belgique pour aller se perfectionner sur le sol italien^. On rapporte qu'il étudia beaucoup les vigoureuses productions du Caravage et de son imitateur Manfredi. Quelques années de travail lui acquirent une réputation. Le cardinal Zapata, ambassadeur d'Espagne à Rome, lui ayant alors témoigné le désir qu'il fit un voyage à Madrid, Gérard Zeegers alla trouver le roi catholique.

' Jean Zeegers mourut le 15 septembre 1605; sa femme, le 26 novembre 1626. Tous deux furent enterrés dans la cathédrale, et leur épitaphe mentionne la profession du mari.

2 M. de Laet, dans le Catalogue du Musée d'Anvers, prétend que le voyage de Zeegers eut lieu avant l'époque où il obtint la maîtrise. D'après cette version, l'artiste serait revenu d'Italie à dix-sept ans : ce n'est pas vraisemblable. L'auteur des Annales anversoises nous apprend d'ailleurs qu'il passa de Rome en Espagne : l'aurait-on invité si jeune à traverser la mer, et Philippe III, aussi bien que ses courtisans, se seraient-ils épris d'un talent novice? Les termes dont Papebrochius fait usage sont clairs et positifs : « Juvenis hic in Italiam profectus, ibique annos non multos contemplandis optimorum artificum vetustis operibus immoratus, et nomen aliquod pingendo consecutus, in Hispaniam transiit, Regique et aulœ ita se probavit, ut nobilis domestici titulo et torque donatus, beneqne nnmmatus redierit in patriam. »

Les lettres dont il était pourvu lui assurèrent le meilleur accueil. Ses tableaux ravirent le prince , qui le nomma son chambellan , lui passa au cou une chaîne d'or et lui prodigua les récompenses. Il eût bien voulu le retenir dans la Castille , mais FAnversois préférait sa patrie. Descamps affirme que son style méridional, que sa couleur sombre ne furent pas d'abord bien accueillis en Flandre. Il aurait alors, par calcul, imité la manière de Rubens, qui exerçait une espèce de souveraineté sur le goût public. J'aime mieux attribuer ce changement à Fadmiration qu'à l'intérêt. Zeegers devint Fami de Pierre-Paul et celui de Van Dyck : la douceur, l'aménité de son caractère lui permirent de garder toujours leur affection. Il n'avait point tardé du reste à obtenir la faveur générale. On lui demandait un si grand nombre de tableaux et on les lui payait si bien, qu'il put vivre dans la magnificence. Papebrochius nous apprend qu'il se fit bâtir sur la place de Meir un somptueux hôtel : cette demeure, située visà-vis la rue des Claires, existe encore de nos jours et avoisine le palais du roi ^ L'artiste y réunit une collection de peintures , qui lui coûtèrent soixante mille florins et étaient signées par les plus grands maîtres de son temps. Il épousa Catherine Wouters, fille de Dominique Wouters et de Jeanne van Liebeke : cette famille jouissait de la considération publique. En 1624, sa femme lui donna un fils, que l'on baptisa dans F église Saint- Jacques, le 31 décembre. Gérard devint membre de la confrérie des gens mariés, la Sodalitas mariana établie par les Jésuites : il y obtint sept fois le grade de consultor ou conseiller-. Le

* Elle fait partie de la 3^ section et porte le 1289. 2 Ce titre lui fut décerné par élection le 11 avril 1627, le 22 avril 1629, le 19 juillet 1633, le 24 raai 1638, le 13 juin 1639, le 20 mai 1640 et le

prince cardinal Ferdinand , gouverneur des Pays-Bas ca tholiques, le nomma peintre de la cour. En 1646-1647,

11 fut élu doyen de la ghilde , et cette même année inscrivit comme élève son ûls Jean-Baptiste. Van Dyck avait précédemment fait son portrait , qui a été gravé par Paul Pontius. Gérard Zeegers mourut le 18 mars 1651 et fut enseveli , trois jours après , dans l'église de F abbaye Saint MicheP.

Son Adoration des Mages, qu'on voit à Notre-Dame de Bruges, est une des gloires de la peinture : on demeure frappé d'admiration devant ce chef-d'œuvre. Les types sont d' un goût parfait ; les princes des écoles italiennes n'en ont jamais dessiné de plus exquis. Une merveilleuse couleur augmente le prestige de ces nobles têtes. Le roi de l'Orient qui se tient debout, vêtu d'un grand manteau , ne saurait être éclipsé. Pour produire une œuvre pareille, il faut une de ces inspirations extraordinaires, qui élèvent le talent à sa plus haute puissance. L'Adoration des Mages trahit néanmoins la dépendance de l'auteur envers Rubens. Le dessin, la couleur, les draperies, la composition pittoresque font immédiatement songer au chef de l'école anversoise. Zeegers était comme ces riches vassaux du moyen âge, que l'on prenait pour des rois, quand on les voyait chez eux, mais qui relevaient d'un suzerain plus puissant encore et allaient chaque année grossir sa cour.

Le musée du Louvre possède de lui une œuvre admirable. Saint François en extase que soutiennent des anges.

12 mai 1641. On le nomma en outre second assistant da prévôt {prœpositus), le 9 juin 1642. Cela dénote de sa part une grande piété.

1 Papebrochius, t. V, p. 43. — Notice sur le catalogue du Musée d'Anvers, p. 37. — Les renseignements inédits sont dus aux patientes recherches de MM. Van der Straelen et Théodore van Lerius.

Par son aspect général, par la vigueur du clair-obscur, ce tableau se rapproche beaucoup des toiles du Caravage et de FEspagnolet. C'est assez dire qu'il nous fait connaître la première manière de Fauteur. La pose, l'expression, le type du saint, méritent tous les éloges : il est impossible de mieux rendre l'exaltation religieuse, le solitaire fléchit sous le poids de son enthousiasme. On ne peut rien voir de plus charmant que l'attitude et la figure des anges qui le soutiennent : celui de droite charme surtout les regards. La poésie abonde dans ce morceau d'élite, qui forme un ensemble merveilleux. Un ange, que l'on aperçoit au second plan, joue de la viole, puis le fond se perd dans une nuit obscure.

L'église Saint-Charles-Borromée, à Anvers, contient un morceau de Gérard, où son talent a pris une forme un peu différente. Guidé, présenté en quelque sorte par un ange, saint François-Xavier y adore la mère du Christ. Le confesseur est à genoux, la main gauche sur la poitrine, la droite à demi levée et renversée, geste qui exprime Fétonnement, l'admiration et la conhance. Le bras passé derrière le cou du dévot personnage, le céleste protecteur appuie une main sur son épaule, dans une attitude familière ; de F autre, il lui montre la Vierge qui tient son fils, couché comme un nourrisson. Les trois figures paraîtraient belles aux plus délicats ; Fange surtout a un air de bienveillance, de douce gaieté, qui charme et réjouit. Peut-être le nez droit du missionnaire rend-il son expression moins intelligente qu'on ne le voudrait ; peut-être encore la jolie tête de la madone manque-t-elle de vivacité. Mais, somme toute, c'est une œuvre agréable, d'une couleur fine et moelleuse.

Le Martyre de saint Liévin, dans la cathédrale de Gand,

et la Flagellation y dans l'église Saint-Michel de la même ville; Saint Yves, médecin, donnant des consultations gratuites, et le Christ apparaissant à Madeleine, que possède réglise Saint-Jacques d'Anvers ; la Vierge au Scapulaire et d'autres tableaux qui ornent le musée, inspirent de Gérard Zeegers une opinion moins favorable. S'il atteignait par moments les hautes régions de la poésie, les grands effets de l'art, il ne savait pas soutenir son vol. D'une nature trop calme sans cloute, il ne se préservait toujours pas de l'insignifiance. Sa belle et harmonieuse couleur lui fait rarement défaut, mais ses personnages paraissent quelquefois endormis.

Nous n'avons pas le projet d'énumérer dans ce chapitre tous les hommes qui ont pris Rubens pour guide. Ce serait un long travail que d'en dresser une liste complète, exacte et régulière. Personne, depuis cent cinquante ans, n'a eu la curiosité d'entreprendre cette recherche. Ici encore, je me trouve abandonné à moimême, sur une lande inculte où pas un chemin n'est tracé. Marchons donc en éclaireur.

