L ENTRÉE DU CARDINAL-INFANT
Ferdinand. Un décret royal, daté du 7 septembre 1623, mais qui fut tenu secret, le nomma successeur de l’infante Isabelle. Il était né le 16 mai 1609, et n’avait que neuf ans lorsqu’il fut promu à l’archevêché de Tolède, le premier et le plus important des diocèses du pays. Deux ans plus tard, il obtint le chapeau de cardinal. Mais ses aptitudes ni ses goûts n’étaient point ceux d’un prélat. Ferdinand était le mieux doué des fils de Philippe III; dès l’enfance, il avait montré de la vocation pour le métier des armes. A vingt ans, lorsque pour la première fois il prit place à côté du roi au conseil d’État, il lui dit : « Débarrassez-moi de ces habits de cardinal, » pour que je puisse aller à la guerre. » C’était un jeune homme actif, à l’intelligence pénétrante, chasseur intrépide ; plus tard, il se montra homme d’État et général habile. Physiquement aussi, c’était le mieux partagé des princes royaux, blond, élancé, avec de grands yeux et une physionomie intelligente. Mais sa santé était faible.
Rubens le peignit une première fois à Madrid, en habit de cardinal. Sur ce portrait, qui est à la Pinacothèque de Munich, (Œ livre. N° 928) le jeune blondin au maintien embarrassé, aux yeux bleus humides, aux cheveux courts n’a rien moins que l’air d’un prélat et ne paraît guère à l’aise dans sa robe rouge. Lorsque Ferdinand fut arrivé dans nos provinces, Rubens le peignit en habit de guerre, à mi-corps, cuirassé, le bâton de commandement à la main, ses longues boucles blondes lui tombant sur l’épaule, l’écharpe rouge en sautoir, dans une attitude crâne. Ce tableau est passé récemment de la collection de M. Vernon Smith dans celle de M. Pierpont Morgan, et l’on en voit une répétition au Musée de Buda-Pesth. Le visage est pâle, la lumière tombe sur la cuirasse en reflets argentés très vifs sur la poitrine, amortis sur la hanche et le bras ; une lumière éclatante tombe également sur le rideau brun doré qui se reflète sur l’épaulière de l’armure, comme sur le plastron l’écharpe rouge et, sur la hanche, la poignée étincelante de l’épée. Rubens n’a rien peint de plus fort comme lumière et comme couleur ; c’est incontestablement le plus brillant des portraits qu’il a produits. Une seconde fois, il peignit le prince à cheval. Sur ce portrait, qu’on voit au Musée de Madrid {Œuvre. N° 930), c’est un beau cavalier assis d’un air assuré sur son coursier, qui se cabre. Il a de longues boucles blondes, une fine moustache. Le corps est toujours frêle et le regard fiévreux ; mais on voit qu’il est heureux de vivre et digne de commander.
Comme son frère, Ferdinand aimait les arts, les femmes, la chasse, mais ce n’était pas un fainéant énervé comme Philippe IV. Il s’intéressait autant que celui-ci aux ouvrages de Rubens, sur les progrès desquels il renseignait régulièrement le roi, pendant son séjour dans nos provinces. Ses campagnes absorbèrent presque tout le temps qu’il passa dans nos contrées ; dans sa morgue de bon Espagnol, il paraît n’avoir eu que peu de sympathie pour les Flamands, qui l’aimaient pourtant de leur côté. En 1639, il avait assisté à la grande kermesse d’Anvers : Hier, écrit-il à son frère, c’était ici la grande fête, appelée kermesse ; il est sorti une grande procession avec beaucoup de chars de triomphe ; c’était, à mon avis, plus beau qu’à Bruxel- » les. Après le cortège, tout le monde s’en est allé manger et boire et à la fin, ils ont tous été * ivres, car sans cela, il n’est point de fête ici. Les gens vivent vraiment ici comme des bêtes. » (1)
Le plan conçu en 1623, ne fut pas exécuté tout de suite; mais on n’y renonça jamais. Le
(1) Cierto que viven como bestias en esta parte (Lettre du 29 août 1639 dans Justi, Velasquez , II, 408).
l’entrée du cardinal-infant
1er juillet 1627, Rubens écrivait encore à Pierre Dupuy, qu’on annonçait d’Espagne l’envoi du prince Ferdinand comme successeur de l’infante. En 1631, comme Isabelle allait atteindre l’âge de soixante-cinq ans, le roi pensa qu’il était temps d’exécuter le dessein formé huit ans auparavant et qu’avait toujours contrecarré Olivarez, qui jugeait l’influence de Ferdinand dangereuse pour son pouvoir. Mais d’abord le futur gouverneur des Pays-Bas devait être appelé à gouverner durant un an une des provinces de l’Espagne, pour s’initier aux affaires. Dans nos contrées, on espérait que le cardinal-infant serait placé aux côtés de sa tante, pour être mis par elle au courant des affaires du pays. (1)
Le 12 avril 1632, il partit de Madrid avec le roi et don Carlos pour se rendre à Barcelone, où il devait résider un an en qualité de gouverneur de la Catalogne. Le
10 avril de l’année suivante, il s’embarqua pour Gênes, puis continua son voyage pour Milan, où
11 devait passer quelque temps à s’initier à la politique et à la guerre. Il s’y trouvait encore lorsque Isabelle mourut le 1er décembre 1633. Comme Ferdinand n’était pas prêt encore à partir pour les Pays-Bas, le gouvernement fut confié pour quelque temps au marquis d’Aytona. Enfin le 30 juin 1634, l’infant prit le chemin de nos provinces. Il passa les Alpes avec des forces assez considérables. Arrivé en Allemagne, il se trouva dans le voisinage de l’armée autrichienne, sous les ordres de Ferdinand, roi de Hongrie, qui marchait contre les réformés et les Suédois commandés par Bernard de Saxe-Weimar. Le chef de l’armée catholique invita le cardinal-infant à joindre ses forces aux siennes, pour combattre les ennemis de la maison d’Autriche et de la religion catholique. Il y consentit, et les 5 et 6 septembre 1634, une rencontre eut lieu sous les murs de Nordlingen en Bavière. Le combat fut acharné, la défaite des Suédois complète, et toute l’Allemagne du sud retomba au pouvoir de l’empereur.
