XIII. — CARACTÈRES DE l'œUVRE
Rubens, dans l'histoire de l'art flamand, est le point de départ d'un art transformé, débordant de vie, perfectionné par l'art italien. Il est de son pays, et il a des affinités avec les peintres qui l'ont précédé ; il a appris son premier métier par leurs œuvres et avec eux, et ce que l'on peut dire tout d'abord, c'est qu'il est fidèle à sa race. La science qu'il rapporte de Venise et de Rome, il l'emploie, selon son tempérament, grâce au don invincible qu'il possède, à magnifier l'existence qu'il observe auprès de lui et les conceptions qui naissent en son esprit avec une facilité si heureuse et inépuisable.
Il apporte dans l'Ecole flamande une souplesse, une vérité nouvelles, une couleur pénétrée de lumière, un sens des grandes compositions, une science qui peut s'attaquer à tous les sujets et exprimer tous les aspects.
Il est, comme le dit Emile Montégut dans les Pays- Bas, le peintre qui donne l'expression suprême du christianisme propre aux Flandres, christianisme charnel et populaire qui s'adresse à la sensibilité et à la pitié des foules parles images sanglantes, par la puissance dramatique, par le sentiment du pathétique. Exemples : Le Coup de lance, le Christ à la paille.
Chez ce catholique, et chez ce catholique daté de son temps, dont l'œuvre a pour fond un décor d'architecture jésuite, il y a un païen, par un assemblage qui n'est pas rare à la suite de la Renaissance du xvi® siècle. Son Christ a souvent la santé, la tenue sereine et paisible d'une sorte de Jupiter flamand. Parfois aussi, il a l'encolure d'un Hercule. Les Vierges de ses Saintes Familles évoquent la féconde Gérés. Et toute cette mythologie antique et catholique fait bon ménage dans le décor luxueux des cortèges et des fêtes où toutes les forces naturelles se manifestent avec tous les dehors, toutes les pompes d'une cérémonie et d'un culte.
Il est le peintre de toutes les circonstances oii la frénésie du mouvement se donne carrière, où la rage de vivre et de mourir s'exhale en cris, en gestes, en actes. Il est un peintre de batailles : la Bataille de Tunis, le Combat
Cliché Neurdein.
H É L É|N E F 0 U R M E N ï ET SES ENFANTS.
(Louvre.)
RUBENS. ^^l
dei> Amazones. Il est un peintre de chasses : la Chasse au lion., la Chasse au sanglier.
Il est un paysagiste de premier ordre, établissant les terrains, étageant les plans, exprimant d'une ivresse panthéiste la force obscure, grasse, sourde, de la végétation, des marécages, des forêts, éclairant l'espace de pure lumière. Ainsi : l'Automne^ l'Arc-en-ciei^ la Chasse (ï Atalanle,
Il n'est pas un grand portraitiste ; Fromentin a raison : il laisse passer devant lui les personnages de son temps sans fixer leur particularité, les représente en leur apparat de costume, avec la seule ressemblance superticielle. Il n'emploie les types variés de l'humanité que pour les subordonner a ses conceptions. Il a fait des portraits auprès de lui : ses deux femmes, ses enfants, qui ont certainement une autre signification que ses portraits ofhciels d'hommes et de femmes, mais qui semblent encore des comparses, des fragments, dans l'ensemble de son œuvre.
C'est le courant général et large d'existence qui le tentait. Là, il a rencontré la femme pour incarner de façon définitive l'amour, la passion de la vie, qui animaient en lui l'homme et l'artiste. Personne comme lui n'a peint la carnation fine, la chair transparente, la che vclure d'or fin ; personne n'a pénétré un corps d'une plus vive lumière. Guido Reni a pu dire de Rubens que certainement il mêlait du sang à ses couleurs. Ce sang court sous la peau; on le voit aux joues, aux coins des yeux.
