AUTRES PRODUCTIONS DES DERNIÈRES ANNÉES
Retables. — Les grands retables deviennent rares pendant les dernières années de l’artiste; ses villégiatures estivales, les attaques de goutte auxquelles il devenait de plus en plus sujet, les commandes importantes que lui fit le roi d’Espagne après l’arrivée du cardinal-infant dans nos provinces, en étaient probablement la cause. Cependant de 1635 à 1640, il en peignit une dizaine parmi lesquels on compte plusieurs chefs-d’œuvre. Sa puissance dramatique, loin de diminuer, paraît avoir grandi : il se complaît à rendre sans les atténuer en rien, les actes les plus cruels, les plus effroyables tortures et les plus poignantes émotions. Sa manière continue à se transformer, ses tons deviennent plus clairs, sa lumière plus abondante et plus blonde, ses couleurs plus délicates, plus nuancées, plus harmonieusement fondues.
Le Martyre de saint Liévin. Le premier dans l’ordre chronologique des retables de cette dernière série, c’est sans doute le Martyre de saint Liévin {Œuvre. N° 469). 11 fut peint pour le maître-autel de l’église des Jésuites à Oand. Le 5 mai 1777, il fut acheté pour compte du roi de France Louis XVI dans la vente des objets d’art provenant des églises de l’ordre supprimé des Jésuites. Il fut placé au Musée Napoléon à Paris, et lorsque le gouvernement impérial résolut de céder aux musées départementaux quelques-uns des tableaux réunis en grand nombre à Paris, il ne fit aucune distinction entre les acquisitions régulières et le butin de guerre, et renvoya en 1802 en Belgique, cette œuvre sur laquelle notre pays ne pouvait plus élever aucune prétention, et qui se trouve depuis lors au Musée royal de Bruxelles.
C’est une des compositions les plus dramatiques du maître. Le martyr, en habits épiscopaux, est agenouillé au premier plan, et regarde le ciel avec une expression d’angoisse indicible. Trois bourreaux accomplissent leur tâche barbare; l’un le tire par la barbe, l’autre tient entre ses dents le couteau dont il vient de se servir pour couper la langue du Saint; le troisième tend, au bout de ses tenailles, cette langue à un chien qui s’élance pour la happer. Il y a du sang aux mains des bourreaux, du sang au visage et à la barbe du martyr, du sang sur le col de son surplis. A côté de cette scène de torture, une scène d’angoisse. Dans les nues, apparaissent deux anges brandissant la foudre sur la tête des exécuteurs et des guerriers présents. Le cheval blanc de l’un de ceux-ci se cabre violemment et jette son cavalier sur le sol ; un cheval brun hennit, fou d’épouvante, tandis que l’homme qui le monte lève des mains suppliantes. A gauche, un soldat s’enfuit, les yeux levés au ciel pour demander merci. Rubens n’a jamais peint de mouvements plus violents, d’actions plus cruelles, d’émotions plus déchirantes. Pour montrer l’épisode avec toutes ses suites, il lui a fallu sacrifier l’unité ; aussi le tableau se divise-t-il