Six tableaux de Pierre van Linl, réunis au musée d'Anvers, permettent de classer l'auteur parmi les artistes qui subirent l'influence de Rubens. Il avait vu le jour dans la grande cité brabançonne, et fut tenu sur les fonts de baptême à l'église Saint-Georges, le 28 juin 1609 : son parrain se nommait Jérôme Gabia; sa marraine, Gertrude de Fonteyne. Il était (ils de Pierre van Lint et de Jeanne Mast On le façonna de bonne heure au maniement du crayon et du pinceau, car il entra en 1619-1620 dans l'atelier de Roelant Jacobs, aspirant à la

* Communiqué par M. Génard.

LES IMlTATEUttS DE RUBENS. olo

gloire qui n'a pas atteint son but. En 1 (532-1 683, il obtint le grade de franc-maitre. Bientôt après, il partit pour Rome, où Tadmiration et la joie rempêchèrent d'abord de travailler. Il reprit ensuite le pinceau avec enthousiasme, copia les chefs-d'œuvre, essaya de lutter contre les grands maîtres, lutte précieuse qui fortifie le vaincu et lui apprend le secret de la victoire. Quelques portraits fixèrent sur lui Fattention ; des pages historiques élevèrent plus haut sa renommée. On le chargea d'entreprises considérables, notamment de décorer la chapelle Sainte-Croix, dans l'église de la Madonna del Popolo, Un amateur distingué, le cardinal-doyen Ginnosio, goûta si fort son talent, qu'il voulut s'en assurer Tusage exclusif; il lui donna une pension, lui prodigua les marques de faveur et le retint sept années près de lui. En 1639, Pierre van Lint se trouvait encore dans la ville éternelle, car il exécuta le portrait de son bienfaiteur ^ En 16-44, il était revenu, établi sur les bords de l'Escaut : il accepta comme élève un nommé Gaspard Ulens. Le roi de Danemark, Christian ÏV, aimait, dit-on, beaucoup sa manière ; il l'assiégeait de demandes et accaparait tous les tableaux que le peintre pouvait lui livrer. Comme les autres artistes flamands , Pierre van Lint trouvait les fonctions de doyen onéreuses et fatigantes : à sa prière, la ghilde l'en dispensa. Il eut probablement un iils, qui portait le même prénom et qui fut inscrit comme élève sur les registres de Saint-Luc, en 16.54-1655; il obtint le

^ Ce portrait orne le musée d'Anvers. Le prélat, assis dans un fauteuil, tient à la main une lettre, où on lit l'inscription suivante : Al eminentissimo dekan cardinale Ginnosio, il mio pâtre. Pieter van Lint fec. il primo A. Roma, a° 1639. C'est-à-dire : « A. l'éminentissime cardinal-doyen Ginnosio, mon père. Fait à Rome par Pierre van Lint, le 1*^*^ août 1639. .» Le mot doyen est en flamand [dekan) et l'arlisle a mis pâtre i^om' padre.

-514 LES IMITATEUUS DK KUliENS.

grade (le mai Ue en 1688. Le père était mort en l()r)8, âgé de cinquante-neuf ans.

La plus remarquable entre les œuvres de sa main, (jue possède le musée d'Anvers, représente un gué. Une ti'uupe de pèlerins, de soldats et de femmes, groupés sur la berge d'un lleuve, s'apprête à le franchir. L'arrièreplan de droite forme une perspective montagneuse, où l'on voit un cavalier qui porte une jeune Ulle en croupe et t'ait avancer sa monture dans la rivière. Elégamment couchée au bord de l'eau, une très-jolie femme attire d'abord les regards. Sur son visage gracieux et narquois, l'expression de la (inesse se mêle à un sentiment de coquetterie. Au-dessus d'elle, on aperçoit un homme dont les traits originaux s'encadrent d'une barbe noire, et qui porte un costume singulier. L'influence de Rubens et l'imitation des écoles méridionales se balancent dans ce tableau, comme dans ceux de Jean van Hoeck et de Zeegers. Nous en dirons autant d'une belle peinture de Yan Lint, ])lacée à l'église Saint- Jacques d'Anvers , qui a pour sujet saint Pierre et saint Paul se faisant leurs adieux, avant de commencer leurs voyages aposloliques.

Une Trinité , que renferme le même temple , permet de classer Henri van Balen , le fils , parmi les tenanciers de Rubens. Cette toile nous montre Dieu le père et Jésus-Christ l'un en face de l'autre, assis sur les nuages, pendant que la colombe div ine plane au-dessus d'eux et que des anges forment cercle alentour. On la prendrait au premier coup d'œil pour une œuvre du chef de l'école. C'est le même goût de dessin, le même genre de draperies, la même couleur, aboutissant aux mêmes eiîets pittoresques. Quand on l'examine attentivement,

néanmoins , l'illusion se dissipe. Dieu le père ne nous offrirait point ce type pleurard, s'il avait été dessiné par Pierre-Paul : on remarque dans les yeux du Sauveur quelque chose de faible et d'indécis, quoique ses formes, sa pose et sa couleur soient du reste magnifiques. Les chairs des petits anges n'ont pas non plus la beauté, la franchise de nuances purpurines , que l'on admire dans ceux de Rubens.

Henri van Balen , le fils, ne se trouve cité nulle part : mais le Liggere constate son existence ; il fut reçu maître en 16:32 ^

Jacques van Oost , dit le vieux, fut encore un des imitateurs deRubens. Il était né à Bruges, vers l'année 1000, d'une famille ancienne (jui vivait dans l'aisance. Le 19 janvier 1019, il fut inscrit sur les regislres de la ghilde brugeoise, comme élève de son frère François. Deux ans après, le 18 octobre 1621, on lui conféra le grade de Iranc-maître. Il eut la douleur de perdre en 1025 le guide affectueux qui lui avait enseigné les éléments de son art : François mourut tout jeune et plein d'espérances. Comme le récla niait la mode de l'époque, Jactpies alla étudier en Italie les productions de l'art méridional. Il demeura plusieurs années dans la péninsule et choisit pour modèle Annibal Carrache , dont il parvint à imiter

* Sept membres de la famille Van Balen ont fait partie de la ghilde, d'après les registres de Saint-Luc.

Pierre van Balen, reçu maître en 1464.

Pierre van Balen, entré comme élève chez Goswin van Heryst, en 1S32. Ferdinand van Balen, élève de Pierre Aertsens, reçu maître en 1561. Henri van Balen, l'ami de Rubens, reçu maître en 1593, élu doyen en 1609-1610.

Henri van Balen, fUs de maître, reçu maître en 1632. Jaspar van Balen, fils de maître, reçu maître en 1632. Jean van Balen, membre de la ghilde, mort en 1654. Ces trois derniers devaient être les fils de Henri vaii Balen, le vieux.

616 LES IMITAI EL as DE KUBENS.

si lidèleiiieiit, la manière (jue ses tableaux trompaient les connaisseurs. Mais Rubens et Yan Dyck lui ayant d'abord servi de chefs, ses compositions témoignèrent toujours de celte double influence. Revenu d'Italie en la cor-

poration des peintres de Rru«4es le nomma doyen en lihV-). Comme on lui avait fait faire d'excellentes études et (pi'il était bon musicien , les meilleures sociétés le recherchaient, îl épousa Marie de Tollenaere, jeune personne d'une famille distin*^uée , ([ui lui donna trois enfants : Jaccjues van Oost, dit le jeune, peintre de mérite, un second (ils dont on ne nous indi(|ue pas le prénom , le(piel suivit (f abord la même carrière, puis entra dans l'ordre de Saint-l)omini(jue \ et une lille, morte clmnoinesse régulière, en 1G07, dans l'abbaye de Saint- Trond , à Bruges. Notre artiste linit ses jours en 1G71, et fut enterré sous les voûtes du monastère , où la pieuse nonne avait cherché le silence et le repos. On y voit encore neuf toiles de sa main , ([ue l'on classe parmi ses ouvrages d'élite : la plus remar([uable ligure la Descente du Saint-Esprit ; Jacques van Oost s'y est peint lui-même sous les traits d'un apotre, et a représenté son fils aîné sous ceux d'un jeune homme qui lève un rideau. On s'accorde pour louer la perspective et l'architecture de cette grande composition.