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aux narines, aux oreilles, jusqu'au bout des doigts rosés. S'il a vu cette lumière de la chair féminine, s'il a vu la grâce des mouvements de la femme, il a vu aussi sa force, son épanouissement, il a voulu la peindre dans toute sa vérité, une vérité qui lui a été reprochée comme un excès. Mais quel prodigieux harem de peintre il a rassemblé, ou plutôt, car il n'y a rien de secret et de caché chez Rubens, quel magnifique Olympe il a dressé dans la lumière. Songez à toutes ces créatures belles, fines, robustes, ou débordantes, dont il s'est emparé en une peinture oii sa violence se fait caresse, pour en faire les héroïnes, les déesses, les nymphes, les naïades de Persée et Andromède^ Neptune et Amphitrite^ Erichtomis dans sa corbeille^ les Quatre Parties du Monde, le Jugement dernier^ la Chute des réprouvés, Vénus et Adonis^ Ixion trompé par Junon, Vénus chez Vulcain, Nymphes et satyres^ Bellisabée, Andromède, Suzanne, l'Offrande à Vénus, la Galerie Médicis,., Je m'arrête. C'est toute l'œuvre de Rubens qu'il faudrait presque inscrire ici.
Il est théâtral. 11 campe ses personnages avec un aplomb, une pose, une sorte d'ostentation qui en font des acteurs sur une scène plutôt que des humains mêlés naturellement aune action de la vie. Reaucoup, qui ne sont que des figurants dans la pièce ainsi représentée, sont installés au premier plan, pour remplir un vide et composer le tableau, avec des attitudes qui les changent en grands premiers rôles. Cette comparaison du théâtre vient souvent à l'esprit devant une œuvre de Rubens, pièce à
Cliché Hanfstaeiigl.
(Vienne.)
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gcrand spectacle, féerie de couleur et de lumière, défilé et apothéose de cinquième acte.
Mais ce théâtral devient drame dans l'Érection de la Croix, par exemple, où le tableau, tout ordonné qu'il soit, tous les mouvements accomplis dans le même sens, est d apparition tumultueuse et terrible, le Christ ballotte sur l'arbre du supplice qui barre le panneau en diagonale, les bourreaux soutenant, tirant, s'agitant avec une fureur grossière de manœuvres attelés à une tâche, les cavaliers aux gestes de commandement. La Descente de Croix, au contraire, est calme, triste, conçue en une harmonie mineure en un riche coloris sombre et sourd, en un mouvenrent recueilli, doux, patient, anxieux, de tous les personnages qui aident la descente du cadavre au long du linceul.
Mais ce thmtral devient expression dans une quantité d'œuvres où les caractères se révèlent de façon saisissante. Ainsi : Saint Amhroise et Théodose.
Il n'est pas seulement un metteur en œuvre d'effets pittoresques, mais un observateur de sentiments.
On a dit qu'il manquait de noblesse, que sa facilité n'allait pas sans vulgarité, que son éloquence avait de l'emphase, que les mêmes types reparaissaient sans cesse dans ses œuvres, avec les mêmes effets de couleur et de mouvement, que l'expression chez lui n'était pas rélléchie et profonde, mais improvisée et superficielle.
Il ne manque pas de noblesse, car il a la noblesse de la vie, et sa magnificence ne va pas sans une grâce. Il est
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certain qu'il a de la beauté peuple, mais la beauté n'est jamais vulgaire. Il peut avoir excès et emphase^ mais il a sûrement l'équilibre, et il excelle à remettre d'aplomb ce qui semblait désordonné et vacillant. Lui reprocher la fréquence des mêmes types et Tidentité de son coloris et de sa forme en mouvement, c'est lui contester sa manière, la raison même pour laquelle il est Rubens. Eugène Delacroix, dans son Journal^ répond admirablement à ce reproche : « ... 11 est, dit-il, dans la situation d'un artisan qui exécute le métier qu'il sait, sans chercher à l'infini des perfectionnements. Il fait avec ce qu'il sait, par conséquent sans gêne pour sa pensée.,. Ses sublimes idées sont traduites par des formes que les gens superficiels accusent de monotonie, sans parler de leurs autres griefs ; cette monotonie ne déplaît pas à l'homme qui a sondé les secrets de l'art. Ce retour aux mêmes formes est à la fois le cachet du grand maître et, en même temps, la suite de l'entraînement irrésistible d'une main savante et exercée. Il en résulte l'impression de la facilité avec laquelle ces ouvrages ont été produits, sentiment qui ajoute à la force de ces ouvrages... En voulant châtier la forme, il perdrait cet élan et cette liberté qui donnent l'unité et l'action. »
11 a, dit encore Delacroix, la science des plans, et « cette science l'élève au-dessus de tous les prétendus dessinateurs; quand ils les rencontrent, il semble que chez eux ce soit une bonne fortune ; lui, au contraire, dans ses plus grands écarts, ne les manque jamais ».
Cliché Hanfstaengl.