CHAPITRE II
I. Hélène Fourment. — II. Rubens paysagiste. — III. Tableaux religieux : Martyres et « Saintes Conversations ». — IV. Mort de Rubens.
^NE lettre de Rubens à son ami Peiresc, écrite quatre ans après son mariage avec Hélène Fourment, nous en explique les raisons.
« Je me suis déterminé à me remarier, ne me jugeant pas encore assez vieux pour me résoudre à l'abstinence du célibat et comme, après s'être d'abord voué à la mortification, il est doux de jouir des voluptés permises, j'ai pris une femme jeune, née d'une famille honnête, bourgeoise, quoique tous voulussent me persuader de me fixer à la cour. Mais je craignais, en y demeurant, ce mal de l'orgueil qui^ d'habitude, et surtout chez les femmes, accompagne la noblesse. Aussi ai-je préféré une personne qui ne rougirait pas de me voir prendre mes pinceaux et, à dire vrai d'ailleurs, il m'eût paru dur de troquer le précieux trésor de ma liberté contre les embrassements d'une vieille femme' ». Loin d'être une vieille I. A Peiresc, i8 décembre 1634.
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femme, Hélène Fourment était presque une enfant : elle avait seize ans, Rubens cinquante-trois. Il la connaissait depuis longtemps et l'avait vue grandir ; il Tavait représentée dans une Éducation de la Vierge (musée d'Anvers), où elle apparaît mignonne et gracieuse, vêtue d'une jolie robe grise, aux cassures satinées, que portent des flancs déjà robustes. Un Fourment, frère d'Hélène, avait épousé une sœur d'Isabelle Brant, et les deux familles assistèrent au mariage, le 6 décembre i63o, à Saint-Jacques, avec dispense des bans, à cause de l'Avent, dont Rubens, impatient, ne voulut pas attendre la fin [ciim dispensatione proclamationis et tempoj^is claiisi).
De la jeune femme, de son caractère, de son intelligence, de ses goûts, nous ne savons guère, mais de son corps, de sa beauté blonde et chaude, nous n'ignorons rien. Jamais femme ne fut plus passion-
' nément célébrée que la jolie Hélène Fourment par l'art de son mari. Au seuil de la vieillesse, alors que
! bien des rides avaient ravagé son front dégarni et que plus d'un poil blanc brillait dans sa barbe, une ten-
! dresse monta au cœur de Rubens, qui fit son œil plus passionné, son regard gourmand de chair jeune, mit dans ce mâle et robuste génie une dévotion fervente, une adoration sensuelle, tandis qu'Hélène,
1 gentille, reconnaissante et amusée, s'épanouissait
\ doucement sous la chaude caresse de cet amour.
Rubens put croire qu'il recommençait sa vie. Jamais
il n'avait été aussi jeune. Et ce fut à partir de Té
jour un tel bonheur dans la vie de Rubens, qu'il ne "put se tenir de le raconter. A tout instant le visage Tlant de la jeune femme apparaît sur le panneau, et bientôt une figure ne se précise plus sous son pinceau sans qu'une ressemblance évidente ou lointaine rappelle la jolie Hélène : témoignage involontaire ou conscient d'une admiration ardente. Ses portraits suffisent à nous faire pénétrer dans l'intimité amoureuse des nouveaux mariés.
Et d'abord, les voici quelques mois à peine après leur mariage, par une claire journée, se promenant dans leur jardin (Pinacothèque de Munich). Rubens est tout heureux de faire les honneurs de son beau logis. Avec un geste affectueux, il incline sa tête heureuse et fine ;'une main posée sur le bras d'Hélène, il indique un petit pavillon italien sous lequel une table est dressée. Hélène, coiffée d'un chapeau à larges bords, la jupe courte, semblable à quelque coquette jardinière, s'attarde à nous sourire de son visage émerveillé et ingénu. De cette journée printanière se dégage une impression de bonheur et de paix. Les arbres sont en fleurs; le jardin, piqué de fleurettes, scintille sous la lumière ; des dindons, des paons, picorent le grain que jette une vieille femme ; un chien gambade dans l'allée. Hommes, animaux et plantes, tout est en fête, tout rit dans la tiédeur de cette journée de soleil et d'amour. Et maintenant, voici Hélène assise sur un fauteuil, sous un portique où le vent fait voler de somptueuses draperies autour
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des colonnes (Pinacothèque de Munich), Hélène, luxueusement parée à la française, d'une robe noire ouverte sur une jupe de satin blanc broché d'or. Ses cheveux coupés en frange sur le front, bouffant sur la nuque en boucles courtes, encadrent un visage ravissant de jeunesse et de clarté. De grands yeux, largement ouverts, étonnés, égayés, un nez légèrement retroussé, aux narines bien ouvertes, une petite bouche rouge toujours prête à sourire, à l'arc bien dessiné, à la pulpe ronde et ferme ; sous cette figure grasse, un menton fin, des fossettes dans les joues pleines, cette belle santé animée, allégée, aiguisée de malice et de gaîté. Et la voici encore en costume de sortie, sur la porte de sa maison (collection de M. le baron Alph. de Rothschild) ; elle va se promener, car un carrosse, attelé de deux chevaux, arrive à toute vitesse. Cette fois, elle est vêtue à l'espagnole, robe noire et rubans violets, avec un toquet de velours sur la tête ; un grand voile de crêpe flotte derrière elle. Maintenant elle affectionnera de plus en plus cette parure sombre, qui rend plus éclatant le rayonnement de ses chairs blondes, et il faut voir comme son teint paraît plus blanc, son sang plus vif et plus rouge dans ce costume sévère de duègne ou de veuve.