Après cette victoire où le cardinal-infant fît brillamment ses débuts comme commandant
(1) Lettre de Balthasar Moretus à Jean van Vucht, le 21 mai 1632 (Archives du Musée Plantin-Moretus).
l’entrée du cardinal-infant
en chef, il se remit en route pour les Pays-Bas ; il arriva le 4 novembre à Bruxelles et y fit son Entrée. Neuf jours après, le Magistrat d’Anvers l’invita à faire aussi son Entrée dans cette ville. Il devait arriver par l’Escaut pour éviter la foule. Les autorités communales résolurent d’inviter les négociants des diverses nations établis à Anvers à élever des arcs de triomphe et à décorer les rues à l’occasion de l’Entrée du prince. (1) Il paraît étrange d’entendre parler de négociants étrangers établis à Anvers, en 1634, un demi siècle après la fermeture de l’Escaut, mais on est moins surpris de ce que les Portugais aient seuls répondu à l’appel. En novembre, on fit le devis des arcs de triomphe que la ville devait ériger à ses frais. On se proposait d’abord d’en élever deux : l’arc de Ferdinand, longue rue Neuve, près de la Bourse, et l’arc de Philippe, rue des Tanneurs. Le premier devait avoir soixante pieds de hauteur et quarante de largeur, sur une profondeur de vingt six pieds ; il fut adjugé pour la somme de 2999 florins ; le second devait être haut de cinquante-cinq pieds, large de trente-huit et profond de vingt-huit ; il devait coûter 3525 florins. Au commencement de décembre, on mit en adjudication un théâtre à construire plaine de Malines près de l’église Saint-George, un portique, place de Meir, près de la rue des Claires et un théâtre au rivage, près du Moulin à eau ; le portique devait être long de 212 pieds, le théâtre situé près de l’église Saint-George devait avoir 80 pieds de haut et 78 de large et le théâtre à construire au rivage, 40 pieds de haut et 50 de large. Un troisième théâtre devait s’élever Marché au lait ; un quatrième, longue rue Neuve, près de la rue des Claires. La ville résolut encore de faire planter trois cents poteaux portant des barriques de poix, destinées à illuminer la ville. Les administrateurs de la Monnaie promirent de faire élever un arc de triomphe à l’entrée de la rue du Couvent; et les Fugger, ces opulents banquiers contribueraient pour mille florins à l’érection d’un arc de triomphe devant l’abbaye Saint-Michel. La Confrérie de Saint-Luc obtint un subside de 700 florins pour élever, Grand’ place, un théâtre sur lequel figureraient des personnages vivants, et la chambre de rhétorique le Souci, un subside égal pour élever un théâtre, Marché au Blé. Les Portugais s’engagèrent à construire à leurs frais un arc de triomphe, rue de l’Hôpital.
On avait compté que le prince ferait son entrée dans la première quinzaine de janvier 1635, et il était stipulé au cahier de charges des adjudications que les arcs de triomphe et les théâtres devaient être achevés le 6 ou le 8 de ce mois. Mais l’hiver fut extrêmement rigoureux ; l’Escaut fut pris en février, (2) et le Magistrat fut obligé de demander un délai, les ouvriers ne pouvant faire en trois jours ce que d’ordinaire ils achevaient en un seul. La fête fut donc remise au 3 février. Alors survint un autre contretemps : des troupes Françaises menaçaient la frontière au sud de la Flandre et Ferdinand fut obligé de se porter à leur rencontre pour les arrêter. Il fallut remettre l’entrée au 17 avril 1635.
Les charpentiers, les peintres, les sculpteurs, d’autres artisans encore, se mirent à l’ouvrage. On mit à leur disposition le réfectoire des Grands-Carmes ou frères de Notre-Dame rue des Tanneurs et les galeries couvertes de la Bourse. Rubens fut chargé de la direction générale du travail. Il eut à livrer les plans et les dessins des arcs de triomphe, des théâtres et du portique
(1) Voyez sur l’Entrée du Cardinal-infant le Bulletin des Archives d'Anvers. VI, page 400 ; VII, page I ; XIII, page 215.
(2) Lettre de Balthasar Moretus à Jean van Vuclit du 17 février 1635 (Archives du Musée Plantin-Moretus).
l’entrée du cardinal-infant
à construire place de Meir ; les peintures destinées à garnir ces charpentes devaient être exécutées d’après ses esquisses. Il discuta son projet avec ses amis Nicolas Rockox et Gaspar Gevartius, mais s’occupa seul de l’exécution. « Le Magistrat, écrit-il à Peiresc le 18 décembre 1634, au » plus fort des préparatifs, m’a endossé tout le fardeau de cette fête. Je suis tellement accablé » de besogne que je n’ai pas le temps d’écrire ni même de vivre. »
Les décorations de 1635 sont un de ses ouvrages capitaux; il est unique dans son genre et le plus vaste de tous. Rubens était né décorateur : on en voit la preuve non seulement dans les peintures qu’il fit pour de vastes édifices, comme les plafonds de l’église des Jésuites et ceux de Whitehall, la galerie de Médicis, les Métamorphoses d’Ovides à la Torre de la Parada, ainsi que dans les plans qu’il fit pour des autels et pour sa propre maison ou dans ses dessins de frontispices, mais encore dans tout l’ensemble de son œuvre. Et voilà que l’occasion s’offrait de déployer dans tout son éclat cette faculté maîtresse: une ville entière à décorer, une armée d'artistes et d’ouvriers à conduire, et carte blanche pour faire grand et beau. Il en profita largement. Une fois de plus, il prouva que tout ce qu’il entreprenait devenait un chef d’œuvre marqué de la griffe du lion. Entre les décorations de villes entreprises dans tous les temps et dans tous les pays, celle que conçut Rubens pour l’Entrée du cardinal-infant, demeure la plus artistique et la plus somptueuse; jamais, on n’a vu des arcs de triomphe aussi grandioses dans leur ensemble, aussi élégants dans toutes leurs parties. Nous les admirons encore dans les gravures de van Thulden, et plus nous contemplons cette abondance, nous allions dire cette débauche d’inventions jaillies à flots d’une source inépuisable, plus nous restons confondus de ce que le colosse a fait comme en se jouant. Mais lorsque nous nous reportons au printemps de 1635 et que nous voyons s’élever le long des rues toute cette ornementation multicolore, ces trophées, ces drapeaux, ces banderoles flottantes, ces colonnes, ces obélisques, ces torchères, ces portes, ces statues, ces peintures; lorsque notre imagination fait revivre ce que nous montrent ces estampes muettes, nous assistons à la fête et nous acclamons le créateur de cet immense décor.
