‹ RubensChapitre 6 sur 35 · I. Guichardin, trad. Belleforest, p · texte numérisé non relu

I. Guichardin, trad. Belleforest, p

l'habileté manuelle et les industries de luxe. Pour eux, ébénistes, orfèvres, peintres travaillent. Les gens d'Amsterdam ou de Haarlem, arquebusiers, drapiers ou rhétoriciens, posent devant le peintre, groupés autour d'une table de conseil ou de banquet, attentifs ou satisfaits, une plume ou un verre à la main; peintures laïques, pour calvinistes qui ne peuvent voir d'images dans les églises. A Anvers, à Malines, les corporations veulent le portrait de leur saint, un beau portrait dont leur patron puisse être fier. Archers, poissonniers ont chapelle ou autel à eux ; ils l'ornent et l'entretiennent, et sa beauté atteste la piété et les bonnes affaires de la corporation.

D'ailleurs, ces pauvres églises manquent un peu d'ornements. Voilà des années qu'en un jour de zèle religieux, les briseurs d'images ont détruit plusieurs siècles d'art. Les murs dénudés sont tristes comme ceux d'un temple protestant ; la maison de Dieu ne doit pas rester inconfortable. Mais on ne se borne pas à réparer des ruines. La pacification coïncide avec la renaissance catholique. Le clergé n'a pas cessé d'être riche. Dans chaque paroisse, « les servans ont de bons et granz revenus ordinaires » (Guichardin). Les ordres religieux croissent en nombre. Franciscains, Dominicains, Jésuites, Carmélites, construisent des couvents, des chapelles qui sont de vastes églises. Celle des Jésuites d'Anvers étonne les contemporains par ses dimensions et sa splendeur. Eglises, monastères, et autres lieux saints, dont la

quantité surprenait déjà les voyageurs au siècle précédent, augmentent en nombre, bien que la population ait diminué. Que d'occasions, que de motifs à grandes décorations ! Martyres, miracles de saint François, saint Dominique, saint Martin, saint Roch, saint Ignace, sainte Thérèse, vont occuper les peintres. La nouvelle architecture, beaucoup mieux que celle des cathédrales gothiques, appelle et fait valoir les vastes peintures. Dans les belles églises du moyen âge, les tableaux de Rubens ne sont pas chez eux ; ils ne s'y encadrent bien que grâce aux autels de marbre noir ou blanc, à la Vignole, que l'on construit maintenant en grand nombre, au défi de la logique et du bon goût. D'ailleurs, la cathédrale n'a pas besoin de tableaux et ne leur est pas favorable. Le jour n'y pénètre que découpé par les flammes des ogives, bariolé par les vitraux, coupé d'ombres, déchiqueté par une forêt de piliers et de colonnettes, mystérieux, étincelant, inégal, féerique, comme celui d'un sous-bois. Seuls les petits panneaux des primitifs, aux brillantes et robustes colorations, résistent à cette lumière artificielle, s'encadrent heureusement dans la pierre dentelée comme les miniatures de Memlinc dans les ciselures d'une châsse. Les églises que les Jésuites sont en train de multiplier à travers l'Europe catholique présentent pour le peintre un très grand avantage. Elles développent de vastes murs, des plafonds et des caissons de voûtes qui n'auront d'autre ornemient que celui de la couleur. Le jour

entre à pleines fenêtres, couvre les tableaux d'une lumière égale, sous laquelle ils ne sont pas dépaysés au sortir de Tatelier.

L'apaisement politique, comme la renaissance catholique, est favorisé par les archiducs. On tolère leur gouvernement. Sans doute ils manquent de bonhomie bourgeoise, et la petite cour de Bruxelles conserve un peu trop l'étiquette raide et méticuleuse de Madrid. Mais ils savent flatter les goûts de leurs sujets et se montrent amateurs de peinture ! C'est entrer dans la glorieuse tradition flamande. Déjà ils ont tenté auprès de Gonzague, duc de Mantoue, des démarches pour ramener le peintre anversois. Otho Vœnius est l'artiste favori de la cour. Rubens, dès qu'il arrive, reçoit commandes et faveurs. On cherche à le retenir à Bruxelles, mais il préfère Anvers. Néanmoins, dès le 23 septembre 1609, sont signées les patentes par lesquelles il est nommé peintre de l'hôtel des archiducs « pour le bon rapport qui fait leur a esté de la personne de P. -P. Rubens et de ses sens et grande expérience, tant en faict de paincture que de plusieurs aultres artz... aux gaiges et traictement de cinq cens livres, du pris de quarante groz, nostre monnoie de Flandres, la livre, par an ».

Ainsi, toutes les causes qui déjà, au temps des ducs de Bourgogne, avaient favorisé le développement des arts dans les Flandres, se trouvent réunies de nouveau. Cour des ducs, échevinage et corporations,

Cliché Hantslaengi

Le Petit Jugement dernier (vers i6i5). Ancienne Pinacothèque, Munich.

clergé paroissial, abbayes et couvents, enfin luxe bourgeois, telles étaient les conditions qui avaient provoqué la floraison des Van Eyck et qui vont maintenant aider à l'essor de Rubens. Il est à peine revenu, et déjà les Jésuites lui ont demandé une Visitation; les Dominicains une Dispute du Saint- Saa^ement ; les échevins d'Anvers une Adoration des Mages; les archiducs de Bruxelles des portraits, une Sainte Famille.

Aussi le peintre, même s'il regrettait l'Italie, ne dut-il pas songer longtemps à quitter sa patrie. De plus, il était retenu par son frère Philippe, dont bientôt il épousa la nièce, Isabelle Brant, fille de Jean Brant, licencié en droit, greffier municipal. Le mariage fut célébré le 3 octobre 1609, dans l'église abbatiale de Saint-Michel, et le peintre, pour un temps, s'installa dans la maison de son beaupère. Ce que fut cette union, on peut se le représenter par les éloges que Rubens faisait plus tard de sa femme : « excellente compagne, qu'on pouvait ou plutôt qu'on devait aimer, avec raison, car elle n'avait aucun des défauts propres à son sexe ; toujours de bonne humeur, elle était exempte de toutes les faiblesses féminines ; elle était toute bonté, toute amabilité ' ». Un gracieux portrait, à la Pinacothèque de Munich, nous montre le peintre et sa jeune femme au lendemain du mariage : « La physionomie ingénue d'Isabelle rayonne d'un joyeux contentement et, dans

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