L'artiste dont elle honore la mémoire était à la foistrèslaborieux et très-expéditif. Il savait d'ailleurs ménager sa peine. Convaincu sans doute qu'il y a peu de connaisseurs en peinture et que le vulgaire estime les œuvres

' Descaraps s'est trompé en le représentant comme le frère de Jacques van Oost, le vieux. Galerie d'artistes brugeois, par Octave Delapierre, p. 45. On voyait jadis un tableau de lui dans l'é^^dise des Jacobins de ,sn ville natale : le paysage était de Lucas Achtsclielling.

LES IMITATEURS DE RUBENS. ôlT

d'après leur dimensions, il n'exécutait que de vastes morceaux. Mais comme ils lui auraient pris un temps considérable, s'il avait proportionné le nombre des personnages à l'étendue de la toile, il en était fort avare. Il dessinait deux ou trois acteurs sur une aire de cent pieds carrés, puis il prodiguait autour d'eux les colonnes, les architraves, les balustrades , les draperies, tous les accessoires imaginables; la décoration envahissait la plus grande partie de l'espace. Les figures cependant révélaient un mérite peu ordinaire : les types en étaient bien choisis, les expressions vives, les mouvements heureux, les carnations naturelles et les draperies élégantes. Les fonds même, quoique traités h la brosse, avaient bonne tournure. La couleur anversoise y régnait, assombrie de quelques tons italiens. Les amateurs ne pouvaient refuser leur estime à Van Oost, et les ignorants, séduits pai' In quantité, lui demandaient avec empressement des toiles qu'il mesurait à l'aune. Il a donc produit un nombre immense de tableaux : les églises de Bruges en sont encore pleines On y observe généralement les caractères que nous venons de signaler. Une pareille méthode le faisail souvent tomber dans la négligence, comme on le devine ; l'amour du gain l'emportait sur l'amour de l'art, et mon industriel badigeonnait ses œuvres de commande à grands tours de bras. Faut-il s'étonner ensuite que ses productions soient souvent médiocres? Il en existe un(^ de ce genre au musée du Louvre : Saint Charles Borromée communiant les Milanais atteints de la peste, en 157(). Cette page, qui est d'une belle couleur, forme un ensemble attrayant :

* On les trouvera désignés dans le livre qui pour titre : Inventaire des objets d'art et d'antiquité des églises paroissiales de Bruges, dressé par la com mission provinciale. Bruges, 1848.

518 LES niITATErUS DK RI BENS.

on 1.1 prondi'ail do Joiii ])our une (rnvro magistrale. Qu(^l(jiies tètos sont fort expressives, notamiuent celles (lu vieillard et de la vieille femme qui reçoivent l'eucharistie. Mais la mollesse delà touche trahit la rapidité de Texécutiou ; le pinceau de l'artiste n'a fait que courir sur ceUe toile. On y cherche en vain l'énergie et le sentiment drnnîn(i(jU(» réclamés par 1(^ sujet. Tl faut choisii* entre vu\U) dos intérêts matéi iels et celui de l'idéal.

Les tahleaux de Ja(*(pu's van Oost , le lils, ont avec les ouvrages de son père uik^ teille resseml)lance qu'il n'est pas lacilc de les distinguer. \\ était né h Bruges, en UVM . Dès (pi'il l'ut (.'aiiahle de voyager utilement, il quitta son pays et se dirigea vers le sud. La France grandissait alors avec Louis XIV : elle arrêta le jeune peintre, le retint deux ans, au hout des([uels il s'échaj)pa et courut en Italie. Après un séjour assez long , il revint à Bruges; mais la ville était morte, (;t un ennui sé[)ulcral lui inspira le désir de s'éloigner. 11 cheminait du coté de Paris, lors- (pi'il lui arriva de faire une halte à Lille. Plusieurs portraits lui furent demandés : on l'entoura de prévenances, les habitants et la ville le charmèrent, une jeune fille appelée Marie Bourgeois le séduisit ; au lieu départir, Jacques van Oost se maria. Quarante ans après, il était encore à Lille : ayant alors perdu sa femme, et un vieux retour d'affection pour sa patrie le stimulant, il regagna enfin le lieu de sa naissance, où il mourut le 29décembre \1V\, âgé de 7() ans. On l'enterra dans l'église des Dominicains. Ayant beaucoup étudié Antoine van Dyck, il s'était approprié la douceur de son coloris. Il dessinait bien, donnait une vive expression à ses ligures; mais, comme son père , il travaillait promptement et accordait une grande place aux accessoires, atin d'aller plus vite. Lille

LES IMITATEL^RS DK RUBENS. 'îO

Bruges possèdent un bon noin})re de ses t<d)leanx Les deux Van Oost sont les derniers peintres fameux que Bruges ait produits, comme pour se consoler de sa misère croissante. Jadis la plus riche, elle est maintenanf la ville la plus pauvre des Pays-Bas. Sur quarante-cinq mille habitants, vingt mille sont la proie de l'indigence, l/herbe pousse dans les places muettes, où se pressaient une population active et une foule de marchands étrangers. A peine si, de loin en loin, la cité léthargique secoue sa torpeur et atteste par un mouvement qu'elle (existe encore. Elle offrait, en le spectacle d'un de

cfis réveils inattendus : on aurait dit qu'elle voulait reprendre son ancien éclat. Le long des rues, on avait planté toute une foret de sapins, qui exhalaient une senteur résineuse Pt embaumaient l'air pendant la nuit. Des rubans variés ondoyaient sur les branches, et des guirlandes de ileurs allaient d'un arbre h l'autre. Partout flottait le drapeau national, partout des inscri|)tions, des tapis, des emblèmes étaient suspendus. Les cloches sonnaient, le canon retentissait, des troupes de musiciens passaient, promenant la joie et l'harmonie au milieu de la foule. Les maisons, lavées, badigeonnées, décorées de cent manières, avaient la plus riante ])hvsionomie. On allait inaugurer la statue d'un célèbre calculateur brugeois, Simon Stévin. Les sociétés de la ville et du dehors, ayant organisé une immense procession communale, délllèrent l'une après l'autre, vêtues de leurs uniformes, précédant et suivant des chars qui portaient leurs emblèmes ; sur les véhicules se tenaient un grand nombre de personnages en costumes histori-

1 II en existe quatre au musée de Lille. Pour ceux de Bruges, voyez l'/nventaire mentionné plus haut.

ô:>0 ij:s imit.\tki:ks dk iiuiiens.

ques ot niylliologiquos. Courses, jeux de bagues, tirs à l'are, fêtes vénitiennes, exhibition (le tableaux, joutes, bal«, spectacles, conconrs de chant et de musique, rien n'avait été oublié. La kermesse ne dura pas moins d'une semaine entière.

Le troisième jour, ((iiidis ([ue ](^ vin i'ermentait dans les cerveaux, j'eus la cui iosilé de voir ce qui restait de l'ancieniic opulence et (bi vieux commerce J)rngeois. A la balle, une pièce de dentelle, deux pièces de drap, quelques poêles, des ustensiles et des tuyaux de conduite; Formaient une lamentable exposition d'industrie. Hors de la ville, le canal qui mène à Féclusi' (^t par on allluaient jadis tant de navires, était complètement dései't : pas la moindre voile n'en troublait la solitude, le vent lui-même s'endormait sur l'onde tranquille. Cette route humide dont l'u il ne découvrait pas l'extrémité, avec .ses lignes droites et monotones, avec ses deux files d'arbres parallèles, olïrait l'image d'un ennui sans bornes. Près de la barrière seulement, un petit coche moisissait de la façon la plus tragique. A voir son pont lézardé, ses planches tordues, ses flancs incolores et minés par les vers, on éprouvait une sorte de compassion. Dernier reste des flottes pompeuses qui entretenaient l'orgueil de Bruges, las d'avoir fait, pendant un siècle peut-être, le trajet de la ville au bord de la mer et de la mer à la ville déchue, il tombait maintenant en ruine comme la fortune de la cité. On ne se donnait pas la peine de le démolir, et la lentille d'eau, le cernant de sa verte nappe, semblait lui apprêter un linceul. Dans le port, même abandon, même repos. Trois goélettes étaient, pour ainsi dire, perdues au milieu de ce vaste bassin. Mais sur la berge un grand vaisseau tiré à sec, étayé de

fortes poutres, sollicitait éner^^iquement les regards. Il eût fait saigner le cœur d'un marin! Objet d'une longue dispute, que, depuis vingt ans, les tribunaux n'avaient pas terminée, il s'en allait miette à miette ; les ponts étaient rompus, le ciel brillait entre les côtes. Un petit arbre avait germé sous son ombre, puis avait percé la nef, grandi dans l'intérieur, et pavoisait de son feuillage le squelette démesuré. Un bouvreuil y chantait ses amours, le soleil y étalait sa lumière, opposant ainsi le calme de la nature aux éternelles dissensions des hommes.