Le 7 décembre 1634, le Magistrat convoqua les membres du Large-Conseil afin de leur faire rapport sur les plans de Rubens pour la célébration de l’Entrée et de leur demander l’autorisation de lever les sommes nécessaires. Les conseillers convoqués déclarèrent qu’en présence de la décadence et de l’appauvrissement de la cité, il serait bon de réduire quelque peu la profusion que l’on avait déployée précédemment dans des occasions pareilles, et qu’il serait à propos de remplacer la quantité par l’agrément et la gentillesse des inventions et de l’ordonnance générale des décorations. C’est pourquoi ils proposaient de se borner à construire deux arcs de triomphe, l’un en l’honneur de Sa Majesté, l’autre en honneur de Son Altesse, et quatre théâtres destinés à montrer la pauvreté présente de la ville et du pays enfin d’engager Son Altesse à y porter remède. Nous savons que l’on étendit ce projet; mais on resta fidèle aux deux idées maîtresses : honorer la maison régnante et lui faire toucher au doigt la triste situation du pays. Il fallait que la fête fût joyeuse et brillante, mais il fallait aussi qu’au milieu des acclamations on entendît une lamentation sur la situation présente et sur les sombres perspectives de l’avenir.
La veille de l’entrée, le cardinal-infant quitta Bruxelles de bonne heure, accompagné du prince Thomas de Carignan, frère du duc de Savoie, de sa suite et de la fleur de la noblesse
l’entrée du cardinal-infant
belge ; il arriva vers midi à Willebroeck, où il s’embarqua. Une centaine d’embarcations, venues à sa rencontre, l’escortèrent sur le Rupel et l’Escaut jusqu’à Anvers. Il débarqua au Kiel, près de la citadelle, où il passa la nuit. Le mardi, 17 avril, vers quatre heures de l’après-midi, il sortit de la forteresse à la tête d’une brillante troupe de cavaliers. 11 gagna la porte Saint-Georges par laquelle il devait entrer en ville, comme les souverains et les gouverneurs avaient l’habitude de le faire depuis Charles-Quint et dont le Magistrat avait, à cette occasion, fait peindre et dorer la façade extérieure. A cette porte, l’attendaient les six Serments armés, commandés par le
bourgmestre, Robert Tucher, qui souhaita la bien-venue au prince. La garde bourgeoise et la foule des curieux couvraient les remparts. Le prince entra en ville au milieu des salves d’artillerie, des décharges de mousqueterie et des fanfares des trompettes de la ville, placés sur la porte.
A peine eût-il franchi celle-ci, qu'il rencontra un char de triomphe qui portait une troupe de jeunes filles. L’une d’elle, qui personnifiait la ville d’Anvers, offrit au vainqueur de Nordlingen une couronne de lauriers sur un plat d’or. Le prince suivit la rue Porte Saint- Georges. Au bout de celle-ci, devant l’église, se trouvait le premier théâtre, représentant « La Bienvenue. » Il se composait d’une toile de fond que rejoignaient obliquement deux panneaux latéraux. Le tableau du milieu portait un couronnement demi-circulaire, où étaient peints comme sur les panneaux, des enfants ailés portant des écussons et des drapeaux et des victoires embouchant la trompette. 11 représentait la Pucelle de Belgique s’agenouillant devant le prince, pour implorer sa protection. « C’est de vous que nous attendons notre salut ; c’est par vous que les temps rendus mauvais par les fléaux de la guerre, pourront devenir meilleurs ; la route est ouverte devant vous et la Victoire aux ailes blanches comme la neige vole à votre rencon- » tre ; voilà ce qu 'Anvers disait au prince en vers latins. La toile de gauche représentait Neptune calmant les flots, ce qui symbolisait la traversée de l’infant de Barcelone à Gênes. Les galères qui transportent le prince sont ici l’accessoire, ce qui attire surtout l’attention, ce sont les néréides poussant le char en forme de conque où se tient le dieu, les chevaux marins qui le traînent, leur conducteur et surtout le dieu lui-même, commandant aux vents et aux flots de favoriser le voyage. De l’autre côté, on voyait la rencontre des deux Lerdinand, le roi de Hongrie et l’infant d’Espagne, à Nordlingen, et au premier plan, le dieu du Danube qui annonce à l’Allemagne opprimée la fin de ses maux. Le panneau du milieu avait été exécuté par
l’entrée du cardinal-infant
Corneille Schut, d’après une esquisse fournie par Rubens, comme celles de toutes les autres parties de la décoration ; les deux autres avaient été peints par le maître lui-même, qui les avait fait préparer par un élève et les avait achevés de sa propre main. Le prince poursuivait son chemin par la plaine de Malines et la longue rue de l’Hôpital. Dans celle-ci, un peu au-delà de la rue d’Arenberg, s’élevait l’arc de triomphe des Portugais, le seul qui ne fût pas de Rubens. 11 avait été élevé sur les dessins de Ludovicus Nonnius, médecin de la ville et Espagnol d’ori-
Rue des Tanneurs, non loin de la place de Meir, s’élevait l’arc de triomphe de Philippe. Il était peint des deux côtés, et célébrait la gloire de la maison d’Autriche et son alliance avec celle de Bourgogne. Sur la face antérieure était représenté le mariage de Maximilien d’Autriche avec Marie de Bourgogne, la dernière descendante de la lignée nationale ; de l’autre côté, le mariage de leur fils Philippele-Beau avec Jeanne, infante d’Espagne ; au-dessus des arcades, on voyait les portraits d’une douzaine de princes des deux maisons, et sur le fronton, des figures allégoriques et d’autres portant des drapeaux. Corneille
De Vos et Jacques Jordaens avaient peint le portique, Erasme Quellin et Antoine Dembri avaient sculpté vingt chapiteaux, dont huit entiers et douze en bas relief. Place de Meir, entre la rue Grammey et la rue des Claires, s’élevait le portique des empereurs, qui formait un arc immense dont la façade était tournée du côté de la rue des Tanneurs. On y voyait, sous douze arcades
La façade antérieure de l’arc de Triomphe de Philippe (D’après la gravure de Théodore van Thulden).
