V. MISSION EN ESPAGNE
Cette étrange mission, dont la première partie consistait à remplir un rôle d'entrepreneur de transports, et dont la seconde, non exempte de difficultés, voire de périls, exigeait un certain talent de diplomatie, fut accompagnée d'une lettre de Gonzague à son résident d'Espagne, Annibal Iberti, le S mars 1603, pour l'aviser du départ des objets et peintures et pour le renseigner sur l'envoyé spécial. Il le définit un adroit portraitiste et invite Iberti à avoir recours à son talent pour l'employer à des portraits de « dames de qualité ».
A la même date, Rubens se met en route, prend d'abord une fausse direction, est forcé de réclamer un supplément
aux fonds qu'on lui a mesurés trop chichement, met dix jours pour arriver à Livourne, après avoir laissé en panne le carrosse, qu'il fallut faire traîner dans les montagnes par des bœufs, arrive enhn chez les négociants qui doivent l'embarquer. De là il doit écrire au secrétaire Chieppio pour lui faire part de l'étonnement provoqué par le choix de son itinéraire : « Ils nous assurèrent que nous aurions dû nous embarquer à Gênes et ne pas prendre témérairement le chemin de Livourne sans avoir reçu l'avis qu'une galère en partance se trouverait dans ce dernier port ; tous affirmèrent que je pourrais y attendre inutilement un vaisseau pendant trois ou quatre mois. » 11 revient sur la question des frais de route, se plaint qu'on ait si mal prévu les dépenses d'un pareil convoi. Parlant du duc, il dit : « S'il n'a pas en moi pleine confiance, il m'a donné beaucoup trop d'argent; s'il me croit un honnête homme, il m'en a donné beaucoup trop peu. Car si je venais à en manquer, quel tort cela ne ferait-il point à sa réputation ? »
Heureusement, Rubens put se mettre d'accord avec le capitaine d'un navire hambourgeois en partance pour l'Espagne. Vers la fin d'avril, le convoi est débarqué h Alicante. Mais l'envoyé de Gonzague va être victime de nouvelles tribulations. La cour a quitté Madrid, il faut traverser une partie de la péninsule pour la rejoindre à Valladolid. A peine en route, le mauvais temps assaille la caravane, une pluie qui dure tout le trajet : vingt jours. A Valladolid, nouvelle déception. Philippe III a quitté
cetto résidence pour une autre, le château d Aranjuez. De là, il ira à Burgos. Rubens renonce à la poursuite, il attend à Valladolid le retour du souverain, qui doit avoir lieu en juillet. D'ailleurs, il aura de quoi s'occuper. Les colis déballés, les peintures apparaissent fortement détériorées par la pluie et les chocs. Rubens met Annibal Iberti au courant de la mésaventure, et celui-ci, tout d'abord, se montre inerte et hostile. Il sait très bien que Rubens doit présenter les cadeaux avec lui, et il feint de n'avoir pas d'instructions. Il veut forcer Tartiste à s'adjoindre des artistes espagnols pour remettre les peintures en bon état. Le Flamand s'y refuse et écrit à Chieppio, à la date du 20 mai, une longue lettre pour expliquer son refus : « Je me sens plus enclin à satisfaire son désir qu'à l'approuver, considérant le peu de temps que nous avons devant nous, l'incroyable insuffisance et négligence de ces peintres, et, ce qui importe fort, leur manière absolument différente de la mienne... L'affaire, d'ailleurs, ne sera point tenue secrète : ces mêmes peintres l'iront divulguer partout, et, sans tenir compte de mes idées, de mon travail, s'attribueront l'œuvre entière... Peu m'importent leurs prétentions, et je leur ferais volontiers cadeau de la renommée, mais, la besogne étant exécutée ici, tout le mystère se dévoilera, la fraîcheur même du coloris suffirapour le trahir... et puis, si Ton ne fait aucune distinction entre les auteurs, je me trouverai défloré très mal à propos pour un ouvrage de mince valeur et indigne de mon nom, qui n'est pas inconnu céans. »
On se mit d'accord enfin pour confier à Rubens le soin de restaurer les copies de Pietro Facchetti : on remplacerait celles qui n'étaient pas réparables par « une demi-douzaine de choses bocagères », que brosserait « l'individu » qui escortait l'envoi, et l'on avouerait au duc de Lerme le malheur en même temps qu'on lui montrerait la façon dont on l'a réparé.
Iberti veut bien reconnaître que cette besogne de réparation a été bien menée, que le peintre des Pays-Bas a fait aux morceaux endommagés « d'excellentes retouches » et que les toiles exécutées entièrement de sa main, un Heraclite et un Démocrite, sont (( très bonnes ». Mais, au moment de la remise des cadeaux à Philippe III, il néglige de présenter l'artiste au roi, ainsi qu'il en a reçu l'ordre. Rubens se plaint à Chieppio de ce manque d'égards, en une lettre où il montre, demi-plaisamment, qu'il n'est pas dupe : « Iberti, dit-il, aura changé d'intention pour un motif plausible, à moins toutefois que, dans l'excitation du moment, il n'ait oublié ce qui venait d'être convenu. »
Le duc de Lerme, à qui les tableaux furent offerts le lendemain, s'extasia pendant une heure sur les toiles, qu'il fit mettre en place par Rubens, qu'il montra les jours suivants^ à toute la cour et que chacun admira comme des œuvres originales. Iberti rend compte de ces divers incidents à son souverain, avoue que l'on s'est émerveillé de (( ces choses singulières et exquises mêlées à de moindres ouvrages ». « On peut bien les nommer telles,
Cliché Diétricl>.