J'ai décrit l'opulence de Bruges au xv"" siècle et fait voir comment le négoce du monde venait s'y concentrer ^ ; il ne peut être sans intérêt de mettre en regard le tableau de sa profonde décadence.

Gaspard-Jacques van Opstal , contemj)orain do Van Oost, le jeune, fut à mon avis le dernier peintre (pii représenta dignement l'école d'Anvers : il montra an xviii® siècle étonné un artiste que Rubens eut été joyeux de compter parmi ses élèves. L'église Saint-Charles Borromée, dans l'Athènes flamande, possède une toile de sa main signée en toutes lettres : J.-J. v. Opstaly KiU.'i C'est avec un extrême plaisir qu'on y arrête ses yeux, car elle porte le cachet d'une nature d'élite, elle révèle ce sentiment de l'idéal, auquel se reconnaissent les esprits supérieurs. Elle a pour sujet la Nativité. Marie se tient à genoux, les deux mains croisées sur sa poitrine, devant son fils endormi dans un berceau plein de paille :

^ Voyez le second volume de mon Histoire de la peinture flamande et hollandaise, chapitre i®"".

2 Tous les Guides du voyageur ne l'en attribuent pas moins à Théodore van Loon. Le premier J est l'initiale du mot Jasparj forme flamande du nom de baptême Gaspard.

derrière elle, ou voit saint Joseph debout, entre l'âne et le bœuf. Sur la gauche, quatre anges adultes rendent hommage à l'enfant divin et, pour mieux exprimer leurs sentiments d'adoration, trois d'entre eux se sont agenouillés. Au-dessus du Christ, planent deux petits anges qui portent un phylactère, où on lit cette inscription ; Gloria in excelsis Deo et pax in terra hominibus honœ voluntatis ^ . Quoique la couleur de ce tableau ait poussé au noir dans le fond, elle est excellente, chaude, vive, moelleuse et rappelle entièrement celle de Quellyn le vieux : l'œuvre ([ui nous occupe soutiendrait à cet égard, et même à tous les points de vue, la comparaison avec ses meilleures toiles. La Vierge a une tète d'une rare llnesse : les méplats, les moindres détails en sont indiqués soigneusement et exécutés par un babile pinceau. La délicatesse, la vérité de ses belles chairs séduisent au premier coup d'œil. Le type noble et sérieux de Joseph mérite aussi une francbe approbation : ces lignes, ces formes régulières semblent choisies comme des symboles d'intelligence. Le digne personnage paraît livré à la méditation. Les mains jointes , la figure tournée vers Marie, un des anges frappe le spectateur par l'énergie et la distinction de ses traits, par l'enthousiasme religieux qu'ils expriment. Il faut louer encore les excellentes attitudes de ses deux voisins. Le Christ apparaissant à la Vierge et à saint Jean, tableau du musée d'Anvers, ne donne pas une moins haute idée de Jacques van Opstal. Le sentiment, le caractère, l'élégance des formes, la facilité des poses s'y trouvent réunis à une couleur vraie, intense et harmonieuse. Les grands élèves de Rubens n'eussent pas mieux fait.

* La signature se trouve sur un roin de cette banderole.

Gaspard-Jacques van Opstal vint au monde dans la ville d'Anvers et fut tenu sur les fonts de baptême dans l'église Saint-Georges, le 2 juillet 1654. Il eut pour parrain, Abraham Robatto ; pour marraine, Sara Robatto. Ils appartenaient tous deux à la famille de sa mère qui s'appelait Jeanne Robatto ' . Son père, dont les prénoms étaient les mêmes, avait étudié la peinture chez Simon de Vos : les archives de Saint-Luc nous apprennent qu'il entra dans l'atelier de ce coloriste en 1032-163^1 Elles ne nous disent point qui forma le talent de son fils, ni à quelle époque il obtint la maîtrise. Elles constatent seulement qu'il fut doyen de 1698 à 1699 et que, le 19 mai de cette dernière année , il paya trois cents florins pour être exempté de remplir désormais les fonctions présidentielles. Il s'engageait, par surcroit, h faire gratuitement le portrait de Jean-Charles van Hove, chefhomme ou prince de la confrérie. Les écrivains néerlandais ne nous fournissent sur lui aucun détail biographique. En 1701, Van Opstal reproduisit pour le maréchal de Villeroy, comme nous l'avons dit plus haut, la fameuse Descente de croix de Rubens. Sa copie fut naturellement transportée en France, où elle ornait le château de Versailles au siècle dernier ; j'ignore ce qu'elle est devenue. L'artiste finit sa carrière dans l'année 1714 ^.

Gaspard van Opstal était un homme bien supérieur a Jean-Erasme Quellyn, dit le jeune, dont on a voulu faire

* Notes manuscrites de M. Génard.

2 Descamps ne savait pas plus la date de sa mort que celle de sa naissance. Le Liggere mentionne deux autres Van Opstal : Gérard, statuaire, qui fut admis à la maîtrise en 1635-103(5, vint s'établir en France et compte parmi les fondateurs de notre académie des beaux-arts ; Barthélémy van Opstal, probablement son fils, lequel entra dans l'atelier du sculpteur Ambroise Gast en 1641-1042.

524 LES IMITATECIIS DE Rl'BENS.

le dornioi" dos p^rands peintres belges. Les nombreux tableaux de celui-ci que j'ai vus en prenant des notes, c'est-à-dire en les étudiant avec un soin extrême, noiiseulement ne dépassent point le niveau de la médiocrité, mais restent souvent au-dessous. Un seul travail pourrait, à ma connaissance, faire suspecter l'exactitude de ce jugement : sont les Pèlerijiii d'Emmaiis qui ornent l'église de Saint-André, à Anvers. M. Visschers, curé de la paroisse, affirme avoir lu au bas cette signature : E. Ouellinus , junior y a" \iu\ '. Je ne l'ai point vue, pan e ({ue la toile est placée contre jour et (pie je l'ai immédiatement prise pour une oeuvre de Quellyn, le vieux, et pour une de ses meilleures. Les trois personnages principaux dînent en plein air, sur une terrasse, près d'une rotonde cbampétre. Un adolescent se tient debout à coté d'eux, sans doute pour les servir, et une toute jeune fille, portant un plat, monte un escalier. Sous la table , un joli cbien blanc aux oreilles fauves prend sa part du festin en rongeant un os. L'aspect général de cette composition cbarme déjà la vue par son élégance suprême. La couleur en est d'une intensité, d'une finesse et d'une barmonie merveilleuses. La téte noble, douce, calme, expressive de Jésus respire toute la poésie de l'Evangile : les disciples le regardent avec étonnement consacrer le pain mystique. Celui qu'on voit debout jette de la variété dans le tableau : c'est la figure d'un laboureur transportée sur la toile, et quelle vie anime ses traits rustiques ! Pour l'adolescent et la jeune fille, qui se ressemblent comme frère et sœur, il serait malaisé de décrire leur gracieux visage,

• Voyez la brochure flamande fie M. Visschers intitulée : ïets over Jacob Jonqhelinck. Ptc, p. 7.

LES IMITATEURS DE lUJBENS. oîi5

leurs Ibrines enchanteresses. La beauté niorale s'y trouve jointe à la beauté pliysi(|ue : leurs yeux, leur front, leur bouche ingénue expriment en même temps Tinnocence de leur âge, la bonté du cœur, l'intelligence et la délicatesse.

N'y a-t-il point sur cette toile le mot senior y au lieu du comparatif junior, que croit y avoir lu M. Visschers? Le prosaïque et fade Quellyn le jeune aurait-il exécuté un pareil chef-d'œuvre ? Je ne le crois point. Quand mémo il ])orterait la signature alléguée, je ne serais pas convaincu. Je la regarderais comme une pieuse fraude, comme un acte de générosité paternelle. Quellyn le vieux aura voulu honorer son lils, en lui .itli ibiiaiit un de ses ouvrages.