l'entrée du cardinal-infant
soutenues par des colonnes, douze empereurs de la maison d’Autriche, depuis Rodolphe 1 jusqu’à Ferdinand II ; au milieu de la charpente, s’élevait un obélisque creux et doré, garni de verres de couleur. Le soir, on y plaçait une lumière qui éclairait la place. A droite et à gauche de l'obélisque s’élevaient les colonnes d’Hercule ; puis c’étaient des torchères, des lauriers, des guirlandes, des écussons et des drapeaux. Théodore van Thulden, Jean de la Barre, Erasme Quellin et les deux fils de Henri van Balen, Jean et Gaspard, avaient exécuté les peintures. Les statues des empereurs étaient en pierre blanche d’Avesnes et dorées, trois d’entre elles étaient l’œuvre d’Hubert van den Eynde, trois autres avaient été sculptées par Jénin Veldenaer, deux par Paul van den Mortel, deux par Forcy Cardon, et deux par Sébastien De Neve.
Après avoir traversé l’arcade médiane du portique, le cortège prit la rue des Claires qu’il suivit jusqu’au bout; en face de l’endroit où elle rejoint la rue Neuve, s’élevait le théâtre d’Isabelle, qui barrait la rue Saint-Jacques. Il était consacré à la mémoire de l’archiduchesse, et on l’appelait, la Chapelle funéraire; » il était en partie couvert de drap noir, en signe de deuil. Des cierges allumés étaient placés sur la corniche en l’honneur de la défunte. Le tableau placé au-dessus de l’arcade principale, représentait le prince Ferdinand prenant congé de son frère. Isabelle descend sur les nuages et présente son neveu à la Belgique en lui disant : « Voilà l'homme qu’on vous a souvent promis ; au-dessous, on lisait des vers en l’honneur du jeune prince, qui se terminaient par ces mots, à l’adresse des Anversois : « Philippe vous a donné jadis des armes, de la gloire et des richesses; celui-ci vous apporte son cœur. Legrand tableau avait été exécuté par Gérard Zegers, les peintures accessoires, par Jean Boekhorst et Borchgraef.
Plus loin, longue rue Neuve, entre les rues Pruynen et du Marcgrave, s’élevait l’arc de triomphe de Ferdinand, aussi remarquable que celui de Philippe. Sur la grande toile, audessus de l’arcade principale, était représentée la victoire de Nordlingen, au-dessus des arcades latérales, étaient placés les portraits des deux Ferdinands ; le couronnement portait une Victoire, arrivant, une palme et une couronne dans les mains, sur son char traîné par quatre chevaux. A côté, on voyait des trophées d’armes et des captifs enchaînés et aux deux bouts, les Dioscures, Castor et Pollux, tenant un cheval par la bride et portant un bouclier aux initiales des généraux vainqueurs. De l’autre côté, le grand tableau représentait la marche triomphale, après la victoire de Nordlingen. Sur le faîte, l’Étoile du Matin était représentée par une femme exultante et radieuse, montée sur un cheval ailé. Sur les côtés, se trouvaient des trophées d’armes, des figures allégoriques et des motifs décoratifs. Les peintures étaient de Gaspard van den Hoecke et de son fils Jean.
Le troisième théâtre, représentant le temple de Janus, s’élevait Marché au Lait, en face de la courte rue Neuve. Au milieu du soubassement, on voyait la Fureur s’échapper du temple, les yeux bandés, le glaive d’une main, la torche de l’autre; la Discorde et Tisiphone, une des Furies, ouvrent un des battants de la porte, tandis que la Paix, la Religion et l’infante Isabelle ferment l’autre. Au-dessous, on lisait une prière, adressée à l’infant : O prince, puissent vos
victoires sur terre et sur mer fermer enfin les portes du temple de Janus; puisse la paix si
longtemps désirée être rendue à notre pays et à notre peuple. » Le panneau et les cariatides de gauche représentaient les Maux de la Guerre; le panneau et les cariatides de droite, les Bienfaits
l’entrée du cardinal-infant
de la Paix. La partie supérieure était eu forme de coupole. Les peintures étaient de Théodore Rombouts, Jean Cossiers, Arthur Wolfaert et Gérard Weri.
Du Marché au Lait, le cortège prit le Canal au Fromage, pour se rendre à la Grand’ place; là s’élevait, près de la rue des Émaux, le théâtre construit par la Confrérie de Saint-Luc. De nombreuses figures allégoriques, représentées par des personnages vivants, se tenaient au pied d’un arbre peint, qui figurait l’arbre généalogique de la maison d’Autriche.
On traversa la Grand’ place, que décoraient de nombreux poteaux élevés par la ville et les corporations, et portant les patrons de celles-ci ainsi que des banderoles flottantes ; on arriva au Marché au Blé, où la chambre de rhétorique, le Souci, avait dressé un théâtre, sur lequel des personnages vivants représentaient la Belgique attaquée de toutes parts par les ennemis et invoquant le prince Ferdinand comme le défenseur et le sauveur du pays. Rubens n’avait pas collaboré à ces deux derniers théâtres.
