‹ Rubens et l'ećole d'AnversChapitre 37 sur 58 · CHAPITRE XXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXll

Artistes^ de divers geure»; forniéa» par Riibens.

Rubens a fécondé tous les arts plastiques. — Le sculpteur et architecte Lucas Fayd'herbe, né à Malines. — Ses parents le placent chez Pierre-Paul, qui le prend en amitié. — Il transporte dans la statuaire le style du grand peintre. — Lettres familières de son maître, et certificat qu'il lui donne.

— Il s'établit à Malines. — Analyse de sa manière, description de ses œuvres principales, catalogue des autres. — L'architecte Lucas Franquart.

— Les graveurs. — Lucas Vorsterman le vieux et Pierre Soutman apprennent d'abord la peinture dans l'atelier de Rubens et deviennent les chefs des graveurs formés par lui. — Paul Pontius, élève de Vorsterman. — Suyderhoef, élève de Soutman. — Witdoek et Guillaume Panneels travaillent aussi sous les yeux de Pierre-Paul. — Le graveur sur bois Christophe Jegher. — Jugements d'Ëmeric David sur cette école. — Nombre prodigieux d'artistes qui en sortent. — Conclusion.

Non-seulement Rubens, par une faveur de la destinée ou plutôt par la puissance de son génie, devait féconder toutes les sections de la peinture, mais il était écrit que les différents arts viendraient à son école, prendraient ses avis et s'inspireraient de sa pensée. La sculpture, l'architecture, la gravure l'acceptèrent pour maître et pour juge , quoiqu'elles parussent placées en dehors de son territoire. Chacun était heureux de lui prêter foi et hom-

î)4 'i AKIISIES DE DIVERS CiEiNKES

mage. On savait quelles inagniliques récompenses distribuait ce souverain. Les esprits les mieux doués gagnaient, se fortiliaient près de lui. On ne touchait pas sa main sans qu'un Iluide uiagnétique se glissât dans vos veines.

Un de ses plus fervents adeptes fut un sculpteur nommé Lucas Fayd'herbe. Il avait vu le jour à Malines, Je 19 janvier 1()17, et avait reçu le baptême le lendemain dans la cathédrale de Saint-Uombaud \ Henri Fayd'herbe, son père, était en même tenq)s j)eintr(î, doreur et po(;le : il tenait boutique rue Sainle-Cathei inc, à l'enseigne du Saint-Esprit. Sa femme se nommait Cornélie Franchoys. 11 fut le premier maître de son fils et lui enseigna les éléments du dessin. La mort l'ayant sui'pris au milieu de cette occupation paternelle, le 16 avril 1629, sa veuve épousa bientôt après le sculpteur Maximilien l'Abbé. Celui-ci voulut naturellement faire de Lucas un statuaire et lui mit l'ébauchoir à la main. Le novice montra de brillantes dispositions, qui inspirèrent Fenvie de le placer chez Rubens, pour y terminer ses études et y former son talent. Pierre-Paul le reçut comme élève en 1636. Il ne se borna point du reste à l'instruire, mais le loijea dans sa maison et le traita comme un neveu ou un filleul. Le jeune homme sut mériter son estime et obtenir son amitié. Lorsque Rubens quittait la ville, c'était lui qu'il chargeait de garder son hôtel, de soigner les objets précieux qui l'ornaient. Le 17 août 1638, il lui écrivait de Steen la lettre suivante :

* Tous les biographes indiquent le 20 janvier comme la date de sa naissance; mais on conserve à Malines un journal manuscrit, que tenait son père, et ce volume in-quarto nous apprend , au verso de la première page, que le célèbre statuaire fit son entrée dans le monde le 19, à quatre heures du matin.

FORMÉS PAR RLliEiNS.

Mon cher et bien -ai nié Lucas,

J'espère que celle-ci vous trouvera encore à Anvers, car j'ai grandement besoin d'un panneau, sur lequel il y a trois têtes de grandeur naturelle, peintes de ma propre main, savoir : un soldat en colère, ayant un bonnet sur la tête, et deux hommes pleurant. Vous me causeriez un vif plaisir en m' envoyant tout de suite ce panneau ; si vous êtes disposé à me l'apporter vous-même, vous ferez bien de mettre par-dessus un ou deux mauvais panneaux, pour le conserver et pour empêcher ([u'on ne ie voye en route. Il nous semble étrange que nous n'apprenions rien des bouteilles de vin d'Aï, car celui que nous avions apporté avec nous est déjà épuisé. Sur quoi, je vous souhaite une bonne santé, de même qu'à Suzanne et à Catherine, et je suis de tout jnon cœur, etc.

Pierre-Paul Rlbexs.

