I. Guichardin, trad. Belleforest, p
ritoire d'Eckeren. C'est au lendemain de la mort d'Isabelle, alors qu'il fuit la solitude et la tristesse de sa maison d'Anvers. Mais bientôt il quitte sa patrie pour plusieurs années et, lorsqu'il y revient, grandi par la gloire et rajeuni par un nouvel amour, cette villégiature lui paraît un cadre insuffisant à son bonheur.
Le 12 mai 1 635, pour gS. 000 florins (600.000 francs de nos jours), il achète un peu au sud de Malines, sur le territoire d'Ellewyt, à une demi-journée d'Anvers, la seigneurie de Steen. C'est un château de style Renaissance, construit au milieu du xvi^ siècle. Il est de briques rouges, avec les portes et les fenêtres encadrées de pierres blanches. Autrefois châteaufort, il fut entouré de fossés, défendu par une herse et un pont-levis; il a conservé son colombier féodal, une tour carrée, crénelée. Autour, une propriété assez vaste, avec des terres cultivées, fermes, bois, étangs. Rubens fait subir des transformations importantes à sa nouvelle demeure. Sans doute il aménage un atelier, car sa correspondance prouve que, pendant les mois passés à Steen, il ne cesse pas de travailler ; et même cette nature paisible, à laquelle il ne demande que la joie du repos, émeut bientôt son âme de peintre. Sans doute jamais sa vue n'a été bornée aux murs de son atelier, puisque c'est dans l'activité et les fêtes de la ville ou des cours qu'il a trouvé ce qui fait vivre ses héros et ses dieux. Maintenant, il trouve un charme qu'il n'avait pas eu le temps de
connaître dans la fuite infinie de la plaine sous un ciel humide, dans le feuille d'un arbre frissonnant sous la brise, dans l'ombre d'un buisson sur un chemin creux et, naturellement, sans effort, peutêtre aux heures où il se distrait de ses grandes compositions, Rubens devient paysagiste.
Ce n'est point la première fois qu'il peint ainsi la nature, et, dans ses chasses notamment, il a nécessairement dû placer ses figures dans un cadre campagnard. Mais, quand ses paysages ne sont pas de simples décors assez secondaires, le plus souvent ils sont dus à la main d'élèves ou d'amis, comme ce frais Eden du musée de La Haye, exécuté par Bréughel, dans lequel Rubens, de sa touche la plus délicate, a représenté Ada77î et Eve. D'ailleurs, il faut bien avouer que le métier de Rubens, constitué en vue de grandes peintures décoratives, convient moins au paysage. La couleur liquide, la touche large et coulante, risque de s'embarrasser, énervée et molle, quand il faut rendre le détail rocailleux, crevassé, herbu d'un sol, les angles nets d'une maison, l'alignement d'une palissade, le feuillage .agité d'un bouquet d'arbres. Il peint la verdure veloutée d'une prairie, les gris changeants des nuées avec la même largeur, la même vigueur grasse qu'il met dans les plis de ses draperies et de ses chairs. Il ne voit ni ne rend la nature à la façon des paysagistes hollandais qui fortement accentuent le contraste . entre ; l'air creux, lumineux, immatériel et la solidité du sol, en
L A M U N T FAÙ AU C A L V A 1 R K ( 1 E R MINE E N 1 6 3 7 ) Musée de Bruxelles.
réservant pour l'atmosphère une facture lisse et fondue, pour les formes solides et opaques les touches rugueuses et visibles. Il faut, pour ce résultat, une technique méticuleuse, très réfléchie et, malgré quelques principes nets, la méthode de Rubens laisse un rôle de plus en plus grand à la spontanéité de l'inspiration, au caprice de la fantaisie. Aussi, malgré la différence de lumière et de climat, les paysages du Flamand rappellent-ils bien moins la précision grenue et serrée d'Hobbema ou de Potter, que la largeur et la solidité grasse, moins aérée que colorée, du Titien et de Giorgione.
Mais aussi ces paysages, exécutés sans prétention, sont-ils d'une grande sincérité. Rubens reproduit la campagne telle qu'elle se déroule autour de son château de Steen, telle que Guichardin la décrivait vue du haut du clocher d'Anvers : « l'amène et plaizante campagne ez entours, pleine de villages, hameaux et fermes et beaux jardins ». Ce n'est pas, en effet, la grande nature triste et sauvage, majestueuse et conventionnelle, telle que les Flamands contemporains, au retour d'Italie, la composaient avec une végétation un peu massive et des horizons de montagnes bleues. C'est la terre que l'homme a rendue fertile et qui le rend heureux, qui n'est pas une solitude, mais un lieu ami ; partout on sent le village proche et la grande ville près du village ; partout des traces de l'activité intelligente, un clocher, un moulin qui pointe sur le ciel, un petit pont,
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arche de pierre ou simple planche, fréquent dans les paysages de Rubens, caractéristique de cette plaine humide et populeuse, où se croisent les canaux et les chemins. Aussi le peintre ne voit-il jamais cette campagne sans les hommes et les bêtes qui la cultivent et vivent sur elle. Aux heures du jour, aux époques de l'année, correspond une façon particulière de travailler ou de jouer. Dans l'air brumeux du matin, il devine un oiseleur à l'affût, des bûcherons à la besogne (Louvre); Taprès-midi d'été, c'est l'activité aux champs, la traite des vaches (Munich) ; après l'orage, sous l'atmosphère égayée par l'arc-en-ciel, le travail recommence et aussi les rustiques églogues {Munich, Louvre) ; lorsque le soleil se couche, c'est le retour, vers le village, des voituriers et des paysans (palais Pitti, National Gallery) ; à moins qu'un rouge crépuscule, derrière la silhouette féodale de Steen, n'évoque en son imagination quelque tournoi acharné entre chevaliers du moyen âge (Louvre).
