I. Gerbier à sir Cottington, 17 février i63o
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grâce à son peintre favori, « s'étant, dit le prince, en tout honorablement et utilement acquitté de son devoir, à notre entière satisfaction et avec particulier témoignage de son zèle, dextérité et souffisance ». Rubens est maintenant au comble u de la faveur de la Sérénissime Infante et des plus grands ministres du roi ». Mais il ne veut plus quitter son foyer. Avant de rentrer définitivement dans la vie privée, il s'occupera pourtant encore de deux missions diplomatiques.
Lorsque Marie de Médicis, en fuite après la Journée des Dupes, se réfugie dans les Pays-Bas espagnols, c'est Rubens qui naturellement la reçoit. Il prend son parti dans la querelle, demande à la cour d'Espagne un secours pour la reine fugitive et son second fils le duc d'Orléans. Mais Olivarès ne veut pas s'engager, et la reine n'obtient rien d'autre dans les Pays-Bas que le bon accueil de Rubens. Cette rupture définitive de la reine mère avec la cour de France eut un fâcheux résultat : elle supprima pour Rubens toute chance de continuer la galerie d'Henri IV.
En i632, les Provinces-Unies recommencent une active campagne contre les Pays-Bas espagnols. L'archiduchesse songe immédiatement à renouveler la trêve, et c'est encore à Rubens qu'elle s'adresse pour conférer avec le prince d'Orange. Mais cette dernière négociation n'apporte au peintre-ambassadeur que déceptions et ennuis. Le résultat pratique est nul et
Rubens doit subir l'arrogance d'un noble ambassadeur, le duc d'Arschot. Cette fois, c'est bien fini, Rubens, qui a cinquante-cinq ans, ne prendra plus un instant à la vie de famille ni à son activité artistique.
Le chevalier Rubens, ami intime des archiducs, fêté par les rois d'Europe et leurs ministres, sent un désir chaque jour plus vif de travail et de repos moral. « Je profitai, dit-il, de l'occasion d'un petit voyage secret à Bruxelles, pour me jeter aux pieds de Son Altesse, la priant seulement, pour prix de toutes mes peines, de me décharger à l'avenir de pareilles missions et de permettre que je ne la serve plus que dans ma demeure. Mais j'ai eu plus de difficulté à obtenir cette grâce que je n'en avais jamais eue pour l'emploi de n'importe quelle faveur, et encore ne fût-ce que sous la réserve de certaines menées ou pratiques secrètes que je pourrais poursuivre avec un moindre dérangement pour moi-même* ». Aujourd'hui qu'il est de nouveau installé et heureux dans sa bonne ville d'Anvers et qu'il sent en lui la chaleur et la verve d'une seconde jeunesse, il défend son travail contre ce qui a pu le divertir un moment.
Et de nouveau les événements de sa vie sont ses tableaux.
Il en va de même pour tous les grands artistes qui ont produit longtemps et que leur facilité d'exé- I. A Peiresc, 18 décembre i636.
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cution et les habitudes de métier n'ont pas perdus. Lorsque nous les pratiquons beaucoup, notre goût suit l'évolution de leur génie, et nous trouvons plus rares, plus profondes, plus émouvantes, les dernières œuvres de leur vie, celles qui auraient tout d'abord semblé le plus inaccessibles à notre intelligence, un peu isolées par leur singularité. C'est le temps où l'artiste, conscient de ses moyens, va droit à ce qu'il veut, sans aucune concession aux modes, aux goûts qu'il contredit ou qu'il peut heurter. Ainsi pour Titien, pour Rembrandt, pour Beethoven, pour Victor Hugo. De même aussi pour Rubens vieilli, dont l'art toujours plus fougueux, toujours plus tendre, toujours plus raffiné, nous fait voir de plus près les trésors de son radieux génie.
