IV. EN ITALIE
Nommé, dès 1598, franc-maître de la Gilde de Saint- Luc, Rubens ne pouvait se dispenser d'obéir à la règle, qui s'imposait aux artistes de son temps, d'un voyage en Italie, vers Fart de Florence, de Rome et de Venise. Van Veen approuva sa décision et voulut, avant le départ, présenter son élève à l'archiduc Albert, gendre du roi d'Espagne, qui gouvernait les Pays-Bas. L'accueil fut favorable, et le jeune homme partit muni de lettres d'introduction auprès de plusieurs personnages. Il n'avait au cœur que la tristesse de quitter sa mère âgée, mais cette bonne mère avait l'habitude des sacrifices : elle garnit de ses économies la bourse de son Pierre-Paul et celui-ci, le 9 mai 1600, monta à cheval et se mit en route.
Il traversa ime partie de la France et de la Suisse, et s'en alla, guidé par son désir, tout droit à Venise.
Le voilà parmi les monuments, les palais, les églises, les galeries de la glorieuse République. Le voilà devant le Titien, Paul Véronèse, Tintoret, Bellini, Giorgione. Il devine, il apprend, il raisonne la composition, le mouvement, la couleur.
C'est au cours de ses promenades à travers ce monde
de chefs-d'œuvre qu'il fait la rencontre d'un officier attaché à la personne du duc de Mantoue, Gonzague P^ Les deux jeunes gens se lient. L'officier présente son ami au duc, qui apprécie son talent à la vue de ses copies des
maîtres et qui le décide à le suivre dans ses Etats. Le séjour de Rubens à Venise est donc de courte durée : il part pour Mantoue à la fin de cette même année 1600.
Vincent Gonzague, à cette époque âgé de vingt-huit ans, appartenait à une famille princière qui, depuis le XI® siècle, avait régné sur différentes parties de l'Italie. C'était un homme de plaisir, qui protégeait les arts, les lettres et les sciences. 11 fit sortir le Tasse de la prison de fous où le duc de Ferrare l'avait enfermé. 11 entretenait avec Galilée une correspondance ayant trait aux travaux du savant, à son exégèse de la Bible. En même temps qu'il s'attachait Rubens et un autre peintre flamand, François Fourbus, qu'il prenait comme portraitiste, il appelait auprès de lui comme maître de chapelle le musicien Monteverde, inventeur de l'orchestration, fondateur de l'opéra italien, auteur à'Orfeo, Il faisait donc volontiers sa société des savants, des artistes et des écrivains, lorsque son temps n'était pas pris par les soucis de la guerre, les aventures galantes et les plaisirs de la chasse. Marié d'abord à Marguerite Farnèse, il divorça pour convoler avec l'une des filles du grand-duc de Toscane, Françoise de Médicis, qui sut accepter avec une douceur résignée les caprices de son volage époux.
Pierre-Paul Rubens avait alors vingt-trois ans et pou-
UUBENS. 35
vait lutter d'élégance avec le jeune monarque. Les portraits qu'on a de lui sont explicites : la tête bien construite, le visage beau et franc, le regard assuré et spirituel, le maintien fier et aisé. Bon cavalier, adroit aux exercices du corps ; non moins bien doué au moral ; parlant le flamand, l'allemand, l'anglais, le français, l'italien, l'espagnol et le latin ; l'esprit ouvert à l'art, aux lettres, aux sciences ; un grand fonds de modestie sous tout cela, aucune montre de son savoir, ne portant aucun jugement sans y être invité. C'était là le tact d'un plébéien à la cour, fin, prudent, connaissant le monde, évitant les heurts et les avanies.
Il jugeait bien : malgré toutes les qualités de Rubens, Gonzague ne fit jamais grand cas de lui. On ne peut pas dire qu'il l'ait pressenti. Copiste il l'avait trouvé, et copiste il le considéra toujours, le chargeant d'exécuter çà et là quelque reproduction de tableau destinée à compléter sa galerie. Ayant été, au mois de juillet 1601, forcé de mobiliser son armée pour combattre les Turcs, il envoya l'artiste à Rome en l'invitant à choisir, parmi les toiles des musées et des églises, celles qu'il croirait devoir imiter. Il le recommanda au cardinal Montalte, l'un des ministres de Clément VIII, très amateur d'art.
A Rome, où il arriva au mois d'août, al fiaynmingœ, comme on appelait Rubens, reçut un très bon accueil. Le premier soin de Montalte fut de mettre son protégé en relations avec ses confrères étrangers habitant Rome : Paul Bril, Adam Elsheimer, avec des savants et des
lettrés. Cette vie n'allait pas sans dépenses, et Rubens connut la gêne, Gonzague ne versant que des acomptes sur la pension fixée. Il dut accepter quelques travaux : c'est ainsi que Farchiduc Albert, gouverneur des Pays- Bas, le chargea d'exécuter pour Tautel de la chapelle de Sainte-Hélène, dans l'église Sainte-Croix de Jérusalem à Rome, un triptyque, qui est aujourd'hui la' propriété de l'hospice municipal de Grasse.
L'un des trois panneaux était à peine achevé que, le 12 janvier 1601, Gonzague rappela Rubens à Mantoue. Albert dut user de diplomatie pour obtenir du duc l'autorisation de prolonger le séjour de Rubens à Rome. Le sursis fut accordé et, dès que sa tache fut terminée, le « copiste » fit sa rentrée au palais du Té, résidence du duc dans la capitale de la Lombardie.
Quelles raisons déterminent Gonzague à rappeler Rubens? On ne sait. La vérité probable, c'est que le duc connaît, à ce moment, d'autres soucis que les soucis d'art, très préoccupé qu'il est de garantir ses États contre les tentatives hostiles. C'est surtout de l'Espagne, gouvernée par Philippe III et le duc de Lerme, qu'il redoute les attaques. Aussi veut-il, pour s'attirer les bonnes grâces du roi et de son ministre, leur envoyer une collection de cadeaux préparée de longue main. Il connaît les goûts de chacun et s'attache à les contenter. Le roi recevra des chevaux, un carrosse, des arquebuses et un vase de parfums; le ministre, qui aime les œuvres d'art, une série de toiles, dont une partie a été copiée par
Pietro Facchetti sous la surveillance de Lelio Arrigoni, deux vases d'or et un vase d'argent. D'autres personnages de moindre importance, la sœur du ministre, le secrétaire chargé des affaires d'Italie, n'avaient pas été non plus oubliés.
Comme Gonzague est désireux de connaître l'effet que produiront ses envois, il veut les faire présenter par un mandataire officieux, assez qualifié pour être admis à la cour, assez intelligent pour se rendre compte des impressions produites, un personnage, en un mot, qui jouera le rôle d'un ambassadeur, mais dont il pourra, à la rigueur, désavouer les paroles et les actes.
C'est Rubens qu'il choisit pour ce rôle.