Le prince fit son entrée à l’église Notre- Dame, par le portail principal. Le doyen Albert Miræus lui souhaita la bien-venue et un Te Deum fut chanté. Le cortège gagna par le Marché au Blé, la rue Haute. Au bout de celle-ci, près du pont Saint-Jean, s’élevait le sixième théâtre, la façade tournée vers le Rempart des Tailleurs de Pierre. Il représentait le Commerce, désertant Anvers et se composait de cinq panneaux.
Sur le panneau du milieu, on voyait Mercure fuyant la cité, la Navigation enchaînée et endormie, la Belgique se lamentant et suppliant le prince de rouvrir l’Escaut, et de faire refleurir le Commerce. A gauche, on voyait la Prospérité, à droite, la Misère ; aux deux bouts, les panneaux représentaient Cornus, le dieu des Festins et l’Industrie, fille de la Pauvreté. Théodore van Thulden, Jean de la Barre, Erasme Quellin et les deux fils de Henri van Balen, Jean et Gaspard, avaient exécuté ces peintures d’après les esquisses de Rubens.
De là, on se rendit à la rue du Couvent, par le Rivage. A l’entrée de la rue, les maîtres et les employés de la Monnaie avaient élevé un arc de triomphe, représentant, d’un côté, le Potose, de l’autre, le Travail des métaux précieux. Sur le sommet, on voyait sur le devant le groupe de Jason, conquérant la Toison d’or; du côte opposé, Hercule tuant l’hydre et l’Espagne cueillant les pommes d’or de l’arbre gardé par le monstre. Rubens fournit les esquisses de l’arc de triomphe; nous ignorons quel peintre les exécuta.
Plus loin, rue du Couvent, près de l'entrée de l'abbaye Saint-Michel, s’élevait l’arc de
La façade antérieure de l’Arc de Ferdinand (D’après la gravure de Th. van Thulden).
l’entrée du cardinal-infant
triomphe d’Hercules Prodieius. Le tableau placé au-dessus de l’arcade représentait Hercule, sous les traits du prince Ferdinand; Minerve l’engage à suivre le sentier de la vertu, Vénus et Bacchus, à choisir celui des plaisirs matériels. La face opposée représente Bellérophon, perçant la Chimère de sa lance. Au-dessus, étaient placées les armoiries du cardinal-infant entre des drapeaux flottants et deux Victoires portant des bannières. Les peintures avaient été exécutées d’après les esquisses de Rubens par Jean van Eyck et David Ryckaert.
A l’entrée de l’abbaye, où il devait prendre ses logements, le prince fut salué par le pen-
Le long de l’itinéraire qu’il avait suivi, on avait placé les chars et les autres éléments du cortège de VOmmegang, que l’on avait restaurés à cette occasion. Le Géant se trouvait Grand’ place, l’Eléphant, à l’entrée de la rue de la Vigne, le Navire, à l’entrée du Marché au Lin, la Baleine, place de Meir, le Mont Parnasse, longue rue Neuve. La direction de la poste parisienne avait fait ériger une colonne longue rue de l’Hôpital; celle de la poste espagnole, une autre, place de Meir. Sur les arcs de triomphe et les théâtres, étaient placés les musiciens de la ville, qui jouaient au passage du cortège; le soir, l’Hôtelde-Ville, la maison professe des Jésuites et la tour de l’abbaye Saint-Michel, furent brillamment illuminés. Deux jours de suite, on tira un feu d’artifice sur la tour de Notre-Dame, devant le collège des Jésuites et sur la colonne de la poste espagnole.
Ferdinand passa huit jours à Anvers et visita successivement les curiosités de la ville, les fortifications, les églises, la maison de Rubens, l’imprimerie Plantinienne et la halle des Tapissiers.
Après son départ, on résolut de lui offrir, au lieu des 9000 florins comme on en avait eu d’abord l’intention, les meilleurs tableaux qui avaient servi pour son entrée, ainsi que les douze statues d’empereurs du portique de la place de Meir. On fit retoucher par Rubens, Jordaens, Gérard Zegers et d’autres, qui avaient contribué à la décoration, les trois tableaux du théâtre placé près de l’église Saint-Georges, les deux de l’arc de Philippe, les deux de l’arc de Ferdinand, celui de la glorification d’Isabelle, les trois du temple de Janus, le Mercure quittant Anvers, les deux tableaux de l’arc placé près de l’abbaye Saint-Michel, les portraits d’Albert et d’Isabelle, de Charles-Quint, de Maximilien 1, des deux Ferdinand et quelques autres. Les statues d’empereurs, nettoyées et redorées, devaient servir à décorer une des galeries du palais de Bruxelles. On fit faire des piédestaux pour les statues et des cadres pour les tableaux.
On chercha à vendre le reste. Le 18 juin 1635, on commença par les tableaux de l’arc de
sionnaire de la ville, Jacques Edelheer.
Le Temple de Janus (D’après la gravure de Th. van Thulden).
l’entrée du cardinal-infant
Ferdinand, qui produisirent 429 florins 12 sous. Découragé par ce maigre résultat, le Magistrat résolut de ne pas continuer les ventes, mais de tout conserver dans les magasins de la ville, afin de pouvoir s’en servir à l’occasion. Nous ne savons ce que ces objets sont devenus. Mais nous avons trouvé au château de Broechem, dit de Halmale, près de Lierre, plusieurs peintures provenant des arcs de triomphe et que l’on avait employées à tapisser des appartements. Elles doivent avoir beaucoup souffert depuis que le cardinal-infant les a admirées; telles qu’elles sont aujourd’hui, elles ne nous permettent point de nous faire une idée de ce qu’elles étaient lors de la Joyeuse-Entrée; mais elles prouvent que Rubens a fait de nombreuses modifications aux modèles dont s’est servi le graveur.