En ces dix dernières années, il est assez remarquable que, dans l'intervalle des grandes peintures de commande, on trouve beaucoup plus d'œuvres jaillies d'une source personnelle, le portrait d'une figure chère, un paysage familier, de brillantes visions, quantité d'œuvres d'importance matérielle secondaire, mais expressions fidèles, directes, des fantaisies, des émotions d'un moment, confidences d'une âme. La sensibilité de Rubens, plus que jamais, s'impose à ses œuvres. Auparavant, il accommodait ses effets à l'idée qu'il fallait traduire, et son métier attentif s'adaptait à la variété des motifs. Peu à peu, une corde domine en lui, celle que font vibrer sa tendresse, son abandon reconnaissant aux
forces qui, Jusqu'alors, lui ont donné la vie heureuse et pleine. Désormais, quel que soit le sujet qu'il développe, il y aura de la Joie, une fête de l'œil en harmonie avec l'allégresse de son âme. Maintenant que la main est plus que Jamais d'une habileté, le regard d'une sûreté telles que le travail se fait sans effort, dès que l'idée naît, la sensibilité s'émeut, et les œuvres s'épanouissent toutes frémissantes de vie. En critique littéraire on dirait que Rubens, après avoir été plus oratoire ou plus narratif, est devenu plus lyrique; après avoir voulu surtout étonner ou charmer par le faste de son imagination, maintenant, sans songer aux émotions qu'il éveille, il laisse rayonner la lumière de son génie intérieur dans toute son intime pureté.
La première conséquence est d'affaiblir progressivement le souci de la composition ; J'entends par là un équilibre fait de l'habile agencement des figures. Il y a loin de la Descente de Croix, ou même des Assomptions, à la Montée an Calvaire de Bruxelles. Ici, le travail est plus spontané. Il a été moins prévu avant d'être exécuté, ou plutôt l'œuvre s'est comme réalisée en même temps qu'elle était pensée. Rubens se lance avec une témérité toujours heureuse, sachant bien qu'il ne sera pas arrêté par le manque de souffle et qu'il trouvera sur le champ le motif nécessaire. Chaque épisode de la grande toile conserve l'élan de l'inspiration. Deux ou trois figures suffisent parfois à remplir de vastes
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espaces de leurs grands gestes (le Christ foudroyant le Monde, à Bruxelles, la Moi^t de Madeleine, à Lille.) Dans les dernières compositions, plus de groupements qui se balancent, plus d'architectures symétriques, peu de lignes géométriques ; au contraire, le paysage avec ses caprices imprévus et son désordre, le ciel couvert de nuées, traversé par le vol des archanges. « Il y a des lignes qui sont des monstres, dit Delacroix ; la droite, la serpentine régulière, surtout deux parallèles ». Peu à peu, la main de Rubens semble avoir perdu de son calme, tour à tour emportée par les tumultueuses visions, tour à tour attentive et caressante, pour obéir aux tendresses du cœur. Les audaces deviennent prodigieuses. C'est ainsi que Delacroix rêvait de peindre, ainsi qu'il eût peint, s'il y avait moins d'incertitude dans son exécution, moins de contorsion dans ses violences, s'il s'était de longues années appliqué à une consciencieuse étude de la réalité, avant de s'abandonner à son fougueux lyrisme.
Les esquisses montrent avec quelle aisance croissante Rubens imagine un corps en action. L'exécution rapide et de premier jet prouve combien l'image est née précise, prête à la réalisation. On ne surprend pas un moment où il y aurait eu hésitation ou effort. Quelques coups de brosse, la chair brille, les gestes se dessinent. Tout aussitôt, le fond vivement frotté oppose aux figures un gris savamment dosé, suivant le degré de chaleur et de clarté à leur
donner. La composition pourra s'enrichir, se corser, prendre plus d'équilibre et d'accent, les effets de lumière ne changeront plus, ni les colorations générales. L'idée ne se traduit jamais par un dessin de contour, une silhouette au trait, La ligne est trop irréelle pour cet art concret. Dans les dessins proprement dits, le coup de crayon est gras, la sanguine ajoute ses reflets. Rubens a rendu immédiatement les différences de clarté qui font rentrer ou sortir le relief. Mais au dessin, qui découpe des figures planes, il préfère la touche du pinceau, qui modèle avec de la lumière. Ses figures se dégagent immédiatement de l'indécision, surgissent brusquement à la pleine réalité, avec leur valeur. « Sa principale qualité, s'il est possible qu'il en faille préférer quelqu'une, c'est la prodigieuse saillie, c'est-à-dire la prodigieuse vie : sans ce don, point de grand artiste... Titien et Véronèse sont plats à côté de lui '.»
Sans doute, ces figures n'ont pas naturellement, dans toutes leurs parties, l'élégance précise, la grâce preste, la nervosité alerte. Voyez les mains peintes par Rubens ; presque toujours, elles sont rondes, molles, un peu banales. Mais regardez un corps entier, un torse; il est unique, plein, ferme, et pourtant articulé et souple. Quel autre dessin de peintre a comme le sien rendu l'ondoiement d'une taille cambrée, la grasse saillie d'une hanche, l'attache d'un bras à une épaule mouvante? Les formes qu'il aime ont les