P, S. Veillez bien, avant de partir, à ce que tout soit fermé et qu'il ne reste point d'originaux dans l'atelier, soit tableaux, soit esquisses. Rappelez égaleuiont à Guillaume le jardinier qu'il doit nous envoyer en leur temps des poires de Rosalie, et des figues quand il y en aura, ou quelque autre chose d'agréable.

Mais Fayd'herbe ne s'occupait que par intervalles de ces soins domestiques. Il travaillait avec ardeur, modelant sans relâche d'après les dessins et les tableaux de son maître, qui gouvernait son imagination et lui faisait transporter d'un art dans un autre tous les caractères de son style. Le jeune homme exécuta de la sorte plusieurs ligures, plusieurs groupes en ivoire, qui ornèrent d'abord le cabinet de Rubens et plus Um\ la collection de l'élec-

546* ARTISTES DE DIViïUS GENRES

leur palatin. Sous la direction du grand homme, Fayd'iierbe parut assouplir les matières qu'il taillait. Le marbre, la pierre et le bois affectaient les lignes sinueuses des corps vivants; les draperies avaient l'air d'étoffes réelles. La fougue d'exécution , la richesse de détails qu'on admirait sur les tableaux de Pierre-Paul, on les retrouvait dans les sculptures de son élève. Par son entremise , Rubens semblait prendre possession de la forme plastique, comme il avait pris possession de la couleur et du dessin.

Trois ans et quelques mois de cette discipline fortifièrent tellement le jeune homme, qu'il se sentit désormais capable de tiavailler seul. Pour lui assurer partout un bon accueil, Rubens lui donna une lettre de recommandation adressée à l'univers, sachant bien que tout le monde la lirait avec déférence. Déodat van der Mont avait déjà obtenu de lui un acte semblable. Voici la traduction littérale du certificat délivré par Rubens au hardi sculpteur, imbu de ses principes :

Anvers, 5 avril 1640.

Je, soussigné, déclare et atteste par ce présent écrit, qu'il est vrai que M. Lucas Fayd' herbe a demeuré chez moi pendant plus de trois années , comme mon élève , et que, vu les rapports qui existent entre la peinture et la sculpture, il a pu, à l'aide de mes conseils, par sa diligence et ses belles dispositions , faire les plus grands progrès dans son art; qu'il a exécuté pour moi différents ouvrages en ivoire, d'un travail achevé et digne de louange, comme ces ouvrages le prouvent; que Ton distingue par dessus tous les autres la statue de Notre-Dame, morceau d'une beauté ravissante, qu'il a fait dans ma

maison, seul et sans que personne d'autre y ait mis la main, pour l'église du Béguinage de Malines; et que je ne vois pas qu'il y ait dans tout le pays un sculpteur capable d'y faire des améliorations. En conséquence, je crois qu'il convient à tous les seigneurs et magistrats des villes de lui accorder des faveurs, de l'encourager par des dignités, des franchises et des privilèges, afin qu'il s'établisse chez eux et embellisse leurs demeures de ses ouvrages. En foi de quoi j'ai signé ceci de ma propre main.

Pierre- Paul Rlbens.

Fayd'herbe n'avait quitté son maître et ami que pour se marier, car le premier jour du mois suivant il é[)ousa Marie Snyers. Rubens lui écrivit h ce propos une lettre un peu libre, que nous allons néanmoins citer : on ne verra pas sans intérêt un sourire égayer la noble et intelligente figure du célèbre artiste, que la mort allait bientôt couvrir de sa pâleur.

Anvers, 9 mai 1640.

Monsieur,

J'ai appris avec grand plaisir que , le })remier de ce mois, vous avez planté le mai dans le jardin de votre bien-aimée ; j'ai l'espoir qu'il y prospérera et vous donnera des fruits en la saison. Ma femme, mes deux fils et moi , nous vous souhaitons cordialement , à vous et à votre femme, toute espèce de bonheur, un contentement parfait et durable dans l'état de mariage. Ne vous pressez point d'exécuter Je petit enfant d'ivoire, car vous avez actuellement en main un autre ouvrage d'enfant, qui a une bien plus grande importance. Néanmoins votre visite nous sera toujours très-agréable. Je pense que ma femme

518 ARTISTES DINKHS (.ENUKS

se rendra sous peu de jours à M«iliues, pour aller à Steeii, et alors elle aura le plaisir de vous adresser verhaleinent ses souliaits. Vax attendant, veuillez |)résenl(^r uun salutations cordiales à M. voti'e beau-père et à M"" voire hellemère. Votre bonne conduite, j'en suis sur, leur rendra cette alliaiicr dr plus m plus agréable. J'adresse les mêmes salulalimis à M. votre père et à M"' votre mère, (jui doll rire sous cape de ce que le voyage d'Italie soit mau(jue, et (ju'au lieu de perdre son iils cliéri, elle ait au cojitr.nr»' j^.iirné une fdie, (jui bienlol, avec l'aide i\r Dieu, la l'endra grand'mère. Et sur ce, je suis toiijours de tout mon co'ur, etc.