Mais ce n'est pas là toute la beauté d'Hélène ; elle possède des charmes plus secrets, et Rubens en est trop amoureux pour résister à la tentation de les célébrer. Un jour, il l'a surprise allant au bain, et, toute souriante, elle s'est prêtée au caprice de son
mari, qui voulait la peindre ainsi [la Petite pelisse, à Vienne). Elle serait entièrement nue si elle ne retenait d'un joli geste un manteau de fourrure négligemment jeté sur son épaule. Le petit corps est plantureux et chaque mouvement du torse arrondit des plis de chair ; les jambes sont d'un modelé un peu mou, avec des genoux un peu lourds, des rotules trop accentuées. Pourtant, comme elle est gracieuse, cette nudité grasse et tendre, toute fleurie de fossettes! Comme il était amoureux, l'œil qui a suivi la ligne de ces bras charnus que terminent de petites mains souples, le dessin de ces doigts grassouillets qui s'affinent en griffes roses ! Peinture d'amant, poème d'amour, d'une franchise sans subtilité, où Rubens, avec un peu de chair fine et tiède, enveloppée d'un manteau noir, n'a rien caché de sa sensualité, parce qu'il l'ennoblissait de toute la beauté de son art. Et ce n'est pas la dernière fois qu'Hélène apparaîtra ainsi dans les peintures de son mari. A partir de ce jour, les héroïnes mythologiques auront presque toutes les charmes replets de la petite Anversoise. Jusqu'alors, aucune des nudités de Rubens n'avait eu la précision indiscrète des portraits d'Hélène ; ailleurs le dessin est toujours un peu généralisé, dépersonnalisé ; ici, c'est la révélation sans réserve d'un corps bien caractérisé et immédiatement reconnaissable.
Et Hélène est ainsi engagée dans toutes les \ aventures que la Bible et la mythologie prêtent aux femmes trop belles. Elle est de celles qui ne sauraient
se montrer sans éveiller le désir, et elle se montre sans scrupule. La voici en Bethsabée sortant du bain (musée de Dresde). Tandis qu'elle s'abandonne complaisamment aux soins de sa chambrière, elle néglige de cacher ses jambes et ne songe pas qu'il y a là de quoi perdre un David avec toute sa sagesse. A voir ce visage si jeune et insouciant, on ne saurait douter que les malheurs d'Urie vont commencer. Seul un petit chien semble prendre quelque inquiétude de ce que risque l'honneur de son maître, et il aboie contre le négrillon messager d'amour. Puis la voici en Suzanne (Munich), qui, encore une fois, se laisse surprendre au bain, au risque de tenter la vertu des passants. Déjà, deux libidineux vieillards s'élancent par dessus la balustrade, et, pour sauver sa pudeur, elle ne peut que tourner le dos et montrer une nudité des plus charnues. Et toujours, pour la protéger, le petit chien et ses vertueux aboiements. Mais un jour, Hélène risque une aventure bien plus abominable. Un rustaud s'est jeté sur elle, l'a saisie brutalement, et d'un croc-en-jambe va la renverser (Munich). Cette fois, il est douteux qu'elle en réchappe ; l'idylle n'a rien de mythologique. Hélène n'est pas une nymphe, le galant n'est point un chèvrepied, et nous serions tentés de plaindre son infortune, si les yeux malicieux et le demi-sourire de la victime n'étaient pas faits pour nous rassurer. Ses malheurs sont quelquefois plus nobles. Il y a des jours où Hélène joue la grande tragédie; elle tient le
es
rôle de Didon (collection Beistegui). Enée vient de la quitter. Désespérée, vêtue d'un diadème, les yeux au ciel, elle s'est jetée sur un lit où un buste de l'infidèle assiste indifférent à tout ce drame dont il est cause, et elle menace son sein blanc de la pointe d'un glaive; pourvu qu'elle ne prenne pas son rôle trop au sérieux! Et maintenant, Andromède éplorée, la voici attachée à un roc noir (Berlin). Étrange monstre, qui a pu se tenir devant cette chair appétissante et qui, pourtant, ignorait qu'une aussi jolie personne n'était pas faite pour être malheureuse. Quel gracieux désespoir ! Gomme les sanglots secouent joliment cette tendre poitrine ! Comme ces bras grassouillets, relevés par dessus la tête, dégagent bien la taille et les hanches ! Délicieuse attitude qu'Hélène aura bien raison de reprendre lorsqu'elle voudra obtenir la pomme du berger Paris (National Gallery).
