‹ RubensChapitre 5 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Retour de Rubens et son installation à Anvers. — II. Ses habitudes de travail.

u musée du Louvre, deux petits tableaux expriment, par leur contraste, le changement qui transforma, vers 1608-1609, l'existence des bourgeois et des paysans de Flandre ; deux panneaux finement peints, suivant la bonne manière flamande, oia quelques petites taches rouges ou bleues jettent de franches clartés dans les gris fins ou les transparences du paysage.

L'un représente une scène de pillage : un escadron de cavalerie vient de s'abattre sur un village. Le château flambe déjà; les gens d'armes pénètrent sous les portes basses des chaumières, en retirent un paysan apeuré ou une vieille femme glapissante ; ici, un cadavre nu ; à côté, un mort qu'on dépouille ; un

vivant qu'on traîne par les cheveux. Tapis dans un trou, de pauvres magots de Téniers, pitoyables, que l'on fusille à bout portant. Les chevaux des soldats attendent que l'on reparte. La sinistre besogne finie, derrière eux, il ne restera ni un homme vif, ni une tête de bétail. A son habitude, le Flamand, peu imaginatif, a simplement peint ce qu'il a vu. Dans les villes prises, la scène était la même ; le pillage durait simplement plus longtemps.

Mais voici que les temps ont changé. Une trêve a été signée entre le roi d'Espagne et les gens des Provinces-Unies, et c'est la fin de la domination des reîtres. C'est cette renaissance que nous montre la peinture d'Adriaan van de Venne [Fête à Voccasion de la trêve de i6og). Les paysans sortent de leurs terriers, n'en croient pas leurs yeux. Ils aident à remporter mousquets, morions et cuirasses, qui gisent à terre, ferraille pour le moment inutile. Un groupe compact de seigneurs et de bourgeois s'avance. Ils sont paisibles, sans armes, en de beaux costumes de gala et ils montrent de bonnes figures dans leurs fraises impeccables. On dispose à terre des plats, des brocs, des pâtés et des fruits. Du vin fraîchit dans des fontaines : on va bien manger et bien boire. Il y a des fous, des singes, des musiciens : on va rire. Deux colombes unissent leurs becs amoureux, un Cupidon met le pied sur une rapière : on jouira de toutes les douceurs de la paix. Les ponts-levis des châteaux sont abaissés et au loin, dans la vapeur

bleutée, de fines lumières égaient le paysage, montrent l'activité humaine : le travail a repris à travers champs. Au milieu de ces bourgeois, les princes espagnols, l'archiduc Albert et l'Infante Isabelle-Claire-Eugénie président la fête. L'archiduc n'est pas beau : petit, malingre, vieillot, le visage osseux, la mâchoire énorme, avec une courte barbe en pointe. Isabelle est bien espagnole, avec son costume raide, sa coiffure lourde, sa figure pâle qui semble terreuse, au milieu de toutes ces faces sanguines de Flamands. N'importe; seigneurs et bourgeois s'empressent affectueusement. Ils savent gré aux princes étrangers de présider à l'établissement de la paix. La reconnaissance des villes flamandes se montrera dans chaque voyage des archiducs. Quand ils arrivent, les façades se couvrent d'oriflammes et des arcs de triomphe se dressent sur leur passage.

Rubens rentrait chez lui à ce moment de détente. Plus que toute autre ville, Anvers avait souffert depuis le commencement de cette guerre patriotique et religieuse. Elle avait subi le pillage des calvinistes et la « furie espagnole ». Assiégée, prise d'assaut par l'armée des uns, bloquée par la flotte des autres, elle avait particulièrement pàti de sa situation de ville frontière entre les deux camps. Et maintenant, amoindrie dans sa population, appauvrie dans son commerce, déchirée et lasse, elle n'aspirait qu'à relever ses ruines. Sans doute les quais de l'Escaut n'étaient plus encombrés de toutes les marchandises

de TEurope. Les rues, la Bourse, autrefois si animées, semblaient maintenant désertes; mais au moins, si l'ancienne prospérité était partie, la tranquillité était revenue. On ne pouvait plus s'enrichir, mais on pouvait jouir de la vie sans inquiétude. Des jours plus faciles allaient cacher la décadence économique ou tout au moins en consoler. La grande ville avait alors le charme des cités qui ont conservé leur luxe et perdu leur activité.

La vie municipale reprend son attrait d'autrefois. Les gildes se reforment. Chaque dimanche, ces bourgeois s'assemblent pour quelque cérémonie religieuse, s'assoient à un banquet de confrérie. Ce jour-là sortent les insignes resplendissants, et les oriflammes paradent entre les pignons bien peints et bien lavés de la Meir ou de la rue des Tanneurs, et, tandis qu'en haut du grand clocher « trente-trois cloches tant grandes que petites sonnent avec tel accord et harmonie et si ingénieusement que l'on diroit que ce sont instrumenz de musique^ », et que « les mestiers avec leurs enseignes et les confréries faisans porter leurs armoiries et bannières, tous les bourgeois avec grand honnesteté et dévotion », majestueux, resplendissants comme des mages, défilent sous l'admiration de leurs concitoyens vers le porche de Notre-Dame, plus d'un s'avoue certainement qu'il est bon d'être réconcilié avec la vie. Ces confréries d'artisans aiment les arts, n'admirent rien tant que

Page 1