Au<sit(\l (jii'il lut (loini( ili<' à Malines, iioire statuaire s'y lit recevoir d-iiis l.-i ( (U'poratioii de Saint- Luc : le diplnme Ir.uliiil plii^ li.iiit eut jxmi- première conséquence une e\emj)tion de toutes les cliaiges urbaines, que lui accorda l'autorité municipale.

Les souliaits du grand coloriste poiii' la fécondité de son mariage furent |)leinementexaucés: Lucas Fayd'herbe eut six garçons et si\ tilles.

Ce n'ét.iit pas seulement un habile sculpteur, il montra la même aptitude en fait d'architecture. On classe parmi ses princi[)ales constructions Noti*e-])ame d'ILans- Avyck, à iMalines. Elle fut bAtie en 1()78, et la hardiesse de la coupole excite l'admiration des connaisseurs Au centre de l'église, sous le dôme (ju'il avait élevé, Fay-

' Lettres inédites de Ptcrre-Paul-liubens , publiées par VahWc Gacliel* page 280 et suivantes.

2 Outre ce monument, Fayd'herbe a construit : i° L'église de Tabtjaye d'Everbode, achevée en 1670; 2° l'église des Jésuites ou de Saint-Michel, à Louvain; 3" les églises de Saint-Pierre et de Leliendael , à Malines; 4<* la larade de l'église du Béguinage, ainsi que son maître-autel, dans la mémo \illc; ti" le maîtrc-aulel de Sainl-riombuud, qui a bO pieds d'élévation.

FORMÉS PAR RUBENS. ôi^

(Vlierbe plaça contre les murs de soulènement deux basreliefs et deux bustes, ouvrages de son ciseau. Les basreliefs ou , pour mieux dire, les hauts-reliefs, car les f)orsonnages y sont presque tous en ronde-bosse, forment le travail le plus important qui nous reste de lui dans ce genre. L'im figure l'Adoration des bergers; l'autre, le Messie accablé par le fardeau de la croix et tombant sur la route du Calvaire. Ce ne sont pas des sculptures à la manière antique, mais de vrais tableaux sculptés, comme ceux qu'on voit sur les portes du baptistère de Florence. L'esprit moderne ne se contente point d(^ persoimages détachés du monde extérieur : il aime à voir la scène où dsse UKiuvent, à découvrir derrière eux soit des objets naturels, soit des monuments, un coin de l'univers. Fayd'herbe avait d'ailleurs contracté chez son maîtn; des habitudes de peintre. Ayant travaillé si longtenq)s d'après des tableaux, il afléctionna toujours cette méthode insolite. Avant de commencer une o'uvre étendue, il la faisait peindre à la détrenq^e et de la grandeur qu'elb» devait avoir, par un nommé Jean Debornes, qui habitait Malines et se servait uniquement de couleurs à l'eau.

Sur le premier bas-relief, on voit Marie assise, (jui porte l'Enfant-Dieu dans son giron, bien entouré de ses bras, car son sctiI abri est un hangar adossé contre une ruine : aussi Joseph étend-il au-dessus d'elle et de son nourrisson la moitié du manteau qui l'enveloppe luimême. Un coq, perché près d'eux, semble jeter son cri sonore. Voyez maintenant ces deux personnages qui offrent au Sauveur des œufs et de la volaille. Derrière eux, un vieillard met ses besicles pour examiner le Fils de l'homme dans ses langes. Montés sur les restes d'une tour, deux petits bergers le considèrent du haut de cet

observatoire. Un autre villageois tire par une corne et par la queue un bœuf mutin qu'il amène. Une laitière, le pot sur la tète, et un jeune rustre, s'appuyant contre un arbre et contre un mur, ont gagné un poste élevé, d'où ils aperçoivent aussi Jésus. Dans la campagne, on voit au loin un pâtre qui garde ses moutons, et plus loin encore tout un hameau. On pourrait transporter cette composition sur la toile, sans y rien changer.

Le second morceau a le même caractère pittoresque. L'Homme-Dieu vient de franchir les portes de Jérusalem. Derrière lui chevauchent des soldats, conduits par un chef hardiment posé, dont la monture caracole. Le Sauveur a fléchi sous le fardeau de la croix, il est tombé à terre et s'appuie sur les mains. Deux légionnaires et deux bourreaux soulèvent l'instrument homicide, pour que le martyr puisse se redresser. Des enfants, qui occupent une corniche , lèvent pathétiquement leurs mains vers le ciel, comme indignés des humiliations et des souffrances du Rédempteur. Une troupe nombreuse de cavaliers, de musiciens, un valet portant une échelle, gravissent un chemin tournant, bordé de constructions. Ces groupes et ces bâtiments forment la perspective. N'est-ce pas un second tableau en relief?