Rubens ne peignait pas ces tableaux pour l'intimité, en égoïste. Une tradition, il est vrai, rapportée par Michel, veut que M"*^ Rubens ait eu scrupule à montrer et à vendre certaines peintures après la mort de son mari, et, par une clause expresse de son testament, le peintre réservait à sa femme la possession de la Petite pelisse. Mais n'est-ce point parce que ce tableau est un portrait, sans nulle transposition historique? Il n'est pas la plus indiscrète des nudités peintes d'après Hélène ; beaucoup d'autres circulaient, sans que nul ignorât quel
modèle avait inspiré l'artiste. Depuis son retour de Madrid jusqu'à la fin de sa vie, il fut accablé de commandes par le roi d'Espagne Philippe IV ; le nouveau gouverneur des Pays-Bas, l'archiduc Ferdinand, était chargé de faire les envois, et voici ce qu'il écrivait en lôSg, en annonçant le départ d'un Jugement de Pâjns : « C'est sans doute, au dire de tous les peintres, la meilleure œuvre de Rubens. Je ne lui reproche qu'un défaut, mais à propos duquel je n'ai pu obtenir satisfaction, c'est l'excessive nudité des trois déesses. A quoi l'artiste a répondu que c'était là que se voyait le mérite de la peinture. La Vénus placée au milieu est le portrait fort ressemblant de la femme du peintre, la plus belle de toutes les dames d'Anvers ». Malgré l'austérité de l'archiduccardinal, ces figures païennes, ces provocantes nudités plaisaient au galant et dévot Philippe IV. Il aimait à voir sur les murs de ses palais, et jusque dans son alcôve, la mythologie d'Ovide réchauffée et vivifiée par l'art généreux de Rubens. Et partout Hélène s'ébat joyeusement dans les bois, autour des fontaines, et lorsque le satyre apparaît, tandis que, dans le feuillage sombre, c'est, devant le chasseur cornu, une envolée de nymphes effarées et blanches, le danger ne trouble pas sa sérénité ni l'audace ne révolte sa molle vertu.
Dans l'Offrande à Vénus (musée de Vienne), en même temps que des jeunes filles, au milieu de guirlandes à^amoretti^ viennent implorer la déesse
d'amour, quelques gaillardes sont déjà aux prises avec des bergers entreprenants ; au ricanement lippu du galant capripède qui la soulève dans ses bras, Hélène ne semble répondre que par les cascades de son rire argentin. Elle est toujours là, bien en vue, rieuse, le regard luisant, amusante et potelée, insouciante et nue comme un joli animal.
N'est-ce pas Hélène encore qui a inspiré ces exquises peintures, dites Jardins d'amow (musée du Prado, collection Edm. de Rothschild), où Rubens semble avoir mis toute la poésie d'une société élégante et sensuelle ? Par une chaude après-midi d'automne, de jeunes dames sont assises dans un parc, auprès d'une fontaine Renaissance. Avec du rose, du bleu tendre, du satin blanc, du velours noir, des reflets changeants, des plis soyeux, l'or d'une chevelure, la pâleur mate d'une gorge, le luisant d'un regard, la mollesse inclinée d'une nuque, la ligne nerveuse d'un jarret tendu, avec toutes les choses précieuses et fugitives qui amusent et charment l'œil dans une assemblée d'êtres heureux, Rubens crée un thème que Watteau développera dans ses Fêtes galantes. De tous côtés, des Amours arrivent en volant, portant des flambeaux, des arcs, des fleurs, des couronnes, tout ce qui désarme la cruauté des amantes ; ils pénètrent hardiment dans les groupes, travaillent avec ardeur au bonheur des amoureux ; en voici un qui s'est installé sur les genoux d'une grosse réjouie ; un autre approche doucement d'une rêveuse avec une
flèche traîtresse cachée derrière son dos ; un autre pousse une blonde indolente et ingénue dans les bras d'un cavalier. Les hommes sont charmants, avec leurs longues paupières et les boucles ondulées de leurs cheveux. Ces damerets sont aussi des vaillants. Aujourd'hui, ils font l'amour, appliqués à plaire, chuchotant à mi-voix leur tendresse. Ce «ont les mêmes qui, demain, iront se ruer dans la bataille, avides de meurtre. Mais les dames, surtout, sont exquises de grâce et de charme; dans la plupart, on retrouve un souvenir d'Hélène : Hélène enjouée, Hélène pâmée, Hélène indififérente, Hélène rêveuse, Hélène avec des yeux sans regard, tout entière attentive à la voluptueuse musique éveillée dans son âme sous la caresse d'amour qui frôle son oreille.
