X. MARIAGE AVEC HÉLÈ.NE FOURMENT
Isabelle Brandt avait une sœur, mariée à Pierre-Daniel Fouruient. La fille issue de ce mariage, Hélène Fourmcnt,
72 RUBb:NS.
avait seize ans lorsque Rubens revint à Anvers. Depuis trois ans, il n'y avait fait que de courts séjours. Il avait laissé Hélène enfant, il la retrouvait jeune fille, grande, belle, épanouie, toute prête à devenir une femme. Il fut ému, ébloui. L'ivresse de l'amour et de la vie monta au cerveau de cet homme si vivant. Il oublia tout, ses cinquante-trois ans, son veuvage, méprisa la médisance et la calomnie certaines. Il lui fallait ce regain de bonheur, cette joie imprévue d'une seconde existence. L'oncle demanda la main de la nièce, et il l'obtint. Le 6 décembre 1630, eut lieu le second mariage de Pierre-Paul Rubens, (( chevalier, secrétaire du conseil privé de Sa Majesté et gentilhomme de S. A. la princesse Isabelle », avec Hélène Fourment.
Pour bien marquer que le mariage s'effectuait du plein consentement de chacun, que la bonne harmonie n'avait pas été un instant détruite, toute la famille assiste à la cérémonie du contrat, et les parents prennent à leur charge les dépens « de la fête nuptiale, de façon à en avoir honneur et remerciements ».
Marié, le peintre se partage entre son nouvel amour et son art. Il a hâte de mener à bien les peintures allégoriques qui lui ont été commandées pour la décoration de la salle des banquets de Whitehall à Londres, et dont il a dessiné les esquisses en Angleterre. Mais il ne termine qu'en 1635 ce travail qui lui est payé 3000 livres. A la même époque, Richelieu lui rappelle qu'il demeure toujours chargé des peintures de la galerie Henri IV,
Cliché Hanfstaengl.
L ENLEVEME^Tv DES FILLES DE LEUCIPPE.
(Munich.)
au Luxembourg. Mais, à ce moment, Riibens est plus soucieux du charme de beauté et de jeunesse de sa femme, et c'est elle que, sans cesse, il fixe en d'admirables portraits éclatants et souples, où son art semble aussi avoir retrouvé une seconde jeunesse. De cette période, la pinacothèque de Munich possède le délicieux tableau de la Promenade au jardin. Mais combien d'autres !
Lorsqu'il songe à reprendre ses études pour l'achèvement des peintures de la galerie Henri IV, on annonce que Marie de Médicis vient d'être internée à Gompiègne en attendant d'être conduite à la frontière. Cette mesure, conséquence de la Journée des Dupes, émeut Rubens, mais il sait exprimer son sentiment avec toutes les réserves diplomatiques nécessaires, par la lettre qu'il écrit à Peiresc, le 27 mars 1631. Après s'être félicité de n'avoir pas poussé plus avant son travail, il ajoute : « Je considère comme perdue toute la peine que j'ai prise, car il est à craindre que, si l'on a saisi une personne aussi éminente, ce ne soit pas pour la relâcher... Il est bien difficile à distance de porter un jugement assuré sur de pareils événements; aussi me tairai-je plutôt que de censurer mal à propos. »
Gaston d'Orléans était occupé à négocier avec l'archiduchesse sur Taccueil qui pourrait être fait à la captive, lorsque celle-ci, dans la nuit du 18 juillet 1631, prend la fuite, s'arrête à Avesnes, d'oii elle écrit à Louis XIII, fait en même temps prévenir Isabelle de son entrée
dans ses États. L'infante charge le marquis d'Aytona d'aller à Anvers saluer la reine mère, et le ministre s'adjoint Rubens, dont la présence pouvait être agréable à la fugitive. Celle-ci ne se sent pas en sûreté à Anvers, part pour Mons, puis pour Bruxelles, oti l'hospitalité lui est olferte dans le palais des ducs de Brabant. Chacun voit dans l'arrivée de Marie de Médicis une occasion de tirer vengeance de l'attitude de Richelieu vis-à-vis de l'Espagne. Déjà Ton dénombre les forces susceptibles d'être mises en ligne. Le prudent Rubens lui-même pressent que l'on pourra en venir aux mains. Mais Philippe IV, tout en approuvant les (( démonstrations d'amitié avec lesquelles Marie de Médicis devait être reçue, servie et traitée dans ses États », ne se montre nullement désireux de pousser les choses plus loin. Les propositions d'Aytona et de Rubens sont repoussées par le conseil royal, et au mois de septembre la reine mère revient à Anvers, y reçoit un accueil splendide, visite les monuments, les ateliers des peintres, l'imprimerie Plantin, s'arrête dans la demeure de Rubens, à qui elle emprunte de l'argent sur ses bijoux.