Si Rubens avait exécuté lui-même ce double épisode, il ne lui eût pas imprimé un autre caractère, il ne l'eût pas modelé différemment. Ces simples mots suf liront pour donner au lecteur une idée juste du travail.

Fayd'herbe ne quitta jamais sa vdle natale. En 1690, uni à sa femme depuis cinquante ans, il célébra le jubilé de son mariage. Il n'était pas encore au terme de sa carrière et ne mourut que le 31 décembre 1697, dix-neuf jours avant d'avoir accompli sa quatre-vingt-unième an-

née. On l'enterra le 3 janvier 1698, dans la grande nef de Saint-Rombaud, vis-à-vis la chaire. Deux de ses fils, Jean-Lucas et Henri , cultivèrent les beaux-arts : le premier réunit, comme son père, le talent du sculpteur à celui de l'architecte; le second, qui avait pour la poésie une prédilection marquée, se laissa bercer par la mélodie de ses vers et ne tailla que de loin en loin quelque figure d'albâtre.

Outre ces héritiers naturels de ses goûts, Lucas eut d'autres élèves, parmi lesquels se distinguèrent Nicolas van der Veken , J. F. Boekstuins, J. van Delen, qui épousa une de ses filles, et François Longmans.

Il était maigre, d' une stature au-dessous de la moyenne, et ressemblait beaucoup à Charles I" d'Angleterre. On voit son portrait gravé par Pierre de Jode, d'après Gonzalès Coques, dans l'ouvrage du notaire Cornille de Bie, qui en fait un pompeux éloge, suivant son habitude.

Le musée de Matines possède quelques ouvrages de sa main, et dans la maison que son fils, Jean -Lucas Fayd'herbe, avait construite et habitait, rue du Bruhl, se trouvent plusieurs groupes, plusieurs statues, et les modèles en petit des deux bas-reliefs que nous décrivions tout à l'heure. On les a encastrés sous un dôme de proportions réduites, imitant la coupole du monument où les originaux sont placés. La demeure et ces précieux restes appartiennent à la famille de Ravesteyn * .

Les autres productions de Lucas Fayd'herbe sont disséminées dans toute la Belgique, principalement dans les

* Les renseignements inédits que contient cette notice proviennent des archives de Malines et de pièces autiientiques. Elle est du reste complètement nouvelle pour la France, où l'on n'a jamais écrit un mot sur Fayd'herbe.

églises. Mais on nejouit guère de leur beauté. Comme les fabriques, par ignorance et par amour de la propreté, les font sans cesse peindre à l'buile et qu'on étend la nouvelle couche sur Taneienne, elles sont, pour ainsi dire, enveloppées d'un linceul. L'empâtement a fait disparaître lous les détails, a grossi les traits, éteint les yeux, caché la musculature et les veines. On ne voit plus, on ne peut plus apprécier que le sentiment général, l'attitude, le geste et la draperie : encore gagneraient-ils beaucoup à être délivrés de l'enduit malencontreux qui lesémousse * .

iMichel compte parmi les élèves de Pierre-Paul un nommé Lucas Franquart, originaire de Bruxelles, d'abord peintre, puis architecte^. Lui seul parle de cet artiste. Les autres historiens ne mentionnent que Jacques Franc-

' Voici les principales sculptures de Fayd'herbe que contient la Belgique :

1° Saint llombaud triomphant, avec ses deux assassins à ses pieds; dans la cathédrale de Malines.

2° La tombe de l'archevêque Cruesen , faite en 1669; dans la même église.

3° Saint Charles Rorroraée communiant un malade; dans la même église, près du chœur.

4° Saint Joseph avec l'Knfant Jésus, debout sur le globe du monde, travail placé en 1672; dans la même église, près du chœur,

5° Un bas-relief représentant l'Érection de croix; dans l'église Notre-Dame, à Malines.

6° Une statue de la Vierge , placée contre le premier pilier de la grande nef, dans la même église.

7° Les bustes de saint Augustin et de saint Ambroise; à Notre-Dame d'Hanswyck.

8o Les statues du Sauveur et de la Vierge; dans l'église du Béguinage, à Malines.

0° Le monument commémoratif du peintre Adrien de Bie , père de Cornille de Bie ; dans l'église Saint-Gommaire, à Lierre.

10° Les statues des apôtres saint Jacques et saint Simon, adossées contre les piliers de la grande nef; dans l'église Sainte-Gudule, à Bruxelles.

Il** Saint Joseph avec l'Enfant Jésus, groupe en marbre fait pour l'église des Jésuites, à Bruxelles, et qui se trouve maintenant dans la chapelle du château de Seneffe.