Quelques-uns des tableaux donnés au prince Ferdinand ont été conservés.
Nous possédons également quelques-unes des esquisses faites par Rubens. En somme, ce qui est parvenu jusqu’à nous, n’est qu’une faible partie de l’ensemble. Le Neptune, protégeant la Traversée du prince, se trouve au Musée de Dresde ; la rencontre des deux Ferdinands, au Musée impérial de Vienne; la bataille de Nordlingen, dans la collection royale de Windsor.
En avril 1899, on nous a offert en vente les deux tableaux de l'arc de Philippe, qui appartenaient à M. Simon, de Paris. Le Musée de Bruxelles possède les portraits d’Albert et d’Isabelle, repeints par Rubens et celui de l’archiduc Ernest, provenant du même arc de triomphe; le Musée de Stockholm possède le panneau principal du théâtre, qui représentait le Commerce désertant Anvers. Les portraits de l’empereur Maximilien I et de l’empereur Charles-Quint, retouchés par Rubens, se trouvent au Musée de l’Académie de Vienne; les portraits des deux Ferdinands, au Musée impérial de la même ville; deux allégories de l'arc de Ferdinand, la Clémence et la Prévoyance du roi, au Musée de Lille. L’Ermitage de St-Pétersbourg possède les esquisses du théâtre de la Bienvenue, celles de cinq des statues du portique impérial, celle de la Glorification d' Isabelle, de la façade postérieure de I arc de Ferdinand, du temple de Janus, du Commerce désertant Anvers et celle de la façade de I arc d Hercules Prodicius. L esquisse de Neptune protégeant la traversée, appartient au duc de Grafton. L’esquisse de la Rencontre des deux Ferdinand, faisait partie en 1830 de la collection
l’entrée du cardinal-infant
de sir Abraham Hume. M. Bonnat, à Paris, possède celle du Bellérophon de l’arc d’Hercules Prodicius; le marquis de Bute, l’esquisse de plusieurs motifs du temple de Janus; le Musée d’Anvers, les deux esquisses de l’arc de la Monnaie, celle de la façade postérieure de l’arc de Philippe et celle de la façade antérieure de l’arc de Ferdinand, les deux dernières attribuées sans preuves à van Thulden, mais qui, en tout cas, ne sont pas de Rubens. Dans la vente Dubus de Ghisignies, figurait l’esquisse d’un des empereurs du portique de la place de Meir, Frédéric IV ; le Musée d’Aix-la-Chapelle possède celles des empereurs Albert II et Ferdinand I.
C’est d’après les gravures faites par van Thulden, sous la direction de Rubens, que nous pouvons le mieux juger l’œuvre de l’Entrée du cardinal-infant {Œuvre. Nrs 772-790). Le grand peintre s’y montre architecte original et de premier ordre. Ses décors ne sont certes pas des édifices; mais rien n’empêche de croire qu’ils auraient pu être exécutés en marbre aussi bien qu’en charpentes et en peintures. Ils sont faits pour donner une idée de fête et de splendeur, et ils y réussissent parfaitement. Ils appartiennent au style massif, créé par les Romains, modifié par les architectes génois et par Rubens lui-même, et représentent en général une façade à deux ou trois arcades, séparées par des colonnes, qui forment la partie essentielle du bas de la construction ; au-dessus de ces arcades qui supportent parfois une espèce d’étage, s’élève un couronnement riche et varié. Les colonnes et les plein-cintres, les passages à pans coupés, les cariatides, les consoles et les balustrades donnent aux charpentes un air de solidité peu commune, mais sans la moindre lourdeur. La construction est tellement ajourée et découpée, si richement ornée de statues qu’elle demeure légère en dépit de ses supports massifs et de son exubérante ornementation. Là fut toujours l’originalité de Rubens. D’une main prodigue et infatigable, il accumulait les inventions riches et neuves, sans rien surcharger, sans tomber jamais dans le mauvais goût. Peintre, il était tenté de sacrifier les qualités maîtresses de l’architecture, la symétrie et la solidité, pour y substituer l’effet pittoresque, les lignes brisées, le luxe des ornements fleuris, tout ce qui caractérise le style baroque.
Ses esquisses faites en teintes pâles et claires, sont de vrais chefs-d’œuvre, sans rivaux pour la légèreté de l’exécution. Elles sont l’œuvre d’un artiste qui créait sans effort et exécutait sans hésitation ni tâtonnement. Il se peut que les décorations exécutées aient différé des projets par quelques détails ; dans leur ensemble, elles restèrent ce qu’elles étaient. La plus remarquable des peintures retouchées par lui, c’est Neptune commandant aux flots, qui appartient aujourd’hui au Musée de Dresde {Œuvre. N° 774). C’est un morceau large et décoratif, brossé d’une main libre et vigoureuse, plein d’aisance et de grandeur dans son exécution fougueuse. Le tableau principal du Temple de Janus est de l’effet le plus dramatique. La Lureur s’y montre arrivée au paroxysme, tandis que les autres personnages s’efforcent de fermer les portes du temple de Janus {Œuvre. N° 7S4). Beaucoup des groupes qui figurent sur les panneaux latéraux des portiques, ont plus d’élégance et de grâce, sans avoir moins de vigueur. Tels sont la Victoire et l’Étoile du matin qui prennent leur essor, joyeuses et battant des ailes, sur l'arc de Ferdinand. Les nombreux portraits qui figuraient dans la décoration, sont naturellement traités avec largeur et plutôt ébauchés que finis ; mais ils sont extrêmement vivants : on dirait les personnages d une immense épopée. L’archiduc et l’archiduchesse par exemple qu’on voyait sur 1 arc de Philippe {Œuvre. Nos 778-779), et qui se trouvent aujourd’hui au Musée de Bruxelles, font un effet saisis-
l’entrée du cardinal-infant
sant et l’on a pu dire sans exagération que le spectateur est tenté de se découvrir devant eux.