Outre ses imitateurs, Rubens a eu ses co|)istes. N. Pi<*ters [)Oussa si loin la lidélité de la reproduction, (ju'il trompa souvent les experts et connaisseurs ' ; Jean iieschey ^, peintre anversois comme les précédents, retraçait les tableaux du maître sur de petites toiles. Il en rendail parfaitement l'esprit, le dessin et la couleur. Par la suite, elles donneront une idée ])lus juste des chefs-d'œuvre anéantis (jue les meilleures gravures. J'ai admiré, entre autres ouvrages de sa main, une copie du Sauveur en croix que possède le musée d'Anvers. Ces contrefaçons habiles, étant un peu trop léchées, ont seulement un air de porcelaines peintes.

* Il était né à Anvers en 1648 et mourut à Londres eu 17'M, dates que Descamps ignorait.

2 On le croit né en 1639, mort en 1699. Il signait J. BescUey.

CIIANTIlh X\l.

l/érolc de IIiiIx'ii.h m In Meroiidt* ««'ncriilion.

La fiTondili' palernolle do Ruhens so cnmmuniqiio à ses rlrves. On n'a pas éliiili»' celle seL'oiide ou Iroisièine phase d»; l'i-cole d'Anvers. — Tiikouohk BoKYKiiM vNs, peinire adtiiirahle que Inns les liisloriens ont oublié. — Hensei-^Miemenls bio^^rnphitjues. — Il choisit pour modèle Van Dyck et l'égale fréqueininent. — Descriplion de ses tableaux et définition de sa manière. Il a exécuté de \rais chefs-d'œuvre. — I'ierhe Tnv.s. — Faits et dates qui le concernent. — Il marche aussi sur les traces de Van Dyck. — Ses ouvra,L:es, son remarquable talent. — Enuméralion des élèves et imitateurs de Van Dyck. — L'école de ilnbens a été si abondante à la seconde f;éiiéralion, (ju'il faudrait un lon^' travail pour débrouiller l'histoire de ces peintres, et des pages nombreuses pour l'écrire. — Van IIeuvelk, disciple très-habile de Gaspard de Crayer. — Observations générales sur les continuateurs de Pierre-Paul.

Par sa i'raiicliise, sa Ijardiesse, sa variété, son étendue et sa profondeur, le génie de Rubens avait tellement remué les imaginations flamandes, il possédait une fécondité si extraordinaire , que non-seulement il forma des élèves de premier ordre et inspira une foule d' imitateurs, mais qu'il communiqua sa puissance productive à ses disciples, qui enfantèrent comme lui une brillante et vigoureuse postérité. Près de Van Dyck, Jordaens,

l'école de UCBENS a la seconde (iÉNÉllATION. Ô'Jl

Teiiiers, (Juellyn et autres coloristes laineux, grandit une seconde génération de peintres habiles ; peut-être même ne le céderait-elle pas à la pi emière, si on avait recueilli ses titres de gloire. Mais tant d'hommes supérieurs, façonnés par Pierre-Paul ou intéressants par la noble lutte qu'ils engagèrent contre lui, ayant été peu à peu relégués dans Tondjre, le deuxième ban de cette armée d'artistes devait |)lus sûrement encore devenir la proie des ténèbres. L'ignorance les a donc enveloppés de sii nuit morne ; presque partout on laisse dépérir leurs fabhiaux, on elïace leurs signatures, et leurs noms oubliés vont surprendre mes lecteurs.

Est-il en eflet beaucouj) d'historiens, de crilicpies et d'amateurs qui connaisseiil Théodore Bo<'yei"mans, poiir débuter [)ar un peintre a(lmiral)ie, doni les Iravaux égalaient fréquemment ceux de Van Dyck rt j)arrois même ceux de Rubens? Si chacune des grandes capitales eui'opéennes possédait une de ses belles toiles, on jxnii rait immédiatement vérilier l'exactitude de celle assertion : nul connaisseur, j'ose le dire, ne la trouverait hyperbolique, et elle n'étonnera [unni la ]»artie (m lai rce de la population anversoise. Matines et Anvers sont les deux villes ([ui renferment le plus grand nombre de ses ouvrages. Descamps a du les voir, à moins ([u'il n'ait fermé volontairement les yeux : eh bien ! il ne cite même pas le nom de l'auteur ! et Immerzeel a suivi son exemple !

Théodore Boeyerraans, sur lequel les livres imprimés jusqu'ici ne donnent aucun renseignement quelconque vit le jour à Anvers et fut baptisé dans la cathédrale, le

' Hormis le Catalogue du Musée d'Anvers, qui contient «les notes insuffisantes.

528 l/ÉCOLK DE lUBENS

10 novembre 1020. Sou père, Jean Boeyernians, tils de Thierry, était originaire de Harlem et avait épousé k Notre-Dame (cpiartier nord), le 3 novembre 1619, Agnès Leermans. Théodore semble avoir commencé ou terminé très-tard ses études pittoresques, puisqu'il ne fut admis à la maîtrise qu'en Tannée 1053-1654. Il ne parait point s'être jamais marié. Le dixième registre du Ligrjere constate que la ghildc rexeuq)ta des fonctions de doyen, aussi longtemps (ju'il resterait célibataire (soo langh hy ongetrout ■is). Bien jeune encore, le 5 juin 1057, il testa par-devant le notaire Antoine de Coutere, à Anvers, et témoigna le désir d'être enterré dans le caveau sépulcral de ses parents, sous les voûtes de l'église Saint-Michel.

Il fit présent de deux tableaux à l'académie de Saint- Luc en 1000, comme nous l'avons dit plus haut \ et la ghilde, pour lui témoigner sa gratitude, lui donna une belle coupe de vermeil, qui coûta 50 patacons.

La poétique Assomption de la Vierge, qu'on admire sur un autel de l'église Saint-Jacques, fut exécutée en 1071 par Théodore Boeyermans '\

La Piscine de Bethsaide, grande toile conservée au musée d'Anvers, porte la date de 1075.

Notre artiste mourut célibataire, dans sa ville natale, le 15 avril 1080, selou M. Félix Bogaerts ^

Feu M. Van der Straelen prétendait pouvoir affirmer, d'après ses recherches , que notre artiste avait Uni ses jours avant cette époque, mais il ne donnait point à son opinion une forme plus précise

1 Pages 323 et 324.

2 Note trouvée dans les archives de \a fabrique par M. Van Lerius.

3 Esquisse d'une histoire des arts en Belgique, page 3 1 .

^ M, Van der Straelen a eu entre les mains de nombreux registres baptismaux, matrimoniaux et mortuaires , les archives des corporations laïques et

A LA SECUiNDE (iENt RATION. 5:i9

Voilà tout ce que nous savons actuellement sur la vie de Théodore : c'est peu sans doute, mais c'est beaucoup relativement à la disette absolue de faits et de dates, ([ui a eu pour conséquence de remplacer dans l'histoire sou portrait par un cadre vide.

La première salle du musée d'Anvers renferme un grand tableau de sa main, la Piscine de BelJisaïde. La beauté comme les proportions de l'œuvre lixent immédiatement l'attention ^ Le Libérateur, accompagné de sa mère, occupe la gauche et se baisse vers la piscine où tombe l'eau miraculeuse. A droite se pressent une foule d'hommes, de femmes et d'enfants, qui résument presque toutes les infirmités humaines. Un des ujalades boit déjà le liquide salutaire; un autre est amené dans une chaise à porteurs. « Le fond , dit le catalogue, se compose d'un portique et d'un ciel nuageux, où planent quelques séraphins et un ange tenant une banderole avec cette inscription : Haurietis aquas in gaudio de fontibm Salvatoris. La sœur noire Hélène Fay, donatrice du tableau, est agenouillée non loin d'une colonne, sur le piédestal de laquelle on lit son épitaphe, la date de 1675 et la signature du maître ^. »

Lestons roses et lilas, aussi bien que l'élégance particulière des formes, trahissent au premier coup d'œil une grande analogie de manière entre l'auteur de cet ouvrage et le célèbre Antoine van Dyck. Tout donne lieu de

ecclésiastiques, des parchemins et des actes de toute espèce, maintenant dispersés ou détruits par suite des révolutions ; il en fit de précieux extraits que possède M. Théodore van Lerius.

* La toile a 4 mètres 63 centimètres de haut, 6 mètres centimètres de large.

L'épitaphe est conçue dans des termes barbares : D. 0. M. Jesu Chrislo vUœ font religiosœ est mater Helena Foy, p. c. 1675.