2 Histoire de Rubens, p. 355.

quaerl, no à Bruxelles, en 1577, la même année que Rubens par conséquent. Il cultiva en effet la peinture, Tart de bâtir, et montra du talent pour la poésie. Après avoir achevé ses études dans la péninsule italienne, il entra au service de l'archiduc Albert, bien avant que Rubens fut revenu de la terre des papes. Il ne se forma donc point sous ses yeux. Michel n'a pu vouloir désigner qu'un de ses parents, Nicolas Francquaert, mais la différence du prénom nous arrête tout court, d'autant plus que cet habile constructeur ne semble pas avoir tenu le pinceau. Michel a peut-être inventé un personnage chimérique, ou donné à Jacques Francquaert un autre nom de baptême : ce serait alors une méprise pure et simple.

Un art plus rapproché de celui où excellait le grand coloriste et où il est plus curieux , plus important de constater son action féconde, c'est la gravure. Basan lui attribue quatre eaux-fortes : un saint François d'Assise recevant les stigmates, une Madeleine pénitente, une sainte Catherine dessinée pour un plafond, une Femme tenant une lumière, à laquelle un jeune garçon vient allumer son flambeau. Pontius ou Vorsterman a terminé au burin cette dernière planche, et Corneille Visscher l'a copiée : toutes étaient de la composition du maître. Ces essais néanmoins ne peuvent nous intéresser que faiblement : produits par un caprice de Rubens, ils n'étaient pas de nature à exercer une vive influence, à montrer aux chalcographes des routes nouvelles. Il fallait de grands ouvrages pour amener ce résultat : plusieurs de ses disciples, qui avaient d'abord animé la toile, préférèrent bientôt manier le burin, soit qu'un goût naturel leur imprimât cette direction, soit que le fameux peintre démêlât les vraies tendances de leur talent et les guidât vers

le succès. Ils travaillèrent sous ses yeux, d'après ses conseils : leur style prit donc peu à peu toutes les ([ualités du sien; ils transportèrent sur le cuivre et le bois sa fougue, sa richesse de tons, sa vigueur, son audace ; ils reproduisirent ses belles pages avec une adresse merveilleuse. Une foule d'artistes suivirent leur méthode, sans avoir étudié près de leur chef, et se piquèrent d'émulalion. Pierre-Paul seul a eu, pour immortaliser ses travaux, une par(iille phalange d'interprètes.

Nous citerons d'abord un des plus habiles, Lucas Vorsterman, le père. Il vint au monde àBommel, dans la Hollande, en 1578, et non pas à Anvers , comme le disent les biographes. Ayant appris la peinture chez Rubens, le grand homme lui conseilla de faire un détour et de suivre une voie latérale. Il est à croire qu'il dessinait habilement et montrait peu d'aptitude pour la couleur. De brillants résultats justifièrent l'avis de son maître. Devenu célèbre, Vorsterman fut appelé en Angleterre, où il travailla huit ans pour Charles Stuart et pour le comte d'Arundel. On ne connaît point la date de sa mort. Il a gravé des morceaux d'histoire, des portraits et des paysages. « On trouve dans ses estampes, ditBasan, une manière expressive, beaucoup d'intelligence et un art admirable de rendre les étoffes, ainsi que les différentes masses de couleurs des tableaux qu'il copiait ^ )> Il a exécuté quatorze planches d'après Rubens , parmi lesquelles on vante surtout l'Adoration des mages et la Chute des anges rebelles. Plusieurs morceaux de Gérard Zeegers, Van Dyck et autres peintres flamands ont été en outre reproduits par son burin.

^ Dictionnaire des graveurs.

Il forma deux élèves clignes de lui, Lucas Vorsterui an, le jeune, qui était son fils et vit le jour à Bommel, comme son père, en l'année IGOO * ; Paul du Pont, que les écrivains nomment d'ordinaire Pontius, venu au monde dans la même ville et durant la même année que le précédent. Par-dessus l'avantage de recevoir les leçons d'un graveur justement fameux, il eut celui d'avoir Rubens pour moniteur, pour critique et pour ami ^. Un bon nombre de ses planches furent exécutées sous les yeux du grand homme. Peu d'artistes ont rendu un tableau avec autant d'exactitude. Non-seulement il dessinait d'une main ferme et hardie, mais il savait donner du caractère, de l'expression aux figures, (charmer les yeux par son travail, produire de l'efTet par un Iiabile usage de l'ombre et de la lumière. Il réussit dans le portrait comme dans l'histoire. Pas un seul biographe ne nous apprend la date de sa mort.