Mais, sur cette terre, il n'y a pas seulement l'humble existence des paysans et de leur bétail, il y a surtout les splendides apparences, l'action si variée èt'si riche qui se joue entre le ciel lumineux et la végétation verdoyante et vivace. Rubens n'a guère vu que les aspects de l'été et de l'automne ; rarement il représente la désolation d'un paysage d'hiver ou la violence d'une tempête. S'il le fait, c'est d'imagination. Dans une de ses peintures, il y a bien une chute de neige, mais au loin. Toute l'importance est pour
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un groupe d'hommes qui se chauffent au premier plan, sous un hangar (Galerie royale de Windsor). Il a encore peint quelquefois des nuées tumultueuses, un torrent, des arbres déracinés, noyés ; mais ce sont là orages de fantaisie, composés à plaisir pour illustrer une scène de VÉnêide ou l'épisode de Philémon et Baucis, où il s'agit de punir violemment la méchanceté des hommes (Vienne).
Les beaux paysages, sincères et vrais, racontent l'été. Lorsque d'Anvers Rubens arrive dans son château de Steen, la mauvaise saison est close. Chaque matin annonce une journée chaude et heureuse. A l'aube, les fins clochers sortent à peine des brumes indécises. Tout à l'heure, le ciel sera bleu. La brise du matin déchire le brouillard argenté, et, sous l'envolée des flocons de laine qu'elle disperse, un ruisseau, un petit pont, un canot, le sol humide se réveillent, encore enveloppés sous la vapeur ouateuse dans laquelle ils ont dormi. Sur l'horizon, le soleil monte, éblouissant, qui va boire cette blanche humidité. Déjà la vie a commencé. Les hommes et les bêtes s'occupent aux besognes paisibles et quotidiennes. Sous la lumière égale, la plaine étend ses ondulations, tachetées d'arbres, coupées de buissons, de ruisseaux, très loin, vers Malines, jusqu'à la ligne bleue de l'horizon où se profile la tour massive de Saint-Rombaut. Dans les prairies les meules s'élèvent; les ruminants s'endorment; les rayons éblouissants traversent les masses des grands arbres,
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fouillent le dessin persillé du feuillage, éclairent les vieux saules aux moignons vermoulus, hérissés de jeunes pousses, viennent illuminer sur la mare les battements d'ailes de quelques canards, la croupe accidentée d'une vache immobile qui se mire, les pieds dans l'eau. Mais cette plaine verte et bleue va peu à peu jaunir. Chaque jour le feuillage s'allume davantage, d'une splendeur dorée et rouge, et c'est, dans les grands bois, la féerie éclatante de l'automne, qui jette ses lueurs orangées, vermillon, mêlées au vert tendre des dernières feuilles, couvre le sol des débris de sa végétation roussie. Maintenant, le soleil est déjà bien bas quand, le soir, on revient du champ au hameau, et, tandis que les femmes rentrent, un fagot sur la tête, et que les chars longent lentement les ornières du chemin, devant nous, sur l'horizon, au-dessous d'un ciel devenu vert, sous ce nuage sombre et violet, aux déchirures enflammées, le soleil un instant voilé vient d'apparaître, un soleil rouge, dont les rayons de feu accrochent des étincelles aux rehauts du terrain, laissent une poussière d'or aux crêtes des arbres, des toitures, et viennent mourir devant nous, éteints, noyés peu à peu dans l'ombre qui avance. S'il ne se hâte, ce charretier, dans un moment, n'aura pour l'éclairer que la froide lumière de la lune qui monte derrière nous. — Lorsque Rubens quitte son château pour retrouver sa maison d'Anvers, il n'y a pas une heure du jour, pas un effet naturel dont il n'ait goûté le charme émouvant et
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tranquille et qu'il n'ait rendu à sa manière, rapide, large et sans subtilité.
N'est-ce pas cette communion avec la vie naturelle sur cette terre forte qui, en un jour de gaîté, lui inspirait une de ses plus heureuses peintures, la Kermesse du Louvre ? N'est-ce pas la même race qui étale dans ce peuple son avidité de sensations brutales, la même qui fait jouer dans l'àme du peintre le caprice des fantaisies légères, et conduit la main raffinée et fougueuse sous laquelle voltigent sur le panneau tous ces lourdauds en ribote? Qu'importe si Rubens a vu ou non la scène qu'il représente ; qu'importent les témoignages d'après lesquels il n'y a pas, autour d'Anvers, une fête « sans que tout le monde aille manger et boire et sans qu'à la fin tous soient ivres, car, sans cela, il n'y a pas de fête ici, et que les gens y vivent comme des bêtes' ». Non, cette peinture n'est pas une copie exacte, un souvenir fidèle. Je ne trouve pas ici la sagesse d'un document, mais les folies, les audaces d'un rêve de peintre-poète. Où. aurait-il pris ce lyrisme ailé, cette joie souveraine qui ennoblit les ripailles, les lourdes digestions, l'abrutissement de l'ivresse, les braillements des mal endormis, les disputes, les paris stupides, les attendrissements d'hommes saouls ? A quel frénétique et joyeux sabbat aurait-il emprunté ce rythme enragé qui soulève toute cette masse en un même élan, fait tournoyer les groupes, en un unique remous où chacun entraîne