530 l'école de uubens

croire qu'il a été sou élève, un de ces élèves qui sont presque des rivaux. La Piscine de Bethsaïde atteste une extrême habileté de composition ; tout y est clair, facile à comprendre, comme dans un livre écrit d'un style limpide. Les personnages et les accessoires remplissent harmonieusement la toile, sans aucune apparence de symétrie ; on croirait voir une scène réelle, disposée de la façon la plus heureuse par un brillant caprice du hasard. Les ty[)es, les expressions, les draperies, les attitudes sont également dignes d'éloges. Le groupe des malades forme un épisode merveilleux. Quel sentiment profond anime les tètes de ces infortunés ! quel regard suppliant, pathétique, chacun d'eux attache sur la figure douce et bienveillante du Rédempteur, qui les invite à s'approcher de l'onde régénératrice! Placée derrière l'Homme-Dieu, la Vierge leur montre un pélican doré, image de pierre surmontant le bassin : l'oiseau paternel se frappe la poitrine, l'eau jaillit de la blessure et emplit le réservoir symbolique. Les corps ont les sveltes proportions qu'affectionnait Van Dyck. Si on examine attentivement ce travail, on y reconnaît partout l'influence du génie de Rubens; mais on observe en même temps que sa manière a subi une double modification avant d'arriver là.

Boeyermans semble avoir voulu constater, dans le tableau offert par lui à la ghilde, qu'il procédait à la fois de Pierre-Paul et de son disciple favori. La toile a pour sujet : Anvers, mère nourricière des peintres : c'est donc une œuvre allégorique représentant toute l'école. L'artiste néanmoins n'y a dessiné que deux portraits, celui du chef et celui de son premier lieutenant. Leurs images sont du reste exécutées avec un talent digne des mo-

dèles. La ligure emblématique de la ville passe pour retracer Marie Ruthven , femme du peintre de Charles I"; comme cette tradition est exacte, elle vient à Tappid de ce que je disais tout à l'heure.

Parmi les ouvrages du musée, qui tous ont le même faire, il en est un que l'on remarque spécialement, à cause de sa grâce coquette. On y voit une famille recevant des ecclésiastiques dans un jardin : aussi l'a-t-on dénommé la Visite Les têtes des deux époux sont modelées avec une finesse charmante : leurs nobles proportions, leurs attitudes faciles et légères, font penser aux élégants héros de M""" de la Fayette. Sur leurs traits délicats respirent le calme et le bonheur d'un amour partagé. Les autres acteurs de cette petite scène ont une tournure simple et un air naturel, qui produisent une agréable illusion : quand on regarde attentivement la toile pendant quelques minutes, on se ligure être avec les personnages, dans ce riche jardin à la française, orné de balustrades, de vases et de fontaines.

Transportons-nous maintenant à l'église Saint-Jacques, près du chœur : sur l'autel de droite, adossé contre le jubé, voici une Assomption de la Vierge, par Boeyermans^. Considérez-la bien, et dites-moi si vous en avez jamais admiré une plus belle. L'artiste pouvait-il trouver mieux que cette pose expressive, pleine d'élan, de grâce et de dignité? Que d'intelligence, que d'affectueux sentiments révèle cette figure un peu potelée , type idéal de la jeunesse flamande ! comme ce beau front, lisse et pur, s'encadre bien de ces longs cheveux dorés, qui flottent en boucles brillantes sur les épaules de la sainte ! Avec quelle

* Il porte la signature complète de Tauteur î T. Boeyemans f. ^ Elle est marquée de ses initiales «

532 i.'kcoll \)E Kl iji;ns

expression de joie ses yeux se tournent vei s le eiel, but de foutes ses aspirations! Elle éprouve un rontentenient si vif (ju'un deini-sourire ellleure ses lèvres. Ses draperies sont trop volumineuses sans doute, mais le vent les écartf; et montre ses tonnes dessinées ()ar sa robe. De délicieux [)elits auges lolain^nt j)rès d'elle, ou paraissent enlever le nua'je (|ui la porte. Comuie couleur, Yan Dyi'k n'a rien l'ail de |)lus hannonieux et de plus délicat. Peu de personnes vei'raient cette toile sans enthousiasme, car < 'est un vrai chef-d'œuvre.

Le Mariage de la Vierge, qui orne l'é^rlise du ]5é«^uinage, à Malin(^<, et qui es( siiirié en toutes lettres, [dace encore très-haul le (ah^nl de lioeyermans. Je doute ([ue l'on piit y hlAmer une seule ligne ou un seul coup de pinceau. Le regard emu de Josej)!) , son expression de reconnaissance pour le grand prélr(; (jui va consacrer son bonheur, l'air pensif, la téte délicieuse de Marie, avec sa longue chevelure lloltante, annoncent une main magistrale. Séduit tout d'abord, on s'arrête à contempler la Vierge, et l'on se dit que pour attirer les curieux, pour devenir un sujet de perpétuelles amplifications, il n'a manqué à ce tableau que le nom de Raphaël. Le peintre des madones n'a jamais représenté la divine Israélite sous des traits plus charmants. Comme type, costume, pose, ex])ression et couleur, on n'a éclipsé nulle part cette ravissante création. Les draperies mém(; ont ici une juste mesure, qui ne laisse pas de prise à la critique. Deux anges, l'un grand, l'autre petit, se tiennent près de la Vierge : eh bien ! le premier est un modèle de beauté juvénile , comme son compagnon de grâce enfantine. Par son aspect général, en taid ([ue coloris, ce tableau rappelle tout à J'ait ceux de Van Dyck :

A l\ SECONDE GÉNKKATION. 533

on y observe les jnèmes nuances, lâ même finesse harmonieuse.

Une seule des œuvres supérieures que nous venons d'analyser, ferait à un artiste de nos jours une renommée européenne.

L' Assassinat de saint Romhaud est encore une production très-remarquable. Si habile quand il traitait des su jets calmes, Boeyermans ne savait pas moins bien représenter les scènes dramatiques. Ici, par exemple, la vipçueur s'unit à la justesse des expressions. L'instijjateur du crime, ayant mis un tçenou en terre, près du cadavre, oltre de l'argent à un des jardiniers, (pii viennent de tuer le confesseur avec une binette ; mais cet homme porte les mains à sa tête et paraît saisi d'effroi aussi bien que de regret, en considérant sa victime, dont le crâne entr'ouvert laisse échapper des Ilots de sanii . M(ûns ierme encore, l'autre meurtrier s'enfuit de toutes ses forces. Trois spectateurs attirés par le bruit montrent sur leurs visages l'étonnement, l'affliction et l'horreur que ce forfait leur inspire. Couleur vraie, harmonieuse, où les tons locaux ont une grande justesse, mais où règne une mesure qui en tempère Tefiet.

Le tableau placé près de celui-là, dans l'église du Béguinage, lui sert de complément : il offre un caractère de sombre poésie. Le corps du saint flotte sur les eaux, parmi les herbes du rivage. Deux anges attristés veillent près de lui. La lumière qu'ils répandent autour d'eux et qui émane du cadavre, guide des individus montés dans une barque et cherchant l'auguste victime; l'un d'eux se tient à la poupe, et la torche enflammée qu'il porte éclaire le paysage nocturne. Leur chef, la tête ornée d'un chapel en forme de couronne, séduit la vue par ses beaux traits.

534 //ÉCOLE DE UUBENS

qui rospireni l;i bienveillance(3t la sagacité. Rclativoinenl à la couleur, on dirait qu'on a sous les yeux une toile de Van Dyck : on retrouve là ses nuances délicates, ses chauds rellets, son habile manière de ménageries transitions.

L'éf'lis(^ du Béguinaj^e renferme encore deux morceaux de Hoeyermans, un Rédempteur descendu de la Croix, (l'uvre élégiuite et hizarnî, où le corps du Sauveur est dans un état liorriLUî, tandis (pie les ligures paraissent plus près du sourire (|ue des larmes , et le Mariage de sainte Catherine^ excellente co])i(i du tableau de Uubens qui orne l'église des Augustins, à Anvers. Jamais peutêtre on n'a mieux reproduit une page éclatante. L'imitation a t(»ut(3S les (jualités de l'oiiginal, la hardiesse du dessin, la vigueur (^t la linesse des tons, et cette touche libre, i'acile, annonçant un homme (jui manie la couleur en maître souverain.