Près de Lucas Vorsterman se place, sur le même niveau, Pierre Soutman, le second chef des graveurs qu'inspira le génie de Rubens. Il était né à Harlem vers 1580, et Pilkington prétend qu'il mourut en 1653. Le 18 septembre 16!20, il fut incorporé dans la bourgeoisie d'Anvers, et il habita la ville sans interruption jusqu'en \ Les cours de Berlin et de Varsovie l'employèrent pendant un certain nombre d'années. On ne possède pas sur lui d'autres renseignements biographiques , attendu

* Il devint bourgeois d'Anvers le vendredi 28 août 1620; les registres le nomment Lucas Emile Vorsterman, fils d'Emile, et constatent qu'il était né à Bommel ; ils le désignent en outre comme marchand d'estampes et graveur.

2 Imprimis Rubenio placuit Paulus du Pont, sive Pontius, cui a magisterio Liic/R Vorsterman ad se transgresso, suam ipsius effigiem sculpendam ille dédit, qualem supra originalem protulimus. Multa quoque Antonii van Dyck opéra Paulus idem sculpsit. Annales antverpienses , t. V, p. 230.

que la sécheresse habituelle des historiens néerlandais se transforme en disette absolue, relativement aux graveurs. Houbraken assure qu'il alla terminer ses jours dans sa ville natale. Il le compte du reste parmi les meilleurs peintres de l'école anversoise, et transcrit les éloges rimés que Samuel Ampzing a fî\its de ses toiles \ en décrivant Harlem. Aussi parait- il n'avoir jamais abandonné le pinceau, quoique ses œuvres coloriées soient devenues extrêmement rares. Il en existe une dans la galerie de Cassel, qui représente, au milieu d'un paysage, Laocoon et ses deux (ils étreints par des serpents. Il a gravé lui-même quelques-uns de ses tableaux. Ses estampes reproduisent avec une extrême fidélité les maîtres qu'il copie ; on y retrouve non-seulement leurs formes, non-seulement leur clair-obscur et le genre des étoffes, mais jusqu'à leur manière de peindre. Il forma cinq élèves d'un mérite exceptionnel : Jouas Suyderhoef, Cornille Yisscher, De Leeuw, Loys, Sompel ou Sompelen. Le premier, qui avait vu le jour dans la ville de Leyde, en 1013 , se rendit fameux par la hardiesse de son burin et surpassa son maître. Il s'attacha plus à produire de l'effet qu'à ranger symétriquement et régulièrement ses tailles, qu'à obtenir des tons doux et harmonieux. « Il avançait beaucoup ses portraits à l'eau-forte, avant de les terminer au burin , et il a supérieurement réussi dans ce genre de gravure ^. » On croit Yisscher natif d'Amsterdam : ses belles et vigoureuses estampes sont généralement connues. Loys, Sompel et Guillaume de Leeuw eurent tous les trois Anvers pour patrie : les deux premiers vinrent au monde en 1600, le dernier en 1603.

* Schouburgli der nederlantsche schilders en schilderessen. t. 1, p. 76. ~ Basan, Dictionnaire des graveurs.

FORMÉS PAR RURENS. 557

Jean Witdoek fut encore un des élèves de Hubens qui, après avoir débuté dans la peinture, délaissèrent peu à peu son brillant domaine et se contentèrent des ressources plus bornées de la gravure. Il naquit à Anvers durant Tannée 1604. Rubens ne lui épargna pas les conseils et le fit travailler sous ses yeux. Witdoek tàcbait surtout de rendre le mouvement, les masses de lumière et d'ombre, les grands effets pittoresques des ouvrages qu'il choisissait pour modèles, et il y sacrifiait quelquefois la pureté du dessin. Une de ses œuvres (pie l'on admire le plus, représente le Chi'ist avec les pèlerins d'Emmaûs, d'après Rubens

Guillaume Panneels, autre élève de Pierre-Paul, gtava surtout à l'eau-forte. Il était à Anvers au commencejuent du xvn' siècle. Ses planches sont en général de dimensions restreintes, vigoureuses, spirituellement touchées, mais son dessin donne prise à la critique. Il le négligeait fort souvent dans les chairs, c'est-à-dire là où il aurait du le soigner davantage. Conjme les autres artistes ([ue nous venons de mentionner, il retraçait [)référablement les a'uvres de son maitre et de ses condisciples.

Rubens encouragea aussi un graveur sur bois. Cliristophe Jegher ayant quitté l'Allemagne, sa patrie, où il était né en 1578, pour s'établir dans la ville d'Anvers, sa manière plut tellement au prince de l'école flamande qu'il lui fit graver sous sa direction quelques pièces importantes et l'employa autant qu'il put. Jegher ne se trouva libre qu'après la mort de Rubens. Son art a fait tant de progrès depuis la première moitié du xvif siècle, que ses

' Quelques-unes de ses planches portent l'adresse de Moeremans , marchand d'estampes ù Anvers. Ne serait-ce pas celui que Rubens nomma un de SCS exécuteurs testamentaires, et que nous avons cla-^su paruji ses élè\es?

