I. Strophes pour le mariage d'Anne d'Autriche
pas seulement notre vue par la beauté de leurs formes, ils suggèrent par des images des idées qui, sans eux, ne seraient pas traduites. Pour rendre la joie exubérante, l'air de fête, l'enthousiasme tapageur d'une ville qui acclame une reine, y a-t-il rien de plus expressif que des ondines battant allègrement les vagues, tordant leurs corps élastiques, des tritons qui soufflent de toutes leurs forces dans les conques marines, ruisselants et joufflus ? Il faut voir ce que cette idée banale à l'esprit, le bonheur de la Régence, peut faire naître de belles formes, fleurir de chairs lumineuses et nacrées, ruisseler de vie divine et humaine. Dans leur atmosphère olympienne, les dieux de Rubens, actifs, généreux, donnent du règne de Marie de Médicis l'expression la plus majestueuse, la plus hyperbolique aussi et la plus fausse. Sans doute, mais, en de telles circonstances, le panégyrique est obligatoire et la sincérité facultative. Rubens développe son thème, dépasse son sujet sans être dupe. Dans le joli et frais tableau oij Marie de Médicis tient une balance au milieu des Amours et des nymphes, en un coin, là où se met la signature, un satyre au visage allumé nous tire la langue et, d'un rire cynique, semble nous avertir qu'il ne faut point prendre au sérieux tout ce bel apparat. La réalité historique n'a pas été sacrifiée et la reine est bien le personnage central, celui autour duquel tout gravite. Avec deux dessins tracés à Paris d'après nature, l'un de profil, l'autre presque de face,
documents sincères, qui montrent des traits fins dans un visage empâté, Rubens a pu obtenir une ressemblance qui était de rigueur et qu'il fit telle que Marie de Médicis dut pourtant éprouver de la satisfaction à se reconnaître. Reine, pleine de fierté dans les cérémonies de son mariage ou de son couronnement, elle est charmante dans son deuil de veuve qui fait plus éclatant son teint de blonde. Mais c'est comme mère qu'elle touche le plus, et l'on n'oublie pas son attitude détendue, son visage las et heureux après la naissance de Louis XIII. Partout elle apparaît souriante, et sa tranquillité un peu lourde contraste avec l'agitation des hommes et des dieux empressés à la servir. Henri IV est toujours excellent. Sa mimique de Gascon, sa physionomie spirituelle, sa barbe grise en avant, ses moustaches en brosse sous le nez crochu ont amusé le pinceau de Rubens. Vif de gestes, il trouve charmant le portrait de Marie ; nullement emprunté dans le rôle de Jupiter, il enjambe sans façon l'aigle olympien, et, pour finir, escalade allègrement le ciel, gaillard Jusque dans l'apothéose.
Rubens a campé en de belles poses les courtisans-cavaliers, d'allure élégante et pourtant brutale, qui allient la grâce de la cour au pittoresque des camps. Les chevelures roulent en boucles gracieuses sur les fraises de dentelle, mais les moustaches se hérissent terriblement, et de menaçantes rapières soulèvent les riches étoffes du manteau. Les dames, le visage encadré de la fine collerette, s'avancent, lentes
et altières, et les longues robes, les jupes de satin blanc, les amples manteaux de fourrure suivent leurs pas, prolongent le rythme de leur allure tranquille.
Et comme si ce n'était pas assez des hommes, des héros et des déesses pour peupler l'histoire de Marie de Médicis, Rubens y a fait entrer tous ces animaux, chevaux et chiens, serpents et poissons, lions et monstres allégoriques, qu'on avait appris à peindre dans l'atelier du Wapper, d'où il sortait tant de chasses. Le tout dans les décors habituels, portiques ouverts sur le ciel, architectures d'églises ou de palais, tentures soulevées, tapis orientaux, prairies ou forteresses, car l'imagination réaliste du peintre place toujours la scène dans un paysage et ne nous transporte dans les nuages que si nous sommes sur l'Olympe. Çà et là, dans une place vide, des accessoires significatifs, cornes d'abondance, fleurs, fruits, boucliers, cuirasses, morions, arquebuses, si bien que cette galerie semble contenir dans son entier l'univers de Rubens.