Rubens avait fait œuvre de grand artiste et de bon patriote. Il avait proclamé bien haut par les procédés de son art, ce qu'il avait sur le cœur et ce que sa diplomatie avait si longtemps cherché à réaliser. Il était touché du sort de sa ville et de son pays, il voyait Anvers sombrer dans une irrémédiable décadence, et il profitait d’une occasion solennelle pour mêler aux clameurs d’allégresse un cri d’angoisse et de douleur, un appel suprême au secours qui pouvait assurer le salut.
Sous sa direction, Anvers avait organisé une fête grandiose ; pour gagner le cœur du gouverneur, on n’avait pas regardé à la dépense, qui fut considérable. Avant de se mettre à l’œuvre, on s’était préoccupé des voies et moyens. On avait évalué les frais à 36,000 florins, environ 200.000 francs en monnaie de nos jours, et le 7 décembre 1634, le Magistrat proposa au Large-Conseil d’emprunter cette somme, dont les intérêts devaient être payés par un impôt extraordinaire de huit sous sur la bière voté autrefois pour couvrir les frais d’une épidémie. La première chambre du Large-Conseil, composée des anciens échevins, donna son consentement ; la seconde, comprenant les doyens des bourgeois et les quarteniers de la ville, fut moins accommodante et demanda de plus amples explications ; la troisième chambre, celle des prud’hommes des métiers, ne se montra pas plus favorable. Le Magistrat se donna beaucoup de mal pour persuader les deux chambres récalcitrantes, et y réussit, mais l’emprunt de 36,000 florins ne fut autorisé qu’à condition que la bourgeoisie n’aurait pas à payer de nouvelles contributions et que l’un des impôts sur la bière ne serait perçu que jusqu’au 31 janvier 1636. Il fut aussi entendu que l’estimation de 36,000 florins ne serait pas dépassée. L’emprunt fut alors émis. Nicolas Rockox souscrivit en tête de la liste pour 8,000 florins ; huit autres anciens magistrats et bourgeois opulents souscrivirent le reste.
Lorsqu’on arrêta les comptes, le 30 avril 1636, on reconnut qu’on avait dépensé 78,370 florins 5 sous et 9 deniers. En déduisant de cette somme les 36,000 florins de l’emprunt et 9,371 florins 5 sous 9 deniers provenant d’autres recettes, il restait un déficit de 32,999 florins. On le voit, en matière de travaux publics, dépasser les crédits votés n’est pas une invention de nos édiles modernes. Après cette date, on dépensa encore quelques milliers de florins. Le Magistrat insista pour faire voter par les trois chambres du Large-Conseil les impôts nécessaires pour combler ce déficit. Les doyens de la bourgeoisie, les quarteniers et les prud’hommes des métiers s’obstinèrent à refuser de consentir à de nouveaux impôts pour payer des dépenses faites sans leur approbation et invitèrent le Magistrat à faire sur les exercices suivants les économies nécessaires à l’amortissement de la dette. On dut passer par là.
On n’avait pas lésiné avec les peintres, et l’on s’était montré libéral dans la distribution des gratifications. Rubens avait reçu 5000 florins « pour deux grands tableaux placés sur le théâtre près de l’église Saint-Georges, pour avoir retouché diverses peintures et les portraits » placés sur d’autres arcs de triomphe, ainsi que pour toutes les esquisses faites par lui et la direction et les soins donnés à tout ce qui a servi pour l’entrée de Son Altesse Royale. » On lui donna encore 600 florins pour avoir retouché les deux mêmes tableaux placés sur le théâtre près de l’église Saint-Georges.
Corneille Schut reçut 1113 florins 10 sous pour la toile principale du même théâtre;
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Corneille De Vos et Jacques Jordaens avaient entrepris les peintures de l’arc de Philippe moyennant 4200 florins ; on leur paya en outre 754 florins pour des travaux supplémentaires, et Jordaens reçut encore 600 florins pour retoucher les deux grands tableaux de l’arc de Philippe et de l’arc de Ferdinand, avant qu’on les offrît au cardinal-infant. Il en fut de même pour les autres peintres et pour tous les collaborateurs. Gevartius reçut 480 florins pour les vers et les inscriptions qui avaient figuré sur les arcs de triomphe ; il devait encore recevoir plus tard 3600 florins pour la narration de l’Entrée. Les commis qui copièrent ce compte-rendu reçurent
400 florins. On indemnisa les habitants devant les maisons desquels on avait placé les théâtres et les arcs de triomphe. De nombreuses gratifications furent distribuées à tous ceux qui avaient pris part aux travaux ; des plus grands aux plus petits, chacun eut sa part: Simon Nobiliers reçut 24 florins pour avoir prêté à la ville un portrait du cardinal-infant, dont on voulait faire une copie ; les deux bourgmestres eurent chacun 240 florins ; les trésoriers de la ville, les quarteniers, les officiers et les serviteurs du prince, les commissionnaires de la ville « qui avaient eu beaucoup de courses à faire à cause de la joyeuse entrée » et le portier du couvent des Frères de Notre-Dame reçurent leur part ; le bouffon du cardinal-infant ne fut pas oublié : on le traita à l’égal des bourgmestres en lui allouant 240 florins.