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planches nous causent maintenant une certaine surprise. Ce sont de vastes estampes, rudement exécutées, pour lesquelles on a dû faire usage de cormier, de poirier ou d'un autre bois indigène. Leur aspect rude et sauvage ne manque pas d'expression ni de caractère. La fougue de Rubens prend là un air de barbarie très-dramatique.

Les deux frères Adam furent encore attirés dans le cercle intellectuel de Rubens. Ils étaient nés à Bolswert, en Frise, d'où leur vint le nom par lequel les désignent tous les historiens. L'aîné, Boèce, avait vu le jour en 1580; Schelte, en 1586. Ils tenaient à Anvers une boutique de marchands d'estampes et gravaient eux-mêmes sans relâche. Rubens professait une grand estime pour leur talent : il admirait surtout le plus jeune, avec lequel il vivait dans l'intimité. Boèce imita la manière libre et saisissante de Cornille Bloemaart ; Schelte de Bolswert ne suivit que son propre goût. Il sut allier avec une adresse étonnante le travail du burin et celui de l'eauforte. On remarque dans ses planches presque tous les mérites que comporte son art. Nul n'a mieux reproduit les œuvres de Pierre-Paul. Il ne manque à ses belles pages que la couleur pour égaler les originaux.

Ces artistes furent suivis par une légion entière de graveurs, qui, sans être en rapport avec le chef de l'école anversoise, s'approprièrent son style et copièrent ses tableaux. Ils marchaient sur les pas de ses premiers interprètes, ou modifiaient jusqu'à un certain point leur méthode, mais ne s'en éloignaient pas beaucoup. M. Émeric David a si bien caractérisé leurs tendances , que je crois devoir transcrire ses paroles :

(c Rubens, dit-il, fit faire à Fart des progrès que, malgré le mérite des artistes précédents, on peut regarder

FORMÉS PAR HLBENS. o-jO

comme prodigieux. Marc- Antoine, Albert Durer, Lucas de Leyde, Corneille Cort, Augustin Carrache, Goltzius, les Sadeler, avaient porté à une grande perfection, chacun dans la partie qui lui était propre, l'art de dessiner, de rendre les effets des passions, de ménager la lumière, de maîtriser le burin : Rubens voulut, en surmontant les plus grandes difficultés, enseigner aux graveurs à exprimer encore la vivacité ou la faiblesse des couleurs locales, à transporter, pour ainsi dire, dans une estampe, par ce moyen, les nuances variées d'un tableau ; et il eut le mérite d'y réussir. Ce grand peintre forma des graveurs parmi ses élèves, et appela auprès de lui les plus habiles maîtres de l'Allemagne et des Pays-Bas. Pierre Soutman, Lucas Vorsterman, devinrent, sous son inspection, les chefs de son école. Boèce et son frère Schelte Bolswert se montrèrent leurs dignes rivaux. De Leeuw, Suyderhoef, Corneille Yisscher, Loys, Sompelen, furent élèves de Soutman; Pontius, élève de Yorsterman, forma Ryckman et Nicolas Lauwers ; Witdoek reçut des leçons de Rubens ; Guillaume Hondius fut dirigé par Van Dyck ; Clouet, Marinus * et Pierre de Jode le jeune s'appliquèrent à imiter ces divers maîtres, sans être comptés parmi leurs élèves.

(( Comment parler dignement de tant d'hommes illustres? Qu'il suffise de nommer quelques-uns de leurs plus beaux ouvrages. Qui ne se rappelle, au nom de Vorsterman, la Descente de croix d'Anvers, la grande Adoration des Rois, d'après Rubens, le Christ mort sur les genoux

* Marinus ou Marin n'a été connu jusqu'ici que sous son prénom : il s'appelait Marin van der Goes, comme le constatent les registres de l'église Saint-Jacques, à Anvers. Décédé en 1639, il fut inhumé le 27 avril dans cette église, où on célébra ses funérailles le 30 du même mois. On lui fit un service de première classe, mais à prix réduit.

de la Vierge, d'après Yan Dyck? Qui n'a présents à l'esprit la Cène, d'après Léonard de Vinci ; la Chute des réprouvés, le Christ au tombeau, d'après Rubens, gravés par Soutman ; la Thomiris et le Saint Roch intercédant pour les pestiférés , gravés par Pontius ; la Paix de Munster, les Bourgmestres, la Chasse aux lions, et tant de beaux portraits, gravés par Suyderhoef ; l'Adoration des Mages, le Triomphe de la nouvelle Loi, par Lauwers ; ces estampes où , dans des sujets moins relevés , brille un talent peut-être plus grand encore; le Vendeur de mort aux rats, la Faiseuse de beignets, la Bohémienne, les portraits de Coppénol et de Bouma, par Corneille Visscher ; et enfin ce chef-d'œuvre accompli, prodigieux pour la justesse de l'expression , pour la transparence et la fermeté du coloris, le Couronnement d'épines, gravé d'après Van Dyck par Schelte Bolswert? Louer ces savantes productions, ce serait presque redire les beautés qui constituent toutes les perfections de la gravure.

