‹ RubensChapitre 7 sur 35 · I. Lettre à P. Dupuy, i5 juillet · texte numérisé non relu

I. Lettre à P. Dupuy, i5 juillet

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ses yeux un peu malicieux, se lit je ne sais quelle fierté d'avoir conquis le cœur du grand artiste qui l'a choisie pour l'associer à son existence. Quant à lui, son visage respire la sérénité et, plein de confiance dans l'avenir, il se laisse aller à la douceur d'être ainsi aimé » (Emile Michel). Trois enfants naquirent : Clara, qui mourut jeune, Albert et Nicolas.

En mai 1610, une commande importante donne à Rubens l'occasion de composer son premier chefd'œuvre. Pour le maître-autel de l'église Sainte- Walburge d'Anvers — aujourd'hui détruite — il reprit le motif de V Erection de la Croix ^ déjà traité par lui pendant son séjour à Rome. L'œuvre exécutée est, cette fois, d'un maître. Le Crucifié se dresse peu à peu, sous l'effort de neuf brutes acharnées à tuer, et si une idée morale a jamais été traduite par des gestes physiques, c'est bien dans cette œuvre, où la force des muscles exprime la cruauté, tandis que le Supplicié, les yeux et l'àme au ciel, abandonne aux violents son corps captif. L'effet est d'une puissance dramatique inoubliable, parce qu'il est bien adapté aux moyens de Rubens. Gonfler des muscles, roidir des torses, crisper des mains, tordre des nuques, arcbouter des jambes tendues, agiter des athlètes puissants, c'était pour le peintre incarner ses visions favorites, et c'était aussi faire sévir la haine, déchaîner la fureur, rester dans l'utilité de son sujet.

Mais cette peinture, qui atteste la sûreté d'un

maître, est encore d'un élève des Italiens. L'exécution n'est pas personnelle. Hanté par les souvenirs d'Italie, l'artiste a l'imagination peuplée des Titans de Jules Romain et surtout de Michel-Ange. Voyez, en particulier, cet étonnant colosse chauve qui, à lui seul, soulèverait une croix beaucoup plus lourde. Chez le Florentin, des corps de lutteurs semblent porter des montagnes invisibles. Est-ce que, dans le tableau de Rubens, le Crucifié ne doit pas être un poids bien léger pour un tel déchaînement d'efforts? Mais surtout le coloris est italien, romain. Peu de draperies, encore ont-elles des teintes vitrifiées, des éclats bizarres et discordants. Beaucoup de nu ; des roulements de muscles, des chairs lourdes et rousses sur des ombres opaques. Le coloris est comme le sentiment, dur, austère; l'œuvre, violente. Dans ce drame atroce, Rubens n'a pas mis de figure de pitié, une Madeleine en pleurs, une Vierge défaillante. La grande femme du volet de gauche hurle d'horreur, agitée d'un pathétique puissant, sans tendresse. Il y a dans cette peinture une tension, un besoin de faire valoir tout son mérite, de ne rien cacher de sa science. Lorsque, sûr de l'admiration, Rubens songera moins à la forcer, son art se détendra un peu, deviendra plus libre, plus personnel. Alors il ira du coloris ronflant au coloris juste, des teintes cuites aux teintes fraîches, du muscle à la graisse, du sanguin au lymphatique, de la fièvre ardente d'Italie à la saine sensualité de Flandre.

Mais, telle qu'elle érait, cette œuvre puissante ne put passer inaperçue : elle fit éclater la supériorité de Rubens sur les autres peintres, et bientôt son atelier ne pouvait plus suffire aux élèves qui s'offraient ; les jeunes gens attendaient chez d'autres maîtres qu'une place fût vacante chez lui. Il ne peut accepter de nouveaux apprentis , « il peut dire sincèrement, sans aucune hyperbole, qu'il en a dû refuser plus de cent^ ».

C'est alors qu'il s'organise une installation définitive. Le 4 janvier 1611, il achète au centre d'Anvers, sur le Wapper, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, « une maison avec une grande porte, cour, galerie, cuisine, chambres, terrains et dépendances, ainsi qu'une blanchisserie sise à côté, touchant du côté de l'est au mur du Serment des Arquebusiers », pour 7.600 florins, payables par annuités. C'est là qu'il allait désormais habiter. Peu à peu il agrandit, embellit sa maison, d'après des plans dessinés par lui-même : au fond du jardin, s'éleva un pavillon italien, qui apparaît dans plusieurs tableaux ; entre cour et jardin, un portique de même style, orné de bustes et de colonnettes. L'intérieur était sans doute fort beau. Quand Moretus fait agrandir sa maison en 1620, Woverius lui écrit: « Heureux notre Anvers, qui compte deux citoyens comme Rubens et Moretus. Leurs maisons à tous les deux seront admirées par les étrangers et visitées

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