Pierre Thys ne reçut pas les leçons de Van Dyck , mais il étudia si bien ses tableaux qu'on le croirait son élève. La nature lui avait donné tout le talent nécessaire poui' marcher sur les traces de ce glorieux conducteur. Il obtint pendant sa vie un brillant succès, et l'admiration de ses contemporains l'élevait presque au même rang que Pierre-Paul. Un injuste oubli a succédé à ce renom splendide. N'étant pas créateur d'une manière comme Rubens, on ne devait point l'asseoir près de lui , sous son dais royal ; on ne devait pas non plus laisser la ronce et l'ortie croître sur son tombeau , voiler son nom aux regards de la postérité. Ce peintre habile, qui signait Thys, mais que les biographes et les registres de Saint-Luc nomment Tyssens, j'ignore pour quel motif, vint au monde dans la ville d'Anvers, en 1625. Les vieux auteurs nous donnent peu de renseignements sur son compte : les

A LA SECONDE GÉNÉRATION. ô^ô

phrases que lui consacrenl HouLraken et son plagiaire, Campo Weyerman, sont des modèles d'insignifiance. Le Lirjgere nous apprend qu'Artus Deurwaerder lui ouvrit son atelier en 1G35-16-U), qu'il fut reçu franc-maître en 1644-1645 , à l'âge de vingt ans , et qu'on le nomma doyen en 1660. Il vivait encore en 1(>77, puisqu'à cette époque il signa, comme ancien doyen, le procès-verbal d'une décision prise par la confrérie ; mais il avait cessé d'exister le A juin 168'{, attendu que, ce jour-là, les directeurs de l'académie résolurent de payer a ses héritiers une somme de soixante-lmit llorins. Quelque document positif nous révélera lot (»u lard la date précise do sa mort ^ Pierre ïhys peignait l'histoire et le portrait.

Le Martyre de saint Guillaume y qu'on voit au musée de Bruxelles, annonce un lalent supérieur. Le condamné a le genou en terre, et le bourreau (jui le tient par les cheveux, lui enfonce un poignard dans le coté droit. La téte du saint se recommande par une extrême originalité. Cette ligure osseuse, aux lignes tourmentées, aux saillies et aux creux violents, respire une énergie concentrée, une exaltation ascétique, malgré la blondr chevelure qui l'entoure. Le corps de Guillaume, ])resque entièrement nu, car une belle draperie rouge en cache seulement le milieu, a des formes si parfaites, une couleur si vraie et si brillante, qu'il peut être comparé aux meilleurs morceaux de Rubens. Le patient considère avec une foi enthousiaste les délicieux petits anges qui lui apportent une palme et une tige de lis. On ne saurait voir de plus charmantes créatures. Le vi-

^ La commission administrative qui a publié le catalogue du Musée de Bruxelles, avait peut-être dans les mains une pièce de ce genre, car elle déclare que Pierre Tliys est mort en 1682.

VjG l'kCOI.K I)K IU HK.NS

safie rudeel i uivré de rexéciiloiir, sa pose forte et jusie, nul aussi tous les genres de mérite que ooniporte le rôle. Nous (Ml (lirons autant du moine venu pour assister le héros chrétien à ses derniers moments, et (jui, le rosaire en main , lève d'un air pieux vers les anges sa figure simple et honnête. Les petits enfants (]u'on voit à peine dans l'oiuhre, charment eux-mêmes j)ar leur émotion ingénue, ïl n'est j)as un j)oint de cette toile qui ne révèle le douhle talcnl (lu dessinateur cl du coloriste. L'exécution procède à la lois de Huheus el de Van Dyck.

Le musée d'Anvers renferme iiu tahleau de Pierre Thys, où domine l'influence du célèbre portraitiste, où elle règne presqu(* seuhi. Tl nous montre saint François, guidé, soutenu par un ange (;t voyant le Christ descendre a lui avec la Vierge, sur un trône de nuées, au moment (ju il s'agenouilledevant l'autel. Deux esprits célestes, qui planent dans le haut de l'œuvre, déroulent un phylactère portant cette inscription : InduUjenùa plenaria portiunciila. On ne peut qu'admirer torse élégant et robuste du Sauveur, sa belle téte chevelue, douce et intelligente : une draperie bien jetée accuse les formes qu'on ne voit pas. La Vierge, une main sur la poitrine et désignant de l'autre le moine ravi en extase , paraît implorer son fds : son noble visage est plein de sentiment. Pour le religieux, ses traits expriment la piété la plus sincère , la confiance et l'abandon. L'ange qui l'accompagne n'a pas un air moins vivant, et toute sa physionomie semble recommander le célèbre fondateur de l'ordre des Franciscains. La couleur fine et moelleuse de ce tableau , sans manquer de force, n'a que juste le degré de vigueur nécessaire : elle n'atteint pas à la splendide énergie de Ruhens, de Van Dyck et de Boeyermans.

f.a Descente de Croix, qui orne aussi le musée d'Anvers, classe de même l'auteur parmi les vassaux de Pierre-Paul et de Yan Dyck. La composition rappelle évidemment la fameuse toile de Notre-Dame, et l'exécution offre une grande analogie avec la manière du peintre de Charles P'. Tout le monde connaît l'ouvrage de Rubens, ne fut-ce que par la gravure : cjuelques mots sufliront donc pour montrer combien le tableau de Pierre Tins lui ressemble. Deux échelles sont a|)puyées contre l'instrument funeste, et chacune porte un individu : saint Jean, les reins cambrés, soutient le cadavre ; Marie-iMadfileine saisit les pieds du Sauveur ; la Vierge est placée d'une façon presque identique, aussi bien qu'un homme penché sur une traverse de la croix ; les costumes ont la même couleur et h peu près la même forme. On ne ]M)urrait donc pousser plus loin l'imitation sans faire une copie. Mais le sentiment dramatique de l'original est absent. Le Christ n'a pas l'air de tomber dans les abîmes de la mort éternelle, comme sur le premier tableau : les ligures sont calmes ou vulgaires. Joseph d'Arimathie, beau vieillard à la barbe blanche, au visage ému, fait seul ex(e|)tion. Conmie sur la toile précédente, la couleur se distingue par son harmonie et ses nuances claires plutôt que par sa force : on dirait une œuvre de Van Dyck pâlie au soleil et sous l'action du vent

Le catalogue du musée d'Anvers attribue ce tableau à un prétendu père Thys, dominicain. L'auteur avoue qu'il n'en peut rien dire, ne connaissant ni l'époque où iv est venu au monde, ni la date de sa mort, ni aucune circonstance de sa vie. On ferait de vaines recherches sur ce

* KUe porte Tinscription snivante : Religiosa soror Maria le Bain DD,

538 l/ÉCOLE DF RUBENS

peintre ima^rinai^(^ Il y a une telle ress(Mnl)lanee entre le style «le la Descenle de Croix et celui des deu.v juoiceaux qui représenteiit saint Franeois d'Assise, Dédale et Icare se disposant à jirendre lenr vol ([ue les trois ouvraf^es sont assurément du même artiste. Pour(|uoi donc introduire ici im personnages plus problématique? La tradition orale a aisément confondu Pierre Thys avec le Père r////.s'.

Nous venons (ra|)|»récier deux imitateurs de Van Dyck. Beaucoup d'autres artistes se sont laissé guider par ce maître liahilc, soit qu'il ait diri«;é lui-nu!;me leurs études, soit (pi'ils l'iiirnl suivi de {(mm connue une ond)re vénérée. Parmi stis élèves, on en si'rnah? trois qui l'aidèrent constannnent dans S(;s liavaux : Jean do Ueyn, natif de Dunlv<M<pie , l'acM ompa^na en An;.rlcterre et demeura près de lui jus(ju'à sa mort; David Beek vint l'y trouver fort jeune et donna des leçons au prince de Galles, depuis Charles II ; Jacques Gandy, dont le (ils William ne déploya pas un moindre talent et forma celui de Reynolds ^. Bertrand Fouchier avait pris les leçons du fameux portraitiste, pendant qu'il liahitait encore Anvers, mais il ne resta point lidèle à son style et s'enthousiasma du Tintoret, puis marcha sur les traces de Brauwer. Parmi les imitateurs de Van Dyck, on cite ordinairement Adrien Anneman, qui s'est approprié sa couleur et sa touche au point de faire illusion, et Pierre Meert, dont le musée de Bruxel-

^ Ce joli tableau décore aussi le Musée d'Anvers. Icare montre du doi^ît le ciel où il va s'élancer. Il a une de ces charmantes têtes blondes qu'exécutaient si bien les élèves et imitateurs de Rubens. L'ombre de son bras couvre une de ses joues et son menton : ce caprice, qui pouvait tourner mal, produit au contraire un excellent effet. Le Musée d'Anvers possède du même artiste un portrait d'homme, et celui de Bruxelles un portrait de femme.

