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I. Delacroix, Jowrna/, 6 mars

RUBENS ii3

La saveur de Corrège est pour beaucoup dans un moelleux estompage des contours, qui adoucit le passage des lumières aux ombres et enlève toute dureté à leurs oppositions. Le coloris de Giorgione ou de Titien doit son charme invincible à l'équilibre du clair et du foncé, à l'harmonie savante qui relie les teintes par une qualité commune. L'enduit est fort et gras, les couleurs d'une même gamme, très vibrante et très chaude, d'une puissance égale et contenue. La peinture de Rubens est plus libre, plus dégagée, plus épanouie, rarement unifiée par des dessous solides. Ceux-ci s'obtiennent à peu de frais par un frottis rapide, gris ou bitumineux, sur lesquels les taches voltigent, capricieuses, gaies, sans toujours se fondre. Cette couleur amuse et rafraîchit la vue. Après une longue contemplation d'un Rubens, Titien pour un moment semble trop solide, un peu lourd, Véronèse plat, sans atmosphère.

Tout l'art chez Rubens se réduit maintenant à un jeu de nuances dans une atmosphère diaphane ; plus d'ombres ou à peine. Elles sont volatilisées, épurées, translucides. Dans ces vapeurs légères, les chairs lumineuses et les étoffes s'irradient en joyeux reflets ; les peaux blondes baignent dans la tiédeur de l'air, et malgré leur fraîcheur, ce n'est point le poli glacé de la porcelaine émaillée. La fine couleur conserve sa tendresse, sa résonance et son moelleux. La nacre d'une gorge ou d'une hanche rayonne doucement sous le léger halo qui la réchauffe. A mesure que Rubens

use davantage des demi-teintes et des nuances rompues, l'éclat des couleurs franches est moins nécessaire et moins fréquent. Avec un jeu plus court, il obtient des richesses plus rares. Les rouges triomphants, les jaunes somptueux s'atténuent, viennent mxourir en de savoureuses modulations de gris et de roses ; dans cette clarté toutes les variétés du noir peuvent jouer fortement sans être absorbées par les ombres. Les moyens sont d'une simplicité qui étonnait Fromentin. Rien ici de la cuisine compliquée, des subtilités d'un Delacroix. C'est un régal sain et robuste que nous offre Rubens, et son grand raffinement est de ne pas fatiguer ses couleurs pour conserver, comme dit de Piles, (( leur virginité à ces teintes qu'il employait d'une main libre, sans trop les agiter par le mélange, de peur que venant à se corrompre, elles ne perdent trop de leur éclat et de la vérité qu'elles font paraître dès le premier jour de l'ouvrage ».

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