Pour la lumière, pour la couleur, il semble qu'il y ait ici encore un résumé des effets qui lui sont les plus chers. Sauf deux ou trois toiles où la tonalité sombre était obligatoire, l'ensemble des peintures est baigné de clarté. Les noirs ne sont pas des absences de jour, parties inertes pour l'œil, ombres rassemblées sur les bords pour faire valoir le rayon qu'elles entourent, ce sont de belles taches actives, des aciers et des soies, qui font jouer leurs reflets. Dans cette
lumière égale, Rubens donne toute leur intensité aux couleurs simples, et surtout aux jaunes et aux rouges. A son habitude, il emploie avec plus de mesure le vert et le violet. Pour le bleu, bien qu'il ne l'aime guère, il doit en user souvent, c'est la couleur de France. Le Couronnement de la Reine le lui impose, et chaque fois qu'apparaît l'élégante Minerve qui symbolise la France, équivoque personnage qui a la grâce d'une femme et l'allure désinvolte d'un vigoureux éphèbe, elle traîne à sa suite un manteau bleu parsemé de lis d'or. Ce bleu, Rubens le réchauffe, l'assombrit autant qu'il peut pour lui donner de la consistance. C'est la seule couleur qu'il emploie rarement à l'état clair et qui contrarie parfois sa peinture solide. Le rouge, au contraire, lui plaît ; il aime cette couleur qui, même pure et franche, n'est pas inconsistante; il l'applique violente, sans autre repos qu'une ou deux ombres noires dans les gros plis, sans l'atténuer par le clair obscur, sans la nuancer de reflets, et ainsi dans chaque tableau, un manteau, une draperie, fait éclater parmi les autres teintes un vermillon intense. Au contraire, ses jaunes, si beaux, sont toujours chatoyants, soyeux, violets dans les ombres, zébrés seulement d'une clarté dorée sur leurs plis lumineux. Le retour de ces dominantes sur toutes les toiles donne l'unité à ce décor vaste et multiple. Et il n'y a nulle monotonie dans ce rappel d'une même parenté, d'une palette commune. Tous ces personnages, aux attitudes variées,
gS LES MAITRES DE L'ART
s'agitent dans un même espace, parfois sur un fond de couleurs sombres qui illumine les chairs, mais plus souvent parmi des teintes légères qui font circuler l'air autour d'eux. Des couleurs fortes, franches, sur des gris ténus, opposent ainsi la solidité des choses matérielles à l'atmosphère limpide. C'est de ce fond que Rubens usera de plus en plus ; la trame sur laquelle il fait le mieux briller la fraîcheur de ses carnations, c'est un gris nuancé depuis le satin ardoise jusqu'aux blancs argentés et où viennent s'éteindre des reflets roses ou bleutés ; ces modulations atténuées entourent de silence les notes éclatantes ou tendres des draperies et des chairs. Mais quand Rubens nous fait entrer dans le monde des dieux, l'atmosphère dorée est celle d'un crépuscule incandescent, et dans ce ciel d'apothéose, où règne la félicité olympienne, les corps rayonnent, glorieux; le sang est moins rouge, la chair moins chaude, la matière moins lourde ; la vie, pénétrée de lumière, s'épanouit dans la clarté.
Sans doute, il n'y a pas dans la galerie de Médicis cette intimité, cette profondeur, ce ton de confidence qu'une âme d'artiste sait mettre dans les plus émouvants chefs-d'œuvre. C'est là une peinture d'apparat. Il ne faut pas y chercher autre chose, et alors regarder : des reines majestueuses, des dames hautaines et des cavaliers élégants, des soies chatoyantes, des draperies et des armures ; une grande fête de cour et les pompeuses cérémonies du culte catho-
lique ; des nymphes fraîches et riantes, de blanches et souples néréides, et des tritons bondissants, l'oisiveté sereine et bienheureuse de l'Olympe ; une humanité héroïque entre ciel et terre, où les hommes et les dieux se mêlent, égaux par la vie et par la beauté, et, sous cette splendeur, un monde à peine entrevu de monstres obscurs et hideux, la révolte de la laideur qu'on écrase ; tel est ce décor digne des galas royaux que le peintre a su tirer de la vie de la reine, et si l'on est parfois refroidi par le mensonge de toutes ces félicités, il est difficile de ne pas goûter la noblesse du spectacle.
L'Assomption, les Mages d'Anvers, la galerie de Médicis du Louvre, marquent la fin d'une période glorieuse et comme une étape dans cette ascension d'un génie. C'est ainsi que l'artiste peindra maintenant ; son art est arrivé à une telle dextérité, son imagination s'est à ce point familiarisée avec les grands spectacles, que toutes les scènes de l'histoire ont le faste d'un rêve de Rubens, expriment avant tout l'enthousiasme triomphal de son âme. Mais, à ce moment, un malheur brutal, imprévu, chasse le peintre de son atelier, interrompt son travail pour quatre ans.