(( Chacun de ces grands artistes a cependant des talents et un caractère particuliers. Soutman, Visscher, Suyderhoef, ont mêlé l'eau-forte avec le burin; Vorsterman, Bolswert, Pontius, Witdoek, ont employé le burin pur. Le travail de Soutman est tantôt fin, moelleux, régulier, tantôt rude et heurté ; on y voit en opposition des blancs purs, souvent fort étendus, et des ombres très-énergiques; ce maître semble avoir inspiré tout à la fois et Rembrandt et l'école de Rubens. Vorsterman excelle dans l'art de représenter la magnificence des draperies ; le burin de Visscher répand le feu de la vie dans les méplats des muscles et dans les ondulations de la peau. Soutman, Vorsterman, Witdoek, Pierre de Jode, ont quelquefois dans leur faire, si nous osons le dire, un peu de rudesse ;

Poiitius, Yisscher, sont toujours moelleux. Habile à graduer les lumières, Yisscher couvre presque entièrement le cuivre de ses savants travaux; Yorsterman, Bolswert, par un autre principe, laissent éclater plus de blanc.

« Quels sont les procédés de ces grands maîtres? Nous l'avons dit : ils emploient avec une convenance parfaite tous ceux que Tart a inventés, tous ceux que le génie leur suggère; ils n'en laissent dominer aucun. C'est la multiplicité de leurs moyens, qui produit l'incomparable richesse de leurs teintes. ' »

Nous avons voulu savoir combien deirraveurs fameux a produits la brillante école d'Anvers : nous en avons trouvé quarante-neuf, et notre énumération n'est peut-être pas complète. Outre les dix-huit que nous avons nommés ou que mentionne Émeric David, nous citerons Wenceslas HoUar, François van den Wyngaerde, Waumans , Eynhoedts, Jacques Neef, Spruyt, François van den Steen, André Stock, Pierre de Balliu, Natalis, Alexandre Yoet, Egbert vanPanderen, Jean-Baptiste Barbe tous noms bien connus des amateurs d'estampes. Nous terminerons par les trois Galle et par le célèbre Edelinck, disciple du plus jeune, que l'on a surnommé le Rubens de la gravure. Avec l'aide de deux autres Anversois, Pierre van Schuppen, Nicolas Pitau, il a contribué à former l'école française, à rélever au point de glorieuse perfection qu'elle atteignit sous Louis XIY ^ Ces nombreux artistes four-

* Emeric David, Histoire de la gravure. L'importance et l'à-propos de cette citation doivent en excuser la longueur : il était inutile de recommencer un travail si bien fait.

Jean-Baptiste Barbe fut inhumé à Notre-Dame d'Anvers , le 12 février 1649; il habitait la paroisse Saint-Jacques. {Note manuscrite de M. Van Lerius.)

3 Pour les graveurs que nous ne citons point, voyez l'ouvrage de Basan intitulé : Catalogue des estam.pes gravées d'après P. P. Rubens ; Paris, 1767,

562 AirnsTES de divers genres formés par rubens. oimient Ja matière d'un voiiime, si on voulait analyser leur talent et décrire leurs ouvrages. L'art fondé par Pierre-Paul ressemble à une contrée vaste, fertile et pleine d'accidents, où l'œil découvre sans cesse des perspectives inconnues. En ce moment même, lorsque nous allons déposer notre bâton de voyage, nous apercevons au loin des régions nouvelles, que nul n'a explorées.

Si le génie de Rubens fut unique sous certains rapports, sa destinée n'a peut-être pas eu d'égale. Je doute qu'un seul peintre ait exercé pendant sa vie et après sa mort une influence aussi étendue, aussi variée. Nous ne l'avons pas suivie à la trace hors de son siècle et hors de son pays. Elle a néanmoins embrassé le monde depuis deux cents ans. Pour ne citer qu'un exemple, Watteau me paraît avoir puisé le secret de sa manière dans les ébauches et les paysages de Rubens, comme David Teniers le jeune. La nouvelle école française Fa beaucoup étudié. Tant que ses toiles ne seront pas tombées en poussière, tant qu'un reflet de sa puissante imagination les éclairera, tous les artistes, quel que soit leur âge , pourront y chercher d'utiles, de savantes et délicates leçons.

1 vol.in-12. — Voyez aussi Ratligeber : Annalen dei' niederlœndischen Maierei, Formscehneide und Kupferstecherkunst^ et le Catalogue del Marmol.

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