L'existence politique de Rubens n'était pas encore terminée. Le traité de paix conclu en 1630 n'avait pas mis fin aux hostilités entre la Belgique et la Hollande. L'infante en conféra avec Rubens, et le peintre-diplomate se remit en route, escorté de l'agent Gerbier, qui, sous prétexte de lui tenir compagnie, l'espionnait pour le compte de l'Angleterre. Ainsi, Marie de Médicis ayant
nUBI^NS. 79
dit à Rubens un projet de voyage en Angleterre, Gerbier envoie au roi Gtiarles P'' un messager porteur des lignes suivantes : (( J'ai envoyé cet exprès à Voire Majesté pour vous instruire d'un secret que m'a confié Rubens touchant ce voyage, quoiqu'il ait exigé de moi le serment que je garderais le silence, promesse qui m'aurait été fort incommode sans la réserve mentale par laquelle j'ai excepté Votre Majesté, qui, j'espère, sera d'une discrétion impénétrable ; autrement les personnes qu'elle honore de fonctions délicates ne pourraient lui donner aucun renseignement mystérieux. »
Le rôle de Rubens, cette fois, consistait à se mettre directement en rapport avec le prince d'Orange pour essayer d'amener une trêve entre la Hollande et la Flandre. 11 partit donc pour Liège, puis pour la Haye, eut avec le prince d'Orange une entrevue secrète, mais dont il ne sortit rien. La gouvernante des Pays-Bas, l'infante Isabelle, mourut le 1^' décembre 4033. Le projet de trêve fut, sinon abandonné, tout au moins suspendu par l'effet de cette mort, qui marque également la fin de la carrière politique et diplomatique de Rubens.
Le peintre reprit avec joie le cours de sa vie de famille et de travail. Toute l'année 1634 est employée par lui à la peinture de tableaux d'intimité. Sa femme et ses enfants sont ses modèles. Hélène Fourment est l'héroïne d'une série de toiles d'une poésie de composition, d'un mouvement de dessin, d'une vivacité et d'une finesse de coloris incomparables.
80 RUBlilNS.
Il faut citer ici une lettre de Rubens qui est un docu ment de haute imporlance, non seulement pour précise le rôle qu'il ajonc, mais encore pour définir son carac tère et iixer la qualité de son intelligence. C'est une lettri écrite à Peiresc, avec lequel Rubens renoue, par Tentre mise de son beau-frère Picquery, négociant à Marseille Elle est datée du 18 décembre 1634 :
(( Nous avons tous deux, dit Rubens, éprouvé les vicissi tudes de la fortune; pour moi, je lui suis très obligé parce que je puis dire sans vanité que mes missions e mes voyages en Espagne et en Angleterre ont eu la plu heureuse issue pour le plus grand bien des intérêts s importants qui m'étaient confiés, et l'entière satisfactioi de mes commettants, et pour ceux avec qui j'avais i traiter. Pour vous mettre tout à fait au courant, on m'; depuis lors confié (et cela à moi seul) toutes les affaire de France, relativement à la fuite de la Reine mère et di duc d'Orléans hors du royaume... Je pourrais désormai fournir à un historien de précieux matériaux et le réci exact des événements, bien différent de la version qui i généralement cours. Me trouvant engagé dans un tel laby rinthe, assailli jour et nuit par un concours de circons tances assez importun, éloigné de mon foyer pendant ncu mois entiers, forcé de rester continuellement à la cour parvenu au comble de la faveur de la Sérénissime Infanti et des plus grands ministres du Roi, ayant ainsi donm pleine satisfaction aux autres, je pris la résolution de nu faire violence à moi-même et de rompre ces liens doré:
Cliché Neurdein.