Voyez plus haut ce que nous avons dit de ces peintres, p. 229 et 230.

les renferme im très-bon tableau , représentant quatre magistrats en grand costume, dans l'attitude de la prière. J'y ajouterai Lucas François ou Franchois, le jeune, que l'on passe sous silence *, quoique ses tableaux abondent dans la ville de Malines, sa patrie, et Pierre van Avont, qui me semble un liomme extrêmement distingué, (juoique Descanq)s ne le mentionne même pas ^ Il existe de lui dans Téglise Saint-Pierre, à Gand, un tableau des plus poétiques et des plus gracieux. La Vierge, son fils cl saint Josej)b sont arrêtés sous une l ou fie d'arbres, au milieu d'une belle campagne. Devant eux, des anges dansent en se tenant la main, pour témoigner leur joie et distraire les fugitils : un autre groupe d'esprits célestes joue de divers instruuients sur les nues. L'exécution est ])arfaitc et digne de la ( onception.

Van Dyck eut aussi des copistes. Un [u'iiilrr anglais, Henri Stone , dit le vieux, sut reproduire si babilemeni ses œuvres ([ue beaucoup de ses contrefaçons passeni maintenant pour des originaux ; Wans ou Wanqis, surnommé le Capitaine, montra la mém(3 souplesse et la même exactitude.

Raconterons-nous les biograpliies de ces divers artistes, autant du moins qu'on peut les connaître? Cber-

* Papebrocbius le classe parmi les élèves de Rubens, malgré la simililiulc (le son style avec celui (1(ï Van Dyck : « Lucas Francbois , magni Rubenii discipulus nnnis phiribus , reversus in patriam suam Mechliniam , sludii fructum retulit pingenda ibidem ad vivum Condaei principissa totaque ejus nobililate lune islic commoranle : quin et ipse se talem pinxit, ut magistri penicillum loto vultu et babilu agnoscere in discipulo videaris. » Annales Antverpienses, t. v, p. 227.

^ Van Avont, bon graveur et marcband d'estampes, passe pour avoir vu le jour à Anvers durant l'année 1619. Mais il était originaire de Malines et obtint le droit de bourgeoisie dans la ville d'Anvers, le 16 octobre 1631 , ce qui nous force à reporter sa naissance bien avant la date qu'on lui assigne d'ordinaire. (Extrait des Poortorsbncken.)

Ô^O l/ÊCOLE DE HITRENS

cliorons-noiis h caractériser leur talent? Ce serait nous jeter dans une lonf^ue et difficile entreprise. Notre ouvrage s'étendrait alors bien au delà des bornes que nous lui avons assijrnées. Il faudrait nous livrer aux mêmes études sur les disciples des autres élèves de Rubens et de ses grands imitateurs. Or, Gault de Saint-Germain, h tort ou à raison, désigne neuf peintres comme ayant adopté la manière de David Teniers lejeune, soit qu'il eût formé leur talent, soit qu'ils l'eussent cboisi j)our modèle î)'ai)rès le même auteur, dix artistes suivaient les pas do Snyders, lui formant une glorieuse escorte. Jordaens, Quelhn, Van Iloeck, I)iep(3nbecke, VanTbulden, Crayer, Gérard Zeegers , Van Opstal , eurent aussi leurs néophytes et leurs sectateurs. Ces hommes réunis composeraient une assez grosse cohorte, et un bon nombre d'entre eux seraient dignes d'un examen attentif. Je n'en donnerai pour preuve que le peintre obscur nommé Antoine van Heuvele. Il vint , dit-on , au monde vers le commencement du xvu" siècle, étudia chez Gaspard de Crayer, visita en outre l'Italie et mourut le 5 août iOll , dans la ville de Gand, où il était né. Son Martyre de sainte Amélie, que renferme le musée de Bruxelles, figurerait avec honneur près des ouvrages les plus estimés. On s'étonne en le voyant que le peintre ne jouisse d'aucun renom. Percée d'une lance qui s'est brisée dans la plaie, la sainte a rendu son âme au Seigneur et gît toute sanglante sur la terre. Le soldat chargé du sacrifice la montre d'un geste menaçant h une femme tenant une petite fille par la main. On aperçoit derrière eux un prêtre idolâtre

* Voici sa liste : Abshoven, David Ryckaert, Matthieu van Helmont, François Da Chatel, Henri Rokes, surnommé Zorg, Arnonlt van Mans, Van Kessel, Droogsloot, Cilles van Tilborg.

A LA SECONDE UÉiNÉllATlON. ôil

et un spectateur : deux petits anges descendent du ciel comme pour recueillir l'esprit de la jeune victime , et lui apportent la couronne des élus. Le casque en tète, son tronçon de hampe à la main, le légionnaire a une physionomie de sacripant très-originale. La femme menacée, (|ui détourne le visage avec un air de profonde désolation, et l'enfant qui cherche k s'éloigner du cadavre, sont peints d'une manière vigoureuse. On ne saurait voir des expressions, des attitudes, des gestes phis naturels. Les tètes du second plan éveillent elles-mêmes l'intérêt et peuvent réclamer une ])art d'éloges. La couleur a une force et une harmonie dignes d'un maître. On retrouve là toutes les qualités de Gaspard de Crayer, son hahile composition, sa verve dramaticpnî et la sûreté de son pinceau. La toile dt; Yan lleuvele éclipse ses travaux secondaires.

Pour traiter à fond le sujet de ce chapitre il faudrait, en quelque sorte, un livre spécial ou, tout au moins, une centaine de pages. Nous n'avions })oint le projet de fouiller cette vaste mine, de nous y creuser lentement des voies souterraines et d'y faire pénétrer le jour. Nous avons seulement voulu montrer combien elle est riche, cojuhien l'on a peu étudié la puissante école de Rubens. Venant le premier, nous rencontrons partout des obstacles : au lieu de marcher librement et hardiment, nous sommes réduit à sonder le terrain, à nous ouvrir des routes, à subir la fatigue du pionnier avant celle du voyageur. Pour le moment donc , nous terminerons ce programme d'enquête par une observation générale.

Chez les élèves de Rubens et chez les artistes qu'ils ont formés, on remar([ue piesque toujours une mesure admirable unie à une grande verve dramatique, une net-

542 l'École de rubens a la seconde généiution. teté peu ordinaire de conception et de composition jointe à une sûreté de travail qui ne se déconcerte jamais. Leurs œuvres sont plus ou moins parfaites, mais on n'y trouve rien de faux, rien de choquant et de déraisonnable. Le critique s'émerveille de leur constante justesse. Que ces peintres possèdent tous une belle couleur, cela va sans dire ; quelques-uns ont révélé en outre un sentiment poétique aussi noble que suave. Ils portent tellement loin ce mérite à l'occasion, qu'ils semblent primer le chef de l'école. Van Dyck, Érasme Quellyn, nous élèvent dans une région idéale, nous font éprouver un plaisir intime dont on leur sait gré. Leur donner la préférence serait néanmoins commettre une injustice. Pierre-Paul avait la force exubérante des génies suprêmes, et cette force le poussait à la violence. Les hommes très-robustes sont peu délicats : leur vigueur même leur rend les précautions inutiles, les empêche d'y songer, les fait constamment sortir des bornes. Leur magnifique rudesse ne peut se plier aux ménagements. Leurs élèves, que n'emporte pas cette indomptable véhémence, qui s'assimilent leurs qualités en se préservant de l'hyperbole, plaisent quelquefois davantage et leur paraissent supérieurs à certains égards. C'est pourtant là une illusion. Le charme de leurs travaux naît de l'infériorité des auteurs. Moins puissants, ils ne se laissent pas entraîner par d'impétueux caprices et se maintiennent sans elTorts dans les limites de la modération. Il leur suffit d'éviter les splendides excès de leur maître, pour obtenir un plus grand nombre de suffrages et avoir l'air de parvenir à une perfection plus grande.

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