Cependant, cette femme si aimée donnait à Rubens de beaux enfants : Clara-Joanna, François, Isabelle- Hélène, Pierre -Paul, toute une tendre nichée d'Amours qui égayaient sa maison et ses peintures. Pour l'artiste, c'était une façon nouvelle de la chérir, de la peindre et de joindre à sa gentillesse un peu de gravité maternelle. C'est bien pourtant toujours la même. Voyez la jouer avec ses enfants (Louvre). Sous son grand chapeau à plume, le joli visage éveillé, les grands yeux rieurs sont presque sérieux de tendresse ; allongées, affinées, les mains ont la souplesse molle, le contact enveloppant des mains de mère. Hélène, cette fois, est drapée dans une robe de toile blanche à plis très larges, et la gorge ronde, chaude, grasse,
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ferait bien songer aux charmes potelés de son corps, si l'on pouvait ainsi manquer de respect à cette maman. Ses enfants sont délicieux : l'un avec ses gestes vifs, ses yeux trop ouverts, sa mine de furet, l'autre avec l'expression indécise ou inerte d'un visage mou, aux chairs trop jeunes et sans dessin. A peine frotté d'une couleur fluide, à peine touché par un pinceau alerte à rendre des figures familières, nuancé légèrement d'or fauve, de gris, de bleu, avec deux ou trois taches de noir, ce modeste panneau ne nous offre pas seulement une poétique et délicate image. Par tout ce qu'il contient de douceur affectueuse, dans sa tiédeur d'amour, dans son atmosphère paisible de Joie et de bonté, il montre que chez cet artiste fort, au sommet de la gloire, dont la vie n'a été qu'un triomphe presque sans lutte, rien comme la vue d'êtres chéris et heureux ne pénétrait son âme d'un bonheur profond, rien ne faisait rayonner son art d'un beau sourire émouvant et lumineux. Et lorsqu'il se met lui-même en scène, il faut voir avec quel attendrissement il contemple la jeune mère qui surveille les premiers pas de la petite Clara (collect. Alph. de Rothschild). Dans le grand tableau, d'une harmonie noire et verte, d'une couleur intense, et de métier pourtant léger, toute la lumière, toute la fraîcheur et toute la joie viennent du visage d'Hélène et de son enfant ; lui, il se tient à l'écart, sur son bonheur la vieillesse a jeté son ombre de tristesse. Auprès de cette jeunesse en fleur, ses traits, un peu
flétris et voilés de mélancolie, nous font connaître et partager la gravité de ses méditations ; ils nous rappellent que sa part d'existence se fait brève, et que la félicité, même continue, ne protège pas contre la souffrance ni la fatigue de vivre.
Il n'y a rien dans la vie de Rubens qui rappelle les désordres ou la domesticité dorée de plusieurs grands Italiens de la Renaissance. Son existence est celle d'un bourgeois indépendant, très riche, ennobli par son travail, et il n'entend pas que la gloire entrave son activité. L'unique divertissement dont il a aujourd'hui besoin, c'est, pendant la belle saison, le repos dans une villégiature. C'est là une tradition flamande notée par Guichardin : « Ces hommes ne sont guères ambicieux, au moins communément : de manière que quelques-uns d'entre eux ayant faict son proufit et gagné honnestement et pour sa suffisance, soit en l'administration du public ou au trafic de marchandises, ou autrement, il quitte ce travail et loiiablement se retire pour vivre en repos, employant la pluspart de ses moyens et facultez à faire bastir, à quoy ils sont tous fort adonnez, vivans des fruits de leurs terres ou de leurs rentes et revenuz »'. Déjà, en 1627, avant ses ambassades, Rubens avait acquis une petite propriété sur le ter-