Théodore van Thulden fut chargé de graver les théâtres, les arcs de triomphe et le portique et Gevartius, de rédiger la narration,
L’Arc-de-Triomphe de la Monnaie — Façade postérieure 9U *1 restât Un digne Souvenir de Ces
Esquisse (Musée, Anvers). fêtes splendides. Le 25 mai 1635, le contrat fut
signé entre van Thulden et le Magistrat; l’artiste avait à livrer 25 grandes planches et au moins 15 petites et ce au plus tard, à la Noël prochaine. On devait tirer l’ouvrage à 600 exemplaires au moins; la Ville en recevrait 200 pour lesquels elle paierait à l’artiste 2000 florins. On désigna d’abord Balthasar Moretus, puis Jean van Meurs, pour faire l’impression. L’ouvrage avança lentement; le 7 septembre 1638, van Thulden remontra que le texte de Gevartius n’était pas encore prêt; le 26 janvier 1639, le Magistrat fit présent à l’ancien bourgmestre Tucher, à messire Chrétien van Broechoven, pensionnaire du conseil et au docteur Ludovicus Nonnius d’une pièce de vin de France pour revoir le travail de Gevartius. Pareil présent fut offert à M. Gaspar Estricx, chanoine et doyen de la cathédrale, qui avait accordé X imprimatur ecclésiastique. En 1639, van Thulden ne cesse de se plaindre du retard que Gevartius met à livrer sa prose. Le 9 novembre 1640, l’ouvrage était à peu près achevé; mais
l’entrée du cardinal-infant
au lieu de trente feuilles d’impression qu’il devait former aux termes du contrat, il en formait quatre-vingts, et ce n’était pas tout. Aussi le Magistrat accorda-t-il à van Thulden une indemnité de 800 florins en considération de l’étendue du travail, qui ne formait pas moins de 105 feuilles. En juin 1641, la dédicace de l’ouvrage fut approuvée par le bourgmestre; mais le 9 décembre
Le Char de Victoire de Calloo (D’après la gravure de Th. van Thulden).
1641, on décida d’y joindre encore la description du char commémoratif de la victoire de Calloo. Dans l’intervalle, van Thulden avait intenté à la ville un procès en dommages intérêts; des experts furent désignés, sur le rapport desquels, on décida le 18 avril 1643 d’allouer en tout à van Thulden 4500 florins, ce qui termina l’affaire. Bien que le livre ne parût qu’en décembre 1642, il fut daté de 1641 ; le cardinal-infant, à qui il était dédié, était mort en 1641, et l’on ne voulut pas avoir E air d’avoir fait hommage de l’ouvrage à un mort. Il porte le titre bien connu de Pompa Introitus honori Serenissimi Principis Ferdinandi Austriaci Hispaniarnm Infantis S. R. E. Gard. Belgariim et Burgundionum Gubernatoris. Il est en latin d’un bout à l'autre comme l’avaient été toutes les inscriptions de la fête et comme l’était alors tout ce qui voulait paraître distingué ou
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érudit. Mais l’ouvrage était splendide. Rubens en avait dessiné le frontispice, page monumentale, qui fut probablement gravée par Jacques Neefs. Le texte de Gevartius était si étendu, parce qu'il y avait mêlé des dissertations sur une foule de questions d’histoire et d’archéologie. Les planches de van Thulden sont supérieures dans leur genre, et l’impression égale ce que les presses anversoises ont produit de meilleur en leur siècle d'or.
Nous avons dit qu’en décembre 1641, le Magistrat avait décidé de faire ajouter à la description des fêtes, une planche commémorative de la victoire de Calloo. Le 21 juin 1638, le prince Ferdinand avait remporté une victoire signalée sur les troupes hollandaises, qui occupaient la digue de Calloo, sur la rive gauche de l’Escaut, à deux lieues environ d’Anvers. Commandées par Guillaume de Nassau, elles étaient chargées de soutenir le prince Frédéric- Henri dans une attaque que celui-ci voulait tenter sur Anvers, du côté de l’ouest. Informé du danger que courait la ville, le cardinal-infant accourut à Anvers, et chargea ses lieutenants d’attaquer l’armée des Etats. Le comte Guillaume de Nassau, se croyant menacé par des forces supérieures, ordonna à ses troupes d’évacuer les retranchements de Calloo et de Verrebroek, pour se retirer sur Liefkenshoek. Pendant cette retraite, elles furent attaquées par les Espagnols et perdirent beaucoup d’hommes et de munitions. Le péril qui menaçait Anvers se trouva ainsi écarté sans que ce succès important eût coûté au prince aucune peine, ni lui eût fait courir aucun danger .Quelques jours après, ses lieutenants, le comte Piccolomini et le prince Thomas de Carignan, battirent les troupes françaises près de S1 Orner et les contraignirent à lever le siège de cette place. Le Magistrat d’Anvers résolut de célébrer ce grand évènement en même temps que la victoire de Calloo, en faisant construire un char de triomphe, qui figura dans le cortège de 1’ « Ommegang » lors de la kermesse, en août 1638. Rubens fut chargé de dessiner le char, que nous connaissons par l’esquisse conservée au Musée d’Anvers, et par la planche que van Thulden grava pour la Pompa Introïtus.
Il a la forme d’un navire, symbole de la Prospérité. Les quatre chevaux qui le traînent sont conduits par l’illustre Providence sous les traits de Janus aux deux visages. Derrière elle, Anvers et S1 Orner, agenouillées sur un gradin, se réjouissent de leur délivrance; au milieu du navire, s’élève au lieu de mât, un trophée colossal, au pied duquel se tiennent deux Victoires. Autour d’armures et de panoplies, flottent les drapeaux conquis; plus haut, on voit les écussons et les bannières des vainqueurs et, couronnant le tout, un laurier. Au pied du trophée se voyaient encore deux Renommées embouchant la trompette; le drapeau suspendu à l’instrument de l’une d’elles, portait ces mots Io triomphe ; celui de l’autre, !o Callinice, ce qui voulait dire : « Salut, noble triomphateur » et Salut, vainqueur de Calloo. On voyait encore des prisonniers enchaînés et, sur la poupe, les emblèmes de la Valeur et du Succès. A l’arrière, un dieu marin, embouchait la trompette. Dans son ensemble, le char conserve les formes adoptées par la Renaissance, mais il est plus lourd, plus richement orné, avec plus de mouvement dans les lignes. Comme effet général et, dans ses moindres détails, c’est un chef d’œuvre d’art décoratif et rien n’égale l’air de fête du trophée qui se dresse dans le ciel, superbe et triomphal. En récompence de ce magnifique projet, le Magistrat d’Anvers fit présent à Rubens d’une pièce de vin de France, valant 84 florins.